LES BAINS DE LA HEINE
peu, Santa-Cruz a été abandonné à cause de sa position par trop escarpée.
LesEspagnols, en possession delà ville d'Oran pendant ■ deux siècles et demi, en avaient fait un lieu de déportation pour les prèsidarios (forçats) ; ils y furent employés à élever ces formidables remparts, ce qui explique comment un tel travail, véritable ouvrage de galériens, sut résister, près de trois cents ans, au ravage du temps, et surtout aux sièges successifs que la place eut à soutenir.
Le général m'engage beaucoup à commencer de suite mes excursions ; il me garantit la tranquillité de la province qui, jusqu'ici, ne semble pas s'émouvoir des affaires de Tunisie.
En sortant du palais, j'entre dans la mosquée où, par exception, le prêtre veut bien m'introduire, après avoir emboîté mes bottes dans de larges babouches ; le monument, d'aspect un peu froid, est formé de séries de lourdes colonnes accouplées supportant une vaste voûte. En avant de l'édifice, une cour avec galerie couverte est décorée d'une fontaine de marbre; des Arabes se pressent en foule pour y faire leurs ablutions.
Je remercie le grand marabout, et saluant le joli minaret du haut duquel le mouezzin appelle les croyants à la prière, je me dirige par les promenades vers les Bains de la Reine, source minérale située au fond d'une grotte sur les bords de la mer. Ces eaux dont la réputation s'étendait autrefois jusqu'aux confins de la Tunisie, furent assidûment fréquentées par l'Infante Jehanne, fille d'Isabelle la Catholique, au temps où la noblesse espagnole, après la prise d'Oran, en fit un lieu de plaisance très recherché. En l'honneur de la princesse, elles prirent le nom de Bains de la Reine.
J'avais quitté la grotte et j'étais monté en voiture pour
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aller visiter les jardins de Misserghin, lorsque j'aperçus un Arabe vêtu d'un superbe et très riche costume : il était facile de reconnaître un chef de rang supérieur ; aussitôt, en ma qualité de touriste, je mets pied à terre, et allant droit à lui, je lui présente une de mes cartes sur laquelle je le prie de m'écrire une recommandation' pour les tribus nomades.
L'Arabe, flatté, s'exécute de bonne grâce, et trace en beaux caractères allant de droite à gauche, trois lignes dont voici la traduction :
Aide et protection au Seigneur porteur de la carie! Que personne ne rapproche! Que tous lui donnent facilité pour tout voir !
Voilà, certes, une carte d'introduction qui vaut bien les lettres, si souvent stériles, dont on se charge au départ.
Ce personnage, comme je l'appris depuis, est le Khalifaât ou chef indigène de la province.
Bientôt après, deux excursionnistes, M. et M me Houzé de l'Aulnoit, demandèrent à se joindre à moi ; ces rencontres sont toujours une bonne fortune', car, outre le plaisir momentané qu'elles procurent, elles contribuent à alléger les frais, ce qui n'est jamais à dédaigner lorsqu'il s'agit d'aller le plus loin possible, avec une somme déterminée.
Nous quittons la ville et gravissons une côte rapide au galop de nos. deux chevaux ; le conducteur prétend que la voiture est moins lourde à cette allure ; pauvres bêtes ! pour toute récompense, elles auront ce soir un peu d'orge mélangée de paille hachée.
Laissant sur la gauche le pavillon où réside l'agha (sous-gouverneur) et ses six femmes, nous suivons une chaussée bien entretenue , croisant à chaque instant des caravanes de chameaux chargés de feuilles de pal-
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miers nains destinées à fabriquer le crin végétal et des étoffes grossières.
De temps en temps apparaît un Arabe à la belle prestance, levant fièrement sa superbe tête, suivi d'une femme portant au dos un petit enfant. Quelquefois , le père le tient lui-même sur un bras, conduisant de l'autre un âne qu'il enfourche tout à fait à l'arrière ; souvent aussi, il mène l'animal à pied, avec l'enfant dans un panier et les légumes dans l'autre.
A mesure que nous approchons, la campagne, un peu monotone, devient plus mouvementée ; des maisons et des enclos bordent les côtés de la route ; des arbres, méthodiquement espacés, abritent des champs cultivés avec soin ; puis, une avenue de faux poivriers (Schinus mollis) nous mène à la porte même de l'Orphelinat.
Misserghin est une colonie agricole organisée d'après le système de celle que M. de Metz créa près de Tours, à Mettray. Elevée sur l'emplacement de l'ancienne habitation de plaisance des beys d'Oran, elle fut fondée en 1851 par le père Abram qui transforma les immenses jardins du harem, en les appropriant aux exigences des cultures modernes. Un personnel de trappistes, non moins érudits que leur savant supérieur, dirige et surveille jusqu'aux moindres détails les nombreux pensionnaires dont nous avons été à même d'apprécier l'excellente tenue.
Après avoir été reçus avec beaucoup d'affabilité, on nous fait visiter en détail les divers services de cet établissement modèle ; les ateliers de constructions de machines agricoles, ceux de charronnage, de forge, de serrurerie, de menuiserie, de peinture ; les magasins, le musée, la bibliothèque; tout y fonctionne à merveille et fait le plus grand honneur aux hommes dévoués qui ont su entreprendre la lourde tâche de moraliser en en-
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seignant. Les jardins surtout offrent un intérêt capital au point de vue de l'acclimatation et du reboisement des territoires de l'Ouest.
Voici des allées de mûriers, de figuiers, de thuyas, sur lesquels se détachent les bractées écarlates de la bougainvillée, ou les thyrses bleu pâle du plumbago du Gap; des caroubiers (ceratonia) aux gousses succulentes, ombragent des champs de mandariniers chargés de fleurs et de fruits. Ici, une escouade de quarante ♦ jeunes enfants greffe, sous la direction d'un chef éclairé, une pépinière de pamplemousses (citronniers sauvages) destinés à devenir de beaux orangers fertiles.
Plus loin, d'autres enfants détachent les branches florales de dattiers mâles, et vont les placer dans les régimes des palmiers, qui, sans ce soin, resteraient stériles. Et ceci est un fait bien étrange : le dattier, arbre essentiellement africain, ne peut rapporter de fruits, môme dans les oasis du Sahara, sans avoir été préalablement fécondé artificiellement; il faut deux sujets mâles par cent cinquante pieds femelles.
• Chaque palmier, en plein rapport, peut donner de 8 à 10 régimes fournissant 70 à 80 kilogrammes de dattes par an ; de plus, les feuilles sont employées pour les clôtures et les gourbis ; avec les filaments, on tresse les nattes, les couffins (corbeilles) ; les nervures (djerid) sont exportées en Europe et servent à confectionner d'élégantes badines ; la sève donne une boisson salutaire ; enfin, on utilise le tronc de l'arbre aux constructions et à l'étançonnage des puits et des citernes.
La flore de l'Australie est largement mise à contribution dans cette intelligente école de sylviculture : les Casuarina, les variétés d'Eucalyptus sont au nombre de milliers de pieds mis chaque année à la disposition des services publics.