LES ÉCOLES DES SŒURS
Un fort cours d'eau , débitant cinquante litres par seconde, sillone la propriété dans tous les sens, donnant à ces différentes cultures la fraîcheur nécessaire à leur développement.
Cette longue promenade nous avait ramenés peu à peu à l'entrée de la colonie, mais, avant de quitter les excellents Pères, nous voulûmes visiter encore deux établissements hospitaliers situés dans le voisinage : l'un est un orphelinat de jeunes filles, concédé aux Dames Trinitaires d'Oran, et l'autre, un couvent de' Dames de Bon Secours, dont le but est de recueillir les pauvres petites abandonnées.
Je ne dirai rien de la tenue intérieure : dortoirs, réfectoirs, lingeries, cuisines, tout, malgré la modeste simplicité du local et de l'ameublement, est un modèle d'ordre et de propreté ; mais notre surprise fut grande de voir, en pénétrant dans les classas, la façon nette et précise, l'assurance môme avec lesquelles ce petit monde répondait â nos questions, épellant, comptant, lisant beaucoup plus couramment et avec bien moins d'accent que les enfants de nos propres campagnes. Ce résultat est vraiment prodigieux si l'on songe aux différentes nationalités qui se pressent sur les bancs de l'école.
L'éducation est surtout l'objet d'un soin particulier, et la politesse des petites élèves nous a frappés autant que leur instruction relativement très avancée.
Quant aux bonnes sœurs, rien de plus touchant que leur sollicitude pour ces pauvres orphelins qui les adorent. Il est vrai que, pour les remercier de tant de sacrifices et d'abnégation, on les tourmente bien un peu en leur enlevant leurs grandes filles arabes, afin de les laïciser....
Il se faisait tard, et nous revenions prendre congé du
père Abram, quand il eut la charmante idée de nous faire goûter une certaine liqueur, appelée mandarine, fabriquée avec l'écorce de ce fruit, et un vin fait avec la pulpe.
— Quelle exquise liqueur, m'écriai-je, nous n'avons rien de pareil en France !
Et tous, d'un commun accord, nous nous en fîmes expédier (une caisse de 6 litres vaut 30 francs, c'est donné ! ) ; un joli caméléon pris par moi sur un bananier fut joint à l'envoi. Je l'ai retrouvé depuis à Paris, et j'ai pu l'offrir au Muséum en parfait état ainsi que d'autres reptiles d'Afrique.
Il a conservé la faculté de changer de couleur selon les milieux où il vit. Quelle fortune par le temps qui court, et que d'études à faire sur cette petite bête profondément ironique !
Les Flamants du lac Sebkhâ. — Le Rio-Salado. — Aïn-Temouchent. — Ville royale de Tlemcen. — Les mosquées. — Le Môchouard. — Les cafés Maures.
Je dis un dernier adieu à la ville d'Oran, ancien portus magnus de la province romaine; je contemple une dernière fois les hautes murailles de la forteresse et la montagne de Santa-Cruz, dont les vignes se couvrent de feuilles; je suis du regard le vaisseau Le Tourvillc prenant la mer après avoir embarqué, en rade, des troupes pour la Tunisie; puis, longeant le mur de la petite cour où le bey faisait couper des têtes pour divertir ses femmes pendant le café, j'arrive à la place Kléber, décorée de quatre beaux palmiers, et je monte en diligence pour Tlemcen.
Longtemps nous côtoyons, à distance, le grand lac salé de Sebkhâ, célèbre par une légende remontant à la conquête de l'Algérie. Il paraît que, vers cette époque, un àétachementfrançaisaperçutune innombrable légion d'Arabes, et se décida à battre en retraite, car la lutte était impossible; or, un soldat s'étant retourné reconnut avec stupeur que les ennemis étaient changés en flamants. Ces oiseaux, au nombre de plusieurs milliers.
20 PROVINCE D'ORÀN.
exécutaient une chargea fond; vus de loin, ils avaient absolument l'aspect de cavaliers vêtus de burnous roses.
Bientôt, nous nous dirigeons vers le sud, et, traversant le Rio-Salado, petit fleuve à l'eau saumâtre, dont le . nom rappelle l'occupation espagnole, nous arrivons à Aïn-Temouchent, seule ville intéressante de cette longue route. Elle fut construite sur l'emplacement de Timici civitas, citée par Pline, au bord de la plaine de Zidour, la plus étendue de l'Algérie. Quelques ruines romaines et de belles eaux alimentant des moulins donnent de l'intérêt à ce pays appelé à un brillant avenir, par sa situation au centre d'une contrée fertile.
A mesure que nous approchons de Tlemcen, les cultures prennent de l'importance; la vigne surtout est représentée par de nombreux plants bien entretenus.
Des jardins, de grands vergers sont couverts de figuiers, de cerisiers, de jujubiers. On récolte ici, malgré l'altitude de 8 à 900 mètres, tous les fruits des zones tempérées : pommes, pêches, amandes, olives.
Tlemcen, ancienne capitale d'un royaume maure, est une place forte avec enceinte continue bkstionnée, très originale à cause de ses quartiers arabes, de ses rues tourmentées, à petites maisons basses surmontées de terrasses, et séparées par des cours. Les murailles, blanchies à la chaux, portent l'empreinte d'une main trempée dans le sang d'un agneau, ou simplement dans de l'ocre rouge, usage que les Arabes d'Afrique, comme ceux d'Asie, ont adopté des Juifs. C'est une tradition de. l'agneau pascal, conservée en signe de conjuration contre les sorts. Au centre de la ville, s'élève la vieille citadelle nommée Méchouar, ancien palais des émirs, qui tint si longtemps contre Abd-el-Kader.
C'était autrefois un séjour enchanté, où des princes, amis et protecteurs des sciences et des arts, s'étaient