ALGER
flces taillés dans le marbre, l'albâtre ou la pierre; des maisons à toitures ou à terrasses, les unes surmontées d'étages, les autres faites en forme de cubes, comme un dé à jouer; de riches boutiques, de beaux hôtels, des restaurants, des cafés, des divans, des marchés, des boulevards.
Voilà la ville neuve d'Alger.
Une population d'Européens et d'Orientaux se croise en tous sens dans ces rues encombrées de tramways, de voitures de place, d'omnibus remplis de touristes, ou de membres du Congrès visitant les curiosités.
Des cavaliers enlèvent au grand trot ces petits chevaux Arabes, auxnazeaux dilatés, aux oreilles dressées, si souples, si gracieux avec leurs jambes effilées, leur épaisse crinière, leur queue traînant jusqu'à terre.
Plus modestes dans leurs allures, des ânes en longues files portent des couffins remplis de briques, de sable, de chaux, harcelés par un farouche indigène qui les excite sans cesse, en les frappant d'un bâton aiguisé en pointe; des mulets ployent sous de lourdes charges de bois; d'autres circulent avec des grappes de volailles ou des provisions de toutes sortes; puis des crieurs de journaux à la voix enrouée, des portefaix, des marchands ambulants, des colonnes de soldats avec musique en tête, des marins de tous pays, des groupes de nègres, à moitié vêtus, couchés pêle-mêle autour des fontaines, ou couvant avec des yeux de convoitise les brochettes fumantes des rôtisseurs en plein vent.
De petits biskris, semblables à ceux que j'ai rencontrés à Oran, sillonnent la chaussée, vous poursuivant avec persistance, jusqu'à ce que, fatigué, énervé de leurs obsessions, vous vous retiriez sous les arcades, où des séries de fauteuils monumentaux adossés aux piliers sont disposés pour vous recevoir. Vous vous
plongez dans le fauteuil, et le biskri se précipite à vos pieds pour cirer vos chaussures.
Ci : 10 centimes.
A peine installé sur l'estrade, car il y a estrade comme sous un trône, second biskri vous glissant sournoisement dans la main un journal ( c'est, en général, celui que vous n'aimez pas à lire ).
Ci : 20 centimes.
Vos bottes sont cirées, vous croyez avoir terminé, vous allez partir ; mais un troisième biskri arrive et vous brosse des pieds à la tête.
Ci : 30 centimes.
Car c'est la principale industrie de cette ville : distribuer la poussière et la faire enlever.
A mesure que ces rusés indigènes ont accompli leur mission, ils se placent l'un derrière l'autre, en attendant la fin; alors, la petite fête est complète. Un peu plus loin le manège recommence, et ainsi de suite toute la journée.
Certes, je ne croyais pas être venu en Afrique pour y passer mon temps à faire cirer mes chaussures; enfin, il faut en prendre son parti. Me voilà bien propre, je vais présenter mes lettres de recommandation: je hèle une voiture et me dirige vers les quartiers les plus excentriques; je ne trouve personne, chacun passant sa vie au dehors.
Je reviens sur la place et, près de l'imprimerie Jourdan, dont la cheminée haute fume jour et nuit, à l'angle de l'hôtel d'Orient, je rencontre un arabe, Rabah, connaissant à fond plusieurs langues, et tous les bons endroits; il me faut un guide pour visiter la ville haute: naturellement, j'accepte ses services. J'ai toujours eu beaucoup de considération pour les interprètes, car