‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 31 sur 88 · ALGER · texte numérisé non relu

ALGER

je me souviens de ces belles paroles de Charles-Quint :

« Autant de langues un homme sait, autant de fois il est homme !

Après plusieurs stations aux cafés maures sôus prétexte de bienvenue :

Ci : 10 centimes + 10 centimes X & (car le café coûte invariablement 10 centimes dans tous les établissements musulmans de l'Algérie), nous nous mettons en route.

La ville arabe est, sans contredit, plus intéressante à parcourir que les quartiers européens : elle est à peu près unique au monde, tandis que la ville moderne peut se rencontrer un peu partout, mais il serait absolument impossible de s'en tirer sans un indigène.

Que Ton se figure un dédale de petites ruelles étroites, tortuefses, grimpant comme des échelles de pavés, enchevêtrées Tune dans l'autre, aboutissant à des impasses, ou se terminant à une porte, à une terrasse; deux personnes passent difficilement de front, et je suis souvent obligé de me cramponner à Rabah pour ne pas glisser aux descentes.

Des noms aussi étranges que fantaisistes viennent ajouter une note gaie à ce chaos plein de couleur locale. Voici les rues du Chameau, du Sphynœ, des Sarrasins, de la Gazelle; celles de Tombouctou, d'Annibal, du Scorpion, du Nil, de l'Hydre, du Palmier, de Juba, des Numides, du Diable, de la Girafe. Les plus larges n'ont pas deux mètres.

Sur les côtés de la voie, des maisons blanchies à la chaux profilent leurs hautes murailles dépourvues de fenêtres, et chaque étage surplombant celui du dessous, les deux derniers finissent souvent par se toucher d'un coté à l'autre de la chaussée, en se soutenant mutuellement. Il résulte d'une telle disposition que plusieurs

rues sont voûtées en tunnel et complètement sombres; d'autres sont éclairées par la reflet de la lumière du jour sur les habitations voisines.

Cette manière de construire, adoptée par les Maures pour échapper aux rayons du soleil d'Afrique et paralyser les effets des tremblements de terre, donne à ce réseau de ruelles, enlacées comme un filet, une physionomie impossible à dépeindre et une originalité dont je n'ai trouvé de vestiges nulle part. Des boutiques basses, obscures, où les pratiques attendent à la file le coup de rasoir du barbier; d'autres avec Nègres et M'zabis vêtus d'étoffes aux couleurs voyantes, encadrant leurs têtes dans une fenêtre surbaissée, décorée de quartiers de moutons ou de sangliers; des étalages de fruits, de légumes ou de poterie occupent les carrefours ou garnissent les abords de flhelque marché. Les Arabes s'y réunissent, accroupis sur le sol, laissant souvent à peine la place nécessaire pour circuler.

Une quantité de rues escarpées relient la ville arabe aux quartiers modernes, remplaçant les anciens bazars où les ouvriers de différents corps de métier travaillaient en commun, pour livrer aux acheteurs les mille produits de leurs industries.

Ici, la ruelle des cordonniers: les hommes assis sur des tapis cousent les chaussures en s'aidant des doigts de pied, entre lesquels ils passent le fil; plus loin, celle des passementiers, enveloppant dans une nasse de fils d'or et d'argent les boutons destinés aux costumes des Mauresques; celle des brodeurs sur étoffes et sur cuirs; des orfèvres; des tourneurs de bracelets ou anneaux en cuivre et en corne; des fabricants d'étagères aux couleurs criardes, ou d'instruments de musique : flûtes, tambourins, guitares en calebasses ou en

LA VILLE AKABE. 111

carapaces de tortues; ressemeleurs de babouches; forgerons battant le fer sur des enclumes primitives, ciseleurs de heurtoirs, de clous, de ferrures artistiques, d'appliques pour les portes massives; tailleurs d'habillements entourés de précieux tissus aux teintes les plus chatoyantes; enfin, toutes les industries les plus diverses, tous les métiers sont représentés dans ces échoppes où travaillent des centaines d'ouvriers, venus des points les plus opposés de l'Orient, la plupart logés, non pas à l'année, mais à la lune, et payant de 2 à 25 piastres par lune (10 à 125 fr. pour 28 jours).

Quand, après bien des détours, on est parvenu au faîte de la montagne, sur laquelle est construite la vieille ville, on découvre la Casbah, ancienne forteresse des deys, si célèbre par la fâcheuse aventure qui eut lieu le*5 avril 1828 et amena la prise d'Alger et la déchéance d'Hussein-ben-Hassen. Aujourd'hui, elle est traversée par la route d'El Biar, et les bâtiments du fort sont convertis en caserne.

De ce point culminant, on jouit d'un splendide panorama, car la Casbah domine non seulement la cité tout entière, mais encore la campagne, les côtes et la mer qu'elle commande sur une grande étendue.

Le retour dans la ville présente un contraste frappant. Autant Alger la Blanche est saisissante par son attitude calme et reposée, car ici, pas de bruit, point de voitures roulant avec fracas, nul Européen disputant ou criard mêlé à cette foule muette; autant la ville neuve frémit sans cesse sous l'étreinte d'une agitation dont nos centres les plus populeux peuvent seuls donner la mesure.

Elle présente à l'étranger l'image de ces torrents aux flots tumultueux, roulant sous leur écume les débris de toute nature arrachés à leurs rives.

C'est la civilisation qui passe.

L'on fait ici les rencontres les plus étranges, les plus imprévues. On se croirait en plein boulevard.

— Vous voici, jeune Firbach, qu'êtes-vous devenu depuis que vous m'avez servi de secrétaire, quand j'organisais, en août dernier, notre belle exposition artistique et rétrospective à Evreux! Et monsieur votre père, est-il remis du fameux coup de sirocco qui salua son navire pendant sa traversée de France ? Il doit être rudement constitué, votre nouveau préfet, s'il s'est maintenu dans ses aplombs, pendant que tout le monde était malade à bord; c'est un heureux pronostic, et, après avoir résisté à pareil assaut, les tempêtes administratives vont lui sembler brise légère.

— Bonjour, M. Collignon! Combien je votts suis reconnaissant d'avoir donné un congé à mon fils pour aller chercher sa sœur à Savone. Il travaille encore plus, paraît-il, aux Ponts et Chaussées qu'à l'Ecole Polytechnique; surtout, n'allez pas me le renvoyer X.... stérique.

— Vous ici ! Cotelle. Et le conseil d'Etat ?

— Et vous, M. Buisson, comment la Société libre se passe-t-elle de vous ?

Voilà Henri Martin, de Quatrefages, Trélat, Teisserenc de Bort, Gobin, Topinard, Mouchez, Laisant, et cent autres, sans oublier nos zélés administrateurs, toujours si dévoués: MM. Gariel et Drouauld. Tout Paris défile sous nos yeux; Alger s'est transformée en quartier de la capitale.

Puis elle s'est parée, pour nous recevoir, de ses habits de fête; drapeaux, oriflammes, bannières, concerts, illuminations des rues, des mosqués, des édifices publics; fête à l'hôtel-de-ville, fête au théâtre où la Municipalité nous souhaite la bienvenue, retraite aux

Page 1