‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 33 sur 88 · CAVALCADE · texte numérisé non relu

CAVALCADE

menue monnaie, des sonneries de fanfares, des piqueurs, des cavaliers travestis, des orchestres indigènes attiraient aux fenêtres et sur les chaussées une foule compacte qui nous donnait, à son insu, une occasion unique d'observer les types de ces races si diverses, cantonnées dans les différents quartiers de la ville.

Quant au combat dé taureaux, c'était, je le pense, une nouveauté à Alger ; toutefois la précipitation apportée aux préparatifs avait nui à la mise en scène que comporte une pareil spectacle.

Lorsque je pénétrai dans l'arène, le spectacle n'était pas commencé et je pus considérer à Taise le public, assis sur les gradins, et dans lequel je crus reconnaître beaucoup d'Espagnols, des Maltais, des indigènes en petit nombre et peu de Français; cet examen, du reste, était facile, car toutes les galeries se déroulaient soùs le ciel bleu, et l'on avait omis de réserver quelques gradas cubiertas (loges couvertes) aux étrangers peu accoutumés aux premières atteintes du soleil d'Afrique.

Bientôt une fanfare, exécutée par des musiciens civils, annonce l'entrée de la cuadrilla, troupe brillante, formée des picadores , des chulos, des banderilleros, commandée par un chef : la espada. Les picadores sont vêtus d'un costume très pittoresque, composé d'une veste de velours, agrémentée de passementeries, de franges, de broderies d'or, d'un pantalon de peau de buffle avec ceinture de soie et d'un sombrero sous lequel on aperçoit la bourse reliant les cheveux sur le derrière de la tête.

Bien qu'ils ne soient pas montés, ils portent à la main la garocha, longue lance destinée à' maintenir la bête à distance. Les chulos, coiffés gracieusement de la montera, ont la culotte courte de satin, des bas couleur

de chair, la veste et la ceinture d'étoffes variées. Sur leur bras s'étale le grand manteau écarlate, principal objectif du taureau quand il entre en frénésie. Viennent ensuite les banderilleros avec des vêtements semblables, dont les couleurs seules diffèrent, et le matador, ■ portant d'une main l'épée,. et de l'autre la muleta, sorte de drapeau confectionné en soie rouge.

Aussitôt la porte du toril ouverte, on voit s'élancer dans l'arène un superbe taureau, encore jeune, d'une teinte sombre, avec un fanon énorme, un front puissant surmonté de cornes aiguës, un corps trapu, quoique bien découplé, une longue queue, dont l'agitation saccadée semble indiquer les degrés croissants d'une sourde colère.

Quelques instants, il frappe la terre du pied : la tête baissée, l'œil menaçant, les naseaux largement ouverts, il se dispose au combat. Son premier choc doit être terrible; toute la troupe rangée contre les barrières le considère avec anxiété, ne perdant pas de vue un seul de ses mouvements. Il reste quelque temps indécis, puis, soudain, se redresse, fait entendre un mugissement sourd* et fond comme un trait sur un des chulos qui agite devant lui sa capa.

Celui-ci esquive très adroitement le coup, et court vers une des murailles de refuge où le taureau le poursuit; sentant sa rage impuissante, il se retourne vivement et s'élance sur un second chulo.

Les pivadores font alors une heureuse diversion, et la bête, prenant le change, leur donne une chasse si vive que, pendant un moment, l'arène se couvre d'un nuage de poussière.

L'animal, déconcerté par toutes ses vaines attaques , regagne piteusement sa querencia, endroit choisi par lui pour en faire son gîte.

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