‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 34 sur 88 · COMBATS DE TAUREAUX · texte numérisé non relu

COMBATS DE TAUREAUX

Mais il ne doit s'y reposer longtemps, car les toreros l'excitent sans cesse; l'un d'eux surtout se distingue par sa courageuse attitude, provoquant le taureau, se plantant carrément devant sa lourde tête et bravant son regard farouche; \l trouve enfin le moment propice et, se ruant sur lui d'un bon prodigieux , enfonce dans ses épaules deux banderillos qu'il tient de chaque main, et dont la hampe garnie de découpures en papier retombe le long de l'énorme cou de la bête.

Celle-ci secoue, mais en vain, les javelots dont le fer barbelé a pénétré profondément dans les chairs; deux filets de sang zèbrent son poil et tachent le sol de larges gouttes, aussi, entre-t-elle dans une nouvelle colère; les capas s'agitent; les hommes crient, excitent le taureau le qualifiant des termes les plus injurieux et réussissent à lui planter de nouveaux dards. Il se fatiguait sensiblement et on allait le remplacer, quand un chulo, plus téméraire, parvient à le coiffer de son manteau, aux applaudissements de la foule; toutefois, son triomphe n'est pas de longue durée; l'animal furieux lance l'étoffe en l'air, la piétine avec rage, puis' fond soudain sur le malheureux avec un tel élan qu'il l'accule brutalement contre la palissade. Les Espagnols crient à tue-tête : bravo, bravo, toro ! Moi, je croyais l'homme perdu, quand, à ma grande surprise , je le vis reparaître sain et sauf, quoique fort pâle, de l'autre côté de la muraille.

Le combat dura ainsi plusieurs heures, mais perdant beaucoup de son charme, car il n'y avait pas de dénouement.

La espada (première épée) était un personnage muet, placé là pour parade, puisqu'on ne tuait pas la bête; quant aux picadores, ils faisaient de leur mieux pour remplir leur rôle à pied. J'ai supposé que, dans le but

d'éviter l'effusion du sang, l'administration n'avait pas autorisé l'exhibition des chevaux.

Les hommes, d'une tenue parfaitement correcte, étaient de l'Andalousie. Les taureaux, fort remarquables, provenaient des prairies de l'Escurial; d'un caractère sauvage, ils étaient animés d'une véritable furia; l'un d'eux môme, d'une nature plus fougueuse; poursuivit un chulo avec une rapidité telle, que celui-ci, ayant enjambé lestement les tablas, le taureau franchit la barrière derrière lui, au grand effroi des spectacteurs de ces places privilégiées, dont on le fit sortir à grand peine.

Un seul se déroba d'une piteuse manière, s'acculant sans cesse, il se refusait absolument à donner la cogida, (l'attaque). Le peuple le huait, l'invectivait de la façon la plus verte et hurlait sur tous les tons : A los perros! el cobarde, à los perros ! Aux chiens, le lâche! Mais ici, il n'y avait pas, comme en Espagne, de ces superbes chiens destinés à combattre un animal sur lequel on a épuisé tous les moyens d'excitation, et jusqu'à ces terribles engins de feu (banderillas de fuego), javelots munis d'artifices auxquels bien peu de bêtes peuvent résister. On fit avancer dans l'arène deux pacifiques vaches qu'il suivit tranquillement, heureux de pouvoir se soustraire ainsi aux sarcasmes de la foule.

A ce moment, la course de chevaux, qui se donnait à la même heure, était dans tout son éclat, et, comme la piste s'étendait sur le champ de manœuvres, hippodrome de Mustapha, contre lequel les arènes étaient adossées, je pus, en montant aux dernières places de l'amphithéâtre, jouir du panorama complet de la lutte.

Beaucoup de chevaux étaient engagés, et les cavaliers pleins d'entrain et de brio se disputaient les prix assez nombreux : prix de l'agriculture, des sociétaires, des

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