‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 36 sur 88 · FANTASIA · texte numérisé non relu

FANTASIA

gers surtout, qui n'avaient pas, comme les vieux Algériens, .assisté aux fantasias de triomphe de 4,000 cavaliers de graiides tentes, offertes par les maréchaux Bugeaud ou Randon à d'illustres hôtes, étaient ravis d'un spectacle aussi nouveau pour eux ; toutefois, ils s'entretenaient avec vivacité de la froideur avec laquelle la foule, groupée le long de la piste, avait accueilli les différentes phases de la belle fantasia.

Cette attitude, contrastant avec l'enthousiasme des tribunes, leur semblait inexplicable. Ils ignoraient que le peuple de l'Algérie, de provenance européenne, est animé vis-à-vis des indigènes d'une antipathie profonde, heureux, quand l'occasion s'en présente, de manifester sa haine invétérée, ou du moins ses répulsions natives.

Or, cette brillante prise d'armes n'était pas de nature à rassurer ces populations timorées, impressionnables; habituées à voir sans cesse dans l'Arabe un ennemi prêt à prendre sa revanche. Ici l'Européen traite l'indigène en vassal; s'il lui parle, il le fait en affectant le mépris.

Est-ce bien la manière de s'assimiler une race dont les tendances sont déjà si contraires à nos institutions ? Faut-il exalter encore ses principes d'indépendance en la tenant constamment à distance et en évitant son contact ?

Lorsque l'Algérie était régie par les deys, elle subissait le joug et les exactions de la milice turque ; mais il existait entre les deux peuples une similitude de croyances, et, sur ce terrain, ils étaient du moins unis et d'accord ; aujourd'hui, rien de semblable, l'animosité entre chrétiens et musulmans est invincible, et ne faiton pas tout pour l'entretenir ? On ne respecte ni coutumes, ni cérémonies, ni religion môme; on se moque de l'Arabe; dernièrement encore, à la suite des affaires

de Figuig, ne fut-il pas convenu que nous rendrions le corps d'un marabout illustre enlevé à une mosquée célèbre dans toute la contrée ? Or, que trouva-t-on dans le cercueil, à l'arrivée ? Le corps d'une chèvre substitué à celui du saint personnage ! Cela pourrait être drôle en France, mais c'est fort triste en Algérie

Est-ce donc, nous le répétons, en traitant ce peuple avec mépris, avec dureté, en foulant aux pieds ses institutions les plus chères, en lui faisant trop sentir notre incontestable supériorité, que nous parviendrons à nous l'attacher ?

Pour moi, je ne le crois pas. Il semblerait plus humain et plus rationnel de chercher, dans la bienveillance et de sages réformes, les moyens de nous concilier la sympathie des Arabes ; on hâterait ainsi notre œuvre de colonisation, contrairement au dernier terme de cette phrase du maréchal Bugeaud :

t Coloniser l'Algérie est une œuvre de géants et de siècles. »

Il est vrai que le général , pendant son long séjour en Afrique, avait eu tout le loisir de méditer ce vieux proverbe arabe, bien juste dans sa trivialité :

t Faites cuire dans la même chaudière un Arabe et un Roumy (Français), il en sortira toujours deux bouillons distincts ! »

Les sacrifices de poules à Sèba-Aïoum. — Les repas funéraires. — Bou-Kobrin. — Le Hamma, jardin d'acclimatation. — M. Rivière. — Les autruches.— M. Bombonnel. — Une lionnerie. -— Les fosses à lions d'Aïn-Hazen. — Le réveil du lion.

Sur la route de Bab-el-Oued à Saint-Eugène, audessous de l'ancienne Koubba de Sidi-Yacoub, en un endroit nommé Séba-Aïoum (les Sept-Fontaines), existe une plage déserte entourée de quelques rochers; là, tous les mercredis, on rencontre dans la matinée des groupes de femmes voilées suivies de serviteurs chargés de poules.

Je m'étais fait conduire de bonne heure à la Koubba; ayant renvoyé ma voiture, je me cachai derrière une grosse roche d'où je pouvais tout voir, et voici ce que j'observai. Les femmes descendirent mystérieusement au bord de la mer et se prosternèrent devant un prêtre qui leur imposa trois frois, de gauche à droite, les mains sur la tête, tandis qu'une négresse allumait un fourneau sur lequel elle jetait quelques grains d'encens. A mesure qu'une Mauresque se présentait, elle se découvrait le visage, et, trempant la main dans un vase rempli d'eau sanctifiée, recueillie à l'une des Sept-

Fontaines, se lavait discrètement toutes les parties du corps; puis, la négresse prononçait avec une volubilité extrême des prières ou des souhaits sur la tête de la femme blanche inclinée sur le réchaud pour s'imprégner des vapeurs de l'encens.

A ce moment, on brûla un petit cierge; il y en avait de rouges, de bleus, de jaunes, de verts, selon la couleur du génie invoqué, et le prêtre saisissant les poules par les pattes, les fit tourner trois fois au-dessus du réchaud afin de les purifier; alors le sacrificateur égorgea les poulets et les lança à mesure sur le sable de la plage.

Si la bête agonisante se traînait en battant des ailes jusque dans l'eau de la mer, le vœu était exaucé; si, au contraire, elle restait inanimée sur le lieu du sacrifice, l'augure n'était pas favorable, et la Mauresque devait revenir ou implorer quelque autre génie plus propice.

Bien peu de poules, je dois l'avouer, restèrent sur place, et presque toutes atteignirent la mer en voletant; j'en ai conclu que les Mauresques avaient généreusement payé.

Les Français ont donné à Séba-Aïoum le nom de t La Consolation ».

A trois kilomètres plus loin, eh continuant la route, entre le cap Caxine et la pointe Pescade, se trouvent des grottes préhistoriques très intéressantes par une quantité de silex et d'ossements des périodes quaternaires.

Une autre cérémonie, tout aussi curieuse que celle des Sept-Fontaines, a lieu près de la Koubba (chapelle), où sont renfermées les reliques de Bou-Kobrin (les Deux-Tombes).

Ce saint personnage, originaire d'Alger, s'était rendu en Kabylie peu de temps avant sa mort et y fut inhumé. Or, ses disciples ayant rapporté sa dépouille à la Koubba au grand mécontentement des Kabyles, on fut fort

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