LES REPAS FUNÉRAIRES
surpris de retrouver un jour le même corps dans chacune des deux tombes; un miracle l'avait dédoublé.
Sous le mur d'enceinte de la maison de l'Oukil, gardien du marabout, s'étend un cimetière arabe dont les tombes sont faites de trois pierres, une dressée à chaque extrémité de la dalle funéraire.
Par un sentiment plein de poésie, on y a réservé deux cavités destinées à abreuver de l'eau du ciel les petits oiseaux, touchant usage emprunté aux Abencérages et si bien raconté par notre illustre et regretté Chateaubriand.
Tous les vendredis, les femmes maures y viennent en pèlerinage, et, après avoir fait leurs dévotions sur les tombes de leurs maris, elles s'installent à l'ombre des oliviers et des lentisques pour célébrer, par des repas, la mémoire de leurs chers défunts.
Cette coutume, qui remonte à la plus haute antiquité, se retrouve jusque dans l'extrême Orient. Devant les tombes circulaires élevées par les Chin'ois â leurs familles, sont disposés des gradins destinés à recevoir les mets funéraires. Ces agapes, il est vrai, ne sont pas consommées par les parents, comme chez les Maures, mais enlevées la nuit par les nombreux indigents, sur qui cette manne, à destination d'outre-tombe, produit un effet des plus salutaires.
Quant aux lettres, souhaits et placets glissés entre les plats, à l'intention des Génies, les pauvres ont soin de les laisser sur place, afin de ne pas se compromettre.
A l'occasion des repas funéraires, les Mauresques ont le droit de se découvrir le visage en public, aussi les abords du cimetière sont-ils très-fréquentés pendant toute la durée de la cérémonie.
Plus loin et sur la route d'Alger à Hussein-Dey est le Hamma, jardin d'essai. J'eus beaucoup de peine à faire
entendre à mon cocher que je ne venais pas ici en promenade, mais bien pour étudier les plantations; il n'en voulait pas démordre et se fâchait tout rouge quand je cherchais à descendre.
Commencé en 1832, le Hamma est jardin d'acclimatation depuis quinze ans, à peine, et déjà l'on peut constater les services immenses que cette utilefondation, dirigée par le très érudit M. Ch. Rivière, est appelée à rendre à un pays dont tout l'avenir est dans le reboisement. Il n'y a pas à se le dissimuler, si notre colonie est affligée périodiquement d'effroyables sécheresses, on le doit, sans aucun doute, au déboisement des montagnes où les Arabes, par calcul ou par imprudence, brûlent constamment les forêts séculaires, sans souci des perturbations résultant d'un tel système.
De tous côtés, des arbres d'une beauté merveilleuse, de grandes allées de palmiers, de platanes, de magnolias, d'autres de bambous du Japon, de lataniers de l'île Bourbon; des Strelitzias, des Jubœas, des Cycas, des Bombax offrent à nos regards surpris tout ce que les flores de l'Afrique, de l'Asie et de l'Australie renferment de végétaux rares ou peu connus.
Ici, le ficus religiosa couvre d'un profond ombrage une foule de plantes créées pour les dessous de bois; là, le musa sineusis, le paradisiaca, le cavendishii vont bientôt, grâce à un abri tutélaire et à une intelligente culture, apprendre à mûrir leurs précieux régimes, où pendront les délicieuses bananes. Le chamœrops excelsa, des vallées froides de la Chine, élève son tronc majestueux chargé de ces belles feuilles appelées, dans un avenir prochain, à remplacer celles du stérile palmier-nain.
L'eucalyptus a la croissance assez rapide pour atteindre, en dix ans, un mètre et demi de tour, étend