‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 39 sur 88 · M. BOMBONNEL · texte numérisé non relu

M. BOMBONNEL

Il est bien intéressant, Bombonnel, quand il raconte ses chasses. Il me refroidit un peu, il est vrai, en m'expliquant la rareté, toujours croissante, des lions et de tous les grands fauves ; mais, d'autre part, il m'allèche par l'espoir d'une création tout originale : il a l'intention de fonder une lionnerie. C'est une idée comme une autre ; il faut des distractions pour tous les goûts, et, certes, tout chasseur sérieux, éprouvera toujours plus de plaisir, plus d'émotions, à tirer une bote qui attaque, qu'un pauvre lapin qui se sauve.

Donc : au centre de la forêt de Bouïra, ou de toute autre, dont il achète ou loue la concession, il fait construire un petit cottage, avec chambres confortables, cuisines, caves, etc.. ; puis il établit à quelque distance, plusieurs affûts, cachés dans les endroits les plus fourrés ; il y en aura de deux sortes, selon le courage des chasseurs : les uns, solidement bâtis en pierre, avec meurtrières et crénaux;les autres, simplement confectionnés en broussailles.

Ce travail préliminaire achevé, il se procure une quantité de bêtes défectueuses ou hors d'âge et de service : bœufs, chevaux, mulets, moutons, chèvres ; il les parque le jour sur tous les points de la forêt et les fait renfermer la nuit ; toutefois, il en abandonne quelqu'une en liberté dans le voisinage de chaque affût. La chèvre ou le mouton dévoré, on est sûr de la réussite ; la bête féroce reviendra, et, à la prochaine lune, il sera possible d'aller à l'affût avec certitude.

La chasse est montée par actions de deux mille francs. Un seul de ces titres, plus la pension au petit château, donneront droit à tirer : lions, panthères, hyènes, lynx, onces ; cependant, une clause prohibitive est de nature & faire réfléchir les gens qui ont la vue un peu faible.

• Trois mille francs d'amende, lorsqu'on tuera une lionne et ce sera bien fait !

Tel est le plan de Bombonnel.

Trois femmes sont déjà inscrites, ainsi que quelques hommes intrépides; pour moi, je souhaite toutes les chances possibles de réussite à cette spéculation d'un nouveau genre.

Comme je sortais de chez l'intrépide tueur de panthères, je fis, par un singulier à propos , la rencontre de quelques collègues, de retour d'une excursion dans le sud du Tell, où ils avaient visité, entre autres curiosités, les fosses à lions situées à Aïn-Hazen, aux environs d'Aumale.

Voici ce qu'ils m'ont raconté :

Au milieu d'une grande enceinte elliptique, formée d'une haie impénétrable, on a construit un gourbi, demeure de l'Arabe chargé des pièges. Dans la partie la plus resserrée de l'enceinte, la haie, moitié moins haute, est adossée à deux fosses profondes, établies une de chaque côté, et recouvertes d'un plancher à bascule.

Sitôt la nuit venue, le gardien rentre avec son troupeau. Le lion évente au loin le bétail ; il s'approche, tourne quelque temps avec méfiance, puis, tout à coup, d'un bond franchit l'enceinte et se rue sur une bête qu'il emporte précipitamment. En vain, il veut reprendre sa route, la proie trop pesante affaiblit son élan ; il cherche alors un autre passage, trouve la broche, la franchit aisément et tombe lourdement dans le piège.

Après plusieurs jours pendant lesquels on le laisse privé de nourriture, le lion, complètement abattu, est saisi par un lasso et retiré de la fosse.

Une fin, si imprévue, par surprise et trahison, comme celle de tant de héros célèbres, ne semble-t-elle pas un

LES FOSSES A LIONS D'àÏN-HÀZEN. 143

outrage au roi des animaux et une insigne lâcheté de l'hpmme ?

Nos grands aïeux, les princes assyriens, donnaient un plus noble exemple à leurs peuples; ils bravaient le monstre superbe en plein jour, dans un cirque immense, devant la nation assemblée, flère de l'impassible courage et de l'adresse de leur roi soldat, combattant le lion avec les armes les plus primitives; duel solennel entre l'homme, maître du monde par son esprit, et la plus terrible des créatures

Deux majestés en lutte; deux forces: celle de l'âme et celle de l'organisme, de la matière !

On conçoit quelle école de valeur était ce royal tournoi!...

Il répugne donc profondément de voir prendre au piège, comme un vulgaire animal, un lion, voleur môme, car son caractère, emblème de la noblesse, de l'élévation, révèle d'étonnantes qualités de cœur vraiment touchantes.

Qui ne sait l'histoire d'Androclès, pauvre esclave épargné par le lion d'Afrique reconnaissant, celle de la lionne de Florence et tant d'autres saisissantes d'intérêt et de sentiment?

Nous avons encore présent à l'esprit le souvenir de ce lionceau qui émut tout Paris par sa fidélité et son attachement à son maître. Cadeau du général Yusuf à la fille du célèbre Chaix d'Est-Ange, il suivait l'enfant comme un chien fidèle, léchant la main qui le nourrissait, ravissant par sa docilité les amis nombreux du prince de la parole.

Mais il est dit que les plus innocentes distractions doivent susciter les envieux. Quelques voisins, prétextant d'un danger imaginaire, obtinrent contre la pauvre bête un jugement que l'avocat ne put conjurer malgré

toute sa science. Condamnée à la prison, la majesté léonine fut transportée à la ménagerie royale qui avait remplacé celle si fameuse des jardins de l'hôtel Saint- Paul, et déclina si promptement que le directeur, philosophe observateur comme les vrais savants, fut attendri de ce spectacle et fit prévenir la jeune et vaillante parisienne de la mort probable et prochaine de son protégé. Scène extraordinaire, on vit alors une nouvelle Cymodocée en face du carnassier formidable, mais qui, sans colère et sans agonie, mourut à ses pieds en lui jetant un doux et dernier regard de reconnaissance.

Encore quelques années, et les grands fauves disparaîtront de T Atlas, comme ils ont été anéantis en Syrie. Les forces brutales s'évanouissent devant le sceptre de la civilisation en marche.

Cependant, s'il faut en croire les Arabes, il y aurait encore des lions et des panthères en plusieurs localités : àPalestro, dans l'Aurès, près de Bathna, de Bougie, de Delhys et au sein des vastes forêts qui enveloppent Jemmapes et Philippeville ; d'après le capitaine Sergent, l'ours de Numidie aurait même reparu depuis peu dans ces parages.

La nuit, vers onze heures, au moment où le chacal glapit, on entend, soudain, un rugissement terrible: c'est le réveil du lion !

A ce bruit, tout se tait, tout tremble ; et, tandis que la forêt répète au loin les échos de ce cri redoutable , dans la plaine, les chevaux affolés brisent leurs entraves, les troupeaux effondrent les enceintes ; et les animaux sauvages cherchent un refuge au plus profond des bois -

Aurai-je la bonne fortune d'entendre, une fois, le rugissement du lion dans son propre royaume!

Excursion au Khour-er-Roumia, mausolée des rois de Mauritanie. — El-Afroun. — Le lac Halloulah. — Le Sahel. — Chasse au porc-épic. — Une nuit dans le Tombeau de la Chrétienne. — M. O'Mac- Carthy. — Montebello. — Forêt de Sidi-Sliman. — Marengo. — - Tipaza. — Le maire M. Trémaux. — Antiquités romaines.

Il est cinq heures du matin lorsque nous montons en chemin de fer, dans un train spécialement formé pour nous. Vingt et un chevaux occupent les écuries roulantes, et sept grands omnibus sont hissés sur. des trucs. A l'intérieur, nous sommes quatre-vingts, tous nantis du bagage obligatoire : deux assiettes, cuiller et fourchette, serviette, verre, couteau, une bougie et des allumettes, les châles, couvertures ou manteaux en plus, bien entendu.

Après avoir passé la Maison-Carrée, Bouffarick, Blidah et Mouzaiaville que nousi saluons de loin , nous arrivons à El-Afroun, distant de 72 kilomètres d'Alger. A cette station, décorée de drapeaux et de fleurs, nous abandonnons la voie, et, trouvant sur la route une longue

table avec joli déjeuner au café, apprêté sur dépêche, nous nous y installons sans façons, laissant ainsi aux hommes d'équipe le temps de descendre chevaux et diligences.

Bientôt, nous roulons en pleine Mitidja, et, quittant le territoire des Arabes Hadjoutes, nous atteignons le lac Halloulah, actuellement desséché, non sans avoir causé la mort de bien des colons obstinés à cultiver ces terres nouvellement conquises, d'une fécondité extraordinaire mais absolument insalubres.

Les voitures s'arrêtent : nous allons arriver au pied de la montagne couronnée par le Monument de la Chrétienne.

Aussitôt, conduits par les guides, nous nous mettons en campagne, escaladant les premières rampes à travers les touffes de palmiers et de lentisques, masses d'un vert sombre, cachant les fissures des grosses roches noires.

Quelques-uns d'entre nous coupent des cannes de fenouil, à la mode des Arabes qui portent ces tiges sur l'épaule, après en avoir allumé la moelle. Ce feu, prétendent-ils, provient de l'enfer où il fut dérobé parleurs aïeux : c'est un rappel de Prométhée ; d'autres sortent le baromètre de son étui, ce sont les physiciens. Ils notent la pression atmosphérique et observent la température ; quand ils seront au sommet, ils répéteront l'expérience et obtiendront, avec la formule usitée et son correctif obligatoire (t t'), la hauteur exacte de la montagne. Les géologues ont le marteau d'acier avec lequel ils interrogent les pierres du sentier. Les météorologistes font mouvoir avec rapidité autour de leur bras, un thermomètre-fronde à minima, fixé à l'extrémité d'une longue corde, puis ils consultent l'hygromètre et prennent note. Les chimistes effleurent de la langue

EL-AFROUN. — LAC HALLOULAH. 147

certaines roches d'un aspect douteux. Les agronomes entassent les terres dans leurs poches. Les anthropologistes arrêtent les indigènes au passage pour leur palper le crâne. Les zoologistes et les collectionneurs d'insectes recueillent des espèces berbèriques, expliquant leur analogie avec celles de la faune d'Espagne. Une invasion subite d'oniscus murarius (cloporte), en plein jour et sur une longue étendue de la route, est l'objet de nos préoccupations; il s'en suit même une grave discussion sur le crustacé isopode. Quant aux botanistes, ils portent à l'épaule la traditionnelle boîte de fer-blanc, couleur vert-pomme, avec laquelle nous avons tous herborisé plus ou moins dans notre jeunesse. Pleins d'entrain, ils chantent, en plaisantant, de candides couplets :

Le botaniste, ou jeune, ou vieux, Est toujours gai, toujours joyeux ; De soucis, il ne connaît guère, Et si quelque chose il préfère, C'est pour sûr l'étui de Flore, A la boite de Pandore.

On rit, on bavarde, on s'amuse, et l'on fait de la science, beaucoup de science, mais on se fatigue aussi, car la montagne est haute, le sentier escarpé, et plus on avance, plus il y a de retardataires. Cependant, je tiens bon, et, après une heure et demie de cette terrible ascension, j'arrive, exténué, rompu, enfin , j'arrive et je ne suis pas le dernier.

Quel beau spectacle I D'un côté, la mer et ses immensités; de l'autre, une suite de montagnes et de vallées; des prairies mouchetées de points bleus et rouges, belles-de-jour et coquelicots ; à nos pieds, le monument de la Chrétienne dominant tout, surpassant même les pics élevés du Sahel.

Ce tombeau, mausolée des rois de Mauritanie, a la forme d'un vaste polygone surmonté d'une pyramide conique, en pierres de taille appareillées, avec retrait à chaque assise, formant escalier sur tout le périmètre. Il a trente-deux mètres de hauteur et cent quatre-vingtcinq de circonférence à sa base ; le soubassement, carré, a soixante-trois mètres de développement sur chacune de ses faces et est entouré d'un fossé.

Le moment de visiter l'édifice n'est pas arrivé, car, sur l'un des côtés appelé plateau des dernières heures, on a dressé le déjeuner, et une rangée imposante de quatre-vingts pâtés nous invite à nous mettre à table; aussi, oubliant nos fatigues, nous nous alignons dans le fossé, faisant face au soubassement; les Arabes commencent le service circulant sur la table, singulier procédé, mais tout naturel, puisque nous sommes assis par terre. Chacun de nous exhibe couvert et assiettes, et commence un exercice d'autant plus motivé que la course a été plus rude.

Le repas durait encore, quelques-uns même songeaient secrètement à une petite sieste bien opportune, quand le savant M. O'MaG-Carthy vint nous rappeler à Tordre et nous conduisit au monument.

■ C'était le chef de l'exploration; nous le suivîmes.

Le mausolée, appelé en arabe Khour-er-Roumia, doit à ce dernier mot le nom erronné de Tombeau de la Chrétienne, Il fut construit, dit-on, vers l'an 23 de notre ère, pour servir de sépulture aux rois résidant à Cherchell, l'ancienne Cœsarea, capitale de la Mauritanie * césarienne, et reçut les dépouilles de Juba II. et de sa fille, la princesse Cléopâtre Sénélé.

Lorsqu'il fut fouillé d'après les ordres de l'Empereur, en 1865, par M. O'Mac-Carthy, collaborateur de M. Berbrugger, on découvrit à l'intérieur deux caveaux

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