‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 40 sur 88 · LE MONUMENT DE LA CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE LA CHRÉTIENNE

vides, situés à l'extrémité d'une galerie circulaire, de cent soixante-dix mètres de développement, c'est-à-dire plus longue que celle de la grande pyramide d'Egypte; elle était fermée par une dalle-porte, glissant dans des coulisses de pierre, et destinée à masquer le passage secret.

Un signe du maître fait rouler sur ses gonds une lourde porte de fer, clôture récente, dont le gardien du tombeau conserve la clef, et nous pénétrons dans un premier vestibule.

Après y avoir allumé nos bougies, nous nous traînons sur les genoux par un étroit couloir, aboutissant au caveau des lions, ainsi nommé de deux figures, lion et lionne, sculptées en relief au-dessus de l'entrée, puis un escalier de sept marches nous mène à la galerie circulaire, large de deux mètres et voûtée de plein cintre; elle ajuste la hauteur nécessaire pour permettre de s'y tenir debout.

Nous marchons longtemps sur le dallage de pierre, faisant résonner les voûtes du bruit insolite de nos pas, et nous arrivons aux deux chambres royales, l'une de trois mètres, sur un mètre cinquante, l'autre de quatre sur trois. Celle-ci est située au centre même de l'édifice. Ce n'est pas sans une certaine émotion que nous contemplons ce caveau, noyé dans une muraille de pierres de taille de trente mètres d'épaisseur dans tous les sens! véritable chef-d'œuvre de l'art punique, bien que le dehors du mausolée soit décoré jusqu'à douze mètres d'élévation d'une colonnade circulaire romaine avec chapiteaux- et entablement d'ordre dorique; à part cette superfétation, le monument présente une grande analogie avec les pyramides de Sakkarah, dans la Basse-Egypte, antérieures même à celles de Djizeh.

Le mélange de ces deux styles , carthaginois et

romain, n'aurait rien de surprenant s'il était permis de supposer, avec notre érudit cicérone, qu'Auguste, ayant conclu le mariage de Juba II, ait pu imposer au roi de Mauritanie des architectes romains, pour la décoration extérieure de son mausolée; mais on a reconnu d'autre part que toutes les pierres du revêtement extérieur étaient marquées pour l'appareillage en lettres romaines et que celles de l'intérieur étaient gravées de caractères berbères ou puniques; il est donc évident que l'édifice, bien antérieur à Juba, fut construit par les Carthaginois; peut-être destiné à servir de nécropole à quelque héros, puis, après la conquête et la destruction de la rivale de Rome, dénaturé et rhabillé à la romaine pour y installer la dépouille de Juba, roi transfuge, élevé par César et marié par lui à la fille de sa Cléopâtre.

Le style de cette royale tombe, ainsi rajeunie par l'ennemi, est bien celui des mausolées d'Auguste et d'Adrien , image saisissante de la fragilité des puissances humaines. Ces grands et illustres souverains de races conquérantes n'ont pas même possédé leurs tombes à jamais : celle d'Adrien est devenue une forteresse de la papauté, et celle des rois de Mauritanie, ouverte et déblayée par les chrétiens (1866), est l'image de la féconde Afrique elle-même rendue à la liberté et à la civilisation

Chose fort triste, les Arabes, dans le but de se procurer du plomb, ont, pendant des siècles, dégradé le monument, arrachant un à un les énormes blocs reliés entre eux par des clés de bois d'olivier, taillées en queue d'hironde et scellées à bain de métal. On n'évalue pas à moins de 250,000 kilogrammes la masse de plomb employé à ce travail cyclopéen, et il n'était que temps d'arrêter les indigènes dans l'exploitation de cette mine

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