‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 41 sur 88 · LE MONUMENT DE LA CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE LA CHRÉTIENNE

devenue pour eux une source inépuisable. Aussi, nous ne saurions assez remercier M. O'Mac-Carthy d'avoir sauvé cet édifice, en le prenant sous son patronage, et nous faisons des vœux sincères pour que le gouvernement lui envoyé les fonds nécessaires à la réédiflcation de tous les blocs actuellement déplacés ou dispersés sur le sol.

Il est à regretter que les investigations faites sur divers points de cette masse, vraiment colossale, n'aient pas amené la découverte d'autres chambres funéraires, et j'eusse été heureux de profiter de l'offre gracieuse de M. O'Mac-Carthy pour pratiquer quelques sondages dans certaines directions, qui, à mon sens, n'ont pas été suffisamment explorées, mais, le temps me presse, il me faudrait retourner à Alger afin de forger les sondes comme je les comprends ; ce sera, pour le moment je l'espère, une partie remise.

Cependant, la nuit est venue et les Arabes commencent à disposer notre campement sous la tente; l'on s'occupe également des apprêts du dîner.

Quant à moi, partagé entre mes goûts archéologiques et cynégétiques (pardon de ces mots un peu barbares), je marche à la découverte sur les flancs de la montagne, car j'ai cru observer certaines traces de porc-épics, rongeurs nocturnes, vivant le jour dans des terriers profonds, inaccessibles sous les épais fourrés; leur chasse, très difficile, consiste le plus souvent à enfumer les terriers au soufre , et quelquefois à les inonder à l'aide d'une source que l'on détourne. Plus j'avance, plus les coulées se multiplient; de nombreux piquants de ces animaux sont même restés accrochés aux buissons. Je laisse donc mes collègues aux charmes du festin champêtre, et, prenant le fusil, je vais faire quelques heures d'affût.

A mon retour, chacun avait regagné la tente, plusieurs dormaient profondément, malgré le bruit assourdissant des Arabes d'un gourbi voisin, gui nous donnaient une fête à leur façon, une sérénade sur de primitifs instruments : la derboucka et la flûte de roseau à l'expression nasillarde; rappelant le grognement de la cornemuse (sauf mon respect pour les Celtes.)

En vain, je cherchai à fermer l'œil, le froid, très vif à cette altitude, pénétrait sous la tente; il fallait songer à un autre gîte. Une idée lumineuse me traverse l'esprit, je la communique et elle est accueillie avec enthousiasme. En un clin d'œil, nous nous levons tous, et tandis que les uns vont réveiller le gardien pour qu'il ouvre la porte de fer du mausolée, d'autres allument les bougies et ramassent de la paille; puis, chacun en ayant pris un paquet sous le bras pour lui servir d'oreiller, nous nous glissons à plat ventre dans le caveau des lions, et descendant à la galerie circulaire, nous nous y installons, sans souci des scorpions ni des scolopendres dont notre présence allait ainsi contrarier les nocturnes ébats.

Cette nuit, passée dans le tombeau de Juba II et de la reine Cléopâtre, nous a tous pénétrés d'un sentiment indéfinissable ; toutefois, malgré la solennité du lieu, de facétieux voisins ne craignent pas de s'aborder au réveil par ces mots d'une parodie célèbre :

Quoi, c'est toi ! C'est moi!

Quoi, c'est moi! C'est toi!

La plaisanterie était peut-être un peu risquée, mais enfin il y avait de l'à-propos, et pendant quelques minutes, les voûtes du mausolée répétèrent les échos de la danse des nonnes, dans la scène des tombeaux de RoberMe-Diable.

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