UN OFFICE DE PAQUES A ALGER
ravissante musique; puis la procession se met en marche, traversant sous un nuage d'encens l'église qu'elle occupe dans toute sa longueur, depuis l'abside jusqu'à l'entrée de la nef.
Ce cortège majestueux faisait rêver à ces grandioses processions qui attiraient à Saint-Pierre, pendant la Semaine-Sainte, les touristes du monde entier, alors que le Souverain Pontife n'était pas prisonnier au Vatican ; il me rappelait ce que je vis jadis, le jour de Pâques, au Duomo de Milan, à Saint-Janvier de Naples, à Notre-Dame de Paris , et qui ne se voit plus aujourd'hui. La messe se continua ainsi, dans ce cérémonial inusité, et, comme l'office de Pâques est le plus court de l'année, je me trouvais encore sous le coup de cette vision éclatante, quand tout le monde avait quitté l'église.
Au dehors, les prélats cherchaient à gagner le palais épiscopal, situé à une faible distance, mais ils ne pouvaient avancer, obsédés par une foule compacte, s'écrasant pour baiser l'anneau pastoral ou recevoir la bénédiction apostolique. J'aurais aussi désiré approcher ces dignes personnages, mais tous mes efforts furent inutiles, et j'allais me dégager de mon mieux, quand le flot me poussa brutalement sur la porte même de l'évêché, au moment où on la refermait à grand-peine sur la foule; je fus trop heureux d'y trouver un refuge, et, pris au piège sans le vouloir, mais enchanté, j'avisai un jeune prêtre* que je supposai secrétaire de l'un des évoques, et le priai de m'introduire : il s'y prêta de très bonne grâce, et, m'ayant fait monter à un premier étage, il me conduisit à la porte d'un petit salon donnant sur la galerie mauresque suspendue au-dessus de la cour.
Je frappai discrètement : la porte s'ouvrit, j'étais en
présence de l'archevêque.
Monseigneur de LaVigerie, actuellement cardinal, archevêque de Tunis et Carthage, avec suprématie sur l'Afrique entière, d'Alger au Cap, est un homme encore jeune, de belle prestance, d'une grande distinction, et portant haut sa superbe tête, ornée d'une longue barbe blanche, qui lui donne l'aspect d'un patriache.
Plein de bienveillance et de simplicité, il s'enquiert du but de ma visite, tout en enlevant un à un ses ornements sacerdotaux.
— Monseigneur, lui dis-je, je n'ai pas voulu quitter Alger sans avoir l'honneur de présenter mes hommages au très éminent archéologue à qui nous devons l'exposé des fouilles de Carthage.
— Vous avez donc lu, monsieur, mon dernier travail que j'ai fait déposer sur le bureau du Congrès ?
— Je crains, Monseigneur, que le livre n'ait pas été présenté, je ne l'y ai pas vu. Votre Grandeur ne saurait ignorer que la science actuelle procède quelquefois du libre examen. Je lui rappelai le Père de La Croix, à la Sorbonne, savant, très savant même , mais jésuite.
Monseigneur sourit avec finesse.
Nous causâmes ensuite de la belle procession, puis
du Congrès, de Beulé, de Léon Renier, du Père Delattre
et des espérances que Ton fondait sur la mission de
Carthage. Lorsque je pris congé de Sa Grandeur, elle
daigna me remettre un exemplaire de son ouvrage sur
la cité phénicienne et du rapport dans lequel elle
réclame le concours de l'Académie des Inscriptions,
pour la continuation des fouilles ; la signature, pleine
d'humour, révèle le caractère enjoué du docte prélat :
f CHARLES , Archevêque d'Alger,
Docteur de la Faculté des Lettres de Paris, — Docteur
en Droit Civil, — Docteur en Droit Canonique, —
Docteur en Théologie, mais hélas ! pas Docteur en
Finances !