DÉPART D'ALGER
précieuses; les divans aux moelleux coussins; les meubles incrustés de nacre et d'ivoire; les étagères bariolées; les tables de bois d'érable, d'olivier, de palmier, surchargées de coffrets à bijoux, des chapelets en parte de rose, d'aiguières, de kafédjis, de vases ciselés de capricieuses arabesques, fouillées comme des objets de l'Inde; les gros coffres peints de vermillon, avec découpures, fermoirs, appliques, serrures d'un fini merveilleux; les Corans couverts d'ornements, enfermés dans une boîte d'où pendent les cordons destinés à les suspendre à l'épaule, quand on part en pèlerinage; les instrumeuts de musique : tsita avec onglets, cithares, théorbes, violes, cornemuses, harpes, flûtes, mandolines; les machbakours, cassolettes à parfums; les riches narghileh terminés par le bout d'ambre; les lanternes ajourées, les hauts chandeliers, chefs-d'œuvre de bronze; les faisceaux d'armes, remontant àSaladin; les harnachements de chevaux, et mille autres merveilles que le respect inné des vieilles traditions de l'art chez les Arabes a conservées jusqu'à nos jours.
Qu'il a dû être contrarié ce dey, quand on lui a pris tout cela, tout pour un malencontreux coup de chassemouches! et sa ravissante Kasbah, cette ville féerique, que l'on voudrait conserver dans un écrin, avec ses terrasses d'où l'on guettait les pirates, au retour de la course; ses ruelles sans issue, ses échoppes et ses petites niches où les tolba accroupis se succèdent depuis des siècles, copiant le Koran avec un roseau dont ils font trois plumes; une en rouge pour les rubriques, une en jaune pour les points-voyelles et l'autre en noir pour le texte.
Que de merveilles accumulées sur un seul point, profond sujet d'études pour le penseur !
La nouvelle Alger saura-t-elle résister au mouvement qui l'entraîne sans cesse vers la colline? Saurat-elle conserver ce coin de l'Orient qu'elle a déjà tant défloré, ce joyau dont elle a arraché bien des perles, ou cèdera-t-elle à la fatale manie de la rue alignée, avec maisons de carton et de plâtre ?
Le jour où la ville arabe aura disparu, Alger pourra s'écrier comme le Rouen actuel : Adieu le touriste, adieu l'artiste et le savant !
La grande Kabylie. — Rouïba. — Tizi-Ouzou. — Les Beni-Iratem. —M. de Calavon. — Les Céramiques kabyles. — L'Administrateur. — Communes mixtes. — Communes de plein exercice. — Le sous-préfet, M. Boyenval.
Après les provinces d'Oran et d'Alger, il me restait à visiter celle de Constantine, et surtout la Kabylie et le désert ; je pouvais ainsi acquérir une connaissance Suffisante des points les plus intéressants de notre belle colonie d'Afrique.
J'avais parcouru l'Atlas et ses contreforts, il fallait voir les Djurjura et l'Aurès. Je quittai la ville des deys le 23 avril et me dirigeai vers Tizi-Ôuzou, chef-lieu de la grande Kabylie, comprise entre Tisser et le Sahel, et traversée par le Djurjura.
Nous étions deux; un jeune membre du Congrès, M. Edouard Pierron déminent chimiste, m'avait exprimé le désir de partager les fatigues de ce pénible voyage, et j'avais accepté avec empressement, non sans l'avoir fait s'armer au préalable ; c'est une précaution que l'on ne saurait négliger, et un homme armé se sent toujours fort dans les bonnes comme dans les mauvaises rencontres.
En Europe, on juge des hommes- et de leur condition sur le visage et les vêtements ; au pays musulman, au luxe des armes on devine du plus ou moins d'importance du hadj (pèlerin) ou du voyageur étranger, et on mesure le respect à lui accorder.
A Rouïba, notre première étape, nous trouvâmes une auberge dont je notai l'enseigne: Casse-croûte de jour et de nuit (à joindre à la Lessiverie Gauloise. au café du Lézard et autres drôleries que je glane sur la route). En France, du moins, ces réclames sont spirituelles, quelquefois même engageantes; un cabaret de Ver non, situé vis-à-vis delà Seine, porte: Il vaut mieux boire ici qu'en face. Au bois de Boulogne , Grande vacherie d'Auteuil , réunions de famille; quelque part, au quartier latin : Crasocalo; à Morges, Suisse, sur une façade : Café à l'instar de Paris; puis, au-dessus de la porte : Entrée de Y instar. D'autres présentent moins d'attrait, et je connais un certain bourg de la Haute-Normandie cité pour ses édifices scolaires, où l'enseigne par trop royaliste de V Hôtellerie des Trois Couronnes se changea subitement, au grand effroi des voyageurs, en celle-ci: Auberge des Trois Etrilles !
Mon premier soin, en arrivant à Ïizi-Ouzou, fut d'aller voir le sous-préfet. Je lui avais été chaudement recommandé par le nouveau préfet d'Alger, M. Firbach; aussi se mit-il immédiatement à ma disposition, me donnant un Arabe interprète de confiance pour visiter la tribu des Beni-Iratem.
Je partis de suite avec lui; nous marchions à travers des rues désertes, bordées d'enclos et de jardins, et je commençais à trouver la route longue, quand mon attention fut attirée par la vue d'une femme à la taille élancée, vêtue d'une sorte de tunique, artistement