‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 58 sur 88 · LAMBESSA. — BATNA · texte numérisé non relu

LAMBESSA. — BATNA

indigènes. Naturellement, je courus comme tout Je monde, avec l'espoir de m'en emparer, mais la bête faisait des bonds énormes, repliant sous elle sa jolie queue dont elle se servait comme d'un ressort, lançant ses pattes de derrière démesurément longues, à la manière du Kanguroo; finalement, elle nous échappa.

Pendant la nuit, nous entendîmes aussi les glapissements de chacals descendus des montagnes de l'Aurès, je crus môme un moment distinguer dans leurs cris le chant du coq, que ces animaux imitent, dit-on, pour attirer les poules.

Le lendemain de bon matin, je fis venir deux mulets et deux guides et nous nous dirigeâmes vers le pic du Tougourt, afin de visiter la grande forêt de cèdres très remarquable, au dire de touristes qui y étaient allés la veille. La route n'était pas gaie, aussi nous hâtions le pas de nos montures; nous arrivâmes ainsi à une maison où nous mîmes pied à terre pour faire boire nos bêtes.

— Où suis-je ici ? demandai-je à une femme qui lavait à la fontaine.

— Monsieur, c'est la maison du garde.

— Eh bien! et la forêt, où donc est-elle, je ne vois que des crêtes dénudées?

— A six kilomètres en suivant la route.

— Comment, six kilomètres ! A propos, dites-moi, n'est-il pas venu des voyageurs, hier.

— Oui, monsieur, ils étaient en voiture et sont descendus ici, disant au cocher qu'il était inutile d'aller plus loin.

— Qu'ont-ils donc fait, ces voyageurs ?

— Ils se sont bien rafraîchis et m'ont prié de leur décrire la forêt, de leur indiquer la grosseur des plus beaux arbres ; puis, l'un d'eux a pris des notes et ils

sont retournés à Batna, ajoutant qu'il leur suffisait d'avoir vu la maison du garde.

Je reconnus là mes touristes.

Nous montâmes longtemps encore avant d'apercevoir les premières traces de verdure; peu à peu l'herbç apparut, puis de petits arbres, genévriers et cèdres, grandissant à mesure que nous avancions sous bois, phénomène étrange, car, partout, on le sait, la végétation décroît en raison de l'altitude. Enfin, arrivés avec beaucoup de peine au faîte de la montagne, nous pûmes contempler de ces belles cîmes aux rameaux étalés, planant sur la vallée comme de monstrueux aigles.

1 Nous étions à plus de deux mille mètres d'élévation, dominant du haut de Tougourt toute la chaîne des crêtes de l'Aurès.

Cependant, les Arabes se plaignaient depuis quelque temps, demandant à retourner vu la longueur du trajet, Je jugeai à propos de faire une halte, et, ayant mis pied à terre, nous ne tardâmes pas à sommeiller, car nous étions harassés de fatigue. Il y avait bien vingt minutes que je dormais profondément, quand tout à coup il me sembla entendre un bruit singulier, presque sinistre. Je me réveille en sursaut et j'aperçois un de nos guides occupé à aiguiser sur une pierre de serpentine, suspendue à son cou, un long coutelas (flissa) qu'il venait de sortir de sa gaîne ; penché sur son arme et absorbé par son travail, il ne pouvait me voir.

— Attention! dis-je tout bas à mon compagnon, après m'être glissé jusqu'à lui, rampant comme une couleuvre ; atteignez doucement votre revolver, défilez votre baguette, et quand j'armerai le mien, vous en ferez autant et vous guetterez mon signal. Surtout, de la prudence et pas de faiblesse.

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