VILLE ROYALE DE TLEMCEN
seul œil dans un coin de Fépaisse étoffe qui les enveloppe, Arabes superbement drapés, Juifs craintifs, Maures, M'zabites, Marocains aux immenses chapeaux, tout cela vit pêle-mêle, bravant le soleil d'Afrique, ou dormant couché en travers du chemin.
Sur un marché, un indigène est accroupi devant une natte; il vend un lot de ferraille très usée : vieux fers à cheval, vieux mors, vieux éperons cassés, rouilles; l'ensemble vaut bien vingt sous, et il y en a trente de ces étalages; d'autres offrent aux passants un tas de menu bois ou des débris de charbon glané sur la route derrière les voitures; ceux-ci proposent des légumes : il y a des salades, des artichauts, des aubergines, des céleris, des radis roses de 18 centimètres de long, des fritures de rougets, de petites soles, etc.
Des fellahs passent avec leurs vaches, de grands sloughis de montagnes les accompagnent; des chameaux chargés d'halfah, des ânes avec des provisions de bois ou de diss, sorte d'herbe employée comme l'halfah au tissage des étoffes les plus usuelles; puis un chef à cheval suivi de trois domestiques à pied, ou bien deux vieux Juifs montés sur la croupe d'une bourrique étriquée; de temps en temps une cigogne s'élève du minaret de la mosquée, sur lequel on aperçoit un gros nid fait de paille; d'autres arrivent, un serpent dans le bec, et destiné aux petits.
Presque à chaque porte , un café maure ouvre ses salles enfumées aux innombrables oisifs qui fréquentent les quartiers arabes; à l'intérieur, les hommes étendus sur des divans le long des murs, leur tasse ou le narghilé à la main, écoutent avec un religieux recueillement ce que chantent sur un rythme monotone et d'un ton nazillard, sept musiciens couchés sur des nattes au fond du café, s'accompagnant de la mandoline ou zita
et du tambourin. Voici la traduction d'un fragment de ces couplets :
Celle que j'aime est sous son voile Semblable à la céleste étoile.
Ici, le chanteur incline la tête sur le côté, et, d'un accent profondément convaincu, il continue :
Sa lèvre est rose et son œil noir A tout l'éclat des feux du soir Sa voix me transporte et m'enivre A ses pieds, qu'il est doux de vivre !
et ainsi de suite pendant des heures entières.
Voilà comment les Arabes passent leur journée, et s'ils s'éloignent pour prendre leur repas, faire leurs ablutions ou se rendre à la mosquée, on les retrouve encore sur les mêmes bancs à une heure avancée de la nuit. N'aspirant plus à aucune jouissance intellectuelle, ce peuple, dont les besoins matériels sont très limités, consacre son existence à la vie contemplative. Son oisiveté est le fait de sa nonchalance, et tout son bonheur se résume dans une inertie qui tient au fatalisme de sa race.
Le peintre Simoni. — Cérémonie des Aïssaouas. — Rapprochement avec les derviches tourneurs, les fakyrc, les pythonisses, les convulsionnaires.
J'avais souvent entendu parler des Aïssaouas comme d'une secte fanatique, descendant d'un marabout célèbre nommé Aïssa. Cet homme très austère, après avoir accompli une foule de prodiges pendant sa vie, avait transmis à ses disciples, par une faveur spéciale du prophète, la faculté de subir impunément toute espèce de tortures.
Les Aïssaouas se rassemblant une fois par semaine dans un quartier retiré de la ville, j'accepte avec empressement l'offre du peintre Simoni, dont l'atelier, voisin du lieu de réunion, nous permettra d'observer à notre aise, les différentes phases de cette cérémonie religieuse.
Le soir, au milieu de l'obscurité profonde, s'ouvre tout-à-coup devant nous une large porte donnant accès à une cour éclairée de lampes fumeuses ; au centre, est un arbre ; contre un mur, une douzaine de musiciens accroupis sur des nattes font entendre le bruit assourdissant de leurs instruments. Arrivent vingt Arabes qui se rangent devant les musiciens et, se prenant par
les bras, commencent à danser, nous tournant le dos ; leur allure est étrange, leurs mouvements saccadés ; la violence inouïe avec la quelle ils balancent la tête alternativement d'avant en arrière, fait redouter des accidents cérébraux; en effet, un homme tombe, les membres absolument crispés, il est en catalepsie ; on remporte, un autre prend sa place. Le tapage infernal redouble avec les accès des croyants, car ce sont de vrais croyants, se mettant en cet état par conviction et non pour de l'argent.
Au plus fort de la danse, les femmes maures et arabes, groupées sur toutes les terrasses, ou réunies dans les embrasures des arcades, font entendre derrière leur voile desyou-yon gutturaux, dont les accents passionnés excitent encore ces malheureux ; alors les uns se jettent sur le réchaud allumé pour brûler les parfums et raidir la peau des derbouchas ; d'autres se font serrer avec une corde tirée par dix hommes et tombent à leur tour suffoqués.
De nouvelles salves de you-you frénétiques accueillent la chute de chaque victime ; le rang se resserre et la danse devient furibonde, échevelée, car on enlève le turban et les vêtements de l'Arabe à mesure qu'il s'entraîne.
Au bout de deux heures, il reste à peine trois hommes debout, haletants, hurlant comme des bêtes fauves, tournant autour de l'arbre avec une vitesse étourdissante, puis roulant à leur tour sur le sol.
Ces exercices terrifiants, bien faits pour inspirer la pitié, méritent quelques explications, car les Aïssaouas ne sont qu'une des sectes exaltées ayant de tout temps exploité le besoin de merveilleux des populations crédules de l'Orient, et employé toutes des moyens également violents.
CÉRÉMONIE DES AISSAOUAS. 27
L'Europe était encore plongée dans les ténèbres de l'obscurantisme quand l'empire d'Orient atteignait l'apogée de sa splendeur, et le fanatisme religieux, appuyé sur une théocratie puissante, avait dû faire appel aux sciences occultes pour créer du nouveau et rehausser l'éclat de son prestige.
Les Marabouts, les Santous, comme les Fakyrs de l'Inde, tous ambitieux, moitié croyants et moitié charlatans, pratiquaient les jeûnes, s'imposaient les privations les plus austères, se mutilaient, se tailladaient, livrant leur corps aux plus épouvantables tortures, pour obtenir la vénération des fidèles.
Le religieux derviche, en sa qualité de moine pieux, cherche à perdre l'individualisme, la connaissance du moi, et il aspire à noyer cet individualisme étroit, borné, misérable, dont il a conscience, dans l'infini, dans Allah. Pour sortir de la prison des sens, autant que pour arriver à s'étourdir et à perdre connaissance au point de n'être plus l'esclave de ce moi humain, il se livre à des exercices étranges, tournant violemment sur lui-même dans une valse folle, comble de l'insanité, qui lui donne peu-à-peu le vertige, puis le délire, et finit par le plonger dans une voluptueuse extase.
La musique, les chants l'aideront dans sa transmutation, car la mélodie est la voix de l'esprit, comme le langage ordinaire est celle des besoins matériels ; les parfums, tout imprégnés de poésie, contribueront à lui faire quitter le monde inférieur pour les sphères idéales ; en opposition avec les senteurs désagréables qui inspirent un sentiment de répulsion, ils transportent l'âme par une exaltation factice.
Toutes ces œuvres du fanatisme sont donc combinées pour faire perdre l'état sensuel et procurer cette volupté appelée la vie de l'esprit ; aussi commandent-
elles le respect, bien qu'elles mènent à la folie extravagante, sans aucun but utile ; elles doivent également inspirer la commisération à tout étranger témoin de ces exercices barbares.
De même que les Orientaux, les Anciens eurent leurs pythonisses qui trouvaient, dans les pratiques du magnétisme et surtout de la vision extatique, de ces paroles prophétiques de nature à en imposer, car on ne saurait croire que des peuples civilisés, comme étaient les Phéniciens, les Grecs ou les Romains, aient pu être dupes un seul instant.
A toutes les époques, le surnaturel a donc été exploité, et nous avions encore en France, il y a à peine un siècle, des convulsionnaires, jansénistes fanatisés, qui, sur la tombe du diacre Paris, se torturaient volontairement, cherchant dans d'affreuses souffrances, résultant de la trépidation nerveuse du corps, les jouissances délicieuses de la vie extatique.
Nous retrouverons les Aïssaouas à Alger, et, comme à Tlemcen, nous pourrons constater les effets surprenants d'un fanatisme religieux poussé jusqu'à ses dernières limites, et s'expliquant par ce fait que la religion est à la fois une vertu et une passion ; quand elle n'est plus qu'une passion, qui peut s'étonner de l'étrangeté de ses excès? Toute passion pousse aux extrêmes.
Le général Louis. — Le capitaine Petit-Maire. — Forêt de Taterni et d'Afir. — La mer d'Halfah. — Caravanseraï d'AIn-Ghorabah. — Le ricanement de la hyène. — Une chasse à la panthère.
J'ai toujours eu pour principe en voyage d'explorer un pays nouveau sous tous ses aspects ; il n'était donc guère possible de venir en Afrique sans chercher au moins à ^oir quelque grand fauve.
Tous les jours, les animaux sauvages fuient devant notre civilisation envahissante. Sans parler des hippopotames, des éléphants qui existaient autrefois dans le 'Deren et sont confinés aujourd'hui non loin du vingtième degré, c'est-à-dire d'une ligne allant du Sénégal à la sixième cataracte du Nil ; sans rappeler le monstrueux python de Bagradas, actuellement rivière Mezdjerda sortant de l'Atlas pour se jeter dans la Méditerranée entre Utique et Carthage, contre lequel Regulus employa de puissantes machines de guerre (255 ans avant J.-C), on peut citer le lion de l'Atlas, si commun au moment de la conquête, et maintenant fort rare ; Tours de Numidie , la gazelle , l'autruche et plusieurs autres, refoulés de plus en plus dans le sud.
30 PROVINCE D'ORÀN.
Je jugeai le général Louis, commandant la subdivision de Tlemcen, plus à même que tout autre de me faciliter les moyens de satisfaire ma légitime curiosité. Sitôt qu'il eût connaissance de mes projets :
— Venez demain matin à dix heures, me dit-il avec bonté; je vais réunir mon état-major et je vous rendrai réponse.
Le lendemain, dix heures finissaient de 'sonner à la grosse horloge du Méchouar, quand je me présente, plein d'espérance. Deux officiers sont là : l'un, Alata, interprète de l'armée ; l'autre, Petit-Maire, capitaine au premier bataillon d'Afrique ; couvert de poussière, il arrive de Sebdou, notre dernier poste près du Maroc.
Sur l'ordre du général, ces messieurs se mettent à ma disposition.
Je laisse provisoirement Alata, et je pars de suite avec Petit-Maire. Cet officier, considéré parmi les plus braves, a déjà tué onze hyènes et une foule d'autres fauves : onces, lynx, etc.
— La vue des bêtes féroces, ou même leurs rugissements, vous l'ignorez peut-être, me dit l'officier chemin faisant, causent une grande émotion, presque de l'effroi à celui qui les rencontre ou les entend pour la première fois à l'état sauvage ; pensez- vous être bien sûr de vous maîtriser à ce moment et de ne pas prendre la fuite ?
— Ah ! dam f je n'en sais absolument rien, monsieur l'officier, toutefois je vous promets de faire pour le mieux. En Amérique, dans les forêts du Michigan et sur les bords des grands lacs, j'ai combattu seul, autrefois, l'ours noir aux terribles griffes; mais en Afrique, je n'ai jamais chassé de fauves.
— La hyène, reprit-il, n'est pas précisément comme le pensent certains voyageurs au coin du feu, une bête timide et inoffensive ; il est vrai qu'elle évite la pré-