UNE CHASSE A LA PANTHÈRE
sence de l'homme, mais quand elle est chassée, si on la blesse an lieu de la tuer, elle fond sur le chasseur et lui broie un membre en un clin d'œil, car, de tous les félins, c'est celui dont les mâchoires sont les plus redoutables.
— Eh bien î je tâcherai de la tuer ; toutefois, soyez assez bon pour me laisser tirer le premier, et si je manque, alors seulement vous ferez feu.
— C'est un devoir de courtoisie auquel je ne saurais me soustraire, répond l'officier, en véritable gentilhomme.
Du reste, nous étions assez bien armés : chacun un fusil, calibre douze à percussion centrale ; à droite, cinq chevrotines, à gauche, douze ; plus nos revolvers et nos couteaux.
Nous suivons une route très accidentée, montant toujours vers le sommet des montagnes; de loin en loin des troupeaux de moutons et de vaches, des tentes d'Arabes nomades, quelques cigognes, des alouettes huppées, deux ou trois gros corbeaux.
Voici la forêt de Taterni s'étendant sur la gauche de Terni ; à droite les crêtes des rochers se fondent sous les épais fourrés de la forêt d'Aflr; de ce point, on aperçoit la mer d'Halfah, plaine immense, puis les collines des Douze Apôtres environnant Sebdou, et plus loin, les montagnes du Maroc.
Il est six heures quand nous arrivons au caravanseraï d'Aïn-Ghoraba, à 1,500 mètres d'altitude. C'est une vaste enceinte carrée, avec murailles crénelées, puits, écuries ouvertes adossées en appentis, et pavillons d'habitation aux quatre angles.
Le capitaine a campé là hier avec sa colonne, au bord d'une fontaine ; un mulet mort a été abandonné.
Vite, nous y courons, mais les hyènes et les chacals
32 PROVINCE d'oràn.
ont tout dévoré ; il ne reste que l'échiné. Diable ! comment faire ? il n'y a pas un moment à perdre ; la nuit va venir dans une heure.
A cinq cents mètres de la route et à mi-côte est un douar de six ou huit tentes. J'y grimpe ; déception f les Arabes n'ont que des vaches. Je rentre au caravanséraï, et, à force de chercher, je découvre un mouton qui trahit sa présence par ses bêlements. J'achète la bête, je la fais tuer, avec la précaution de répandre le sang sur Téchine du mulet afin de la rendre encore alléchante ; le recommande ensuite à deux Arabes d'extraire les viscères et de traîner le tout sur un long parcours en se tenant sous le vent, absolument comme nous préparons en France les tromperies pour la chasse du renard au piège allemand; puis je dispose- mon carnage à vingt mètres de notre affût.
Minuit— Deux hyènes ricanent au loin en se répondant sur deux tons ; un chacal glapit plus près de nous que les hyènes.
Une heure. — Le froid est terrible et d'autant plus sensible que nous ne faisons pas un mouvement.
Deux heures. — Guignon ! les chiens du douar font un vacarme infernal, car j'ai recommandé de les attacher dans la crainte d'une méprise, et puis, voilà qu'on se croirait en Normandie : le rossignol chante, la petite outarde et le grand duc chantent aussi; un coq se réveille et bat des ailes, un cheval ronfle.
Deux heures et demie.— le n'y tiens plus ; j'ouvre doucement la porte de l'enceinte et nous remontons la route.
Tout-à-coup, un cri rauque, sauvage, étrange, retentit à cent mètres en avant.
A terre î à terre ! couchons-nous vite, me dit l'officier, c'est une panthère !