‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 62 sur 88 · LA FIÈVRE DU LION · texte numérisé non relu

LA FIÈVRE DU LION

rhomme le plus courageux ressent, malgré lui, les atteintes caractéristiques du mal dit fièvre du lion.

A ce moment, il ne faut pas accélérer le pas, il ne faut point surtout prendre la fuite, car alors on est perdu.

.... Ainsi le dompteur qui se laisse tomber à terre périt, accablé par ses bêtes ! ....

Le lion semble avoir un certain sentiment d'honneur : en effet, le docteur Desjardins, Arabe naturalisé, fut un jour témoin dans l'Aurès d'un exemple vraiment extraordinaire d'une susceptibilité toute empreinte de noblesse et de grandeur.

On sait que, quand un lion approche d'un troupeau, il devient une cause de ruine pour le propriétaire, car, lorsqu'il assomme un bœuf d'un coup de sa terrible griffe, il n'en dévore que ce qui lui plaît, et il lui faut un nouvel animal pour le repas suivant. Or, un de ces fauves, s'étant installé près du douar où résidait le docteur, y causa de tels ravages parmi le bétail que les femmes indignées sortirent un matin, et, portant leurs enfants sur les bras, allèrent bravement au devant du lion.

— Que t'avons-nous fait? lui dirent-elles, toi le seigneur, toi le puissant, toi le roi !

— Tu t'abats sur des misérables comme nous !

— Tu es plus lâche que la hyène et le chacal !

— Vas! tu n'es plus qu'un voleur!

— Tu n'es qu'un brigand !

— Vas à la ville voisine !

Et, disant cela, elles agitaient leurs haïks et levaient en l'air les petits enfants.

Le lion partit et ne revint pas.

Cependant, les chevaux ont été calmés ; nous traversons une plaine désolée; de temps en temps, une petite

source sort de la montagne et le paysage s'anime, la nature se réveille subitement; de la verdure, des arbres, des fleurs égayent le chemin pendant quelques minutes; puis l'aridité reparaît et les collines se succèdent tristes et dénudées; une froide bise soulève des flots de poussière; on s'enferme dans la voiture ; tout à coup, chaleur étouffante au détour d'un rocher : vingtmille palmiers se dressent le long de la route, festonnant le ciel bleu de leurs silhouettes fantastiques. Cette apparition est saluée par nos hurrah enthousiastes. Nous descendons précipitamment et nous jouissons du contraste le plus étrange qui puisse se rencontrer.

El-Kantara (l'ancien calceus herculis), adossé à une falaise abrupte de plus de cent mètres de hauteur, étend vers le Sud ses trois déchéras (villages) aux maisons de pisé qui vont se perdre sous les ombrages delà forêt de palmiers.

Un pont des plus pittoresques remontant aux Romains traverse un ravin profond et relie la route à l'oasis, en passant par une étroite échancrure pratiquée dans la muraille de rochers. A cet endroit, le chemin forme un brusque tournant: d'un côté du ravin et derrière nous, la montagne, dernier rempart sur lequel viennent expirer les frimats et les pluies du nord; un sol tourmenté nourrissant à regret quelques chétifs mûriers, des figuiers, des arbres de la zone tempérée ; de l'autre, et nous faisant face, le désert noyant dans une atmosphère torride sa première oasis dont les dattiers se profilent le long d'une charmante rivière sur un parcours de plus de quatre kilomètres.

Peu à peu les collines s'écartent; le chemin n'est plus tracé; les roues enfoncent dans le sable heurtant de grosses pierres qui nous causent d'affreux cahots.

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