‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 63 sur 88 · EL-KANTÀRÀ. — MONTAGNE DE SEL · texte numérisé non relu

EL-KANTÀRÀ. — MONTAGNE DE SEL

Le sol est jonché de fossiles, echinites, oursins, spatangus, griphées, huîtres, peignes mêlés à des cailloux roulés. Nous avançons avec peine à travers cette faune des époques géologiques, et laissant sur la droite le Djebel-el-Melah, immense montagne de sel gemme, exploité depuis des siècles par les indigènes ; nous passons à El-Outaïa. Ici nouveau tableau.

Devant nous, s'étend jusqu'aux plus lointains horizons une plaine sablonneuse dans laquelle vont se fondre les derniers contreforts de la chaîne de l'Aurès. De petites taches sombres semées çà et là indiquent les oasis, assez nombreuses à l'entrée, puis devenant de plus en plus rares à mesure que le Sahara prend les proportions de l'infini.

Dans les montagnes limitant le désert vers le nord, on découvre des villages accrochés comme des nids de vautours aux pics les plus escarpés; la seule manière d'y accéder est à l'aide d'échelles ou de cordes retirées quelquefois la nuit en cas d'alerte, ainsi que l'on faisait dans les anciens blockhaus, petits forts détachés, construits en bois et destinés à protéger les routes aux temps de la conquête.

Nous parcourons encore trente à quarante kilomètres et nous arrivons vers le soir à Biskra, oasis beaucoup plus importante que celle d'El-Outaïa.

Ici tout est étrange : nous rencontrons d'abord un hôtelier à façons distinguées qui nous introduit dans un charmant jardin dépendant de son établissement où, dit-il, nous sommes impatiemment attendus.

Il y avait là joyeuse réunion : une douzaine de touristes, voulant absolument voirie désert, avait bravé tous les. obstacles et même le spectre des Kroumyrs.

Ils étaient installés depuis deux jours; je les avais rencontrés dans mainte excursion, et, comme ils s'in-

téressaient à mes courses aventureuses, ils s'informaient partout de la route que je suivais; me sachant sur le chemin de l'oasis, ils attendaient avec anxiété l'arrivée de la diligence.

Des cris, des trépignements saluent mon entrée dans l'hôtel.

— Le voilà, le voilà, l'intrépide chasseur; asseyezvous, racontez-nous ce qui vous est arrivé.

— Comment! vous vivez encore? mais venez donc dîner, ajoutent de charmantes femmes. Ici, cette fois, vous ne vous plaindrez pas de ne plus trouver de couleur locale. Allons ! venez vite : et l'on m'entraîne sous une grande tonnelle couverte de vignes.

— Hélas ! messieurs, plus de panthères disponibles ; c'est fini, un diable d'indigène, (que Mahomet le confonde) a dressé des chiens à poursuivre ces fauves; il en a déjà tué quatorze, dans deux ans, il n'en restera plus en Afrique !

— Ah ! qu'il est donc drôle ! Eh bien ! vous chasserez le scorpion !

Le dîner se passe ainsi au milieu des rires et des lazzis. Depuis longtemps Biskra n'avait vu pareille fête; par moments, une jolie gazelle apprivoisée sautait sur nos genoux et de là sur la table, renversant les bouteilles, mais sans les casser, car elles étaient entourées de laine, sur laquelle on verse de l'eau pour maintenir la fraîcheur du liquide. Des chauves-souris voltigeant autour des lumières nous plongeaient dans l'obscurité; un gros lézard endormi sur une branche tombait dans une assiette; alors, nouveaux éclats, les dames se sauvaient effarées et revenaient aussitôt.

Pour comble de chance, je vis au dessert un globe de feu sillonner l'air et disparaître sur Je sol à un mètre de moi en produisant un bruit sec; le temps était par-

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