LE GRAND DÉSERT DU SAHARA
— J'en profiterai pour écrire six semaines en Algérie.
— - Eh bien I alors au diable ! Partez ! bonjour, bonne chance !
— Merci.
Et, de fait, ils avaient bien un peu raison. Le chameau est certainement l'être le plus étrange de la création.
Quand, après bien des efforts, on a réussi à lui faire ployer les genoux en devant, puis les jarrets en arrière et enfin à le mettre à terre malgré ses affreux rugissements de bête féroce, vous montez sur son dos ; mais Tanimal ne se relève pas d'un trait ; tout au contraire, il se dresse en deux temps : d'abord du devant, et vous tombez les reins sur sa croupe, puis du derrière et vous vous étalez le nez sur son cou ayant dans la poitrine sa grosse bosse qui casse le verre de votre montre.
Figurez-vous une cloche mise en branle à grand peine. Enfin, tant bien que mal, vous prenez votre aplomb et quelle est votre surprise de vous trouver suspendu dans l'espace sur un animal sans étriers, ni mors, ni bride, ni attache ou liens d'aucune espèce, abandonné à son caprice et au bon vouloir d'un Arabe qui ne vous comprend pas, et qui, soi-disant, le fait marcher à la baguette à distance.
Alors commence une course insensée à une allure indéfinissable, mouvement de nutation^ de libration, de va-et-vient ; d'abord tangage, puis roulis ; l'un à cause de la forme de la bête, l'autre parce qu'on lui a appris dès son enfance à marcher l'amble^ en lui liant les deux jambes d'un même côté.
Vous êtes juché là haut les mains dans vos poches ; vous vous efforcez de prendre une pose digne. Vous
vous cambrez entre la bosse et la queue et cependant votre tenue et vos gestes dépassent tout ce qu'on peut rêver de plus risqué dans les danses... de caractère. Vous êtes bouffonnement grotesque sans vous en douter, et, lorsque plus familiarisé avec votre monture vous vous hasardez à tourner la tête vers vos compagnons de route, alors un rire général, inextinguible, éclate dans la caravane, car tous répètent les mêmes mouvements et vous êtes à même de juger par les autres de l'effet que vous produisez.
Le désert, malgré son aspect sinistre, a des beautés propres à faire oublier les fatigues et les privations. Sur une mer de sable blanchâtre, se dessinent, au lieu de vagues, de petits tertres qui se succèdent, hauts à peine de vingt à trente centimètres, couronnés d'une infime touffe de verdure, maigre plante étiolée vers laquelle le chameau converge sans cesse, au risque de vous précipiter la tête la première.
Horizon sans limites ! toujours du sable, Pas de traces ! pas d'empreintes ! le vent souffle et efface les pas.
Les heures se suivent, le soleil avance dans sa carrière, mais le voyageur semble être immobile, tant le paysage autour de lui reste le même.
La variété des objets, des travaux comme des plaisirs nous distrait; c'est presque une condition de notre existence intellectuelle, comme la diversité de nourriture est nécessaire à la santé. Ici, rien de nouveau, le cercle immense de l'horizon est la plus imposante image de l'infini. Cette impression est plus profonde que sur le désert des eaux : la brise des mers murmure dans la voilure, le sillage laisse un léger bruit; au désert, silence absolu, solennel, qui ajoute encore à la tristesse de la solitude et en fait mieux sentir l'isolement voisin de l'abandon.