‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 70 sur 88 · JONGLEURS SOUDANIENS · texte numérisé non relu

JONGLEURS SOUDANIENS

Le soir, le bruit perçant des instruments de musique et l'animation extraordinaire de la population nous ramènent dans ces cafés maures où il y a tant à observer. Les cafés sont lesprincipauxlieux de réunion des Arabes; nul autre endroit ne présente plus d'attrait au voyageur désireux de s'instruire et d'étudier les mœurs du pays. On y coudoie le vrai peuple qu'attire son penchant irrisistible pour le far-niente traditionnel et que fascinent les ballades des vieux trouvères entremêlées de ces danses où excellent les Oulad- Naïls.

On y rencontre des sujets de toutes les races et jusqu'à ces malheureux déshérités de Sidi-Obka ou des Ziban affligés d'ophtalmies, de staphylômes, d'albugos, de strabisme et du trop célèbre clou de Biskra, l'ulcère Saharien si fréquent ici, nommé par les Arabes, Mardèl-Temeur (maladie des dattes), ou plus communément hab.

Le Sahara possède le monopole de ces diverses affections, de même que le Sénégal donne naissance à la fièvre jaune ; les bouches du Gange, au choléra; le Delta du Nil au typhus, et les embouchures du Danube et de l'Euphrate à la peste. Les causes de ces affreuses maladies sont connues, tandis que personne jusqu'ici n'a pu signaler celle du Clou d'Alep qui se plante aux nez les plus délicats comme les plus remarquables, et désole les jolies femmes, par sa persistance à repousser. Qui n'a vu un de ces nez indescriptibles des femmes retour d'Alep, ignore à quel aspect comique peut arriver la face humaine .

Quelquefois un vieux jongleur nègre apparaît timidement à la porte en quête de quelque Européen à qui il proposera des éventails tressés avec la feuille du palmier, ou la peau préparée de l'ourane (varanus arenarius), grand lézard du Sahara dont un seul coup

de queue frappe d'impuissance l'infortuné qui ne peut se procurer de suite les organes d'un autre ourane et les dévorer, croyance accréditée dans toute l'oasis.

Le jongleur porte sur la figure un large masque couvert de porcelaines, coquille involvée en usage au Soudan, où elle remplace la monnaie d'or et d'argent. Tout est si nouveau dans cette douce oasis, que le temps passe avec une rapidité extrême et l'on se demande chaque matin si l'on pourra suffire à la tâche de la journée.

Les Palmiers. — Le Hakem. — Achat de bijoux. — Le Juif. — Le Charmeur de Nadjas. — M. Lataste.

— Le docteur Molle. — Les Jongleurs Egyptiens.

— Les Psylles de l'Inde. — Ben-Oana. — Grand repas chez un Kalyfah de PAurès. — Une diffah.

Biskra et ses annexes ne contiennent pas moins de 1,300 hectares, plantés de 140,000 palmiers, et l'étranger, ne connaissant en fait de dattes que ce qui se vend sur nos marchés, est fort surpris d'apprendre que, sur ce seul territoire, il y a plus de 150 espèces de ces fruits, variétés aussi nombreuses que celles de nos poires et de nos pommes à couteau et à cidre.

La grande préoccupation est celle de féconder artificiellement le dattier, car les Arabes se souciant peu de planter des sujets improductifs, toute la responsabilité de la récolte incombe à un personnage nommé hakem, dont Tunique fonction consiste à répartir les fleurs mâles et à s'assurer que les propriétaires en sont suffisamment pourvus.

Après avoir visité ces belles cultures, dont chaque arbre reçoit en moyenne 100 mètres cubes d'eau pendant la période d'été (les Arabes disent du dattier : La tête dans le feu, les pieds dans Veau), je vais voir le

230 PROVINCE DE GONSTANTINE.

superbe jardin de Château-Landon, et le jardinier en chef s'empresse de transcrire, en caractères arabes, les noms qui lui étaient absolument inconnus auparavant de ses végétaux les plus rares et les plus précieux.

Chemin faisant, je rencontre d'aimables touristes à la recherche d'objets de curiosité.

— Nous voudrions, me disent-ils, rapporter de ces ravissants bijoux semés en profusion sur les jolies indigènes ; ne sachant où nous adresser, soyez assez bon pour nous venir en aide. La tâche n'était pas pénible; les bijoux comme les parfums sont le plus cher ornement des femmes en Orient et jusque dans l'Inde; elles portent leurs parures même àleurs travaux champêtres, car leurs maisons, ne fermant qu'avec de simples serrures de bois, elles craignent sans cesse d'être dévalisées.

— Rien de plus aisé, messieurs, veuillez me désigner sur une de ces femmes ce qui peut vous convenir, et je ferai de mon mieux pour vous être agréable.

— Allons, toi, Fathma, approche ici, veux-tu vendre tes bracelets ?

Mais la jeune femme baissait la tête en rougissant, balbutiant quelques mots incompréhensibles.

— Voyons, ne fais pas ainsi l'idiote; tu as été à l'école, n'est-ce pas, réponds à ces messieurs en français.

— Mes bijoux ne sont pas à vendre.

— A la bonne heure, tu te civilises. Je savais bien que tu connaissais le français, mais tu te gardes bien de le parler, comme tous les gens de ta race.

— Dis-moi, à quoi te servent ces quatorze bracelets accrochés à la file? ils doivent te fatiguer le bras; veux-tu les échanger ?

— Lequel désires-tu?

Page 1