‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 71 sur 88 · ACHAT DE BIJOUX. — LE JUIF · texte numérisé non relu

ACHAT DE BIJOUX. — LE JUIF

— Détache-les tous et nous allons choisir.

— Je ne puis les ôter dans la rue, viens avec moi.

— Où veux-tu donc me mener ?

— Dans la première boutique venue.

Arrivés chez le juif, la femme arabe étale ses bijoux sur le comptoir (il y en avait pour plusieurs milliers de francs), et, après nous avoir fait vérifier le contrôle de chaque pièce, jette dans un plateau de la balance ceux que nous choisissons ; dans l'autre, nous mettons un poids égal de monnaie d'argent pour les objets en argent, ou de pièces d'or si les bijoux sont en or, et le marché est conclu. La différence de titre est soldée par la façon ; c'est d'une simplicité extrême.

Sortant de là, je me dirigeais vers un certain charmeur qui m'avait fait engager à le venir voir, quand, au moment d'atteindre sa demeure, une idée me traversa l'esprit. Un des plus fameux chefs de l'Aurès habite Biskra; Ben-Gana mène ici grand train; si j'allais lui rendre visite. Je n'ai pas de lettre de recommandation, il est vrai, mais à quoi bon; je vais lui faire demander une audience, je verrai un intérieur de seigneur arabe.

Puis, après un moment de réflexion : Faisons mieux, me dis-je, et aussitôt j'envoie prévenir Ben-Gana de mon intention de venir dîner avec lui, le soir même, s'il veut bien y consentir, à la condition, toutefois, qu'il me recevra à l'arabe et non à la française. Après tout, quand on n'a que peu de temps à passer dans un pays, il faut savoir en profiter.

Sur ce, continuant ma route, je me rends chez le charmeur, suivi, cette fois, d'enfants portant dans de petits flacons une multitude d'animaux vivants: lézards, couleuvres, insectes, scorpions, faisant tous un affreux ménage en attendant le bocal d'esprit de vin de quelque

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collectionneur. Je montrai aux jeunes Biskris le chemin de Thôtel et j'entrai chez le charmeur.

Vaste salle basse, sombre, meublée de bancs adossés aux murs, sur lesquels une foule d'Arabes couchés nonchalamment attendent mon arrivée. Un* homme superbe, au regard profondément pénétrant, véritable magnétiseur, vient au devant de moi et, m'ayant fait asseoir avec la précaution de relever mes pieds sur le banc, va chercher un sac, une cornemuse et se met en devoir de commencer la séance.

Il était plein de majesté; on eût dit un roi de Ninive drapé dans sa tunique enrichie de franges d'or, s'apprôtant à combattre, avec ses flèches d'airain, un lion furieux déchaîné contre lui.

Tout d'abord, au milieu du plus profond silence, il prélude sur son instrument, puis, se baissant sans s'interrompre, il ouvre le sac d'où sortent deux énormes reptiles; un frémissement parcourt la salle, car les serpents se dirigent vers les bancs, sur lesquels les Arabes montent précipitamment; ils reviennent, toutefois, au bruit de la musique et, se dressant presque sur la queue, commencent une danse circulaire autour du charmeur qui ne les quitte pas un instant des yeux.

Je reconnus de suite le naja naha, bien autrement dangereux que le céraste d'Egypte ; sa morsure, comme celle du serpent à sonnettes (crotalus horridxis)^ cause une mort à peu près instantanée.

Le nadja, que les Arabes font entrer en catalepsie en lui pressant la nuque, était autrefois l'emblème de la divinité, le protecteur du monde. Les anciens Egyptiens le représentaient au-dessus des portails, enlaçant les deux côtés d'une sphère. Ils le considéraient comme

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