‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 72 sur 88 · LE CHARMEUR DE NADJAS · texte numérisé non relu

LE CHARMEUR DE NADJAS

un pasteur à cause de cette faculté de se dresser immobile au milieu du désert.

A chaque intonation nouvelle de la cornemuse, les reptiles gonflaient le cou en signe de satisfaction, développant uhe large collerette autour de leur jolie tête ; ils se fençaient aussi sur le charmeur, lui léchant la figure sans le mordre.

Décidément, ces serpents sont désarmés, me dis-je, cette fois, il n'y a pas à en douter, et, faisant signe à l'Arabe, je lui exprimai le désir de vérifier le fait; il se fit un peu prier et finit par me présenter un des nadjas, dont il ouvrit la gueule, montrant la paire de crochets venimeux parfaitement intacts.

Cette vuem'intriguad'autant plus que les spectateurs, d'abord visiblement contrariés de mon insistance, cherchaient à m'expliquer par gestes que le charmeur était un devin ; or, malgré tout mon respect pour leurs croyances, je ne pouvais admettre cette prétendue divination à propos de reptiles : quant à la puissance du regard et à l'influence de la cornemuse, il n'y avait pas à y songer; une distraction d'un seul instant devait tôt on tard causer la mort du dompteur.

Je fis appel, dans mon cerveau, au casier : anatomie comparée, et, après avoir feuilleté quelque temps, j'y découvris ceci : chez les serpents venimeux, ce ne sont pas les crochets qui se meuvent, mais bien proprement l'os maxillaire. Le tendon du muscle ptérygoïdien externe se divise en deux parties, dont une va se fixer à cet os; et l'autre à la capsule renfermant le poison. Donc, en coupant ce tendon, plus de mouvement de la mâchoire;' en enlevant les capsules par une sorte de castration, plus de venin, et le redoutable nadja se change en un charmant joujou parfaitement inoffensif. Ai-je trouvé le secret, je l'ignore, mais je donne l'expli-

cation pour ce qu'elle vaut, quant à moi je m'en contente jusqu'à preuve contraire.

Je me suis bien gardé d'en faire part à l'Arabe, car ici un devin est revêtu d'un caractère sacré. Ces genslà sont capables de tout, et je savais déjà que le trop célèbre Bou-Hamema avait profité de sa profession de magicien pour exploiter le fanatisme des populations du Sud, en les entraînant à la Guerre Sainte.

Toutefois, depuis la publication de la première édition de ce livre, j'ai recueilli un fait de nature à modifier l'hypothèse ci-dessus, aussi, je m'empresse de l'enregistrer.

Lors du passage de M. Lataste à l'oasis d'El-Outaïa, un charmeur exhibait trois nadjas devant la foule, quand un Arabe fut subitement mordu au sein par l'un des reptiles. Tandis que l'indigène expirait à l'hôpital de Biskra, entre lesmainsdudocteurAchintre,lecapitaine Oudri, du 3 me bataillon d'infanterie actuellement détaché à l'état-major de Tunis, faisait abattre les serpents et remettait à notre savant collègue une des têtes qu'il disséqua de suite, et dans laquelle il constata la présence des vésicules venimeuses, sans pouvoir affirmer néanmoins qu'il y eût eu ou non résection du tendon, et l'on comprendra aisément qu'après une opération récente, il puisse rester assez de poison dans un crochet pour causer la mort d'un homme.

M. Lataste attribue la domination exercée par le charmeur à ses gestes, et surtout à un regard fixe et profond, agissant par fascination sur des êtres inférieurs essentiellement mous et lymphatiques. Selon lui, la musique n'avait d'autre but que d'en imposer à l'assistance. »

Cependant, nous rappellerons qu'en Egypte, quand un reptile pénètre dans une demeure, chose très

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