M. LATASTE. — LE DOCTEUR MOLLE
fréquente, la famille s'empresse de faire venir un charmeur. Celui-ci, après quelques appels adressés au reptile, tire des sons de plus en plus précipités d'une sorte de guzla, flûte tout élémentaire assez semblable à celles que les vieux Grecs faisaient avec les roseaux de l'Eurotas. Aussitôt, le serpent se dresse, écoute et rampe vers le charmeur qui, marchant à reculons, parvient peu à peu à conduire dehors le gênant visiteur.
D'autre part, M. Molle, ancien médecin de la marine, voyageant dans l'Inde en 1878, rencontra chez Mgr Don Gomez, préfet apostolique de Ceylan, un de ces psylles nomades qui se transmettent d'âge en âge dès les temps les plus reculés, le dangereux métier de jongleur. Il portait sur le dos une longue boîte percée de trous, et, l'ayant déposée sur le sol, d'une main il saisit une flûte chinoise à large pavillon, et de l'autre souleva doucement le couvercle.
Sous l'influence de la musique, trois cobras capello, qui semblaient sommeiller sur un lit de plantes nouvellement cueillies, s'agitèrent en poussant un sifflement aigu et, escaladant les côtés de la cage, s'enroulèrent à ses pieds d'abord, puis à ses jambes nues, à son torse, puis à ses mains, à ses bras, à son cou, atteignirent le visage, tandis que l'homme, calme mais les yeux fixes sur ceux des reptiles , accélérait la cadence , précipitait les modulations et parvenait à tenir à distance, à maîtriser les trois gueules hideuses.
Quand la représentation fut terminée, le docteur obtint, non sans peine, la faveur de toucher les reptiles, et il constata à sa grande surprise que chaque serpent avait dans la gueule un petit amas de substance verdâtre analogue aux herbes dont le fond de la cage était tapissé.
Etait-ce un anesthésique ou un neutralisant? Le
jongleur, pour éviter les morsures, s'était-il imprégné d'une sorte de micana guaco, à la manière des Indiens du Sud-Amérique contre les venins des trigonocéphales^ ou bien avait-il fait mordre au préalable une étoffe de laine pour étancher le poison; le docteur l'ignore encore.
Comme je sortais de chez le charmeur de serpents, on vint me prévenir que Ben-Gana m'attendait à dîner et me priait même d'amener mon compagnon de voyage. Il était six heures : nous nous fîmes conduire à la demeure de ce personnage.
C'était une grande maison élevée entre cour et jardin, non loin de la rue principale. En face de la porte ej en haut d'un large perron, on avait accumulé des nattes, des tapis et des coussins sur lesquels le chef étendu comme sur un trône nous fait signe de monter, puis il nous invite à nous asseoir près de lui.
Le Khalifah de Biskra est un homme très beau, parfaitement conservé malgré ses cinquante-cinq à soixante ans ; on lui en donnerait à peine quarante. Issu d'une des plus anciennes et des plus nobles familles de l'Algérie, il descend du Prophète et s'est rallié au gouvernement de la France dès l'année 1838. Il resta toujours fidèle au serment que lui et les siens prêtèrent solennellement sur le Coran à cette époque.
Tout autour du trône, les vassaux, couverts de leurs plus riches costumes, sont rangés sur deux lignes et, derrière eux, dans la cour, on aperçoit les chevaux du chef, ses mulets avec les palanquins (arabâs portant la main protectrice peinte sur les tentures), pour les femmes, de gros sacs d'orge et de blé, des provisions et des objets de toute sorte : matériel de campement, harnachements, charrettes de charge, etc.
BEN-GANÀ. 237
Ben-Gana parut flatté de notre surprise à la vue de • cette réception princière, puis il descendit du trône avec une véritable dignité, et, traversant la cour, il nous introduisit dans une vaste salle couverte de natteset meublée de riches tapis surchargés de moelleux coussins.
A peine fut-il assis à terre, nous invitant à suivre son exemple, qu'une portière se souleva livrant passage à de grands seigneurs, dont le premier mouvement fut d'ôter leurs babouches et de venir baiser respectueusement au front le maître de céans, embrassant ensuite leur propre main avec laquelle ils avaient serré celle du Khalifah.
L'Ablution
Aussitôt un serviteur noir de haute taille, pieds nus, apporte un beau bassin de cuivre et, se baissant à notre portée, nous verse sur les mains de l'eau contenue dans une aiguière, artistement ciselée, tandis qu'un autre nègre installe une table de cuivre fort basse, large de 1 mètre 50 centimètres environ et commence à mettre le couvert.
Le Couvert
Ni surtout, ni nappe, ni fleurs, ni plats, ni assiettes, , ni carafes, ni verres, ni fourchettes, ni couteaux.
Il y avait seulement six petites cuillers de bois et six serviettes d'un linge fin (probablement concession faite aux usages européens).
Les Convives
Six personnes s'asseyent par terre à la turque, autour de la table : Ben-Gana, trois caïds de FAurès et du Sahara, les plus noblesdela contrée, tous vêtus de superbes costumes sur lesquels brillent les insignes de commandeur de la Légion d'Honneur, un seul est officier de cet
238 PROVINCE DE GONSTANTINE.
ordre ; à la suite mon compagnon et moi. Un caïd interprète est placé auprès de moi.
Le Repas On apporte au milieu de la table un grand vase rempli d'un potage de fort bonne mine. Le Khalifah commence l'attaque cuiller en main, j'en fais autant et nous plongeons à la ronde, dans ce brouet Spartiate , allongeant tous la tête de "manière à répandre le moins possible sur la table. Potage délicieux à la farine de blé avec purée de viandes et une quantité d'ingrédients aussi raffinés que nouveaux pour nous.
Premier Service
Nous avons déposé nos armes de bois, le nègre distribue à chacun de nous une tartine d'un pain très succulent que nous plaçons sur nos genoux, puis nous entamons le premier mets composé de petits choux farcis; d'une main nous explorons discrètement le plat et, détachant un fragment de choux, nous le portons à la bouche, tandis que de l'autre nous tenons la tartine dans laquelle nous mordons à belles dents ; nous travaillons ainsi jusqu'à extinction des choux; ils sont exquis.
Deuxième Service
Volaille hachée avec sauce et pommes de terre assai-' sonnées de condiments de haut goût ; môme opération, toutefois nous aidant, de temps en temps, de la cuiller.
Ici, le serviteur présente au Khalifah la guenouna pleine d'eau, jolie jatte noire faite de feuilles d'halfah pilées enduites de goudron. Il la tient respectueusement sur une serviette pliée et fait boire Ben-Gana ; puis il vient à moi ; je me retourne et je bois discrètement ; le nègre continue sa tournée et se retire.
Tout en mangeant du plus parfait appétit, j'observais