LA MONTAGNE DE FER
che, ne lui opposeraient aucune résistance ; et pour peu que les goums ralliés, mis en présence de l'étendard de l'Islam, brisent leurs serments de fidélité, l'ennemi pourra pénétrer jusqu'au cœur de nos plus grandes villes.
Autrefois, les conquérants élevaient de tous côtés des postes d'observation destinés à surveiller les plateaux et les plaines ; c'étaient, au besoin, des lieux de refuge pour les habitants isolés ; on était prévenu d'un mouvement, on savait prendre ses mesures. Aujourd'hui, l'on semble avoir renoncé à ce système et nous pourrions citer des lignes offrant une haute importance au point de vue stratégique, telles que celles de l'Atlas, depuis Oran jusqu'à Alger, sur lesquelles on ne rencontre aucune redoute. Les Arabes, cependant, utilisent les positions élevées, car la nuit, nous avons souvent remarqué sur la crête des montagnes une quantité de feux qui sont évidemment des signaux.
Au temps où les bureaux arabes fonctionnaient avec vigueur, on avait sous la main des colonnes de chaoucks, et, si quelque fanatique tentait un soulèvement, si un européen était lâchement assassiné, le crime était immédiatement puni sans bruit, sans ostentation ; on prévenait au lieu de réprimer et chacun vivait insouciant sous l'égide de cette institution, dont je ne cherche cependant pas à faire l'apologie, car je sais qu'elle a amené de nombreux abus.
Après quelques années d'une tranquillité factice, on a abandonné ce régime.
L'ère de la paix sincère, de la subjugation de l'élément indigène, en un mot de la possession pacifique, avec suppression de l'armée, est-elle donc arrivée? apparaîtra-t-elle même jamais ?
Pour moi, j'hésite à le croire, car aucun peuple n'a
su se maintenir ici sans une force redoutable, disséminée sur tous les points du territoire et reliée par d'innombrables tours à signaux, dont on retrouve encore les traces.
On envoyait de vieux régiments composés d'hommes aguerris, faits au climat, et non de jeunes recrues, soldats dont les plus âgés ne comptent pas quatre années de service. Les Romains, qui s'entendaient en colonisation et n'avaient cependant pas à lutter comme nous contre le fanatisme musulman, formaient des villes entières de légionnaires; ils distribuaient les terres annexées à leurs vieilles troupes et en faisaient ainsi des armées de colons, capables de prendre les armes à la moindre alerte. Pourquoi ne pas agir comme eux?
Le maréchal Bugeaud voulait créer sur les frontières méridionales une ligne de concessions au profit des soldats libérés, avait-il raison ?
Quant à l'Arabe, doit-on le refouler vers le Sud ? Evidemment non: ce serait reculer la difficulté; il faut encore moins l'anéantir. La seule marche réellement pratique n'est-elle pas de faire son éducation en envoyant les fils des grands chefs à nos écoles, non pas de Paris, mais du midi de la France comme font les Anglais pour les Cipayes dans l'Inde, comme les Américains pour les Indiens du Far-West, et comme firent les Romains pour les fllô des Barbares de leurs plus lointaines provinces.
Je n'en dirai pas davantage; je tenais à rapporter ici ce qui se répète un peu partout ; quant à moi, j'abandonne ce sujet aux personnes compétentes. Je me tais pour éviter qu'on me réponde: faites de la science, faites de l'art, mais ne vous mêlez pas de politique. Et c'est absolument mon avis.