CHAPITRE VI
o s c o u ( suite )
Novo Dievitchii Monastyr. — Cathédrale du Sauveur. — La montagne des Moineaux. — La galerie de P. Tretiakov. — Jardin de l'Ermitage.
Par une température torride nous nous rendons avec Silvestre, à travers une large plaine brutalement poussiéreuse et ensoleillée où l'on prétend que jadis, au temps de la domination tatare, se tenait un marché déjeunes filles (?), &u monastère des Vierges (Novo Dievitchii monastyr), où l'office était chanté par de jeunes novices, vêtues de noir et portant sur la tête un hennin d'un effet pittoresque. Ces chants féminins, exécutés sur un rythme inconnu pour nous, nous produisirent une impression très vive. C'est dans ce couvent, fondé, en 1514, par le grand prince Vasili Ivanovitch, que s'en
vinrent prendre le voile Julie, la fiancée d'Ivan le Terrible, Eudoxie, la première femme de Pierre le Grand, et deux sœurs de cet empereur dont l'une, Sophie, prit en religion le nom de Suzanne. De belles sépultures modernes et d'antiques pierres tombales ornent le cimetière. N'oublions pas de rappeler qu'en 1812 le corps d'armée du maréchal Davoust' prit ses quartiers dans le couvent.
1. Au sujet de l'occupation du Dievitchii monwtyr par l'armée française, aucun récit n'est plus intéressant que celui de Kambaud, l'éminent histonen de la Kussie (Moscou et Sévastopol , Benrer-
Levrault et C' e , p 50) w,.,,, v t „ ?
... ' F- u / - «ous y trouvons résu-
mées les impressions mêmes des témoins de cette terrible « année douze , que lui avait communiquées M Catherine de Novossiltsov (T. Tolytcheva), qui sont fidèlement reproduites par notre compatriote, auquel les choses de la Kussie sont si familières
Nous y voyons qu'on inventait toutes sortes de stratagèmes pour dérober aux regards profanes les minois des jeunes novices. Le Français, malin, n'avait garde de s'y laisser prendre. Quelquefois on essayai de les dissimuler dans quelque coin.
.Au commencement, raconte l'une d'elles, nous les fuyions. Les jeunes surtout se cachaient d'eux Nous
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Ce monastère qui possède la plus ancienue copie de l'image de la vierge d'Ibérie renferme encore six églises, celles del'Assomp-
étaons une fois trois novices avec la trésorière Sara iVkolaevna, et comme nous regardions par la fenêtre, nous vîmes le capitaine qui demeurait chez nous se diriger de notre côté.... Ordinairement, quand il venait, nous, toutes les jeunes, nous nous cachions n'importe où ; mais cette fois, pas moyen de s'enfuir.... Sara Nikolaevna enleva aussitôt une planche du plancher; il y ava it là un caveau. Elle nous ordonna de nous y blottir. J'y entrais la première' une autre trouva place à la rigueur, mais la troisième n'y put jamais entrer.... Sara Nikolaevna lui mit aussi sur la tête son bonnet noir et lui couvrit le visage du voile noir. Le capitaine, au moment de passer, se douta de quelque chose. Il alla tout droit à elle leva le voile, «fourit et dit qu'elle était fort jolie Par malheur, il y avait là un gamin de 12 ans, nls d un gardien, qui bêtement se mit à dire • « Il y en a deux autres là-dessous qui sont encore plus jolies. > Et il montrait le plancher! Sara Nikolaevna racontait plus tard qu'elle avait pensé mourir de peur; mais, grâce à Dieu, le Français ne comprit pas et passa son chemin. »
Tous ces récits représentent de la façon la plus vivante 1 état des esprits pendant l'occupation de Moscou, et ils ont ce rare mérite d'avoir été puisés aux sources les plus authentiques.
tion, de la Transfiguration de la Vierge et de la Protection de la mère du Christ, ainsi que les églises de Saint-Ambroise, de Saint- Jacques et des Saints-Barlaam-et-Josaphat.
Ce couvent a servi de théâtre à l'élection du tsar Boris Godounov, acclamé par le peuple.
On y montre encore l'endroit où sous la fenêtre de la cellule de son ambitieuse sœur Suzanne, Pierre le Grand fit attacher les têtes de 300 Streltsi rebelles. Telles furent les représailles du vainqueur envers les rebelles ; mais là ne se borna point le souvenir que Pierre le Grand voulut laisser de cette lutte mémorable; il éleva, en effet, au colonel des Streltsi Soukharev, le seul qui lui était resté fidèle, une tour commémorative dont nous aurons l'occasion de parler plus loin.
En revenant nous passons par la cathédrale du Sauveur qui fut construite en
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1839, sur les plans de l'architecte Thon, en souvenir de la délivrance de Moscou en 1812. Cette église, décorée à l'extérieur par les statuaires Laganovski, Eamazanov et Klodt, est surmontée de cinq coupoles revêtues de feuilles d'or. Les peintures de l'intérieur de l'église sont de Markov et Kochelev, qui ont décoré la coupole, et de Verestchgin et Soorkin, qui ont peint le chœur.
Nous nous sommes rendus ensuite à la montagne des Moineaux (Vorobïevy Gory) où sont construites de gracieuses maisons de plaisance qu'entourent de fraîches collines. La vue dont on jouit de ce plateau, présente le panorama le plus saisissant que l'on puisse embrasser du regard. C'est de ce point que Napoléon entrevit pour la première fois la grande cité. Voici comment M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, dépeint, sous un merveilleux coloris, ce grand souvenir de la campagne de Russie : « L'armée française s'avançait
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d'un pas rapide vers les hauteurs d'où elle espérait enfin apercevoir la grande ville de Moscou... Dans ses rangs, il y avait une quantité de soldats et d'officiers qui avaient été aux Pyramides, aux bords du Jourdain a Rome, à Milan, à Madrid, à Vienne, et qui frémissaient d'émotion à l'idée qu'Us allaient aussi visiter Moscou, la plus puissante métropole de l'Orient. . . . Enfin arrivée au sommet d'un coteau, l'armée découvrit tout à coup au-dessous d'elle et à une distance assez rapprochée une ville immense brillant de mille couleurs surmontée de dômes dorés resplendissants de lumière mélange singulier de bois, de lacs, de chaumières, de palais, d'églises, de clochers, ville à la fois gothique et byzantine, réalisant tout ce que les contes orientaux racontent des merveilles de l'Asie. Tandis que des monastères flanqués de tours formaient la ceinture de cette grande cité, au centre s'élevait sur une éminence, une forte citadelle, espèce de capitole où se voyaient
.voscou.
à la fois les temples de la Divinité et les palais des Empereurs, où au-dessus des murailles crénelées surgissaient les dômes majestueux, portant l'emblème qui représente toute l'histoire de la Russie et toutes ses ambitions, la croix sur le croissant renversé : cette citadelle c'était le Kremlin, ancien séjour des Tsars.
« A cet aspect magique, l'imagination, le sentiment de la gloire, s'exaltant à la fois, les soldats s'écrièrent tous ensemble : Moscou ! Moscou ! Ceux qui étaient restés au pied de la colline se hâtèrent d'accourir; pour un moment tous les rangs furent confondus et tout le monde voulut contempler la grande capitale où nous avait conduits une marche si aventureuse. On ne pouvait se rassasier de ce spectacle éblouissant et fait pour éveiller tant de sentiments divers. Napoléon survint à son tour et saisi de ce qu'il voyait, lui qui avait, comme les plus vieux soldats de l'armée, visité successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan,
Vienne, Berlin, Madrid, il ne put se défendre d'une profonde émotion... il éprouva une grande admiration... ses lieutenants émerveillés comme lui, ne se souvenant plus de leurs mécontentements fréquents dans cette campagne, retrouvèrent pour lui ces effusions de la victoire... »
Cette brillante apparition de Moscou aux héros de la Grande- Armée dépeinte en style magistral par notre illustre historien, n'estce point la dernière évocation heureuse de l'épopée?... encore quelques mois et ces mêmes yeux grisés aujourd'hui par un attrayant mirage, verront sur la neige et par les steppes s'échelonner en tristes groupes, au milieu des cadavres, les survivants faméliques et décharnés, mais fiers encore dans le désastre, de ceux qui avaient vaincu l'Europe.
Le lendemain nous visitons la galerie de P. Tretiakov où nous admirons de nom-
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breux tableaux de Yereschagin, représentant des vues de l'Inde et des scènes de la guerre turco-russe. La plupart de ces œuvres nous étaient déjà connues et il nous avait été donné de les voir à Paris à notre cercle artistique et littéraire de la rue Volney.
(Jette galerie renferme une collection de beaux portraits par Egorov, Venestsianov, Borovikovskii , Levitskii, Janenko, Perov (les littérateurs Tourgueniev et Dostoïevskii), Moller (Nicolas Gogol). Nous y voyons la célèbre Halte des prisonniers, de Jacobi, se rendant en Sibérie, qui émut le tsar Alexandre II au point, que frappé des malheurs des condamnés, il ordonna de modifier le mode de transportation : aujourd'hui ce n'est plus à pied que s'effectue ce long et douloureux voyage. —Nous y avons vu aussi des marines de Soudkovskii : Menchikov en exil et le Suppliée des Streltsi par Sourikov, etc., etc.
SIX SKHAIXES EX KUSSIE.
Le Jardin de l'Ermitage renferme un théâtre où Gunsbourg, le directeur si habile et toujours si entreprenant que nous avons connu à Nice, a trouvé le moyen de donner en français, pour la première fois à Moscou, une représentation des Huguenots, où nous avons eu le plaisir d'entendre nos aimables compatriotes, M. et M rae Vaillant Couturier. Ce jardin offre aussi une scène en plein air sur laquelle, après les ébats des gymnastes, un chœur de jeunes femmes russes vient chanter les airs populaires de la petite Russie. Les choristes sont vêtues du costume si attrayant que l'on porte en cette région les jours de fêtes : une jupe à grands ramages, et d'élégantes pèlerines de diverses couleurs; elles sont coiffées d'une espèce de mitre agrémentée d'un bandeau de perles, d'où s'échappent des gazes ou de larges rubans flottants. Les mélodies chantées par ce choral sont d'un coloris charmant et très original; elles débutent souvent par une lente mélopée et se précipitent
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ensuite avec une rapidité vertigineuse. La population de Moscou reste à l'Ermitage jusqu'à 2 heures du matin; nous devons avouer que souvent nous n'avons pas regagné plus tôt le Slavianskiy Bazar où nous, logeons. C'était du reste le seul moyen de prendre un peu le frais après les journées de chaleur orientale qui nous accablait. Le jour se levait alors et le soleil illuminait les tours d'or de ses premiers rayons, doux comme des caresses ; il se jouait dans les croix grecques et miroitait dans les haubans ; les coupoles vertes, bleues, rouges apparaissaient en demi-teinte (comme une évocation fantastique), et toutes ces déchirures, ces arabesques bizarres formées dans le ciel par les toits aigus ou renflés présentaient un aspect des plus pittoresques. Un de ces matins, dont nous garderons toujours le souvenir, après avoir vu toute une région du ciel ensanglantée des lueurs d'un de ces incendies si fréquents à Moscou s'éteindre doucement dans la grisaille de la
nuit, alors qu'au sommet des églises les croix d'or seules étaient mollement fouettées par la lumière naissante, nous fûmes attirés au détour de la place Rouge par des constellations de points lumineux qui trouaient la
brume nocturne une foule agenouillée
priait devant la cathédrale de Notre-Dame de Kazan illuminée de cierges et de flambeaux, et le prêtre, au milieu des fidèles qui chantaient des hymnes, se disposait à porter à un malade l'icône miraculeuse.
Le lendemain, commec'était un dimanche, nous nous sommes rendus au marché qui se tient sur la place au pied de la tour de Soukharef. Cette tour, construite par Pierre le Grand dans des circonstances que nous avons relatées plus haut, servit d'abord de logement à une administration ; on y installa plus tard une école navale qui ne tarda pas à faire place au premier observatoire
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de la Russie. Aujourd'hui la tour, après avoir servi de bureau à l'amirauté, est devenu le château d'eau de la ville; c'est là, en effet, que l'aqueduc de Moscou déverse les eaux de Mytistchi; haute de 75 mètres et de forme octogonale elle se compose de quatre étages.
Les échoppes de brocanteurs les plus variées s'étalent chaque dimanche sur cette place où, laissant de coté les oripeaux et les vieilleries, les malles défoncées et les bottes éculées qui nous brouilleraient pour trop longtemps avec l'odeur pénétrante du cuir de Russie, nous faisons des acquisitions de samovars et de marmites de formes tout à fait étranges en vieux cuivre et de gobelets et bibelots variés en argent repoussé ou ciselé. Je crois bien que si j'habitais Moscou, tous les dimanches matins me verraient au milieu de ce capharnaiim où je m'efforcerais de n'être pas trop rançonné par les juifs et les Arméniens qui vendent ces curieux bijoux, ces bronzes,
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ces statuettes, ces vaisselles, poteries ou faïences; il serait facile d'acquérir aussi quelques armes de Circassie et des ferrures d'un style original ainsi que des icônes, des livres, etc.
Nous rentrons déjeuner dans le grand hall qui sert de salle à manger à notre hôtel «le Slavianskiy Bazar et comme d'habitude nous mangeons divers plats exotiques, des l'n-ojki ou bouchées de poisson avec de la gelée de viande, un certain potage à la glace composé d'herbes vertes, le tout arrosé de kwas (boisson fermentéc) et de vin de Crimée et de Bessarabie. Le pain, qui est mélangé de fenouil et d'anis, ne nous fera pas oublier le pain Riche des Parisiens