CHAPITRE VII
TROÏTSA OU SERGUIEVO (Couvent de la Trinité de Saint-Serge)
Le lendemain, nous mettons à exécution notre projet d'excursion à Troïtsa, où se trouve le plus remarquable couvent de toute la Russie, lequel fut fondé au xiv e siècle par un jeune ermite du nom de Barthélémy qui s'appela ensuite Serge.
On se rend à Troïtsa par le chemin de 1er de Moscou-Iaroslavl, àtraversunedélicieuse campagne où nous respirons avec joie l'air pur des champs. Nous arrivons d'abord à Mytistchi où sont captées les sources qui alimentent Moscou. Dans ce village, ancienne propriété des souverains de la Russie, nous trouvons que comme dans les autres parties rurales qu'il nous a été donné de visiter, les moujiks aux yeux de myosotis n'ont plus du
tout cet air résigné que nous leur avions trouvé dans les villes, mais un je ne sais quoi d'allègre et d'indépendant. Ces paysans joyeux et animés ne ressemblent plus aux moujiks des faubourgs, toujours timides et un peu ahuris, qui ne sont en gaîté que les dimanches et fêtes, grâce à l'eau-de-vie largement absorbée dans les Traktirs.
Le village de Pouchkino est un séjour d'été très choyé des Moscovites ; de charmantes maisons de campagne leur offrent un refuge très désirable contre les ardeurs du soleil et la poussière qu'aucun orage ne vient jamais abattre. On trouve aussi à Pouchkino d'importants établissements industriels, des fabriques d'indiennes.
Khotkovo, situé à 10 verstes de Troïtsa, possède un monastère de religieuses construit aussi au xiv« siècle dans un site des plus enchanteurs. De l'édifice bâti en 1309 il ne reste plus trace, la destruction fut complète sous le faux Dmitri, mais depuis lors
TROÏTSA OU SERGUIEVO.
quatre églises ont été édifiées ainsi qu'un unir d'enceinte qui date de la fin du xvm" siècle. Les tombeaux des parents de Saint- Serge sont conservés dans ce couvent. Nous voici arrivés à Serguievo où, dans un paysage bien vallonné et fait à souhait pour le plaisir des yeux comme on aurait dit jadis, se dressent les constructions du monastère de Saint-Serge.
De l'ancien couvent dont Serge était rigumènc ou prieur, il ne reste qu'un puits. Les murailles que nous avons devant les yeux ont essuyé des sièges nombreux, d'abord contre les Tatars de Crimée en' 1408, puis 200 ans après contre Dimitri et les Polonais; à cette époque l'investissement dura 16 mois et ne prie fin que par l'arrivée du prince Pojarski. Il servit en 1682 et en 1689 de refuge à Pierre le Grand pendant les révoltes des Streltsi.
Comblé de présents royaux, le monastère ne tarda pas à devenir le plus riche de toute la Russie.
Il est situé sur une colline élevée baignée par la Koutchoura; la muraille d'enceinte est flanquée de 9 tours.
11 églises ou chapelles d'une ornementation somptueuse et aussi la sacristie attirent l'attention du visiteur. Parmi ces églises, la cathédrale de l'Assomption, qui rappelle l'Assomption du Kremlin, est tout entière recouverte, murs et piliers, de peintures dans le genre byzantin. Le trésor renferme des émaux cloisonnés, des évangiles imprimés sur parchemin, ainsi que le psautier d'Ivan le Terrible reliés dans des couvertures d'argent doré incrustées de pierres précieuses et de camées antiques, une agate à l'intérieur de laquelle des veines capricieuses représentent un moine en prières devant une croix; des mitres, des chasubles, des nappes d'autel brodées par des tsarines et des princesses ; des crosses, des ciboires; et des encensoirs d'or ; des triptyques, des images en mosaïque, des médailles, des monnaies. Sur des tables dres-
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sées dans la cour du couvent s'étalent des plats de gruau que des nuées de mouches disputent aux malheureux qui s'en emparent avec avidité. La vue de cette misère au milieu de ces richesses forme un contraste saisissant. Sous les voûtes de la porte, les mendiants en grand nombre font entendre un long gémissement.
La visite au tombeau de saint Serge 1 qui est situé dans une crypte, se fait en quelque sorte processionnellement; des cierges sont remis aux visiteurs qui pénètrent à travers de mystérieux couloirs jusqu'à la châsse en vermeil où repose le saint sous un baldaquin d'argent massif. Après cette excursion, nous sortons des catacombes non sans constater que la plupart des fidèles portaient sur les vêtements des stalactites de cire, ce qui, je dois le dire ne semblait guère les préoccuper. Cette
^ 1. L'image miraculeuse de saint Serge, que l'ou vénère à Troïtsa, avait été envoyée par le monastère au siège de Sébastopol.
graisse fondra dans quelques jours et se mélangera dans une douce harmonie avec les innommables matières grasses dont sont imbibés d'une façon permanente les vêtements des bons moujiks.
Le couvent de Troïtsa est la pépinière, le séminaire de la plupart des évêques de l'Empire russe. C'est là aussi, dans ce monastère, en un atelier dont la visite est extrêmement intéressante, que sont peintes, suivant les canons de l'art byzantin des moines du mont Athos, les nombreuses icônes qui ne sont point seulement destinées à faire scintiller les iconostases des églises, mais que l'on rencontre encore dans les rues et les carrefours et à l'intérieur des demeures les plus riches comme dans les maisons les plus pauvres, disposées généralement presque à hauteur du plafond sous la lumière vacillante d'une lampe
TROÏTSA. OU SERGUIKVO.
qui ne cesse de brûler devant la sainte
image.
Le couvent fut épargné lors de l'invasion de l'année XII, — c'est sous ce chiffre qu'on désigne l'année 1812. — T. Tolytcheva, dont nous avons déjà mentionné plus haut la relation écrite d'après le récit des témoins oculaires de cette lutte tra«ïque, raconte trois légendes qui expliquent comment fut sauvé, à cette époque, le couvent de Troïza.
D'après la première, Napoléon qui, de la tour d'Ivan le Grand, contemplait la route qui mène à Troïtsa et se promettait déjà un riche butin d'or, d'argent et de pierreries, vit tout à coup sortir du monastère un vieillard à cheveux blancs, en habit de religieux, une croix dans la main. Derrière lui, marche une armée sans nombre. Pour elle la route est trop étroite, toutes les cam-
pagnes voisines en sont couvertes. Et le vieillard s'avance à sa tête et tout à coup il lève les yeux et montre à Bonaparte sa croix d'or. Et Bonaparte fut tellement épouvanté qu'il pensa tomber du haut de la tour d'Ivan.
D'après une seconde tradition, Bonaparte aurait donné suite à son projet et aurait tenté plusieurs fois de se rendre au monastère de Troïtsa, mais à deux reprises, arrivé sous les murailles du couvent, il vit se dresser devant lui une forêt touffue qui lui cachait les portes; saisie de terreur l'armée s'était enfuie à Moscou. Une troisième fois enfin, persistant dans son projet, il tenta de se frayer un passage dans le dédale de cette forêt, mais pendant trois jours il erra et dut regagner Moscou.
La troisième légende, de beaucoup la plus dramatique, nous représente Napoléon violant le cercueil de saint Alexis le Métropolite pour arracher de sa chasuble et de sa mitre les pierres précieuses et les diamants.
TROÏTSA OU SERGUIEVO.
« Si j'en vends seulement la moitié je pourrai payer la solde de mon armée entière, l'autre moitié je l'emporterai en France pour en émerveiller le monde... » Mais le saint se levant du cercueil : « Comment, dit-il avec courroux, as-tu bien osé troubler le sommeil d'un vieillard? Pour ton attentat, Dieu te réserve un terrible châtiment, c'est ta perte que tu es venu chercher dans Moscou aux coupoles dorées; tu as amené ici des centaines de mille hommes, tu sèmeras de leurs cadavres les campagnes russes. Toi-même tu mourras dans une île lointaine aux contins de la terre sur la mer Océan. » Alors il le souffleta, puis se recoucha dans son cercueil et le couvercle de la bière se referma de lui-même. Bonaparte tomba privé de sentiments. Longtemps il resta couché comme un cadavre. Quand il revint à lui, il rassembla son armée et demanda : « Combien êtes-vous ? » Ils répondirent : « Un million et demi d'hommes, les Russes ne font pas la cinquième partie
de notre nombre. » Et Bonaparte leur dit :
« Les Russes ont une autre force contre laquelle nous ne pouvons prévaloir. Rien à • faire ici ! En route ! » Mais combien d'entre eux arrivèrent dans la patrie? Ils semèrent de leurs cadavres les campagnes russes, suivant la parole du saint, et Bonaparte mourut « dans une île lointaine, aux confins de la terre, dans la mer Océan » .