‹ Six semaines en Russie, sites, moeurs, beaux-arts, industrie, finances, exposition de MoscouChapitre 18 sur 63 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

li'EXPQSITION DE MOSCOU

L'Exposition, toute pavoisée des drapeaux russes et français, est installée dans le palais de Khodinskoé où avait eu lieu déjà, en 1882, une exposition nationale; elle est beaucoup plus fréquentée que le prétendent les bons ennemis que nous avons çà et là, un peu partout en Europe et même chez nous, mais surtout où vous savez. J'avoue même que je ne comprends pas que l'on puisse enregistrer 10,000 et 15,000 entrées par jour dans une ville où il existe en nombre restreint, des fortunes considérables et, en revanche, une quantité illimitée de pauvres diables qui doivent compter avec les 35 kopecks qu'ils aiment mieux d'habitude dépenser dans les traktirs en buvant du thé ou de l'eau-de-vie.

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L'arrangement général de l'Exposition, qui clans ses grandes lignes rappelle un peu le palais de l'Exposition de 1867, est des plus heureux. J'entends bien que les pelouses des jardins ne sont pas aussi verdoyantes que celles du Champ de Mars en 1889, mais le but pratique est rempli, et les Russes vont pouvoir, de première main, saisir nos articles français et les comparer aux articles similaires des Allemands qui entrent en Russie par la même voie que les nôtres et souvent avec l'étiquette de Paris. Le coup pourra être sensible aux champagnes allemands, aux bordeaux du Rhin alcoolisés avec des trois-six de Hambourg, mais les riches produits de la Gironde et de la Bourgogne gagneront à la comparaison.

Nous ne citerons pas les noms de nos peintres, sculpteurs et graveurs en médailles qui ont envoyé leurs, plus belles œuvres à Moscou ; nous ne pourrons non plus, par le menu, détailler les magnifiques expositions de MM. Thiébaut, Barbedienne et Chris-

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tofle, mais nous devons dire avec quelle joie nous avons vu la foule s'arrêter devant ces beaux envois de la France, qui, avec les œuvres marquantes de nos principaux éditeurs de livres et relieurs de luxe, me semblent avoir recueilli le succès le plus mente. Les reliures du xv' siècle, cuir ciselé celles du xvr etdu xviïde Gruel Engelmann donnent une haute idée de l'habileté de nos nationaux.

Mentionnons toutefois les peintures décoratives de H. Motte, un élève de Gérôme, qui ornentl'entréedelagalerie des Beaux-Arts, la Paix protégeant la Renommée et l'Histoire source des arts, de même l'Art présentant à la ville de Moscou la Peinture et la Sculpture françaises, par Léon Ruel, élève de Pils, et enfin les sculptures qui décorent les portes d'entrée, le Triomphe des arts par M. Cruchet.

C'est avec une joie véritable que nous revoyons la peinture colossale de notre ami Boybet, représentant le massacre ordonné

par Charles le Téméraire dans l'église de Nesle. Nous avions déjà admiré cette page dramatique où, sous de chaudes couleurs, les personnages ont les attitudes les plus mouvantes. Toutes nos félicitations en passant à notre ami de Dramard, présidentde la Société française des amis des arts, qui a présidé avec un grand sens artistique à l'installation des œuvres d'art au palais de Khodinskoé.

Le cortège du couronnement du tsar Alexandre III est représenté dans un panorama d'une heureuse tonalité, l'ensemble est maintenu dans la note grise pour le repos de l'œil et pour la mise en valeur des accents principaux qui sont le coloris riche et varié des étoffes et le flamboiement des armures. Signalons le délicieux paysage que forment les arbres des fossés du Kremlin, il est impossible de mieux rendre le plein air que ne l'a fait, en cette œuvre, notre ami, le peintre Poilpot.

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En somme, on peut dire que l'Exposition de Moscou, prise en général, a dépassé pour son organisation tout ce que nous aurions pu espérer en raison des difficultés qui ont, pendant quelque temps, contrebalancé l'activité de nos compatriotes et les bons effets de l'hospitalité si ouverte et si enveloppante des Russes. Si l'on ne tombe point dans des comparaisons qui dépassent toutes mesures et nuisent plutôt à une œuvre qu'elles ne la servent et si au lieu de comparer l'exposition française! de Moscou à notre grande manifestation nationale de 1889 on la rapproche des récentes expositions internationales d'Anvers et d'Amsterdam, que nous avons été à même d'apprécier, nous pouvons affirmer que le palais de Khodinskoé présente un aspect général bien plus agréable à l'œil que les palais similaires de la Belgique et des Pays-Bas.

E'espace réservé à l'Exposition de Moscou était de 45,000 mètres ; les expositions d'Anvers, d'Amsterdam et de Barcelone ne

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couvraient que de 12,000 à 20,000 mètres de superficie. Les objets exposés à Moscou étaient d'une valeur de près de 40,000,000 de francs et ils étaient contenus dans plus de 15,000 caisses.

C'est surtout pour les objets d'art, comme nous le disions plus haut, que les Russes ont pu reconnaître l'utilité de cette exposition ; les bronzes de Berlin et de Vienne n'ont pas dû gagner au parallèle; quant aux bijoux français et aux produits de nos établissements de céramique, ils ont été appréciés à leur juste valeur, nos tissus et lingerie qui ont été, eux aussi, achetés à l'exposition, seront disséminés dans toutes les villes de la Russie comme des échantillons de notre industrie nationale et au grand profit de tous, nous avons la vanité de le penser.

Et maintenant, adieu exposition française, adieu Moscou, nous te reverrons, ville

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du Kremlin, je l'espère, sous tcji manteau de neige, sans tes drowski où l'on ne pourrait asseoir le bourgmestre de Zaardam; nous roulerons alors dans tes traîneaux et nos pieds ne seront plus meurtris au contact de tes petits pavés pointus. Ton soleil alors sera éteint, et nous t'admirerons en septentrionaux.

Dis-moi où se cachent, pendant l'hiver, les gentils pigeons que respecte, comme des oiseaux sacrés, le plus gourmand des moujiks; ils ne s'abattent pas sans doute sur la blanche neige et ce sont les noirs corbeaux qui les remplacent. Nous y reverrons sous leurs accoutrements divers et de chaudes touloupes, les bons moujiks aux barbes blondes, égrenant en toutes circonstances leur fatal « nitchchego » , et nous contemplerons à nouveau sous leurs beaux costumes les soldats que nous aimons aujourd'hui. Ces hommes durs à la fatigue que l'on envoie dans les coins les plus "retirés, ayant pour provision une petite boîte de thé

dont ils détrempent trois fois par jour le pain de munition ; nous retrouverons le fer à cheval cloué par les Moscovites superstitieux au seuil de leur demeure, et je suis bien sûr que les lits seront encore des berceaux où vous trouvez moyen de vous reposer, géants de la Russie.

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