‹ Six semaines en Russie, sites, moeurs, beaux-arts, industrie, finances, exposition de MoscouChapitre 33 sur 63 · I. — Monnaies : Historique et généralités · texte numérisé non relu

I. — Monnaies : Historique et généralités

Variations du cours du rouble.

La Russie ne fut dotée de monnaie, au sens propre du mot, que bien longtemps après les autres nations de l'Europe.

Les monnaies étrangères qui avaient cours, surtout les tangos latars, ne circulaient pas en quantité suffisante; aussi, dans le centre de la Russie, longtemps les échanges se tirent -ils à l'aide de peaux d'écureuils (vekcha), de pattes de martres {/iouna), de fronts d'écureuils (lobld) et de museaux de martres (mo?-d/ii). Plus tard, vint la grima dont le cours était variable et représentait une livre effective d'or ou d'argent de ( J onces un quart pour la principauté de Kiev, et de 13 onces pour celle

de Novgorod. La grivna était divisée en zolotniks ou parcelles d'or.

Cette situation dura jusque vers le commencement du xV siècle, époque à laquelle Novgorod et Moscou frappèrent des roubles 1 . Le rouble était une coupure pesant environ 22 zolotniks (l once égale 6 zolotniks) que l'on coupait dans une barre d'argent du poids de la grivna.

Le mot «coupe» (en russe Roubith) fit donner aux coupures le nom de roub (au pluriel roubli).

Depuis 163 't, le rouble est la base du système monétaire.

11 est subdivisé en kopeiki, dont l'étymologie se rapporte au mot Kopié (lance), en souvenir de la lance que portait saint Georges sur les monnaies frappées au temps d'Ivan le Terrible.

1. Des historiens prétendent, mais nous ignorons à quelle source sûre ils se réfèrent, que les premiers roubles furent frappés, en 1409, sous le règne de Vassili II Dimitriewitch.

LE CRÉDIT

D'abord en argent, le kopeck fut plus tard frappé en cuivre en vue de parer à l'insuffisance des ressources du Trésor au temps d'Alexis Mikhaïlovitch, père de Pierre le Grand.

Ce n'est qu'en 1810 qu'Alexandre I er fixa la valeur intrinsèque du rouble d'argent de 10(1 kopecks à 83 zolotniks; 100 roubles pèsent ô livres et G zolotniks. La livre d'argent fin est dans la proportion de 10 à 7 et demi, par rapport à la livre monnayée.

Au sujet de la monnaie d'or 1 , à part les ducats de la grande princesse Sophie, on ne la voit en circulation qu'à partir de Pierre le Grand. C'est sous le règne de Catherine II que l'on a frappé les impériales (de 2*2 karats, soit 10 roubles en argent), et des demi-impériales de 5 roubles 2 .

1. L'hôtel des monnaies de Saint-Pétersbourg a frappé, depuis le commencement du siècle jusqu'en 1878, 1,242,330,852 roubles 82 copecks.

2. L'oukase du 24 août 1828 avait institué une monnaie de platine, sous la forme d'un ducat de 3 roubles argent, qui ne fut qu'un essai.

Le papier -monnaie fit son apparition sons le règne d'Anna Ivanovna; il en fut émis à cette époque pour une dizaine de millions. Elisabeth Petrovna étendit cette émission jusqu'à 50,000,000. Mais sous Catherine II, qui n'eut pas la main heureuse en cette affaire, le papier-monnaie devint une institution durable, il en fut créé, en effet, à Saint-Pétersbourg et à Moscou dans des banques d'assignations 1 dotées par la grande Impératrice d'un capital de 1 ,000,000 de roubles en argent et en or. Pour en favoriser la circulation, les contribuables furent obligés d'acquitter 20 p. 100 de leurs impôts en assignats. Une émission de

1. Il serait intéressant de rapprocher de ces émissions en Russie, les mises en circulation de bons de monnaie qui avaient eu lieu, en France, dès le commencement du xvm e siècle et qui servirent sans doute de modèles. (Voir un Banquier du Trésor royal au XVIII e siècle, Samuel Bernard, par Victor de Swarte. Berger-Levrault et C'°, 1893.)

A rapprocher aussi la crise des assignations de celle des assignats, à l'époque de la Révolution.

LE CREDIT

26,000,000 (chiffre approximatif) fut faite en vue de la guerre de Turquie. Constatons que ces assignations furent d'abord recherchées en raison de la commodité même de cette monnaie, et firent prime de 5 p. 100; mais au 20 juin 1786; la somme de papiermonnaie fut élevée à 100,000,000, et, dès lors, le rouble descendait dans une proportion inquiétante.

Il fallait en effet en :

1787. . 103 kopecks papier pour un rouble argent.

A cette date de 1796, année de la mort de la grande Catherine, il y avait pour 150,703,000 roubles d'assignations. Sous PaulT r , ce chiffre atteignit 212,000,000 et la dépréciation fut de 65 p. 100; la baisse s'accentua encore, puis un léger relèvement s'ensuivit en 1803, et l'on considéra comme un cours relativement avan-

tageux une perte de 80 p. 100. Le rouble s'abaissa à nouveau, subissant le contrecoup de la guerre qui précéda le traité de Tilsitt.

La circulation atteignait, en 1810, la somme de 577,000,000. En ces difficiles conjonctures, l'Empereur eut recours à son illustre conseiller, Michel Speranski.

Cet avilissement de la monnaie eut sa répercussion sur les prix de tous les articles d'alimentation et de commerce en général.

Dès 1794, la relation entre le numéraire et les objets de consommation avait subi un tel changement qu'on avait dû augmenter le prêt des soldats; d'autre part, au point de vue des impôts basés sur l'ancienne monnaie, le rendement était devenu insuffisant.

Toutefois, en dépit de modifications importantes qui se sont produites à des époques de crises aiguës, ce serait une erreur d'affirmer d'une façon absolue, que le prix des denrées se trouve subordonné en quelque

LE CREDIT

sorte au jour le jour aux incessantes fluctuations du cours du rouble.

Lorsque le rouble est maintenu en baisse pendant un certain temps, le prix des denrées renchérit, mais en fin de compte, ces prix artificiels ne peuvent se maintenir, parce que la demande s'en trouve restreinte, et les offres trop nombreuses.

Cette situation de la monnaie russe avait, au début de son ministère, vivement préoccupé M. de Vichnégradski, qui aurait voulu rétablir la circulation monétaire métallique telle qu'elle existait en Russie de 1812 à 1837. Ce projet ne fut pas accueilli plus favorablement que ne l'avaient été ceux du comte Reutern en 1877 et de M. Bunge en 1883. Il est intéressant de lire à ce sujet le rapport du savant économiste M. Nebolsin qui combattit le projet de M. Bunge.

Pour résoudre des questions de cette importance, il faut tenir compte des habitudes prises actuellement en Russie au point de

SIX SEMAINES EX RUSSIE

vue de la situation monétaire, de la répercussion que la mise en circulation d'une monnaie métallique produirait infailliblement sur le cours du rouble-papier, sur les fonds publics, les actions, obligations et toutes les autres valeurs, dont le taux d'émission et les cours journaliers sont basés sur le rouble-papier.

De plus, il ne faudrait pas négliger dans l'étalon monétaire, de bien se représenter l'état de l'Europe dans les luttes récentes du mono et du bimétallisme. La situation faite à la France et aux autres puissances signataires de la convention dite de l'Union latine, devrait ausà être envisagée , ne serait - ce qu'au point de vue des formidables encaisses d'écus de 5 fr. qui remplissent aujourd'hui les caves de la Banque de France. Enfin, si l'utilité d'une monnaie métallique était bien démontrée pour la Russie, les conséquences du Silver-bill américain seraient appelées , nous n'en doutons pas , à jouer

LE CRÉDIT

un rôle dans les décisions de cette puissance 1 .

Quant à nous, nous n'oserons point nous permettre de formuler des décisions en cette capitale mais très délicate matière; toutefois, nous estimons que les moyens radicaux (d'ailleurs inexécutables en pratique), qui consisteraient dans le retrait absolu de tout' le papier-monnaie, ne nous semblent pas devoir être pris en sérieuse considération ; pour nous tenir à une solution plus modérée, nous nous demandons si un remboursement partiel du papier, même clans une mesure relativement faible, soit à l'aide de l'or ou de l'argent, ne serait pas d'un effet heureux pour paralyser les spéculations qui tendent sans cesse à l'étranger à

1. Voir à ce sujet les délibérations de la Conférence de Bruxelles (nov.-déc. 1892) et les nouvelles dispositions prises, dans l'Empire des Indes, vis-à-vis de l'abondance exagérée du métal argent. Les dispositions législatives que préparent, en ce moment même, les Etats-Unis sont aussi un facteur à envisager.

presser sur la valeur du rouble ; mais, à notre avis, dans des questions de cet ordre, il faut se méfier, avant tout, des théories toutes faites, et il serait préférable, peutêtre, si on voulait étudier la circulation monétaire en France, de demander, par exemple, avix caissiers de tous les grands établissements de crédit de Paris et de la province, en quelle monnaie, à défaut de compensation, et dans quelle mesure entre le papier fiduciaire, le chèque et les effets de commerce et le métal, les parties prenantes préfèrent aux 1 er et 15 de chaque mois, être servies, ou encore comment sont composés les versements effectués.

La Caisse centrale du Trésor et les Trésoreries générales pourraient aussi, comme ces grands établissements, montrer que le papier de la Banque (tant les billets que les bons de virement) est extrêmement recherché, et constitue la part, de beaucoup la plus grande, des opérations; l'or vient ensuite, mais il est rarement sollicité, tant

LE CRÉDIT. 209

est grande la confiance en notre circulation fiduciaire ; quant à l'argent, il est assimilé de plus en plus, dans les opérations et en dépit de la loi organique, à une monnaie d'appoint, comme la monnaie de billon; le gros sac d'écus d'une mobilisation si compliquée, jouit de plus en plus de longs repos dans les cryptes de la rue Neuve-des-Petits- Chanqjs. Cette monnaie Spartiate pourrait bien, au début du siècle prochain, ne plus présenter qu'un intérêt de numismatique et d'archéologie. En serait-il de même de la Russie qui trafique pour de larges sommes avec les nations monométallistes argent de l'Asie? Voici ce qui est à étudier, en se rendant compte des transformations qui commencent à se produire dans ces régions asiatiques.

La nature de la monnaie à mettre en circulation dépend des divers facteurs que nous venons d'indiquer; on trouverait aussi dans la homme des mouvements de caisses et de portefeuilles des grands laboratoires ce m-

SIX SEMAINES B» KUS6IK

merciaux que nous avons énumérés, de précieuses indications sur la quantité de monnaie nécessaire à un pays.

La législation actuellement en vigueur sur rémission des billets de crédit en Russie est tout entière contenue dans le manifeste du l" r juin 1843 qui leur confère le cours égal, les assimile à une dette de l'Etat, et les rend échangeables à tout instant contre de la monnaie d'argent. La guerre de Crimée vint grossir de 400,000,000 le total des billets qui s'éleva en 1857 à 733,000,000 et dont le remboursement cessa en 1878; cette situation devint, de fait, le cours forcé.

Depuis la formation de la Banque, le passif de 705,000,000 de roubles de billets en circulation incomba à cet établissement auquel l'État remit en contre-partie la somme de ( .)-2, 500,000 roubles, provenant du fonds d'échange. Cette somme déduite de la pre-

LE CRÉDIT

mière, soit à l'origine 612,500,000 roubles es portée dans les bilans de la Banque" sous la rubrique Découvert du Trésor

Diminuer l'importance du découvert et augmenter son fonds d'échange, tel f ut , ^ 1861 a 1876, le but du ministre de finance^ mais ce programme fut entravé ?" l ^^^on des avances fournies au Trésor par la Banque, à l'occasion de la guerre d'Orient.

^. 1 "^ût 1878, les avances (circulation Prieure et circulation ordinaire) s'élevaient à: ' e

Circulation extérieure .

Circulation ordinaire

Soit

L'encaisse n'étant que de 180,000,000 -t M p 100 seulement de la circulai™ lagm s éleva à 160 p. 100. Peu après IV

^tre «Opérations commerciales,, et àl'ac-

tif on porta une somme égale en contrevaleur au chapitre « Datte du Trésor » .

Dès le 1 er janvier 1881, cette dette était réduite à 420,000,000 et par les oukases des 1 er janvier 1881 et 8 juin 1884, réduite encore de 20,000,000 qu'on se proposait d'amortir annuellement de 00,000,01)0.

L'État russe fit face à la l re échéance par une émission dite de billets de banque (1" émission en septembre 1881, au taux de 92 r. 25 k. amortissable en 37 ans).

L'encaisse du Trésor assura la 2 e échéance (décembre 1882).

La 3 e échéance (décembre 1883) fut payée par la remise à la Banque partie de la rente-papier 5 p. 100 et partie de la rente or 6 p. 100, que la Banque a vendue à la maison Bleichreider et qui ne peut être convertie que cette année.

La 4 e échéance (décembre 1884) fut exécutée par une remise à la Banque de 20,000,000 de titres de rente eu or 5 p.

100, et 25,000,000, 5 p. 100 papier.

LE CRÉDIT. 2)3

Les échéances suivantes furent soldées au moyen de la remise d'un titre de 36,000,000 de rente or 5 p. 100.

Mais l'amortissement annuel, qui devait être de 50,000,000, n'eut pas lieu dans cette même mesure, et l'on invoqua la nécessité d'éviter des «retraits excessifs de billets de crédit, de troubler le marché financier et de gêner le commerce et l'industrie ». On n'a donc incinéré :

En 1883 et 188-4 que Et en 1885 que. .

Soit au total

D'où restaient, au 1" juillet 1887 330,000,000 qui auraient dû être réduits à 100,000,000.

Le bilan du 1" juillet 1887 présentait les chiffres suivants :

Actif.

1° Fonds d'échange des billets de crédit.

Encaisse .

Découvert du Trésor. 545,000,000

If

2° Opérations commerciales.

Dette du Trésor 100,000,000

Dette totale du Trésor 645,000,000

Valeurs publiques appartenant à la

Banque 203,000,000

Passif.

1" Fonds d'échange des billets de crédit.

Billets en circulation 716,000,000

2° Opérations commerciales.

Circulation extérieure 330,000,000

Circulation totale 1,016,000,000

En vue d'atténuer cette disproportion, un oukase du 10 juillet 1887 ordonna d'employer la quantité de roubles- papier qui serait nécessaire pour se procurer 40,000,001) de roubles-or, l'opération exigea 63,756,000 roubles-papier.

Par un simple virement dans les écritures de la Banque, les 40,000,000 or furent transportés à l'encaisse du fonds d'échange en même temps qu'on ajoutait au chiffre de la circulation ordinaire les

LE CRÉDIT. 215

63,756,000 roubles-papier correspondants et qu'on les retirait de la circulation temporaire. Depuis cette époque, le bilan se présente ainsi :

Actif.

^ CaiSSe 211,000,000

Découvert du Trésor 569,000,000

Passif.

Billets en circulation 780,000,000

Les retraits de papier résultant de ces opérations avaient réduit la circulation à l'heure où l'abondance de la récolte de 1888 exigeait, paraît-il, une quantité plus importante de roubles-papier. Aussi un oukase du 8 juillet 1888 ordonna-t-il le dépôt, par le Trésor, de 15,000,000 de roubles-or a la. Banque, qui émit en contre- valeur, pour créer des disponibilités temporaires' 15,000,000 de roubles -papier; pareille émission fut renouvelée, pour k même somme, à la fin de septembre 1888.

Le bilan du 1 er octobre se présentait ainsi :

Actif.

Encaisse 211,000,000 j ?8

Découvert du Trésor. 509,000,000 ) Or servant de garantie à l'émission

temporaire des billets de crédit

(oukase du 9 juillet 1888) . . 30,000,000

Passif.

Circulation 780,000,000

Circulation temporaire 30,000,000

Un arrêté ministériel du 28 novembre 1888 prescrivit le retrait des 15,000,000 de roubles -billets et leur destruction. Un prélèvement sur le fonds d'échange fut la contre-partie de cette opération.

Le retrait des 15 autres millions et le retour au Trésor de pareille somme d'or eurent lieu à la suite d'une décision du 11/23 décembre 1888. A cette époque, le bilan se présentait ainsi :

Actif.

EncaiBse 211,000,000

Découvert du Trésor 569,000,000

Circulation """ .... 780,000,000

LE CRÉDIT. 217

Enfin intervint un oukase du 28 juillet 18!) 1 qui ordonna de procéder à des émissions temporaires de billets de crédit sur la garantie de dépôt de matière d'or, appartenant soit au Trésor impérial, pour 25,000,000, le 1 1 août, soit à la Banque de l'Etat, pour la même somme, le 28 août, d'où ressort la description suivante au bilan :

Actif.

Encaisse I Or au prix nominal . . jfl i 37.1 350 /

métallique: / Argent IjUSMi j M1 i»Sf0M

Découvert du Trésor pour les billets de crédit . '. . jigg 527 m Or, au prix nominal, servant Je garantie à l'émission temporaire des billots de crédit (oukase du

28 juillet 18:il)

830,032, 2:18 Passif.

Billets Je cré lit en circulation m ^ g

Billets de crédit émis temporairement 50,000,000

T aviations du cours du rouble. Nous

reproduisons à la fin de ce volume un tableau qui rend compte des variations du cours du rouble depuis 1871 jusqu'à 1891 (annexe C).

Page 1