‹ Six semaines en Russie, sites, moeurs, beaux-arts, industrie, finances, exposition de MoscouChapitre 48 sur 63 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

LA POLOGNE

Avant de quitter Moscou, nous avons tenu à visiter une des régions les plus importantes de la Russie, l'ancien royaume de Pologne, qui se trouvait sur notre 'chemin de retour.

La route de Moscou à Varsovie (30 heures) offre un aspect bien différent de cette Russie orientale aux couleurs si vivantes, aux profils d'un pittoresque si étrange. Le paysage présente une harmonie plus douce : des arbres, de larges prés, des cours d'eau d'où émergent pêle-mêle les larges nénuphars, les prêles aigus et les iris jaunes et violets. Nous croyons retrouver la nature flamande, et pour rendre complète l'illusion, voici un village agrémenté de moulins à vent aux ailes fantastiques.

Le soleil descend à l'horizon et ses rayons

SIX SEMAINES EX RUSSIE

s'éparpillent dans toute la profondeur du ciel, que coupent de larges bandes bleues frangées d'or; le feu ronge peu à peu les contours ; les nuages se changent en rouges tisons dont l'éclat s'éteint lentement et se dissipe en une gaze sombre. Les vapeurs de la nuit s'accentuent; les brumes du couchant ne sont plus illuminées que de points minuscules d'un or mat.

La forêt défile devant ce décor où la poussière lumineuse se meurt dans les chevelures des bouleaux et s'éparpille aux arêtes des lugubres sapins, en jetant sur nous le voile épais de la nuit.

Nos esprits sont frappés de tristes souvenirs ; dans quelques heures, après Smolensk et Minsk, nous passerons la Bérézina, où la Grande-Armée a râlé de son souille de géant, après les feux sinistres du Kremlin, crépuscule affreux où pourtant «. quelque chose de grand et d'altier surnageait ».

Le lendemain , après avoir traversé des campagnes toutes remplies de cimetières,

LA POLOGNE

aux croix hautes comme de funèbres gibets, nous entrons à Varsovie par le jiont colossal jeté sur la Vistule. Un ami de notre excellent camarade, le statuaire Godebski, l'avocat Vrotnowski , un Polonais élevé en France, qui est autant artiste qu'orateurpolyglotte, nous fait les honneurs de la ville dont nous avions déjà admiré le beau jardin de Saxe, tout rempli de bébés et de joyeux groupes et égayé par la vue déjeunes femmes, dont le type est très gracieux et d'un beau caractère.

Nous nous rendons avec notre aimable et très érudit cicérone à la Maison blanche ou Lazienki, demeure champêtre du dernier roi de Pologne, Stanislas-Auguste Poniatowski, l'ami de la Grande Catherine.

C'est là que Stanislas avait réuni tout ce qu'un homme de goût peut rassembler d'objets élégants dans un cadre décoré à souhait, sans ce caractère de pompe hautaine qui siguale trop souvent les résidences royales, mais avec un je ne sais quoi

d'humain, d'une distinction de poète et de lettré qui aime que sa demeure soit faite à son image, et qu'il puisse la remplir de sa vie et de ses tendresses. Un théâtre formé de colonnes grecques s'élève dans le parc en plein air. Entre les gradins qui s'étagent devant ce théâtre et la scène coule un ruisseau, sur lequel des barques ornées d'attributs mythologiques amènent les danseuses.

Tout le parc est taillé à la française avec de profondes allées pleines d'ombre et de mystère.

La décoration intérieure présente des ornements du plus pur style Louis XVI, sans une redite banale, avec une variété délicieuse.

Les appliques de bronze avec leurs légères cocardes et leurs fins pendentifs sont d'une merveilleuse ciselure.

Eisen et Moreau le jeune sont chez eux, en ce ravissant palais, dans des cadres bien choisis.

Au moment où nous quittons le parc, des chants militaires retentissent, coupés par

LA POLOGNE

les pas saccadés des chevaux ; nous accourons et nous v oyons dénier devant nous une brigade de lanciers, où la musique alterne avec les chants mêlés de sifflets joyeux.

Les chevaux de race sont montés par des cavaliers alertes, et les différents pelotons sont précédés d'un porte-étendard qui tient en ses mains, comme un trophée, une figurine de petite Russienne juchée au sommet d'une hampe où une crinière pend audessous d'un croissant.

Tous les régiments de la cavalerie russe, très disciplinée par le général Gourko, sont casernes en Pologne, si l'on en excepte les Cosaques qui font le service sur toute l'étendue du territoire et certaines troupes de la garde qui résident à Saint-Pétersbourg.

De Lazienki, nous nous rendons an palais de Villaêjfbva où résidait Jean Sobieski ; à l'entrée d'une charmille on lit cette poétique sentence :

Ducite solicitai hic jxœunda oblivia vitœ.

Le palais est orné de belles tapisseries et de dressoirs rutilants d'émaux et de précieux objets d'art ciselés, en cristal de roche; on admire des porcelaines et des tableaux , parmi lesquels un très beau portrait de Van Dyck et deux Greuze.

Notons encore un joli cabinet donné par le pape au vaillant roi de Pologne. Le caractère de cette demeure est bien différent du château de Poniatowski. — Que de rapprochements historiques se présenteraient à l'esprit si on voulait comparer ces deux époques !

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