VIENNE — LE DANUBE — BUDA-PEST
Vienne : Le Ring. Le Prater. - La statue de Marie- Thérèse. - L'église Saint -Etienne. - L'église des Augustin*. — Le Burg. — Schœnbrunn. — L'Exposition permanente. — La galerie Liechtenstein.
Le Danube : Aspern. — Essling et Wagram.
Hambourg. — Presbourg.
Pest : Vue générale. — La place François-Joseph — ■ Le cours Andrassy. L'allée Stéphanie. — L'Académie.
Bude : Palais du comte Sandor. — L'arsenal — Le palais Teleki. — La terrasse du château. '
Nous avions laissé à Varsovie notre ami Silvestre qui avait jeté la poudre d'or de sa poésie sur les monuments de Moscou et
qui de temps en temps, après avoir charmé les longs trajets par des anecdotes pleines d'humour et du meilleur esprit gaulois, se retirait, méditait, semblait dormir et me demandait ensuite de lui transcrire quelques-uns de ces beaux sonnets qui brillent comme des pierreries étincelantes dans le récit de son voyage et qu'il avait composés d'une seule coulée sans suivre les préceptes du divin Boileau. Ce n'est plus qu'à Paris que nous nous retrouverons. Il nous dira la fin de ce voyage entrepris si gaiement, nous lui raconterons nos impressions de Vienne, nos souvenirs du Danube et de Buda-Pest et les émotions artistiques de la Pinacothèque de Munich.
Nous voici prêts à partir, avec Métivier, l'explorateur agile, le trésor des touristes qui n'aiment pas trop à se mettre en peine des mille soins du voyage. Il en a vu bien
d'autres au temps où il était quelque peu cacique aux sources de l'Orénoque. Tout est arrangé avec lui d'un air allègre et dispos et il supplée par une pantomime animée, dont il se faisait comprendre des nègres ses sujets, à l'ignorance de la langue. En quelques instants nous nous trouvons, grâce à lui, tout installés, lançant à nos amis de Varsovie un dernier adieu et nous disposant à passer vingt et une heures en chemin de fer pour gagner Vienne.
Nous arrivons dans l'après-midi du lendemain, brûlant Cracovie que nous verrons plus tard, dans cette ville riante assise au pied des collines du Wienerwald, qui est, à coup sûr, dans le genre des villes modernes la plus belle que l'on puisse imaginer. Toute la population se presse dans les rues et sur le Ring, boulevard circulaire tout bordé d'édifices d'un grand aspect. Là se mêlent,
dans le tohu-bohu des tramways agiles, les costumes militaires les plus divers, le fantassin hongrois au maillot bleu, décoré sur chaque cuisse de la passementerie traditionnelle que nous voyons à l'Opéra-Comique les soirs où on joue le Chalet, sans oublier le grand shako à larges brides et les casques à la romaine... Voici les dragons au pantalon rouge, à la vareuse de même, au casque noir, celui que portaient nos soldats à Valmy; plus loin des chasseurs à pied, vêtus de vestes grises et coiffés du chapeau à plumes des bersaglieri, les artilleurs bleu et rouge, les fantassins du génie aux couleurs noires et bleues, et les nourrices avec des bottes à la hussarde, abritant sous un parapluie rouge leurs frais poupons. Le soleil, le même que celui de Moscou, aussi brûlant et aussi taquin, fait vibrer à souhait toutes ces couleurs, et dans ce poudroiement de lumière, nous arrivons au Grand Hôtel où nous retrouvons enfin des lits, oui, de vrais et larges lits très invitants, non plus
ces tiroirs de la Finlande et ces berceaux de Moscou qui sont moins désirables que les couchettes des sleepings, mais les larges lits des peuples qui ont fait de la chambre à coucher un salon, où les jeux de l'esprit et de l'amour ont exercé leurs charmantes prérogatives au temps des petits levers ; mais laissons là les ruelles d'antan et puisqu'on somme, c'est la rue qui doit nous attirer, reprenons notre promenade et jetons-nous dans cette cohue de fête. Ah ! bons Berlinois, quelles sont vos pensées quand vous venez visiter vos alliés du Prater? Vous devez rencontrer chez eux peu de signes de votre race, cherchez bien et vous ne trouverez nulle part, ni dans la bourgeoisie, ni
dans ce peuple méridional, ce dédain insolent et provocateur, ce qu'on nomme chez vous le schnodderig , qui tient lieu pour vous d'hospitalité et de politesse. Que de fois vous devez leur reprocher, à ces Autrichiens que vous avez battus, de ressembler à vos ennemis les Français ; maia»enfin vous les tenez,
tenez-les bien surtout, s'ils allaient quelque jour vous échapper? on en a vu bien d'autres ! Mais laissons là ces pensées et n'empoisonnons pas au souvenir des ricanements berlinois, le frais sourire des Autrichiennes et le ton gracieux et fier de la politesse des Viennois, qui n'est pas tout en sucre comme chez les Italiens et n'en vaut que mieux à notre sens.
Sur le Ring, après la Bourse de style Renaissance, nous sommes arrêtés par les vastes palais en pierres vermiculées d'un appareil gigantesque construits en face du Burg ou palais impérial. C'est là qu'on installe, en ce moment, les plus belles collections de peinture de la capitale de l'Autriche. Le monument colossal de Marie-Thérèse est situé au milieu de cette cour d'honneur. Il est flanqué des statues de Kaunitz (qui laissa en France, au cours.de son ambassade, des
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souvenirs si bien racontés dans les mémoires de Cheverny), de Liechtenstein, de Van Swieten et de Haugwitz.
Tous les styles se mêlent à plaisir sur cette promenade cosmopolite ; à côté du Palais de Justice, qui rappelle la Renaissance, l'on voit s'élever les colonnes grecques du Parlement et le nouvel hôtel de ville gothique.
L'Opéra n'est pas en dessous des éloges qu'on lui décerne. Nous voyons aussi le monument de Schiller de Schilling et celui de Beethoven d'après Zumbusch.
Après ce court aperçu des monuments qui décorent ce riche boulevard, nous avons hâte de voir le Prater, ce jardin élégant où toutes les classes se trouvent en quelque sorte confondues. La grande avenue de la « Nobelallée » ruisselle des équipages les plus brillants, attelés avec une élégance du meilleur goût et une variété qui se retrouve chez nous à Longchamps aux jours de Grand Prix. Pendant que tout ce rlot roule
dans l'aristocratique avenue, les bourgeois, les enfants et le peuple s'ébaudissent aux Volksprater, dans les manèges, les théâtres, sur les escarpolettes ou encore auprès des femmes géantes au son des musiques les plus bruyantes et des orgues de Barbarie les plus enragées.
11 est bon d'attendre la venue du soir sous les ombrages du Prater et de passer la soirée dans quelques-unes des brasseries installées sous les arbres et toutes remplies d'une musique moins heurtée et moins déchirante que celle des saltimbanques des Volksprater. Le spectacle de ces brasseriesconcerts où la bière coule à flots n'est pas, il s'en faut, semblable aux cafés-concerts des Champs-Elysées, où les spectateurs serrés, se trouvent alignés comme en un théâtre. Ce ne sont pas non plus les jardinsspectacle des îles à Saint-Pétersbourg, ni l'Ermitage de Moscou. Ici se trouvent réunies toutes les classes de la société : de grandes tables où une famille au grand
complet soupe de mets excellents arrosés de Champagne, et à côté le pauvre hère qui a vidé son verre de bière et boit philosophiquemenfcle grand verre d'eau qu'il est allé se verser lui-même à la fontaine du jardin. Ne croyez pas qu'il soit à plaindre de s'administrer une boisson si peu alcoolique, les eaux de Vienne sont les meilleures qu'il m'ait été donné de boire; elles ont l'aspect du plus pur cristal et leur saveur est exquise. Dans nombre de brasseries on vous apporte toujours un verre d'eau en même temps que le bock de bière. Nos illustres savants, qui ont raconté sur les microbes des choses si épouvantables, feraient bien, pour souder la pratique à la théorie, d'engager les pouvoirs publics à venir se griser de l'eau cristalline de Vienne et des villes voisines, car je me suis abreuvé d'eau avec joie, depuis Cracovie où à toutes les stations les femmes qui apportaient de la bière étaient supplantées par celles qui annonçaient frisch' Wasser!
frisch' Wasser! Revenons à notre buveur
d'eau du Prater, qui est en train de composer son repas sans jeter un œil d'envie sur les belles volailles qui ornent la table de ses voisins ; il vient d'acheter un morceau de pain à un de ces nombreux petits gamins qui crient à pleins poumons : Hausbrot!
Hambrot ! un autre industriel ambulant lui a vendu une saucisse qu'il s'apprête à manger en l'agrémentant de raifort et qu'on appelle des Frankfurter. A côté, se voit un morceau de fromage suisse dans le genre des gruyères d'Emmenthal qui terminera ce repas d'après le principe de Brillât-Savarin, pour ce que le fromage est le complément d'un bon repas et le supplément d'un mauvais. Cet accessoire onctueux permettra d'ailleurs de finir le pain, à moins qu'il ne faille acheter un autre pain pour finir le fromage; car nous sommes toujours en des pays où l'on n'a pas perdu la bonne habitude de manger à belles dents et de grand appétit. Et pendant ce temps-là, l'orchestre du maître de chapelle Bernhardt s'escrime
en des valses et morceaux scintillants dont les rythmes joyeux sont soulignés par l'entrain du nombreux auditoire.
Dès le lendemain matin, nous nous rendions à l'église Saint- Etienne, qui a été commencée au xiv c siècle et terminée dans les premières années du xvi e .
La grande tour aux fines dentelures a été réédifiée de 1860 à 1864, elle a une hauteur de 136 mètres. Ce merveilleux édifice avait déjà, depuis la veille, suscité toute notre admiration. Nous ne savons que louer le plus de l'ordonnance générale de l'édifice qui est d'une grande légèreté, avec ses colonnes surmontées de statues, ou bien de l'élégance des stalles, de la richesse des vitraux ou des teintes harmonieuses des tapisseries à bandes larges et élégantes qui ornementent les murs. Une chaire gothique d'un élégant travail et une remar-
quable porte en fer forgé sont aussi d'un très beau style.
L'église des Augustins sert de chapelle à la Cour, on y remarque le tombeau de l'archiduchesse Marie-Christine, sœur de Marie- Antoinette, par Canova qui ne s'est pas mis fort en peine d'imagination, car ce tombeau nous rappelle la plupart des monuments funèbres du grand maitre italien, à savoir une pyramide et des allégories variées. Mentionnons encore le tombeau de Léopold II, par Zauner, et le monument qu'éleva Marie-Thérèse au feld-maréclial Daun. Dans la chapelle de Notre-I)ame-de- Lorette, qui se trouve à côté de l'église des Augustins, sont placés, dans des urnes funéraires, les cœurs des empereurs et des impératrices d'Autriche depuis Mathias.
Au sortir de cette église nous nous rendons dans la Cour du Burg ou Palais impérial : il est midi. Une foule nombreuse fait cercle autour de la musique qui s'est installée comme chaque jour, pour la garde mon-
tante, sous les fenêtres de l'empereur. Le poste est sorti en armes, et l'officier de la garde descendante va communiquer les consignes à son collègue du piquet de service (lui le relève. Mais cette garde nouvelle n'a pas de porte-drapeau, tandis que l'autre troupe arbore un bel étendard. C'est que le régiment a perdu son drapeau à Sadowa; il est à Berlin avec les dépouilles prises sur les Autrichiens, et pour que le régiment reçoive une nouvelle bannière, il faut qu'il se distingue dans une guerre prochaine et parvienne à arracher un drapeau à l'ennemi. Quel sera cet ennemi? Quelle sibylle pourrait le dire? et comme il serait imprudent pour le pronostiquer de s'en lier aux alliances d'aujourd'hui! Telles sont les pensées qui nous obsèdent pendant que la foule s'écoule après les derniers accents de la musique et que roule pour Schœnbrunn le carrosse qui mène l'empereur sous les charmilles de son palais d'été.
De notre côté nous prenons le tramway
de Penzing pour nous rendre à cet ancien pavillon de chasse métamorphosé en château par les soins de l'empereur Mathias et terminé en 1775 sous le règne de Marie-Thérèse, tout plein encore du souvenir de Napoléon I er , de Marie-Louise et de leur fils, le duc de Reichstadt, qui y mourut en 1832.
On y voit comma à Versailles, dans le parc qui rappelle notre style français du xvin e siècle, un grand bassin où Neptune, avec ses chevaux marins et son cortège de tritons, ne semble attendre qu'un ordre pour représenter la cérémonie des grandes eaux.
Çà et là de beaux parterres ornés de statues en marbre de Beyer, une ruine romaine et un obélisque forment une gracieuse décoration à ce jardin rempli de plantes exotiques.
Le lendemain nous allons visiter l'ancien palais de l'exposition de Vienne qui aujourd'hui est affecté à une exposition permanente, surtout remarquable au point de vue ethnographique. On y voit, en effet, une figuration très bien rendue, d'un village africain avec ses huttes et ses palissades. Métivier joyeux se croit revenu au milieu des sauvages ; son âme d'explorateur exulte, c'est en triomphateur qu'il nous explique la vie des peuplades nègres et celle de leurs fidèles compagnons, les singes, et nous fait admirer toutes les richesses botaniques desséchées et classées dans des herbiers. L'imagination entraînée par ces souvenirs pleins de saveur pour lui, il n'hésite pas à nous faire grimper, en dépit de la chaleur qui nous accable, au plus haut de la tour. A dire le vrai, nous devons avouer que nous ne lui gardâmes pas rancune longtemps, car nous nous trouvions placés sur le terre-plein du panorama le plus pittoresque, où par delà le Danube bleu s'étendaient les champs de
bataille de Wagram et d'Essling, et au delà les contreforts des Karpathes et les Alpes de Styrie, alors qu'au premier plan se développaient les verdoyantes frondaisons du Prater d'où s'échappaient des musiques de tziganes qui poussaient à la danse l'impitoyable valseur Métivier.
Une grosse déception nous était réservée pour l'après-midi. Nous comptions en effet faire notre première visite aux belles collections du Belvédère, mais malheureusement le musée était tout démonté, en attendant son installation définitive dans les palais qui se trouvent en face du Burg, de chaque côté du gigantesque monument de Marie- Thérèse.
Nous dûmes borner notre excursion artistique à la visite de la Galerie Liechtenstein où brillent, à côté du tableau de Van Dyck de grande et fière allure, les six
tableaux de Rubens, représentant Y Histoire deDeciusMus; Y Assomption; Sainte Anne et la Vierge; les Filles de Cécrops, avec Erichthonius; Jupiter; Tibère et Agrippine ; Ajax cl Cassandre; le Portrait du peintre, celui de ses deux fils et l'un des nombreux portraits de sa seconde femme, Hélène Four ment, représentée devant une glace.
Dans cette même galerie, l'on voit une Vierge de Pérugin; la Vénus de l'Albane; une esquisse du Titien, la Mort d'Abel de Garbiéri; une Sainte famille du Poussin; la Betsabée de Maratté; une Madeleine et Y Adoration des Bergers, Saint Jean-Baptiste, et Jupiter et Anliope de Guido Reni, et pour finir Diane et Embjmion de Rembrandt; un portrait du peintre et celui de sa femme, ainsi que des Bernard van Orley, des Tiépolo et YEnlèvement des Salines de A. Ricci.
Nous comptons bien revenir, n 3 serait-ce que pour voir dans tous leurs détails les collections du Belvédère, et nous éviterons
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bien de choisir pour ce voyage des jours de fête comme ceux que nous venons de passer à Vienne, où l'on célébrait pendant trois journées consécutives, dont un dimanche, les apôtres saint Pierre et saint Paul. Les magasins, en effet, sont à peine ouverts pendant quelques heures au cours de cette période; les portiers des hôtels eux-mêmes qui sont, comme chacun sait, d'heureux capitalistes, partent dès dix heures du matin à leur maison de campagne. La veille de notre départ, un seul magasin était ouvert sur le Ring; c'était le bureau de la Compagnie internationale des wagons-lits; nous entrons de confiance pour y demander quelques renseignements, mais on nous fait sortir, avec la politesse la plus gracieuse du reste, en nous disant que la maison est fermée et que si elle paraît ouverte, c'est uniquement pour faire prendre l'air au magasin. Nous sommes bien forcés de nous réfugier dans les cafés et brasseries. Ah ! là par exemple, les établissements sont ouverts et si bien rem-