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29D SIÎTE-QUÏNT.
L'atmosphère semblait comme changée. On ne peut pas dire qu'il y eût une solution; loin de là, mais il y avait une détente, et dans les grandes crises, ceux qui se sont crus perdus jouissent du moindre répit, et s'attachent avec ardeur aux plus légers symptômes qui semblent de bon augure, car rhomme aime à espérer. Avec l'espérance, quelque peu fondée qu'elle soit, il retrouve le courage, la présence d'esprit, la résolution de lutter jusqu'au bout, ces qualités,, enfin, qui, sans assurer le succès, le rendent du moins possible. Au fait, on n'avait gagné que quinze jours; mais ces quinze jours étaient précieux. Si le ciel qui a opéré le miracle d'un vote contre l'Espagne émis .par des cardinaux espagnols, et qui est évidemment propice, intervient encore .une fois dans ce court espace de temps, s'il fait naître quelque fait nouveau, quelque événement grave, comme serait une bonne et grosse nouvelle du théâtre de la guerre, le vieux pontife se retrouvera lui-même, tiendra tête à ce terrible Olivarès, et à ce petit docteur napolitain qui tient en portefeuille l'abdication de la papauté ou le schisme de l'Espagne. Oui, se disait-on au palais de Venise et dans les coteries navnrristcs, oui, il faut un second miracle, plus grand que le preujicr; car si ce miracle n'a pas lieu, la France est démembrée, la monarchie universelle est faite!
Cet événement si ardemment désiré ne se fit pas attendre. Il s'était même accompli cinq jours avant la mémorable congrégation du 19 mars. Le 14, le duc de Mayenne avait essuyé une défaite sanglante. Son armée était détruite^ la victoire de Henri complète.. Ce dernier n'avait, semblait-il, qu'à marcher sur Paris pour s'en emparer, et, par là, devenir le maître de la France. La grande nouvelle de la bataille d'Ivry, arrivée d'abord à Rome sous la forme d'un bruit vague, ne fut officiellement confirmée que dans les derniers jours du mois. Elle produisit au Vatican et à l'Escurial des effets opposés. Elle ranima le zèle de Philippe; elle i^lentit celui de Sixte-Quint. Il faut hâter l'expédition, dit le roi d'Espagne à ses ministres. 11 ne faut pas trop irriter Navarre en ce moment où il paraît victorieux, telle était l'opinion du pontife. 11 parla en ce sens mémo au comte d'Olivarès. Dans ses causeries amicales avec Badoer il ajouta : « Et si Henri se convertit sincèrement, tout ira pour le mieux. » II convint même qu'il fallait être insensé pour demander au roi de Navarre d'abjurer darts ces moments de crise suprême^ en apparence, alors que plus que
jamais il avait besoin du concours des huguenots. Il répétait ce propos dans son intimité. Un soir, à son souper, après avoir longtemps gardé le silence, et comme sortant d'un rêve, il dit soudainement : « Comment Navarre pourrait-il se faire catholique maintenant? Il serait aussitôt abandonné par la reine d'Angleterre et par les princes d'Allemagne, et le roi d'Espagne le humerait comme un œuf. » Ces paroles furent rapportées à l'ambassade d'Espagne et mandées à Philippe.
Avec Luxembourg il était moins explicite. Quand le duc vint lui apporter de bonnes paroles de son maître, quand il lui parla de l'intention de Henri de se déclarer catholique dès que Paris serait pris, il l'écouta avec bienveillance, avec une satisfaction visible, mais en gardant le silence. Dans les congrégations qui se réunissaient presque journellement, il se répandit en doléances contre Olivarès, contre le légat, contre Philippe qui avait laissé sans réponse trois de ses lettres. Mais il distingua toujours entre le roi plein de déférence et son représentant, « cette pierre de scandale, ce scélérat, » auquel il attribuait tout le mal. Toujours intimidé par les rassemblements de troupes qui se faisaient aux frontières de Naples (les souvenirs du sac de Rome et la mésaventure de Paul IV expliquent ces appréhensions), il posa un jour à la congrégation de France la question de savoir s'il fallait renvoyer l'ambassadeur d'Espagne et lever des troupes pour faire face à toutes les éventualités. Sur les deux points les cardinaux répoiidirent négativement.
Le comte se moqua dos appréhensions chimériques
du Saint-Père. « Ce sont quelques recrues, écrit-il au roi, et des valétudinaires. » Au reste, il modifia son langage, alla rarement à l'audience, ne parla plus de protestation et renvoya le docteur Martos à Naples. De son côté, Sixte-Quint retira Tordre par lequel il avait, sous peine d'excommunication, interdit aux membres du sacré collège tout commerce avec l'ambassadeur d'Espagne. C'était une sorte de trêve, motivée d'abord par les quinze jours d'attente dont on était convenu sous prétexte d'avoir les nouvelles du légat, et réellement par des indications envoyées de Madrid à Olivarès. Il avait appris que le roi désapprouvait sa conduite. En même temps, le nonce manda que Sa Majesté Catholique l'avait, personnellement et en termes affectueux, prié de représenter à Sa Sainteté la situation de la France, et de lui recommander une intervention énergique contre Béarn.
Quelle était alors la situation de Sixte-Quint? Il est nécessaire de s'en rendre compte pour comprendre la marche qu'il avait suivie. Il l'a exposée lui-même dans Tune des congrégations, et dans ses entrevues avec Badoer. La franchise de son langage, qui frise parfois la naïveté, nous aide à porter la clarté dans ce dédale d'intrigues des partis, d'irrésolutions et de contradictions du pape, plus apparentes que réelles. On se rappelle que pendant pres(|ue une année entière, celle qui s'est écoulée depuis les meurtres des Guises, il avait vécu sur cette idée que, si la religion en France pouvait être sauvée, c'était avec le concours de l'Espagne et en appuyant la Ligue. Pour s'assurer du concours du Roi Catholique, il s'était résigné à
accepter d'avance, comme futur souvcrairr de ce royaume, le candidat de Philippe II. Pour rendre la coopération espagnole efficace, il s'était réservé la direction suprême de l'entreprise, offrant à cet effet un contingent plus considérable que celui du roi. C'était, eh même teimps, le moyen de donner plus d'autorité à sa voix, lorsque après la victoire le moment serait venu de régler définitivement le sort de la France. C'eût été une illusion de croire qu'il parviendrait ainsi à paralyser la prépondérance du roi d'Espagne. Il le savait bien, mais il fallait, avant tout, sauver la religion, dût-on au besoin sacrifier la France. A part quelques velléités qui vinrent par moments le troubler, c'est dans cet ordre d'idées qu'il se maintint pendant presque toute l'année 1589, et c'est dans cet esprit que furent conçues et rédigées les instructions du légat Gaëtani, ainsi que les ouvertures importantes faites à l'Espagne par l'entremise du cardinal Gesualdo. On connaît le revirement que ces dispositions subirent à la suite de l'ambassade de Donato et du message de Henri que le duc de Luxembourg lui avait apporté : ce message tendait à lui persuader, et lui avait persuadé en effet, que le roi de Navarre songeait sérieusement à abjurer. Les avis de France favorisaient ces nouvelles tendances. Rien de décisif ne s'y était passé. Mais sur deux points désormais tout le monde était d'accord : la Ligue abandonnée à ses propres ressources était impuissante, Henri était sûr de la victoire, si l'étranger n'intervenait pas; enfin, Tesprit catholique en France était jolein de force et d'énergie; nul n'en avait pu douter
jusque-là. Non, la France ne ferait pas défection à la foi. La preuve, c'était que presque toute la noblesse, une très grande partie du haut clergé, deux cardinaux s'étaient attachés à Henri, persuadés, disaient-ils, et ils le disaient assurément de bonne foi, qu'il reviendrait à la religion du pays dès qu'il pourrait se passer du concours des huguenots. Et à ce moment Sixte- Quint, qui avait voulu sauvegarder en même temps la religion et la France, livrerait ce beau royaume à l'ambition de Philippe, et ce serait lui-même qui donnerait ses trésors et ses soldats pour sacrifier la France, l'Italie, l'Europe, la papauté, enfin l'indépendance du Saint-Siège, qui ne serait plus désormais que le premier bénéfice dont aurait à disposer le monarque de l'univers? Mais, hélas! ce terrible légat fiaëtani, qui exécutait à la lettre ses malheureuses instructions ! Mais ces deux feuilles volantes du cardinal Gesualdo ! On connaît les angoisses de Sixte- Quint, ses remords, son désir de se dégager. D'ailleurs, était-il réellement engagé? Cette question, il se la posait souvent. Quand on a pris Tinitiative de propositions, et quand l'adhésion de celui qui a reçu ces propositions est donnée sans retard, on est, ce semble, moralement engagé, à moins que, dans l'intervalle, des faits d'une gravité toute particulière ne soient venus modifier la situation. Or les ouvertures faites par Gesualdo, expédiées de Rome le 16 décembre, étaient arrivées à Madrid le 1 7 janvier, et la réponse du roi, envoyée dès le 28 janvier, fut remise au pape le 22 février. Il était matériellement impossible de l'avoir en moins de temps. Les doléances du Saint-
Père au sujet du silence de Philippe, n'avaient donc d'autre motif que le désir de se soustraire à ses engagements. Mais peut-être des événements, survenus entre les 16 décembre et 22 février, pourraient-ils être allégués à cet effet? Ilélas non! Henri n'avait pas encore vaincu à Ivry, et sa victoire, lorsqu'elle fut connue à Madrid, n'était, dans l'opinion du roi, qu'une raison de plus de hâter l'intervention. Sans doute il y avait un fait bien plus important aux yeux du pape que la déroute de Mayenne : il avait, pendant ces deux mois, acquis la certitude que Henri était fermement résolu à revenir à la foi catholique. Mais ce fait, il ne pouvait le faire valoir auprès de Philippe, qui avait, de tout temps, posé comme un axiome, accepté par le Pontife, que la conversion de Henri serait nécessairement feinte et devrait, par conséquent, être considérée comme non avenue. Sixte- Quint se trouva donc en présence de ce dilemme, on bien passer à l'action avec Philippe, ainsi qu'il l'avait proposé lui-même, ou bien se dégager, se déclarer neutre, et laisser faire le roi. Dans la première alternative, il concourait lui-même au résultat qu'il redoudait Je plus après les risques que pouvait courir la religion catholique, c'est-à-dire à l'établissement de la monarchie universelle. Dans le second cas, il serait, non sans quelque apparence de raison, accusé de déloyauté, mis en contradiction avec lui-même, proclamé fauteur de l'hérésie, probablement assiégé dans Rome comme l'avaient été Clément VH et Paul IV, vaincu, sans aucun doute, et à jamais déshonoré. Dans cette perplexité, il fit ce qu'on fait en pareille
situation, il tacha de gagner du temps. Avant tout il s'étudia à ajourner la crise, à soustraire à la connaissance du public Tétat des choses, à éviter tout esclandre, par conséquent à empêcher la protestation des Espagnols. On a vu quelles luttes ce malheureux septuagénaire avait soutenues contre l'impitoyable Olivarès; comment, à la suite de scè'Res regrettables, et qui eurent un grand retentissement jusque dans le cabinet de Philippe, il était parvenu à faire enjoindre au comte de procéder plus doucement et de renvoyer le président de la cour de Naples. Pour se mettre à Tabri de nouvelles tentatives de ce genre, il chargea deux cardinaux, Pinelli et Mattei, d'élaborer une constitution fondée sur les paroles du Christ : Quodcumque ligaveris, réservant au pontife seul le droit d'absoudre le roi de Navarre. Ce travail n'aboutit pas.
Pour gagner du temps, car c'était l'essentiel, il se retrancha derrière la nécessité d'être mieux informé des affaires de France, non par de simples ouï-dire, mais par les rapports officiels du légat. En attendant, il acCfiblait ce dernier de reproches, moitié injustes, moitié fondés, l'appelant le légat de l'Espagne et jion celui du pape, l'accablant d'injures, aussi peu dignes d'un pontife que peu logiques à ce moment, puisqu'il déclarait vouloir régler sa conduite d'après les informations d'un agent qu'il accusait d'ineptie et d'infidélité. Gactani n'était pas déloyal, mais il manquait de perspicacité et d'instinct politique. Il s*en tenait à SCS premières instructions, sans tenir compte de la marche des événements.
238 SIXTE-Ol INT
11 est temps * d^ailleurs de revenir sur nos pas et de suivre cet homme d'État dans sa longue et périlleuse pérégrination à travers le midi de la France. Souvent arrêté en route par les événements de la guerre, escorté de ville en ville, il donne partout la bénédiction apostolique, promet les secours du souverain pontife. Après un voyage de dix semaines, car sur l'ordre de Mayenne il a été retenu à Lyon pendant plusieurs jours, il arrive, non pas à Paris, mais à Dijon, d'où, à la date du 21 décembre, il expédie son premier courrier. On se rappelle ses instructions : obtenir la délivrance du cardinal de Bourbon, organiser la guerre contre Henri, appuyer le duc de Mayenne, essayer par la persuasion de détacher les principaux adhérents du roi de Navarre, notamment le cardinal de Vendôme et le duc de Nevers; car, même en s'alliant avec la Ligue, le pape se méfie d'elle. Sa pensée prédominante est de réunir dans un seul camp tous les catholiques de France.
A peine arrivé à Dijon, le légat subit déjà rinfluence de l'atmosphère qu'il respire. Ses premiers rapports le prouvent : il insiste sur le prompt envoi
1. J'écris la mission du Iép:at Gaëtani d'après ses rapports originaux conservés aux Archives du Vatican. Ces précieux documents forment la moitié de deux dossiers, l'un contenant les dépêches in cfaji.s et les chiffres signés par le cardinal, l'autre los déchilfrements. Bcanconp de passaf^es sont soulignés évidemment de la main de Sixte-Qiiint, car je les retrouve dans les communications verbales qu'il fit aux consistoires et aux ambassadeurs d'Espagne et de Venise. On ne saurait assez le dire dans l'intérêt de la vérité historirpie, cl, pour conslalcr la croyance que méritent les correspondances diplomatiques, il y a entre les rapports du lé^rat, les récits du pape, et ses paroles telles qu'elles sont relatées par Olivarôs et Badoer, la plus parfaite concordance.
de secours et sur rexcommunication explicite des adhérents du roi de Navarre: il supplie le Saint-Père de déclarer sans retard tous les dignitaires de l'Église, tous les prélats qu'il est chargé de gagner par la douceur, déchus et incapables de jouir de tout bénéfice ecclésiastique. Ces dépêches arrivent, le 11 février, au milieu de la lutte à outrance entre le pape et Olivarès qui demande précisément ce que le légat conseille de faire.
A la fin de janvier, il entre dans la capitale. Le duc de Mayenne accourt aussitôt. Il lui dit que Tissue de la guerre dépend de la possession de Paris ; mais l'état de cette ville est désolant. Si des subsides considérables ne sont accordés sans délai, elle tombera au pouvoir de Navarre. « Il y a, lui dit le duc, dans Paris, trois classes d'hommes, les marchands, les officiers de justice, le peuple. Les marchands ne songent qu'à faire des affaires, ils ne veulent pas de la guerre et prêchent la paix. En ce qui concerne les officiers de justice, une partie se compose 'de bons catholiques, l'autre partie de politiques et de navarrisles. Ceux-ci, les politiques et les navarristes, ne cessent de travailler le peuple. Or le peuple sera facile à contenir tant qu'il vivra dans l'abondance, mais à chaque petit renchérissement des vivres il devient turbulent. On ne peut faire aucun fond sur lui^ » Le légat, à l'issue de la première entrevue, remet à Mayenne cinquante mille écus, c'est-à-dire la
i. En ceci le duc s'est trompe, le long siùgc de Paris l'a bien prouvé.
moitié du crédit que le pape lui a ouvert. Il a cru devoir agir ainsi, écrit-il au cardinal Montalto, pour sauver le duc de Mayenne d'un danger imminent, pour ranimer le courage des habitants, pour donner de Tautorité à sa légation, enfin pour démentir le faux bruit répandu par les adversaires que Sa Sainteté refuserait son appui à la Sainte-Union. 11 se félicite et attribue à la miséricorde divine rbeureuse chance qu'il a eue d'arriver à temps. « On a, dit-il, dans ce pays une très grande peur de Sa Sainteté. Il suffira qu'on sache qu'à Rome on bat le tambour (qu'on y enrôle des soldats), et beaucoup de nobles penseront à leurs intérêts et abandonneront Navarre. Mais il faut de l'argent et des troupes, de la cavalerie et de l'infanterie. Avec ces secours et les excommunications, on viendra à bout des huguenots, sinon on doit désespérer du salut de ce royaume. »
Mayenne le sonde sur le projet, déjà médité par les chefs de la Ligue, de nommer Philippin protecteur de la couronne de France. Le légat demande que cet honneur soit réservé au pape. Enfin, il transmet et appuie les vœux du duc, qui recommande une alliance étroite entre Rome et Madrid.
En se mettant à la place de Sixte-Quint, qui, au lieu de trouver dans les rapports de son représentant des arguments à faire valoir contre les prétentions d'Olivarès, y rencontre les mêmes demandes, on comprend ses colères, injustes en ce sens que son envoyé a reçu de lui-même l'ordre d'appuyer les adversaires de Henri, mais motivées sous un autre rapport. Le légat ne voit plus que par les yeux de la Ligue; il oublie
une partie essentielle de sa mission, qui est de négocier avec les catholiques royaux.
Cependant pour la forme, car il ne se promet aucun résultat de ces démarches, il s'est mis en relation avec le cardinal de Vendôme. Celui-ci lui a fait dire que le seul moyen d'apaiser le royaume est de « réduire Navarre à la religion catholique; que le légat le cite et qu'il V exhorte^ y et on verra. » Gaëtani ne trouve pas de termes assez forts pour hlâmer l'aveuglement et la tiédeur du cardinal. Il en revient aux dangers de la situation, à l'urgence de voir le Saint-Pcre entrer en campagne, à l'intention qu'il prête à Henri, une fois vainqueur en France, de pénétrer en Italie et de marcher sur Rome. Toute la phraséologie des ligueurs et des agents espagnols se retrouve dans ses rapports et l'arrivée de chacun de ses courriers produit au Vatican une nouvelle explosion de colère.
Sachant le prix que Sixte-Quint met à un accord avec le duc de Nevers, le légat y prête la main, mais il est persuadé d'avance que cette tentative n'aboutira pas. « C'est, écrit-il au cardinal Montalto, un chevalier de beaucoup d'intelligence. Mais, à vrai dire, il a très haute opinion de lui-même, et il est fort engagé avec la maison de Bourbon. Il ne peut pas voir le duc de Mayenne dans la charge que celui-ci occupe. Il a l'esprit tellement tourné à la spéculation, que le plus souvent il poursuit des chimères. »
Lorsque Mayeone, presque brouillé avec Nemours
1. Ces mois du rapport sont soulignes, cfklcuinicut de la iiiain de Sixlc-Quiut.
502 SIXTE-QUIXT.
et Amnalc, songe à faire la paix avec Henri, c'est îe légat qui tâche de l'en détourner. Enfin il est convaincu que Paris se serait alors déjà rendu au roi de Navarre, si les cinquante raille écus donnés à Mayenne au nom de Sa Sainteté n'avaient pas empêché ce fatal événement.
Comme les dépêches du cardinal Montalto renouvellent sans cesse l'expression du profond mécontentement du pape, Gaëtani charge le patriarche d'Alexandrie, son frère, de se rendre à Rome, de le justifier et d'insister sur la nécessité d'envoyer de l'argent en attendant l'arrivée des troupes auxiliaires du pape, d'imprimer surtout dans l'esprit de Sa Sainteté que Henri, hérétique très obstiné, ne doit jamais être admis à l'abjuration.
Engagé d'un côté fort avant, beaucoup trop avant, avec la Ligue, en parfaite entente avec l'Espagne, retenu ensuite par des ordres postérieurs à l'époque où le grand revirement que le lecteur connaît s'était opéré au Vatican, l'infortuné légat perdait la tôte et ne savait plus comment sortir avec honneur d'une situation qui devenait plus fausse de jour en jour. Peu de temps après la bataille d'Ivry, il eut à Noisy une entrevue avec le maréchal deBiron. Certes, le moment pour détacher ce personnage de la cause de Henri n'était pas bien choisi. Aussi cette rencontre n'eutelle aucun lésultat. Le maréchal scandalisa le légat par sa tiédeur en disant qu'il ne servait pas Thérésie, mais le roi légitime, avec l'espoir fondé de le voir bientôt catholique.
Ce fut après cette entrevue que le représentant du
Saint-Siège prononça les censures. Il écrivit au cardinal de Vendôme et aux prélats partisans de Henri réunis h Tours qu'ils étaient excommuniés. Vendôme répondit qu'ils se trouvaient auprès du roi avec autorisation du Saint-Père; qu'ils étaient là pour travailler à la conversion de Sa Majesté; que par conséquent, pour sa part, il ne pouvait cacher au légat son étonnement de le voir si peu informé des volontés de Sa Sainteté.
Quant à la conversion éventuelle de Henri, le légat refuse d'y croire. Ce prince, dit-il, prétend être cmpéché de se faire instruire par les occupations de la guerre; mais c'est un faux prétexte, puisque peu de Français sont mieux renseignés en matière de foi. Il pense à autre chose qu'à la religion et songe déjà à se faire élire roi des Romains. Enfin le légat mande qu'à Tours, siège principal des dignitaires ecclésiastiques qui avaient embrassé le parti de Henri, un Père dominicain a dit dans un sermon que, loin de procéder contre les adhérents du roi, le Saint-Père formait les vœux les plus ardents pour la conversion de Sa Majesté et comblait de caresses le duc de Luxembourg. Sixte-Quint fit lire ces lettres dans la congrégation de France. 11 loua la discrétion de Bijon, approuva la réponse du cardinal de Vendôme et blâma vivement la conduite du légat, qui ne faisait rien ou agissait à contre-temps, qui disait lui-même que rien ne dépofularisait la cause de la Ligue aux yeux des Français comme les intelligences de ses chefs avec l'Espagne, et qui cependant affichait son intimité avec Don Bernardine deMcudoza en se montrant tous les jours avec lui
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dans les rues de Paris. Il contrecarrait enfin tous ses desseins. Il savait, il répétait sans cesse que le nom de TEspagne seul suflisait pour exaspérer les Français, et néanmoins il avait eu Timprudence de déclarer que Henri ne pouvait être roi, parce que Philippe ne le permettrait pas. Il avait raison d'être en rapports confidentiels avec les Espagnols, ses premières instructions le lui a\ aient prescrit, mais il manquait de tact et de mesure et compromettait son gouvernement en annonçant tous les jours aux Parisiens les secours du Saint-Siège, tandis que, depuis la défaite d'Ivry, la Ligue n'était plus qu'un corps sans vie. Considérant les progrès du roi de Navarre, la rébellion de Flandre, qui empêchait le duc de Parme devenir au secours de Paris, en un mot, l'ensemble de la situation, il ne comptait plus donner ni argent ni soldats. « On nous accuse d'être avare, s'écrie le pape. Nous ne le sommes pas ; mais nous ne voulons dépenser les trésors du château Saint-Ange qu'à bon escient, ainsi que nous le faisons en bâtissant tant d'édifices, en érigeant des obélisques — et il se mit à énumérer tout ce qu'il faisait — mû, disait-il, par un certain désir de gloire dont nous ne nous cachons pas ; mais ce que nous ne voulons pas, c'est jeter l'argent sans profit, sans autre résultat que d'offenser de plus en plus le roi de Navarre aujourd'hui victorieux, de le détourner enfin des bonnes intentions qu'il peut avoir. » Par toutes ces raisons, il voulait temporiser, tandis que chaque courrier du légat lui apportait des dépêches ([ui le poussaient à l'action.
X'ambassadeur d'Espagne suivait d'un œil jaloux
LA LKiUE. 305
les transactions de la congrégation de France, surtout de celle qu'on appelait générale. Dans sa correspondance avec Philippe, il rend compte de l'attitude des cardinaux, vassaux, bénéficiers ou pensionnaires du Roi Catholique; il distingue entre ceux qui « dans la tempête » se sont bien ou mal conduits, qui se sont montrés tièdes, qui ont voté contre les intérêts de l'Espagne. Il propose des récompenses, des louanges, l'expression du blâme, des punitions, selon le ^^érite . de chacun. Si la satisfaction que lui donnent plusieurs pourprés constate la triste dépendance d'une partie du sacré collège, ses colères contre les récalcitrants prouvent en faveur de ceux qui ont osé braver le mécontentement du puissant monarque. « Dans ces séances, écrit-il il Philippe, le pape présente les faits à sa manière, justitie sa conduite par des paroles qu'il a dites avec l'intention de ne pas s'y conformer, ou qu'il n*a pas même dites, ni entendu dire. Il communique ou passe sous silence ce qui lui convient, s'emporte aux moindres objections qu'on lui fait et déclare factieux qui n'est pas de son avis. De ses vingt-trois créatures il exige adhésion implicite à sa volonté. Les vieux cardinaux (ceux qui ont été promus par des papes antérieurs) craignent de s'aliéner Montai to, d'autres redoutent le tempérament colérique du Saint-Père, bien capable de leur jouer un mauvais tour. » La vérité est que la grande majorité des cardinaux était favorable à Philippe, et si Olivarès se plaignait de Sixte-Quint, celui-ci déplorait en pleine séance les sympathies espagnoles des pourprés qui voulaient, disait-il, le pousser à dépenser le trésor de l'État, et II. ^
à mettre ainsi le Saint-Siège sous la dépendance des princes.
Par égard pour le roi d'Espagne, la question du rappel du légat avait été résolue négativement. Le frère du cardinal, le patriarche d'Alexandrie, arriva, mais il ne put apaiser le pontife, qui profita même d'un incident pour le mettre aux arrêts. Deux prédicateurs, un capucin et un théatin, à l'instigation de ce prélat, avaient recommandé aux fidèles de prier pour la Ligue. Ils furent incarcérés et mis au secret. Une ordonnance fut publiée en même temps, défendant aux prédicateurs, sous des peines sévères, toute allusion aux affaires politiques.
Dans ces tiraillements se passèrent le printemps et une partie de Tété : Olivarès tenait hors de la Porte du Peuple des conciliabules secrets avec Deza, Sens et d'autres cardinaux de sa couleur; Sixte-Quint luttait presque seul, faisait ses confidences à l'ambassadeur de Venise, payait l'ambassadeur d'Espagne de vaines paroles, se mettait souvent en contradiction avec luimême, comme il arrive à ceux qui parlent beaucoup et oublient, par conséquent, ce qu'ils ont dit ou ce qu'ils n'ont pas dit en d'autres occasions. Cependant il ne montrait que trop à Olivarès ses sympathies pour Henri, qui, il en était convaincu, n'attendait pour abjurer que d'être maître de Paris ; à Badoer,les concessions qu'il s'était laissé arracher par les Espagnols ; à tous, son désir de-s'en dégager. Il confondait les temps, se trompait sur les dates, s'étudiait à mettre d'accord ses aspirations si différentes dans les deux époques, fûibÏLisn'ii physiquement de jour en jour, dépérissait
à vue d'œil. Mais il voulait ctro bien portant,- décidé à mourir debout, à lutter à outrance avec ce terrible Espagnol qui forrait ses consignes, pénétrait chez un vieillard infirme ; qui, impérieux ou respectueux, empoisonnait son existence, l'humiliait à ses propres yeux, car il Tintimidait, lui Sixte-Quint, qui n'avait jamais connu la peur.
On a vu que le représentant de la Seigneurie revenait sans cesse auprès du pape sur les dangers qui menaçaient l'Europe du côté de la Turq4ne. C'était en effet, depuis longtemps et surtout depuis que Piiilippe II s'était ouvertement déclaré en faveur de la Ligue, l'objet de l'anxiété croissante des cabinets. Quelle sera dans la grande conflagration européenne qui paraît imminente la conduite du sultan? Dans tous les cas, il est lacilo de voir qu'il ne restera pas simple spectateur. C'est précisément cette prévision qui avait décidé le gouvernement vénitien, après l'Empereur et, avec lui, la puissance la plus directement intéressée au maintien de la paix, à sortir de sa politique d'abstention, à favoriser indirectement une prompte solution des questions pendantes en France, car la prolongation de la guerre civile dans ce pays, la participation d'autres puissances devaient nécessairement ramener les Turcs sur la scène. D'après un bruit généralement accrédité à Péra, le Grand Seigneur, cédant aux instances de la reine d'Angleterre, méditait une expédition maritime, appuyée par le dey d'Alger, afin d'opérer^ un déban|uement en Provence et de s'emparer de Marseille.
Henri de Navarre, désireux de se servir des armes
de ces puissants auxiliaires, non pour les appeler en Frîince, mais pour les diriger contre l'Espagne, écrivit au sultan et au « premier pacha », an grand-vizir, au moment oii il mettait le siège devant Paris ^
Après avoir raconté brièvement Tassassinat de Henri III, attribué par lui à ceux de ses sujets rebelles qui espéraient, par ce crime, s'emparer de la couronne de France, il notifie son avènement comme roi légitime. La rébellion, il est vrai, continue ; elle est appuyée par les Espagnols, ennemis de toutes les monarchies, et notamment de celle du Grand Seigneur. De là pour lui l'obligation de pourvoir aux besoins de la guerre, qui jusqu'ici a été heureuse. Il informe le sultan de la victoire d'Ivry, de la conquête d'un grand nombre de villes et de provinces, de son espoir de se rendre bientôt maître de Paris. Enfin, il s'excuse, sur les opérations militaires qu'il dirige luimême, d'avoir si longtemps tardé à reprendre avec le sultan les relations d'amitié qui se sont si heureusement maintenues entre les empereurs musulmans et les rois de France ses prédécesseurs. Mais il réparera celte omission sous peu ; il enverra un ambassadeur digne de la confiance des deux souverains. Celui qui s'y trouve en ce moment, M. de Lancôme, ne la mérite pas. II a épousé la cause des rebelles, et le roi prie le sultan de ne plus le considérer comme représentant de la France.
Cette lettre, qui, sauf la saillie significative contre
1 M. Jacques Savaiy, seigneur de I^aiitôaïc, depuis 1585 ambassadeur de France à Constantinopic, put se procurer une copie de la lettre de Henri.
LA MGUE. 309
FEspagnc et 1j passage conceniaiil M. de Lancôme, ne sort pas des généralités, fut envoyée à M. de Maisse, ambassadeur de Henri a Venise, et par M. de Maisse à Tagent de la reine d'Angleterre à Constantinople. Elle n'y arriva que le 1 3 juillet, et fut quelques jours après solennellement remise par ce diplomate au principal ministre du sultan. Le premier pacha, c'était le litre qu'il portait, se montra fort content de la démarche du roi, fort heureux, dit-il, de savoir sur le trône de France un prince ejinemi du roi d'Espagne et du pape, le Grand Seigneur étant d'ailleurs toujours favorablement disposé envers ceux qui recherchent son amitié. Le surlendemain, M. de Lancôme fut averti par un simple chaous qu'il avait a cesser ses fonctions. Les démarches qu'il tenta auprès du vizir n'eurent d'autre résultat que la permission de prolonger son séjour à Péra. Il s'était attendu à pis, et se félicita d'en cire quille pour la perle de son caractère officiel ; car, la Tunjuie étant considérée comme en état perpétuel d'hostilité avec les puissances chrétiennes, les ambassadeurs étrangers a Constantinople ne se trouvaient pas placés sous l'égide du droit international, et ils eurent plus d'une fois à endurer de fort mauvais traitements. A en croire M. de Lancôme, M. de Maisse par sa correspondance, les représentants de Venise et de l'Angleterre auprès de la Sublime .Porte par la persuasion et par des cadeaux, tâchèrent de décider les Turcs à se déclarer et à opérer une diversion en faveur de Henri, en dirigeant sur Marseille ou sur la côte d'Espagne les deux cents galères qu'ils avaient armées sur la demande expresse de la reiiiG
Elisabeth. Une flotlille anghûso devait, au prochain printemps, transporter des troupes en Portugal et y raviver Tinsurrection sous la conduite de Dom Antonio.
Telles sont les nouvelles que Tarnbassadenr de France transmet à M. de Dieu, Tagent du duc de Mayenne a Rome, eu faisant prier ce dernier d'arrêter, à leur passage par Lyon, les messagers porteurs de la correspondance de Ileiui et d'Elisabeth avec Tennerni de la chrétienté ^
Cependant en France un événement important venait de s'accomplir. Le cardinal de Bourbon, le Charles X de la Ligue, était mort. Pour la Sainte-Union, pour Philippe, le trône de France était devenu vacanl. Il fallait pourvoir à cette vacance. La succession était désormais la question brûlante du jour. Selon le légat, qui la traite dans un de ses rapporls, il n'y a en France aucun prince qui puisse donner satisfaction au pays ; Navarre est hérétique, relaps, et par conséquent incapable de succéder; le cardinal de Vendôme est trop lié avec IL'uri et n'est pas homme de guerre ; le prince de Conti est presque sourd-muet ; Soissons suspect en matière d'orthodoxie ; le jeune prince de Condé bâtard et hérétique; le duc de Montponsier et son fils faibles et incapables. Après avoir ainsi donné
1 I.ancômc à rambassndciir de la Ligue à Rome. Constanlinoplc, '21 juillet 1501). 4 août 1590. — llonri ù Amuralh, dalcc du canip sous l'aris, 28 avril 1590. Arcli. Siniancas. — Les Icllrcs du roi et de M. de Laïu'ômc ont été traduites eu italien, prubablemcut pour êlrc communiquées au pape ou à des cardinaux. Des copies en ont clé envoyées à Madrid. Ce sont les seules traces des relations de Ilein'i IV avec le sultan que j'aie trouvées parmi les correspondances onicielles du pontificat de Sixte-Quint.
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rc.vclusion à tous les princes du sang, il passe en revue les membres des maisons de Guise et de Lorraine, inacceptables comme étrangers, le duc de Savoie détesté à cause de Tentreprise de Saluées et aussi comme étranger. Les choses étant dans cette situation, Gaëtani en arrive à cette conclusion qu'il faut prier Dieu pour qu'il daigne pourvoir à la succession.
Ce n'est pas l'avis de Sixte-Quint. Selon lui, il n'y a d'acceptable que Henri ; maître de Paris, il se fera catholique et sera ensuite proclame roi, du consentement presque universel. Mais les conclusions du légat répondaient aux vues de Philippe. Si Henri de Navarre, SI les princes du sang, si les Guises et les Lorrains sont exclus, évidemment c'est le roi d'Espagne qui donnera la solution. Dans ses instructions* adressées en mai et en juin à l'intendantgcnéral Tasis, au commandant Moreo et à Don Bernardine de Mendoza, Philippe expose sa pensée intime. Il charge Parme, dit-il, d'entrer en France avec toutes les troupes disponibles. Il ne peut pas faire davantage, et Mayenne doit être engagé à solliciter le secours de Sa Sainteté, qui, on a lieu de Tespérer, s'associera h l'entreprise. Une fois le territoire français envahi, on profitera de l'occasion pour s'emparer de Cambrai. On tâchera de faire disparaître les soupçons qui existent au sein de la Ligue a l'égard du duc de Savoie. La bonne entente entre ce dernier et Mayenne est nécessaire. C'est le duc de Savoie qui, en occupant la Provence, empé-
1. Inslruccion â Juan-Baulisfa Tasis ^ Morco y Don Bernardino de Mendoza, sobre fos negocios de Frauda, Mndrid, 5 mai 1590. Arcli. Simancas. 5. de E. Flandre. Leg, 2220.
chera les Turcs d'y prendre pied. Le duc de Lorraine est un membre important de la Ligue. On doit le secourir, et Mendoza et Tasis auront soin de lui remettre tout de suite vingt mille ducats et la même somme, plus tard, dans des circonstances prévues. Ils lui offriront aussi la Toison d'or. Ils provoqueront un édit qui défende de traiter avec le Béarnais. Le roi est disposé à accepter, seul ou en commun avec Sixte- Quint, le titre de protecteur de la Ligue. Ses représentants auront soin de pousser le Légat à « enHaminer» le zèle du pape. Ils sonderont le duc de Mayenne sur la question de succession. « L'infante, ma fille aînée, continue l'instruction, a des droits incontestables, non seulement sur certaines parties, mais sur le royaume entier ^ La loi salique et les us et coutumes de France ne sauraient être allégués comme obstacles. On pourra aussi insinuer l'éventualité d'un mariage de l'infante. » Il y a deux grands dangers à conjurer : d'abord la réhabilitation de Béarn et l'admission par le pape de son* abjuration, malgré les engagements contraires que Sa Sainteté a pris à ce sujet. L'autre danger consiste dans un accommodement avec Béarn des villes et du peuple catholiques, fatigués des souffrances qu'ils endurent. Mendoza, Moreo et Tasis s'opposeront à une semblable solution. Ils se prévaudront à cet effet de l'appui du légat.
1. L'infiinle Isabelle-CIaire-Euj,'cnie, (ille de Philippe II cl d'Éli-
sabctli de France, lille de Henri II el de Callicrinc de Médicis, des-
ceuJail ainsi de François [" et de la reine Claude, lille clle-nièuie de
Louis XII cl d'Anne de Brclagne, à laquelle appartenait le duclic de
Mrelagne.
OlO
Dans une seconde instructions le roi entre plus avant dans Texamen de la question de succession. Il applaudit au courage et à la persévérance des habitants de Paris, alors cerné par les troupes de Henri, promet son secours et charge ses représentants d'émettre éventuellement des déclarations publiques au sujet de la succession. Il sera toutefois nécessaire de s'entendre avec Mayenne, de lui ôter tout soupçon, de lui dire que de toute façon, et quel que soit le prince appelé au trône de France, il gardera la seconde place en qualité de lieutenant général du royaume. Ici le roi écrit de sa main en marge de la minute qu'il vaudrait peut-être mieux ne pas le lui dire*. Ce passage fut donc modifié. On pourvoira à la situation du jeune duc de Guise encore prisonnier. Dès qu'on sera parvenu à s'entendre avec Mayenne, on tâchera de se mettre d'accord avec le légat. Il serait dangereux de réunir les états généraux pour leur déférer l'élection du roi. Mieux vaudrait le faire nommer par le Parlement de Paris. Dans ce cas les autres villes suivraient l'exemple de la capitale. Si on exprime le désir de connaître les vues de Sa Majesté relativement à la personne qui portera la couronne de France, les ambassadeurs répondront d'abord par des généralités, en disant que leur maître donnera la préférence à cielui des compé-
i. Instruction de Pliilippc II, juin 1500. De lo que Su Magestad manda que se advierla y procure en el eslado présente de las cosas de Francia para ponerlas en camino de algun asicnio y remedio. Arcli. Siniancas S. de E. Flandre. Ley. 2220.
2. Voici celle note : No se si es bien dccirle esto, ni yo lo inlicndo muy bien, y asi se mire como se pondrd. » — Le secrétaire ajouta le mot t mudôse ».
titeurs qui sera le plus fort cl le plus propre à rétablir la religion catholique dans le royaume. De là l'exclusion du cardinal de Vendôme ainsi que de tous les membres de la maison de Bourbon, puisque tous ont porté les armes au service de l'hérésie. Ce point établi, ils insinueront habilement les droits de l'infante, que l'instruction expose, et ils combattront l'opposition qu'on pourrait faire du chef de la loi salique, cette loi étant de pure invention, ainsi que cela est reconnu par les plus grands légistes français. Cette matière doit être traitée avec beaucoup de tact. Il faut surtout éviter d'envenimer la discussion. Ses ambassadeurs lui feront connaître la marche des choses et attendront ses ordres sur les diverses candidatures; mais si l'éleclion était précipitée, il ne s'oppose pas au choix du marquis de Pons, ni à celui du duc de Guise, d'autant moins que, dans ces deux éventualités, Mayenne garderait dans le royaume la seconde place, qui lui est due, la plus grande autorité, et la direction suprême de l'armée. En cas. d'élection, il faudra ratifier la capitulation passée entre lui (Philippe II) et le cardinal de Bourbon, et aussitôt exécuter la clause concernant la restitution de Cambrai. Le nouveau roi s'engagera à se marier conformément au désir de Philippe. Pour le cas d'une seconde entreprise contre l'Angleterre, on conviendra d'un certain nombre de ports de refuge français qui seront mis à la disposition de la flotte espagnole, ainsi que de l'assistance à prêter par la France. Si le choix tombe sur le fils du duc de Lorraine, il faut stipuler que le duché de Lorraine ne pourra jamais être réuni à la France, qu'il
devra être ccdc à l'Espagne et former ainsi un lien entre le comte de Bourgogne (la Franche-Comte) et les Pays-Bas. Si l'on ne peut obtenir la cession, il faudra insister au moins pour que le duché passe au second frère du duc de Lorraine et àses descendants.
La question du mariage de l'infante est des plus délicates. Si d'autres la mettent en avant, les plénipotentiaires n'accepteront ni ne déclineront la discussion: i^s déclareront simplement qu'ils ne connaissent pas les intentions de Sa Majesté. Ils ajouteront que leur maître aime sa fille tendrement, que la France est un pays plein de troubles ; enfin, par des insinuations adroites, ils tacheront de faire naître la conviction que cette union serait très avantageuse pour les Français. Ils donneront à entendre qu'avec l'infante tous ses titres, droits et privilèges passeraient à la couronne de France, outre que ce royaume pourrait désormais compter sur la faveur et la protection du roi d'Espagne. Sa Majesté, dit l'instruction en terminant, s'en remet à l'habileté de ses ambassadeurs, et plus encore aux succès de son armée, dirigée par le duc de Parme.
En résumé, au dire môme du légat Gaëtani, aucun des princes du sang, sauf un seul dont il ne veut pas, Henri de Navarre, n'avait la moindre chance de se faire accepter ; les membres des familles de Guise et de Lorraine et le duc de Savoie se trouvaient dans le même cas ; tout prince étranger serait repoussé par le pays, si on laissait au pays la faculté de choisir un roi. Tout le monde, sans exception, en jugeait ainsi. Alors il ne reste que cette alternative : ce sera, selon l'issue
de là guerre, ou la France ou l'Espngne qui fera le roi. Dans le preniier cas, l'élection de Henri n'est pas douteuse; dans le second, ce sera à Philippe de disposer du royaume. Il y établira sa fdle, qui donnera sa main à un prince français et, en contravention à la loi salique, y régnera de son droit, ou bien la France sera démembrée. Cette dernière perspective semblait surtout sourire à l'ambition du duc de Mayenne. Comme prix de son élection, il oflrit à Philippe la concession à l'Espagne de la Bourgogne, de la Provence, du Dauphiné et de la Bretagne ! C'est la combinaison que son agent principal à Rome, le cardinal de Sens, au moment de partir pour la France*, fait insinuer par un ami commun au comte d'Olivarcs.
Par la force des choses et non par la volonté des hommes, en raison de l'incapacité personnelle des princes appelés à succéder par leur naissance, en raison de la naissance de Henri dxî Navarre, de sa supériorité et de la situation où il se trouve, lui seul peut régner en Franco, et la France n'existera qu'avec lui. S'il succombe, elle sera, n'importe à quel titre, inféodée à l'Espagne.
1. Olivarès à Don Bcrnardino de Mendoza, 28 juillet 1590. Arch. Siniancas. S, de E. Uoiiie. fjcg. 955. — « Bien loco que no lia niuclios afios que el Ducado de Boigoila, y la Provenza, cl Deifiruido y la Brctafia no cran de la corona de Francia y que por eso los Beyes no dcjaban de ser grandes ; que un cardcnal amigo suyo (de Sens) me dijo que si obrasenios que llumcna fuese Bey que. daria a V. Mageslad estas cuatro prorincias. » Les derniers mois sont soulignes, probablement de lu main du roi.
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Le duc de Sessa, annoncé depuis plusieurs mois, était attendu par le pape avec une inquiétude mal dissimulée; p:ir le comte d'OIivarès, avec une impatience mêlée de dépit; par la cour et la ville de Rome, comme l'homme destiné àdéterminerla grande crise, à enchaîner Sixte-Quint à la politique de Philippe ou à le pousser dans les bras du roi huguenot. Ce personnage avait perdu quelques semaines dans le port de Carthagène à attendre les galères qui devaient le transporter en Italie. Il arriva enfin, le 21 juin. Deux jours après, introduit par l'ambassadeur ordinaire, il eut sa première audience. Le duc de Sessa, fils de l'ancien gouverneur de Milan, était, malgré sa jeunesse, le dépositaire des pensées secrètes de son souverain, l'instrument choisi pour achever par la douceur, s'il était possible, ce qu'Olivarès, par sa violence portée trop loin selon l'opinion du roi, n'avait pu accomphr, L'objet de sa mission était d'obtenir l'immédiate et entière exécution des propositions du 16 décembre que, par les raisons et sous les prétextes connus du lecteur, le pontife avait jusqiîe-là laissées à l'état de lettre morte. A côté et comme but véritable de Tin-
lervention militaire qu'il s'agissait d'organiser sans perdre de temps, le duc devait préparer la solution d'une autre question, celle de la succession à la couronne de France, et ceia dans le sens des instructions données par le roi à ses agents à Paris, Don Bernardino de Mendoza, le commandeur Moreo et l'intendant Tasis.
La première audience se passa en échange de paroles, affectueuses de la part du Saint-Père, pleines de déférence du côté du jeune ambassadeur. Ce ne fut que dans la seconde qu'on entra en matière. L'émotion du pape était visible. Pendant que le duc exposait au point de vue de son maître les maux de la France et les moyens d'y remédier, les mains de Sa Sainteté tremblaient convulsivement, non pas de colère cette fois, mais d'émotion, de peur, dit Olivarès qui assistait à l'audience. Évidemment Sixte- Quint s'était attendu à un langage plus énergique, à des reproches plus durs, a de plus grandes prétentions, à des menaces. Il craignait surtout (et celte crainte l'obsédait sans cesse) d'être amené par des mesures coercitives à exécuter ce qu'il appelait ses propositions, ce que les Espagnols appelaient ses engagements, aux termes des ouvertures du cardinal Gesualdo. Mais, rien dans l'exposé de Sessa ne trahissant de semblables intentions, le pape se rassura, reprit courage, et, sinon dans cette audience, du moins dans les suivantes, son langage habituel; il gesticula, cria, s'emporta, selon Olivarès, jusqu'à extinction de voix.
Le duc rappela en termes respectueux les en<^age-
mcnts du 16 décembre, exprima au sujet du retard qu'on avait mis à les remplir lesi*egrets du roi, démontra qu'il y avait péril en la demeure, et demanda péremptoirement l'emploi immédiat des moyens temporels, la formation d'un corps d'armée, et celui des moyens spirituels, l'excommunication des adhérents de Navarre. 11 s'abstint de parler des subsides.
Le pape répondit, « qu'il avait toujours maintenu les propositions do Gcsualdo; que d'ailleurs ces propositions n'avaient pas été transformées en convention; que s'il n'avait rien fait, le roi n'avait fait que fort peu de chose, et rien pour secourir le duc de Mayenne pendant le siège de Dieppe ; qu'on le tourmentait par des menaces de protestation ; que néanmoins, laissant le passé de côté, il était prêt à faire une convention (une capitulation comme on disait alors) ; qu'il était en mesure de lever des gens dans l'espace de quinze jours ; que toutefois il était bien décidé à jeter plutôt 'son argent dans le Tibre que de l'envoyer au duc de Mayenne; que le légat, en lemettant des fonds a ce prince, avait agi contrairement à ses instructions ; que, pour sa part, il était décidé à ne jamais secourir la Ligue, parce que l'inimitié entre les maisons de Bourbon et de Guise résultait de vieilles rancunes et n'avait rien de commun avec les intérêts de la religion ; que c'était pour cette raison que beaucoup de cardinaux, de princes et de seigneurs ennemis de Mayenne s'étaient ralliés au roi de Navarre, et que, précisément pour cette raison, il ne voudrait pas se donner l'apparence d'être ligueur ou protecteur de Mayenne. C'est en gardant la neutralité