‹ Sixte-Quint, d'apres des correspondances diplomatiques ineditesChapitre 9 sur 67 · W< SIXTE-QUINT · texte numérisé non relu

W< SIXTE-QUINT

bref, il donna un libre cours à son mécontentement. Il dit à Donato que s'il voulait partir, il pouvait s'en aller le soir même, que ce n'était pas lui qui le retiendrait, que Bàdoer aussi était libre de mettre fin h son ambassade. Un moment la rupture sembla accomplie. Mais le vieux diplomate ne se tint pas pour battu. N'ayant rien de nouveau à produire, il se rabattit sur les arguments connus, mais il les énonça avec éloquence, avec douceur, avec logique surtout, et parvint à calmer le pontife. Celui-ci ne parla plus do le laisser partir, il l'engagea même à rester. Il voulait réfléchir pendant les fêtes de Noël et attendre, pour dire son dernier mot, l'arrivée à Rome du duc de Luxembourg. Ici Donato eut une heureuse inspiration. « Comment! dit-il. Votre Sainteté vejit attendre l'arrivée du duc avant de me congédier? Mais no serait-ce pas là se mettre en contradiction avec ellemême? Ne serait-ce pas rattacher aux affaires de France ma mission, qui leur est complètement étrangère, qui n'a rien de commun avec les questions politiques de ce royaume, qui se rapporte uniquement à un incident d'étiquette et de compliments? » Le pape se tut pendant quelques instants; ensuite, (( inspiré de Dieu, écrivent les ambassadeurs au doge, ou peut-être aussi, convaincu par la sohdité de nos très vives représentîitions, quand nous nous y attendions le moins, il reprit : Vous nous avez vaincu ; mais qui a compagnie a seigneurie; nous devons en parler aux cardinaux et à la congrégation de France. Nousj leur dirons (pic nous nous sommes fâché avec vous, mais que vous nous avez vaincu. Vous pouvez l'écrire

au Sénat, mais dilcs-lui qu'en matière de religion il doit, à Tavenir, procéder avec plus de circonspection et de prudence, et avec les égards dus au Saint- Siège. » Quelques jours après, Donato put prendre congé. Le pape Tcmbrassa, répéta ses conseils et ajouta quelques paroles d'amitié, presque de tendresse pour le sérénissime domaine, évidemment heureux d'avoir, malgré la pression de la cour d'Espagne, évité une rupture avec la première puissance italienne, plus heureux d'avoir, par là, maintenu la solidarité entre les États catholiques, à ses yeux plus nécessaire que jamais. Si Navarre reste impénitent, la coalition est faite, et, comme on verra, c'est pré cisémont dans ces jours-là que Sixte-Quint est occupé a la former. Elle écrasera Henri, et la religion sera sauvée, il est vrai, au prix de l'intégrité de la France, Mais si Navarre, comme il l'espère toujours, quoiqu'il n'en convienne qu'à des moments d'abandon et avec ses intimes, si Navarre abjure, cette solidarité sera plus précieuse encore, car elle fera du pape l'arbitre suprême ; s'il la brise à l'heure propice en se servant des appréhensions qu'inspire l'Espagne à la Seigneurie, au grand-duc, aux princes catholiques d'Allemagne et à l'Empereur lui-même, il pourra, avec l'aide de ces princes, contenir l'ambition de Philippe, et sauver à la fois la religion et la France.

YI

L'union des princes du sang et de la noblesse catholique avec Henri de Navarre, proclamé roi de France, ramena en scène le duc de Luxembourg. Il reparut en Italie, passa par Venise, Mantoue, Ferrare et Florence, et remit à toutes les cours des lettres du roi et des princes, des cardinaux et des grands dignitaires catholiques. A Venise, comme on a vu, il fut reçu, pour nous servir d'un terme technique alors inconnu, officieusement mais non officiellement, comme ambassadeur temporaire du roi de France. Le grandduc Ferdinand, tout en le comblant de procédés gracieux, n'accepta que les lettres des princes, et s'excusa de recevoir celles de Henri, sur les égards dus au chef de l'Église, auquel il comptait laisser l'initiative en ces matières. Le duc de Mantoue fit de môme- Le duc de Ferrare avait accepté les lettres du roi, mais il les envoya au Saint-Père, disant qu'on les avait déposées sur son bureau sans qu'il s'en fût aperçu. A l'exception du duc de Savoie inféodé à l'Espagne, es princes d'Italie marchaient donc de concert avec le pape.

Le jour de Ysiti 1589 (1590), Sixte-Quint fit appeler

tous les cardinaux et les ambassadeurs dans la chambre où il avait l'habitude de s'habiller avant d'aller en chapelle. Il leur souhaita la bonne année, leur communiqua les dernières nouvelles de France et de Pologne, et annonça la prochaine arrivée du duc de Luxembourg. En se retirant, l'infatigable Badoer, le voyant en si bonne disposition, saisit un moment favorable pour lui glisser k l'oreille: « Il faut prier Dieu pour qu'il inspire Navarre. Le jour où Voire . Sainteté l'embrassera, mais ce jour-là seulement, les affaires de France seront accommodées. Humainement parlant, il n'y pas d'autre moyen de pacifier ce royaume. » Le pape se borna à répondre que Dieu ferait pour le mieux, et que pour sa part il attendrait.

Le duc de Luxembourg arriva dans les premiersjours de janvier, et, au grand déplaisir de l'ambas- ' sadeur d'Espagne et de la faction espagnole, fut reçu dès le surlendemain. Un message de Sixte-Quint extrêmement gracieux, porté à l'envoyé français par le cardinal Montalto, sembla de bon augure. Le duc se rendit au Vatican avec vingt-deux carrosses occupés par des gentilshommes français; mais, une fois au palais, il trouva la porte de l'appartement du pape fermée, les postes doublés, les officiers de service chargés d'intimer à tous les Français, sauf au chef de l'ambassade, l'ordre de déposer leurs épées. Arrivés a la bussola, la porte du cabinet du Saint-Père, le duc et trois gentilshommes de sa suite seuls purent entrer. A l'indignation qu'éprouvèrent les Français se mêla la crainte d'avoir été attirés dans un guet-apens. Luxembourg lui-même ne put se défendre d'un senti-

ment de terreur vague; aussi se trouva-l-il fort surpris loi*sque, une fois introduit auprès du pontife, celui-ci Taccueillit avec de grandes démonstrations d'affection, lui demanda des nouvelles de son voyage, dit qu'il aurait voulu le loger au palais, le fit asseoir, distinction réservée aux ambassadeurs des rois, écouta enfin avec patience le long exposé de l'envoyé français. L'exposé terminé, le pat)e avoua qu'il ne l'avait pas parfaitement compris (le duc, ne sachant pas l'italien, avait parlé français), et le pria d'amener un interprète il la prochaine audience. En somme, les réceptions intima et extra muros ne se ressemblaient guère, mais répondaient assez fidèlement à la situation de Sixte-Quint, à demi engagé avec la Ligue par la mission de Gaëtani, avec Philippe par ses démarches récentes que nous allons faire connaître, ébranlé de plus en plus, au souvenir des paroles de Donalo, et regrettant déjà de s'être trop avancé du côté de l'Espagne.

Luxembourg n'omit pas de faire les visites d*usagc auprès des petits-neveux du pape, auprès de Donna Camilla, à laquelle il insinua que le nouveau roi n'entendait nullement retirer au cardinal Monta Ho la riche abbaye^ que Henri III lui avait promise, enfin auprès de tous les membres du sacré collège, chaque visite, d'après l'étiquette, devant durer deux heures. Dès le lendemain de la première audience, il en eut une seconde, trouva de nouveau les postes doubles, les portes des appartements fermées; mais, admis chez

j, £lle rendait 24 000 francs.

le Saint-Père, il en reçut un accueil aussi cordial que celui de la veille. Jusque-là, Luxembourg s'était borné à parler de l'état de la France. En en traçant le tableau sous des couleurs fort sombres, il avait produit une vive impression; mais prudemment il s'était, dans la première entrevue, abstenu de parler du but de sa mission. 11 n'avait pas prononcé le nom de Henri de Navarre. Cette fois il rompit la glace. A son départ, il avait pris les ordres de Sa Majesté. « Que voulezvous, Sire, lui avait-il demandé, que je dise au Saint- Père en votre nom? — Dites-lui que je ne suis pas hérétique; si je suis dans l'erreur, qu'il me la fasse connaître, et je l'abandonnerai. Rappelez à Sa Sainteté (pie je l'ai fait prier de nie faire connaître la vérité, cl je l'embrasserai. » — C'est vrai, c'est vrai! s'écria le pape. — Voici, continua le duc, ce que le roi m'a dit en causant familièrement avec moi, comme cela convient à des parents : « Nous croyoi)s tous la même chose, car nous croyons au Symbole des apôtres. » Votre Majesté, ai-je interrompu, croit bien au Syuibole, mais ce n'est pas tout. Vous croyez bien en Dieu, Sire, mais vous ne croyez pas à son omnipotence. « Comment cela? » dit le roi. Puisque, répliquai-je, vous ne croyez pas qu'il puisse se trouver actuellement présent dans l'hostie consacrée et dans le sacrement de l'autel. « En ceci, répondit le roi, nous avons tort, et, pour ma part, j'y crois et y tiens fermement, et s'il n'y a pas d'autres difficultés, nous tomberons facilement d'accord. » — Dieu soit loué! s'écria Sixte- Quint tout joyeux, c'est une bonne nouvelle que vous nous donnez. Mais est-ce bien vrai ce que vous dites

t»4 SIXTK-UUIM.

là? Cominrnt |M)iiYoiis-rioiis hi croin*? — Vnvvv (|ii(* je vous le dis, Sîiiiit-P<TC. » Le duc on viiil aux roiicllisions pratiques. Il sollicita, pour les catholiques qui s^étaient rallies au roi, rautorisalion de persévérer dans leur soumission sans encourir les censures de rhglise, cl, afin de sauver l'Auic du roi et «Pune grande partie de ses sujets, Tenvoi auprès de sa |)ersonne de prêtres chargés de l'instruire de la religion. Le pape. Hausse prononcer sur la première demande, consentit à la seconde, et rengagea à désigner lui inême la personne qui serait chargée de cette mission, et comme Luxendiourg s*en rappoilait aux décisions de Sa Sainteté, le pontife pro|)Osa Mgr Séraphin, auditeur français de Rote, témoignant, par ce choix plus encore <iuc |)ar ses paroles gracieuses, de ses honnes dispositions pour la France*.

Pendant (jue l'envoyé de Henri gagnait tous l(»s jours du t(!iTain au Vatican, la lutte des deux partis continuait aviM* une véhémenc(; croissante. La faction espagnole était la plus lUHuhreuse, la plus influente au sacré collège, et la plus puissante parce qu'elle? s'appuyait sur la force matérielle de Philippe (pii, maître d'un tiers de l'Italie, levait en ce moment des honnnes dans le royaume de Naples et dans le Milanais. Gés troupes étaient, il est vrai, destinées à secourir la Ligue; mais elles pouvaient, au hesoin, aussi être enqdoyées contre Rome. Olivarès, les cardinaux Madruccio, Deza et Mendoza avaient des entrevues

1. C'esl Sixlc-Quinl iiii-iiiuuio qui doiiiic à l'umbassadcur de Venii^c Jos détails qu'on vient do liro.

LA LICUK. *205

journalières. Oiiehiuefois les cardinaux Rusticucci et (]onie venaient se joindre à ces conciliabules. C'est de là (jue partaient les mots d'ordre pour M. de Dieu et le cardinal de Sens. Aucun moyen de pression, de persuasion et d'intimidation ne fut épargné. D'un autre côté, le duc de Luxembourg et l'ambassadeur de Venise, marchant toujours de concert, tâchaient de contrecarrer de leur mieux les intrigues de leuis adversaires. Le palais pontifical s'était transformé en un champ de bataille.

Olivarùs et ses amis demandèrent le renvoi de Luxembourg. Sixte-Ouint refusa net. Aux cardinaux de la faction espagnole il répondit : « Vous voulez nous enseigner notre métier ! Qu'avez-vous à nous dire que nous ne sachions pas? Nous nous sommes fait moine à l'âge de neuf ans, nous avons constamment lu et étudié les canons, l'histoire sacrée,' les docteurs et théologiens et surtout les décisions des papes et des conciles. Nous n'aimons pas (jue tout le monde se croie appelé à se faire notre pédagogue, parce qu'il est évident que nous en savons plus long que vous tous. » Ce n'était pas la un raisonnement à convaincre le comte d'Olivarès ; mais le Saint-Père tint bon, et Luxembourg resta à Rome. Comment vaincre ces résistances? L'ambassadeur d'Espagne essaya d'autres moyens. 11 radoucit son langage et, spéculant sur l'aversion que le Saint-Père éprouvait toujours à débourser, il détermina M. de Dieu à déclarer, au nom du duc de Mayenne, que la Sainte-Union, maintenant secourue par le Roi Catholique, renonçait aux subsides qu'elle avait demandés au Saint-Siège. Pour appuyer

Tagent de la Ligue, Olivarès fit une ouverture officielle : son maître déclarait solennellement qu*en s*occupant de la question de succession il n'avait d'autre but que de donner a la France un roi vraiment catholique, et que par conséquent ce prince ne pouvait être en aucun cas Henri de Béarn.

Prenant également pour point de départ le zèle du pape pour la religion et ses habitudes d'économie, Kadoer lui représenta l'impossibilité de faire accepter par la France un prince étranger ou qui ne lut pas de sang royal français. 11 en déduisit que Henri de Navarre était le seul compétiteur sérieux, le seul possible; que si Sa Sainteté se laissait induire à appuyer d'autres combinaisons, elle serait entraînée à de fortes dépenses, peut-être supporterait-elle à elle seule le fardeau de la guerre et Tattirerait-elle sur Tltalie et sur Rome. Si, au contraire, elle facilitait la conversion de Henri, elle ne sauverait pas seulement Tàme de ce prince, mais encore celles de millions de Français, hérétiques aujourd'hui, mais disposés sans doute à suivre l'exemple de leur souverain; elle assurerait aussi à l'Église les riches bénéfices, abbayes, et reliques de ce royaume ; enfin elle ménagerait, elle sauverait ses finances. « Que faire! que faire!. » s'écria le vieux pontife en se tordant les mains. Puis dans un moment d'abandon il ajouta : « M. de Dieu nous a dit que, selon un bruit qu'on mandait de France, le roi d'Espagne s'est fait proclamer protecteur de la Ligue et de la religion catholique en ce royaume. Tant mieux, car cela réunira tous les Français contre les Espagnols, et peut-être intor duos litigantes, tertius

liœres gauderet. Nous ne voulons pas renvoyer Luxembourg. Nous sommes content de l'avoir ici. S'il n'était pas venu, nous devrions l'appeler, car c'est un otage. Non que nous entendions le traiter ainsi ; au contraire nous lui ferons des gracieusetés ; mais c'est un gage de la sincérité de ceux qui l'ont envoyé, et tant qu'il est ici, ils ne pourront se jouer de nous. Si c'est la volonté de Dieu de se servir de cette voie, ce n'est pas nous qui la fermerons! » Et le Saint-Père fondit en larmes, en disant au diplomate vénitien que ses paroles lui avaient fait le plus grand bien dans ces terribles épreuves.

Un instant il eut l'idée, abandonnée aussitôt par suite des remontrances de la congrégation de France, de déférer à un certain nombre d'évêques et de prélats français le soin d'examiner et d'instruire le roi de Navarre, avec permission de l'absoudre s'il y avait lieu. Le même jour où la congrégation s'était -prononcée contre ce projet, on vit, à l'issue de la séance, l'un des membres se rendre dans son carrosse et en toute liàte à Sanla-Maria in via lala, située à côté de l'ambassade d'Espagne, et conférer dans une chapelle avec Olivarès, dont l'œil et la main étaient partout.

Au consistoire du lundi suivant, le pape se laissa aller à une violente philippique. « Il y a des aveugles, des imprudents, s'écriat-il, qui nous blâment parce que nous traitons le duc de Luxembourg avec courtoisie, parce que nous ne le congédions pas, parce que nous n'excommunions pas ceux qui suivent le roi de Navarre ; mais ceux qui parlent ainsi ne savent pas comment on doit se conduire en matière d'hérésie.

Nous le savons, nous. Il y a loin de traiter à pactiser, et nous n'écouterons pas seulement Navarre, mais aussi le Turc, le Persan, tous les hérétiques du monde, et le diable lui-même s'il vient se présenter ici. »

Cependant Luxembourg commençait k s'impatien-, ter. Il réitéra ses instances pour avoir réponse à ses lettres, et donna à entendre qu'il comptait partir. Le Saint-Père lui répondit avec douceur qu'il était libre de s'en aller, mais que ce serait faire grand plaisir h ceux qui s'offusquaient de sa présence à Rome. L'envoyé de Henri resta donc, et reçut quelques jours après des brefs pour le cardinal de Vendôme et les princes et officiers de la cour. C'étaient les réponses aux lettres qu'ils avaient écrites au pape. 11 obtint en outre que, par une nouvelle instruction, le légat fût chargé de conférer avec les partisans catholiques du roi hors de Paris, dans un lieu qui ne paraîtrait pas suspect. « Par ce moyen, dit Sixte-Quint à l'ambassadeur de Venise à qui il racontait ces détails, nous entamerons des pourparlers qui, si Dieu le veut, pourront aboutir à quelque résultat. »

Les sorties, si blessantes pour beaucoup de cardinaux, et indirectement pour l'ambassadeur d'Espagne, aux(juelles le Saint-Père se livrait dans les consistoires, ses doléances au sujet de la conduite du légat Gaëtani, qui, disait-il, au lieu de rester neutre comme il le devait, se faisait l'agent de la Ligue et promettait de sa propre autorité de l'argent et des troupes, toute l'attitude de Sixte-Quint, de plus en plus significative, ne laissaient de doutes à personne sur son intention bien arrêtée de s'arranger avec le roi de Navarre. En effet.

le duc de Luxembourg lui ayant dit un jour que Henri écrirait à Sa Sainteté, et lui enverrait une mission chargée de demander son pardon, le pape répondit : a Que Dieu le veuille, car en ce cas nous terminerions toute chose bien vite. »

Il était donc vrai qu'il allait échapper aux étreintes de TEspagne. Après avoir épuisé les moyens de la persuasion et les promesses, Olivarès eut recours à Tintimidation. Pénétré de l'imminence et de la gravité du danger, il prit sur lui de faire entrevoir des mesures coercitives, des hostilités à main armée, la guerre avec TEspagne. Sixte-Quint s'en ouvrit à Badoer. « Les Espagnols nous menacent de guerre, ils veulent nous contraindre par la peur, nous forcer à agir selon leur volonté, mais ils se trompent de routé. — Saint-Père, répondit l'habile ambassadeur, vous ne doutez pas, j'espère, de la piété, de la prudence du Roi Catholique ni de son respect pour le souverain pontife? — C'est ce que nous pensons, répliqua Sixle- Quint ; mais ses ministres parlent et écrivent comme nous vous le disons. Nous n'entendons pas dire que noua n'avons pas peur des hommes, mais nous craignons Dieu plus que les hommes, et si nous servons Dieu, nous sommes indifférents pour le reste. Peutêtre, en arrangeant prbmptement l'affaire de Navarre, leur donnerons-nous à penser, et quand ils auront ce chien à l'oreille, ils perdront l'envie de nous tourmenter. Nous ne pouvons croire que le roi ait vraiment l'intention qu'on lui prête, puisque, malgré la guerre que Paul IV lui faisait, il a envoyé le duc d'Albc à Rome pour demander son pardon, et lorsque Pie IV

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accorda la préséance à la France, en dépit de toutes ses protestations, il n'a rien entrepris contre le Saint- Siège. Maintenant ses ministres font beaucoup de bruit, nous manquent de respect et nous accablent de menaces; mais chiens qui aboient ne mordent pas. » Il parla sur ce ton pendant deux heures, tâchant de se donner du courage à lui-même ; mais en même temps il laissait percer ses inquiétudes et finit, au grand étonnement du diplomate vénitien, par lui demander de réfléchir sur Téventualité d'une ligue défensive, entre lui, la Seigneurie et quelque autre prince de l'Italie. Après avoir promis de donner son avis à la prochaine audience, Badoer se retira, surpris et inquiet. Il avait en effet lieu de l'être.

Voici ce qui s'était passé. Le lecteur connaît les instructions qu'avait emportées le légat en quittant Rome au commencement d'octobre, à un moment où les affaires de la Ligue allaient fort mal, où l'ordre du jour au Vatican était de sauver la religion à tout prix. Avec des fluctuations diverses, cette disposition d'esprit se maintint pendant le reste de l'année. On a vu avec quelle force, dans une conversation avec Vinta, le pape avait blâmé les velléités antiespagnoles du grand-duc de Toscane. On se rappelle avec quelle véhémence il s'était opposé à ce que Ton reçût M. de Maisse à Venise, et que sans l'éloquence, la finesse, et la présence d'esprit de Donato, il aurait rompu avec la République.

Mais la mission de cet homme d'État eut encore un

autre résultat. Donato avait éclairé le Saint-Père sur la

situation, ravivé ses antipathies coutre rEsj)agnc, ra-

nimé l'espoir (ramener une entente avec le roi de Navarre. Le duc de Luxembourg, arrivé au bon moment, acheva d'opérer le revirement préparé par l'envoyé vénitien, en persuadant à Sixte-Quint que Henri était fermement décidé à abjurer. Jusque-là, c'est-àdire depuis septembre jusqu'à la mi-décembre, non sans éprouver parfois des velléités contraires, le pape n'avait voulu voirie salut que dans l'appui de la Ligue. Aussi, avec son activité ordinaire, il était entré résolument dans la nouvelle voie. Les événements de France, les lenteurs habituelles de Philippe, et surtout la défection imminente de la Seigneurie, l'effrayaient. Évidemment il y avait péril en la demeure. Sous l'empire de ces impressions, pendant les négociations avec Donato, qui, vu l'attitude équivoque de la République, semblaient devoir échouer, il prit en s'adressant à Pliilippe l'initiative d'ouvertures de la plus haute importance. Des pourparlers, entamés à ce sujet avec Olivarès et conduits par le cardinal Gesualdo, qui était tout dévoué à l'Espagne, aboutirent à cette époque. Le 15 décembre, Donato eut une audience. Ce devait être la dernière, car le Saint-Père, informé que le Sénat vénitien refusait de faire les concessions qu'il lui demandait, se croyait assuré de voir la Seigneurie échapper à son influence. Une brouille avec Venise, quelque pénible qu'elle lui fût, était, dans son opinion, devenue inévitable. On a vu comment, au moment critique, Donato parvint soudainement, et lorsque luimême s'y attendait le moins, à calmer le pape et à éviter une rupture avec le Saint-Siège. Cette audience s'était donc terminée par une double surprise^ cac

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l'envoyé de la, Seigneurie, pas plus que Sixte-Quint, n'avait espéré un pareil résultat. Il y eut alors une de ces singulières coïncidences qui se présentent parfois dans les grandes crises, et moins rarement qu'on ne le pense, car le hasard est souvent malicieux. A l'heure même où le pape « se laissait vaincre », comme il le disait, et comme nous le disions, se laissait faire une douce violence, par l'éloquence et la logique de Donato autant que par son désir ardent de ne pas s'aliéner la République, le comte d'Olivarès pouvait préparer l'expédition d'un courrier, porteur des propositions de la cour de Rome, que nous allons faire connaître. Le lendemain encore, le 16 décembre, jour où le courrier partit pour Madrid, le cardinal Gesuaido apporta à l'ambassade le compte rendu d'un de ses derniers entretiens avec le Saint-Père; c'était le complément des ouvertures précédentes. Ainsi, au moment où l'un des motifs principaux de cette grave résolution, la brouille imminente avec Venise, avait disparu, Sixte-Quint se trouvait, du moins moralement, engagé avec Philippe.

Les propositions dont nous parlotis étaient rédigées en forme de notes verbales que le cardinal Gesuaido, par ordre de son maître, avait remises à Olivarès. Kii voici la substance*.

Sa Sainteté est disposée et résolue à conclure uncî

i . Decifrado. Copia del primer papel que eiiticffô el i.urd. Gesuaido de lo (juc Su Santidnd jtropnne a Su Ma(jcs1ad para las cosas de Francia. Ueiiiis à Olivarès peu île jours avant le 10 décembre 1589. Aich. Siinancas. S. de A\ Homo. I^g. 95t). La pièce o?t sans dale.

alliance avec Sa Majesté Catholique. Le but de cette alliance serait de sauver la religion, qui serait gravement compromise en France dans le cas où un prince hérétique serait roi, et de préserver les pays limitrophes de la contagion. Dans l'éventualité de la mort du cardinal de Bourbon, Sa Sainteté favoriserîf le candidat recommandé par le roi Philippe. La promptitude et la vigueur d'action étant nécessaires, le pape est prêt à concourir dans la même proportion que le roi, et à faire plutôt davantage. 11 recommande instamment l'activité, et désire qu'au printemps on soit en mesure d'entrer en campagne. 11 s'en remet à Philippe du soin de faire élaborer les plans d'opérations. En attendant, il admet que le secret est nécessaire. Par conséquent, il n'engagera pas encore les princes d'Italie à entrer dans l'alliance. L'adhésion du duc de Savoie n'est pas douteuse. Le grand-duc a des forces considérables, mais c'est lui qui doit solliciter d'être admis dans l'alliance. Mantoue et Ferrare sont faibles. Les Vénitiens tâcheront, certainement, de rester neutres. S'ils prenaient une attitude hostile, le pape se chargerait de les contenir.

Le 16 décembre*, le cardinal remit à l'ambassadeur d'Espagne une autre note reproduisant le langage que le pape avait tenu à Gesualdo postérieurement à la remise de la pièce que nous venons d'analyser. Le pontiife exhorte le roi à ne pas perdre de temps, à ne pas permettre que l'adversaire en profite; il lui re-

4. Copia (tel segundo papel que entrcgô el Cardinal Gesualdo en las cosas de Francia para embiar à S. M, 16 décembre 1589. Arcb. Siinancas. S, de E. Rome. Leg, 055,

commande de suivre l'exemple de César, dont le nom est devenu synonyme d'empereur, et de Charles-Quint, qu'il appelle l'un des plus grands princes. Il évalue à

. quinze mille hommes les soldats payés du roi de Navarre, y compris les troupes auxiliaires de la reine d'Angleterre et des princes protestants, et pense que si lui et le Roi Catholique réunissent quarante ou cinquante mille hommes, on pourra compter dès le début sur des succès importants.

Ici se présente une question sur laquelle nous som* mes réduits à des conjectures. Pourquoi le pape, décidé h ne pas rompre avec la Seigneurie, n'a-t-il pas suspendu le départ du courrier espagnol ? Pourquoi n'estil pas revenu en temps utile, c'est-à-dire entre le 15 et le 16 décembre, sur ses propositions tendant à coiïdure une Ligue avec Philippe? Probablement pour les raisons suivantes. D'abord, parce que, intimidé comme il l'était alors, il n'osait pas ; parce qu'il craignait les colères, les violences du comte d'Olivarès; ensuite, parce que l'attitude de la république de Venise était toujours fort équivoque. On avait évité une rupture, il est vrai, mais ce résultat était dii à la condescendance du pape et non à celle de la Seigneurie. On pouvait toujours craindre de la voir, le cas échéant, se déclarer en faveur de Henri. Par conséquent, il ne pouvait risquer de se brouiller avec Philippe, en retirant ses propositions au moment même où il vouait de les faire. Enfin, à cette époque, à la mi-décenibro, il considérait encore la guerre avec le chef des huguenots comme le seul moven de rétablir en France Tu-

tiité de là foi. Sur ce point, sur l'éventualité de la

conversion de Henri, Tambassadeur extraordinaire de la Seigneurie l'avait, il est vrai, ébranlé; il ne l'avait pas convaincu. Ce n'était que graduellement que les sages paroles de Donato agirent sur son esprit, et le revirement favorable à Henri s'accomplit dans son esprit seulement lorsque le duc de Luxembourg, arrivé quinze jours après les faits que nous venons de relater, fut parvenu à lui faire croire que le roi de Navarre avait sérieusement l'intention de rentrer dans le giron de l'Eglise.

Le courrier d'Olivarcs était arrivé à Madrid le 17 janvier. Dès le 28, Philippe répond* : N'ayant en vue que les intérêts de la religion, il lui sera facile de s'entendre avec le souverain j)ontife sur le règlement de la succession. 11 accepte la coopération militaire de Sa Sainteté et prend acte de son offre de supporter les frais de la plus grande partie de l'entreprise. H pense comme elle que quarante ou cinquante mille hommes suffii'ont. Il a ordonné des levées d'hommes en Flandre et dans ses domaines d'Italie, et, conformément au désir de Sa Sainteté ^ le commandement en sera confié à un capitaine général (|ui sera nommé par elle. Il approuve qu'on gardé le secret pour le moment ; plus

1. Lo que Su Matjcsidd es scrvida que te responda de au jmrle â Su Santidad sobre lo que ha propuesto par hs dos escritos que el vardcnal Gesua/do diô al coude de Olivares para remcdio de las cosas de Francia. 28 janvier 1590. Aicli. Simaiicas. S. de E. Home. Leg. 955.

*2. Ce point important, fjui constate l'intention do Sixte-Quint de prendre en main la direction suprcMne de l'inlervontion en France, n'est pas mentionné dans les notes vcrl>ales du cardinal (jesualdo. La proposition y relative a été évidemment transmise à Madrid par Olivarès.

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tard il sera nécessaire d'inviter les princes d'Italie a se joindre à la coalition et d'employer les armes spirituelles contre ceux d'entre eux qui, directement ou indirectement, voudraient agir contre une si sainte entreprise.

Cette réponse, connnuniquée en forme de ieuille volante, arriva à Rome le 22 février. Signée par Olivarès qui en constatait l'authenticité et traduite en italien, elle fut le même jour apportée au pape par le cardinal Gesualdo*. On sait quel revirement s'étuit opéré dans les idées de Sa Sainteté pendant les deux mois qui s'étaient écoulés depuis l'expédition de ses propositions du 16 décembre. La lecture achevée, Sixte-Quint s'exprima en termes vagues, disant (pi'il était toujours disposé à concourir avec le roi au règle- . ment des affaires de France; que depuis le meurtre dil cardinal de Guise il s'en était ouvert au comte d'Olivarès; que, dans cet ordre d'idées, il avait lancé le monitoire contre le roi défunt et pris une attitude j)lus prononcée à la nouvelle de la mort de Sa Majesté Très Chrétienne. C'est dans ces généralités qu'il se renferma. Le cardinal devint pressant; il demanda ce qu'on devait répondre aux Espagnols. Le pape lépliqua qu'il fallait, avant tout, attendre les nouvelles du légat; qu'il y avait une scission au sein de la Ligue; que Mayenne avait froidement accueilli l'offre de troupes étrangères faite par le cardinal Gaëtani ; qu'on par-

I. hèspuesla de Su Sanlidad por el carâcnal (Icaualdo a la <jue Su MaijcMod le diô par cl coude de Olirarcs sobre la offerla de /7//u/h/?- fi las cosas de Frauda. Arcli. Simaiicas. 5. de E. Uoruc. ^éy. Ojô.

l\ LIGUE. 277

lait de paix entre le duc el Henri de Navarre ; et que, malgré Topposition du légat, des manifestations intempestives pourraient en hâter la conclusion.

Le cardinal appuya sur la nécessité de prononcer dès lors Texcommunication des catholiques qui suivaient Béarn. Le Saint-Père, de son côté, lui rappela que le légat était chargé de se mettre en relation avec eux, et de tâcher de les gagner par la douceyr ; mais qu'il était aussi autorisé à faire usage des armes spirituelles quand les moyens de persuasion seraient épuisés. Dans ce cas, lui-même prononcerait les censures.

Lorsque Gesualdo se hasarda à faire observer que, dans les circonstances présentes, il serait bon d'agir promptement et éncrgiquement, il eut pour réponse qu'il fallait se conformer aux prescriptions canoniques, c'est-à-dire publier d'abord les monitoires, et procéder ensuite, s'il y avait lieu, aux censures. C'est dans cet esprit qu'étaient con<;ues les dernières instructions envoyées à Gaëtani.

Repondant aux arguments que le cardinal produisait pour obtenir l'expulsion de Luxembourg, Sixte- Quint afBrma que ce n'était pas lui qui encourageait des espérances coupables, et entra dans de longs développements, condamnant les hérétiques, blâmant Henri, déplorant la captivité du cardinal de Bourbon, mais, en (in de compte, soutenant qu'il ne pouvait renvoyer Luxembourg brusquement.

Ce langage vague, mais pourtant significatif, rapporté aussitôt à Tambîissade d'Espagne, exaspéra le comte d'Olivarès. Le samedi 28 février, à son audience ordinaire, il eut avec le pape une scène des

plus violentes ^ Il lut des Icltres de son roi; elles rappelaient les propositions faites par Sixte-Quint et annonçaient la formation en Italie d'un corps d'armée espagnol, sous le commandement de Don Pietro de Médicis, compose de mille lansquenets allemands, de six mille Espagnols et de six mille Italiens. Ces forces étaient destinées h la guerre contre les huguenots. Le roi fait son devoir, que le pape fasse le sien; qu'il renvoie sur-le-champ le duc de Luxemhourg; qu'il déclare Navarre k jamais incapahle de succéder à la couronne de France; qu'il excommunie sans retard les cardinaux, prélats, princes et seigneurs qui le suivent. Kn cas de refus de la part de Sa Sainteté, le roi avisera en mettant toutes ses forces au service de la cause du Christ.

Sixte-Quint avait a plusieurs reprises taché de l'interrompre. Lorsque l'indomptahle amhassadeur eut terminé, il éclata à son tour. « Les lettres du roi ne lui semhlaient guère authentiques. 11 en avait reru d'autres pleines de honnes paroles et en tous points différentes de celles que lui, Olivarès, lui avait lues. Ces lettres sont du roi ou elles ne sont pas de lui. Si elles ne sont pas du roi, la conduite de l'andiassadonr est indigne d'un gentilhomme (di huon cavalière); si elles sont du roi, il répondra que Sa Majesté Catholique a conclu une trêve avec les Turcs sans l'en prévenir, comme c'était son devoir; qu'il a fait une ligue avec le roi hérétique de Danemark, sans que la cour ro-

1. C'est le pape qui donne les dolails de raudicnce à l'ambassadeur de Ycniic.

mainc ait relevé ce fait; qu'à Prague, son ambassadeur était le seul parmi les agents des princes catholiques qui eût donné le scandale de visiter et de fêter l'envoyé danois ; que maintenant Sa Majesté voulait lui faire la loi et lui enseigner comment il fallait traiter les hérétiques. Que le roi y prenne garde! Il verrait ce que peut un souverain pontife justement irrité. Si le roi procède ainsi, le pape l'excommuniera, soulever^ contre lui les peuples d'Espagne et de ses autres États, le privera des grâces et bénéfices, le sommera de rendre compte du million d'or qu'il a tiré des biens de l'Église. » A ces mots, il se leva de son siège, tourna le dos à l'ambassadeur et se retira.' Olivarès, pâle de colère, sortit brusquement du cabinet, traversa les antichambres sans se donner la peine de cacher son émotion au curieux Sangaletto et à la foule des courtisans qui s'y trouvaient, et qui ne tardèrent pas à remplir Rome du bruit d'une brouille avec l'Espagne. Cependant le sc(iret fut bien gardé.

De part et d'autre on sentit qu'on avait été trop loin. Le cardinal et quelques affidés s'entremirent. Sixte-Quint promit de revoir l'ambassadeur, à la condition que celui-ci ne lui reparlerait pas de la question brûlante. On avait insinué à Olivarès que Sa Sainteté ne demandait pas mieux que de reculer, pourvu que ce fût avec honneur. Olivarès se déclara disposé à faire les concessions nécessaires. Ces préliminaires terminés, le mercredi 28 février, le représentant de Philippe, après avoir fait dire le matin une messe du Saint-Esprit et avoir reçu la communion, se rendit au Vatican. Mais l'audience de réconciliation fut loin de

le rassurer. Au moment où il entra, le pape prit la parole, et parla pendant plus d'une heure sans lui laisser le temps de placer un mot. Il ne peut encore, disait-il, congédier Luxembourg, mais il le fera dans certains cas prévus. Seulement, il faut lui donner les moyens de le {aire avec honneur. De toute façon il faut attendre les rapports du légat. 11 faut quelques incidents, quelque chose de nouveau qui puisse motiver le renvoi du duc. Enfin, le thème étant épuise, il fallut bien donner la parole à Tambassadeur, qui cette fois, tout en devenant respectueux dans la forme, insista sur le départ immédiat de l'envoyé de Henri. Il a hâte de porter ce fait à la connaissance de son souverain. Le pape répondant que les dépêches de Gaëtani doivent arriver sous peu de jours, Olivarès se déclare prêt à ajourner au samedi Texpédition de son courrier. C'est son ultimatum. Il veut d'ailleurs luimême gagner quelques jours, car, pour intimider le Saint-Père, il médite une mesure extrême : il compte faire lire au nom du roi, dans le prochain consistoire qui aura lieu le 12 mars, une protestation contre le séjour du duc de Luxembourg à la cour pontificale. Il ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur la portée des paroles évasives qu'il vient d'entendre.

Ce sont pour Sixte-Quint des jours d'angoisses et d'hésitations. Il lutte, mais en faiblissant. Le langage qu'il tient aux acteurs principaux, a Olivarès, à Gesualdo, à Mgr Séraphin qui attend toujours son expédition pour le camp de Henri, à son confident l'ambassadeur de Venise, offre le caractère de la situation même. Des moments de découragement alternent

avec des résolutions énergiques, plus conformes à son caractère. Quand il parle à Badoer des concessions faites à Olivarès, il en atténue un peu la portée. Il se peint un peu plus brave qu'il n'a été, en lui racontant • ses scènes avQC l'ambassadeur d'Espagne. D'ailleurs ses réticences, ses longues déductions ne trompent personne. Elles trahissent, au contraire, le combat qui se livre dans son âme. Au duc de Luxembourg il répète ses vœux pour la sincère conversion de Navarre, à Séraphin il parle dans le même sens, et en cela il ne dit que ce qu'il souhaite : ce sont des vœux et non des engagements, ce n'est plus même la solution qu'il espère, car il est évidemment intimidé. Il en convient presque avec son ami Badoer. « Les Espagnols sont terribles, » lui dit-il. Il a appris, par les rapports du nonce à Naples, les détails de leurs armements, qui sont considérables. Puis, soudainement, il lui demande s'il a réfléchi à l'idée de la ligue à former avec Venise et un prince italien ; et lorsque Badoer lui répond que jamais la Seigneurie n'entrerait dans une semblable combinaison, il ne sait plus que dire, parle de Philippe comme chef de la ligue projetée, enfin se perd dans des contradictions, et laisse à l'ambassadeur affligé, mais non pas surpris, cette idée que les Espagnols sont pour le moment les maîtres du terrain.

Badoer ne se trompait pas. Le pape cédait, mais en luttant. Le 3 mars, terme fixé par Olivarès, était arrivé. Ce jour-là* l'ambassadeur se présenta au Va-

1. Ollvarts à Philippe lî, 5 mars 1590. Arch. Simancns. 5. de E. Rome. Lrg. 055.

tîcan pour connaître la résolution finale du Saint- Père sur les trois demandes qu'il avait formulées : le renvoi immédiat de Luxembourg, la déclaration contre le Béarnais, Texcommunication des catholiques royaux . Sixte-Quint chercha à atténuer la portée des concessions qu'il avait faites dans la dernière audience. Il lui échappa même de dire qu'il serait imprudent d'irriter le roi de Navarre dans le cas où il aurait le dessus. L'ambassadeur pensa que le moment était venu « de lui faire sérieusement peur ». 11 déclara que Sa Majesté était étonnée de voir les actes de Sa Sainteté répondre si mal k ses paroles, et qu'il comptait faire une protestation publique avec l'assistance du docteur Martos, président de la cour de la Summaria de Naples. A cet effet, il demanda l'autorisation du Paint-Père. Une vive altercation s'ensuivit. Le pape se mit « à hurler de rage* », en menaçant d'excommunier Olivarès et ceux qui l'assisteraient dans cet acte impie, et de les chasser, lui et eux, de Rome. Il paraît qu'il alla jusqu'à dire qu'il les ferait tuer*. Olivarès, froid et impassible, le laissa parler

i . « Empezo a chirriar con gran coraje. »

2. C'est ce que Sixte-Quiiit raconta lui-môme à Badoer. Mais on sait qu'il avait l'iiiibitude de charger un peu les couleurs, en répétant ù ses inlimcs ses conversations avec les ambassadeurs. A cela près, le récit de celte audience, donné par Badoer d'après la relation de Sixle-Quint, est conforme au rapport d'Olivarès, lequel de son côlé a soin d'atténuer un peu la véhémence des paroles échangées. C'est celte scène violent'î qui a donné lieu à la légende populaire, reproduite dans les manuscrits du siècle suivant et accréditée par Gregorio Leti, d'après laquelle le pape, non-seulement aurait menacé Olivarès et résolu de lui faire trancher la tête, mais aurait même lait dresser l'échat'aud devant J'aiDbassade (?oy. la note du livre I"', tome I, page 18). Dans

sans rinterrompre. Lorsque le vieillard essoufflé et fatigué se tut enfin, il répondit sèchement que les ambassadeurs jouissaient d'immunités. Si Sa Sainteté comptait les violer en exécutant ses menaces , et qu'elle voulût môme se porter aux dernières extrémités, ce ne serait pas pour lui un motif de surseoir à Texécution des ordres du roi; aussi comptait- il, avec son autorisation, faire lire la protestation dans le prochain consistoire. « Le roi, s'écria Sixte-Quint, veut-il se faire pape? Dans ce caâ, nous le créerons d'abord cardinal ! — Non, répondit Olivarès, mon maître ne veut pas sortir de ses attributions, » et il demanda, et le Saint-Père refusa de nouveau la permission de faire la protestation.

L'ambassadeur se retira, incertain de l'issue de la crise, mais décidé à pousser les choses à l'extrême. Il s'attendait à être expulsé et se promettait de ne céder qu'à la force. En vue de cette éventualité, il pria le roi de munir des instructions nécessaires le duc de Sessa, annoncé déjà comme ambassadeur extraordinaire, et devant, sous peu, arriver à Rome.

Olivarès comptait ne plus se rendre à l'audience, le pape ne voulait plus le recevoir. Ce fut encore le cardinal Gesualdo qui intervint. On tomba d'accord sur un nouveau sursis. Le duc de Luxembourg, donnant pour prétexte un pèlerinage à Lorette, s'éloignera

les tradilions du peuple romain, cet acte de courage est Tune des gloires de ce pontificat. En vérité, les scènes déplorables qui se passaient dans le cabinet du Saint-Père constatent ses angoisses, et ses menaces n'étaient que des cris de douleur. L'intimidé c'était lui, et non Olivarès.

2Si SIXTK-QUINT.

temporairement de Rome ; Olivarès ajournera sa protestation, et prendra les ordres du roi. En effet, le 7 mars, Tenvoyé de Henri se mit en routo pour le sanctuaire de la Vierge, laissant une partie de sa maison à Rome. La ville et la cour étaient persuadées qu'il se rendait à Paris et ne reviendrait pas. L'ambassadeur de Venise partageait cette opinion, car il savait que le Saint-Père avait, par l'intermédiaire de Séraphin, fait engager le duc à s'éloigner. Le 9, le courrier d'Olivarès partit pour Madrid. 11 était porteur d'une lettre du pontife à Philippe. Sixte-Quint assurait le roi de son affection, rappelait l'obligation qu'il avait d'écouter les hérétiques, protestait à son tour contre la menace de conciles et de schismes, et déclarait ne pouvoir admettre que des princes séculiers se constituassent juges du vicaire du Christ. Dans un po.s/scripium il ajoutait de sa main que, pour en faciliter la lecture, il avait fait copier cette lettre, mais qu'elle avait été rédigée par lui-même.

A Rome, les Espagnols chantèrent victoire. Leurs cris de triomphe arrivèrent jusqu'à Sixte-Quint, qui se défendit avec vivacité d'avoir changé de politique. Je suis toujours le même, dit-il à Badocr; mais Radoer n'en croit rien. Il répond à ses confidences ' par quelques paroles respectueuses, s'abstenant de toutes remontrances « compromettantes, écrit-il au doge, puisqu'elles auraient irrité le pape autant que les Espagnols, et inuti'es, puisque la chose est faite ».

La trêve négociée par le cardinal Gesualdo ne dura pas vingt-quatre heure». Dans son audience du samedi suivant, Olivarès ne parla plus de Luxembourg qui

était parti, mais il demanda rexcommunication immédiate des adhérents catholiques du roi de Navarre. De là une autre de ces tristes scènes où le pape s'emporte, appelle Olivarès la pierre de scandale, Taccuse de mentir, d'agir contrairement aux ordres de son maître, le menace de prison, et s'enfuit enfin de son cabinet. Avec Badoer il revient à Tidée de la ligue, et trouve cet ambassadeur, dont le refus d'y entrer a été approuvé par la Seigneurie, tout aussi peu enclin que les autres fois à prêter la main à de semblables combinaisons. Que faire? Abandonné de tout le monde, privé de l'appui qu'il avait espéré trouver à Venise, voyant les armements de Philippe poussés à Milan et à Naples, contrairement aux habitudes de lenteur des Espagnols, avec une activité extrême, le vieux pontife semble s'affaisser sous le coup des dangers qui l'entourent, des menaces qu'on lui prodigue, des émotions, des inquiétudes qui troublent son sommeil, de la fièvre qui le mine. Lorsqu'il expose à la congrégation de France l'état de la question, les cardinaux sont étonnés de le voir si défait et si abattu. Il leur lit les instructions concertées avec Olivarès, qu'il vient de donner au légat en vue d'un arrangement que Mayenne, brouillé avec Aumale et Nemours, semble disposé à conclure avec le roi de Navarre, et que Gaëtani est chargé de faire échouer avec l'aide de Mendoza. Il leur lit sa lettre à Philippe. Les membres de la congrégation trouvèrent ces pièces bien faibles, bien au-dessous des exigences de la situation. Un des cardinaux, cpioique dépendant de TEspagne, eut le courage de dire que mieux valait

autoriser la protestation et répondre avec force et dignité que de se laisser aller ainsi au découragement. Le pape écouta en silence, mais le mot produisit sur lui une profonde impression.

Olivarès put s'en convaincre dans sa fameuse audience du samedi suivant. Toute la ville était en émoi. On ne savait pas précisément de quoi il s'agissait, mais personne n'ignorait que le cabinet du Saint- Père était le théâtre de luttes acharnées. Lorsque l'ambassadeur entra, Mgr Sangaletto, « lemoinillon, » comme Olivarès l'appelait dédaigneusement, souleva la portière et, profitant de l'occasion, put voir que le comte s'agenouillait à peine et que le pape s'asseyait sans le regarder en face. C'étaient les mêmes prétentions et les mêmes refus. A trois reprises le représentant de Philippe se jeta aux pieds du pontife pour demander la permission de faire sa protestation, l'excommunication immédiate des catholiques royaux et la déclaration contre Navarre. Sixte-Quint le fit relever, s*anima de plus en plus, et Tappela la cause de tous les maux. Lorsque Olivarès déclara qu'en caf^ de refus le roi son maître se dégagerait de robédience au pontife et pourvoirait aux besoins de la cause de Dieu, il se retira brusquement, après avoir accablé le diplomate esp gnol des plus dures paroles. Le comte souleva seul la portière du cabinet, se rendit chez le cardinal Montalto et lui déclara qu'il maintenait toutes ses prétentions, car mieux valait pour lui avoir la tète tranchée par le pape que de la perdre par ordre de son roi.

En proie h des angoisses mortelles, ne voyant plus

d'issue, Sixte-Quint fit convoquer une congrégation composée à dessein de cardinaux de la' faction espagnole. Le vote de cette assemblée ne pouvait être douteux. Triste expédient, mais le seul qui semblât rester -à l'infortuné pontife, afin de pouvoir motiver sur l'avis du sacré collège le dernier pas à faire, celui qui devait consommer sa soumission aux volontés de Philippe. La veille de la réunion, dans la nuit, Gesualdo et d'autres agents d'Olivarès allèrent porter le mot d'ordre aux vingt-trois cardinaux qui devaient être de la congrégation. La séance eut lieu le 19 mars. Le pape, après avoir exposé en termes mesurés les faits connus du lecteur, posa les questions à résoudre : Doiton admettre la protestation du docteur Martos? Doiton procéder immédiatement à l'excommunication des adhérents du roi de Navarre? Lui-même opina en faveur d'un sursis de quinze jours.

Le cardinal San-Giorgio, en sa qualité de doyen, prit le premier la parole, disant seulement qu'il s'en remettrait à la sagesse du pontife.

Le cardinal Gesualdo parla ensuite; son discours fut long et diffus. 11 conclut, sur les deux points, h l'acceptation pure et simple des demandes espagnoles* Madruccio, Deza et Gôme adhérèrent à cet avis.

Le cardinal évêque d'Aragon dit a qu'ayant prêté serment de verser son sang, s'il le fallait, au service de l'Eglise, il était d'autant plus disposé à donner librement son opinion, qu'en le faisant il croyait, en même temps, servir les intérêts bien entendus du Roi Catholique, son sire et bienfaiteur, qu'il trahirait si, en cette occurrence^ il ne disait pas franchement sa

2S8 SIXTE-QUIM.

p43nsée. Rien ne serait plus préjudiciable à Sa Majesté que de sortir de robédience de Sa Suiiiteté, ou, eu matière de religion, de protester contre les actes du souverain pontife. Des maux, des scandales incalculables s'ensuivraient, non seulement en Espagne, mais dans toute la chrétienté ! En France, cette protestation produirait un effet contraire aux intérêts de Sa Majesté. Toute la noblesse et presque tout le clergé, c'est-à-dire le royaume tout entier, se trouveraient soudainement excommuniés, et cela par la volonté du roi, et non par celle de Sa Sainteté, qui au contraire, par ses brefs, leur a laissé entrevoir des bénédictions. Il en résulterait que, contrairement aux desseins du roi qui veut une France catholique, ce pays, poussé au désespoir, se séparerait de TÉglise. Ce serait l'apostasie de ce royaume et plus tard celle du monde entier, ou bien on réunirait un concile national, et alors ce serait le schisme. » Passant à un autre ordre d'idées, le sage et courageux vassal de Philippe II continue : « Profondément blessées par cette mesure dans leur honneur et dans leurs intérêts, placées comme elles sont entre le Navarrais prêt à les défendre et entre les partis opposés, vraisemblablement peu disposés à les accueillir, la noblesse et une grande partie du peuple français se réuniraient avec Navarre. Vouloir déclarer toute la maison de Bourbon incapable de succession, ce serait au contraire ranimer l'hntique vénération des Français pour leurs princes du sang. Ainsi aux deux points de vue, pour des motifs touchant la religion, pour des raisons d'État, et dans J intérêt même du Roi Catholique, l'ambassadeur doit

oire débouté de ses demandes. On fera bien d'ajourner rexeommunication des adhérents de Navarre, jusqu'à ce qu'on ait connaissance des efforts de persuasion que Gaclani est chargé de tenter auprès d'eux, et, à la dernière extrémité seulement, de prononcer les censures, non en masse mais individuellement, enlin d'attendre pendant quelques jours les lettres du légat. » En terminant, par égard pour l'ambassadeur, le cardinal propose qu'on l'informe des débats et des conclusions de la congrégation.

C'est avQC un étonncment croissant que l'assemblée des pourprés aVait suivi cet éloquent exposé, si peu attendu et d'une logique assez puissante pour emporter l'assentiment de tous les autres cardinaux, surpris eux-mêmes de leur courage. Le pape n'en croyait pas ses oreilles; il chargea, séance tenante, les cardinaux Colonna aîné et Sforza d'aller, non pas en son nom, mais de la part de la congrégation, rendre compte a Olivarès du résultat des délibéiations.

Ce jour-là, il respira plus librement. En se déshabillant le soir, il était rempli de joie. « C'est Dieu, dit-il, aux familiers qui assistaient à son coucher, c'est Dieu qui a soin de nous; on ne dira pas que nous avons choisi nos hommes, ce sont eux, les Espagnols, qui ont fait la liste des cardinaux de la congrégation, et cependant nos conseils ont été adoptés. »

Le lendemain, contrairement à l'altente générale, au grand déplaisir d'Olivarès et de ses amis, à la vive joie fle la faction française et de l'ambassadeur de Venise, le duc de Luxembourg, qu'on avait cru en route pour la France, rcviut inopinément de son pèlerinage.

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