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entre ces deux partis, en déclarant hautement que si le pape et le roi d'Espagne intervenaient, ce serait uniquement pour donner à la France un roi catholique, et non pour favoriser la Ligue, que Ton pouvait espérer réunir sous le même drapeau tous les catholiques de France.
Ces sages paroles sont Texpression vraie de la pensée intime de Sixte-Quint. Sous ce rapport il était parfaitement sincère ; mais il s'arrêta là, il ne dit pas son dernier mot : à savoir que, selon lui, ce roi catholique, le seul acceptable en France , le seul exclu définitivement par Philippe, était Henri de Navarre. A ces arguments politiques qui expliquaient pourquoi il était fermement résolu à ne pas adopter les passions et les tendances essentiellement antinationales de la Ligue, il ajouta une longue série de griefs contre le duc de Mayenne. Ce dernier lui avait manqué, disaitil, en la personne du légat, qu'il avait retenu longtemps à Lyon et qu'il avait ensuite reçu à Paris d'une manière peu convenable. Il avait envoyé à Rome, comme ambassadeur de la Sainte-Union, un libraire, et ensuite un pauvre chevalier de Malte. 11 était, en général, peu respectueux pour le Saint-Siège, et laissait commettre à ses soldats toutes sortes d'horreurs. La conduite du duc, celle du légat, la méfiance qu'ils lui inspirent l'un et l'autre, sont la cause de son inaction. On lui écrit aussi d'Espagne, quoiqu'il ait de la peine à le croire, que le roi n'a d'autre but que de lui faire dépenser ses économies.
Les ambassadeurs répliquèrent que le contingent espagnol était réuni en Savoie, et prêt h envahir la
France en même temps que le duc de Parme y pénétrerait avec Tarmée de Flandre. « C'est la manière, dit Sixte-Quint, de dépenser son argent en pure perte. Rien n*est mauvais comme d'éparpiller ses forces, de les laisser inactives, de les payer sans en tirer aucun parti. Si cela convient au roi, il peut le faire, puisque ses galions lui apportent tous les ans les trésors des Indes. Mais nous ne sommes pas dans le même cas. Nous entrerons en campagne dès que nous serons prêt, et alors, une fois engagé , nous vendrions jusqu'à notre mitre si besoin était. En ce qui concerne les moyens spirituels dont le duc nous parle, il faudrait, pour discuter cette question, avoir étudié la théologie. Nous l'avons étudiée , et nous savons ce qu'il faut faire en cette circonstance, et quand il faudra le faire. D'ailleurs nous ne comptons pas pousser au désespoir les partisans catholiques de Navarre. »
11 passa ensuite à la partie la plus importante de la mission du duc de Sessa, au concert qu'il s'agissait d'établir à l'égard de la succession. Sur ce point son langage, où perce néanmoins une légère pointe d'ironie, tend à cacher sa pensée intime. 11 maintient d'abord sa promesse ou déclaration souvent répétée d'accepter le candidat du roi Philippe. Si Philippe veut prendre la France pour lui-même, qu'il la prenne, ce n'est pas lui qui l'en empêchera; il offre même son concours. Mais c'est un grand secret (qu'il a dit à cent mille personnes, remarque Sessa dans son rapport). Si le roi se décide en faveur des ducs de Sîivoie et de Lorraine ou même de Mayenne, qu'il n'aime pas cependant, il ne fera aucune objection. Tout roi lui II. ^v
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est bon, pourvu qu'il soit catholique, et il se dit à luimême : Pendant que nous négocions ici, Henri aura pris Paris, se sera fait catholique et aura été proclamé roi de France.
En passant au mode d'élection, il soutient qu'il n'appartient pas à la nation française, que c'est au pape de choisir le roi, ainsi que cela s'est passé deux fois à l'époque de Pépin et de Hugues Capet. Cette prétention n'était pas sérieuse, mais elle faisait gagner du temps en provoquant une discussion.
A la fin, malgré les remontrances des ambassadeurs qui insistaient pour qu'il exécutât purement et simplement les propositions du 16 décembre, il fut con venu que deux cardinaux seraient délégués par Sa Sainteté pour s'entendre avec les représentants de Philippe sur le texte de la capitulation.
L'audience avait duré plusieurs heures, et les ambassadeurs, noyés dans un flux de paroles et fort en j)eine d'(;n démêler le sens, se retirèrent persuadés (|ije Sixte-Quint ne songeait réellement qu'à temporiser et à se dégager. La troisième audience qu'ils eurent, le 30 juin, les confirma dans cette opinion. Ue son côté, le pape avait dit à Graziosi, agent du duc d'Urbin qui s'empressa de rapporter ce propos aux ambassadeurs d'Espagne , que les desseins de Philippe et de Mayenne n'étaient pas pour lui un niystèie : ils visaient au démembrement de la France.
Pendant que Sessa s'étudiait à imprimer dans l'esprit du Saint-Père la nécessité de remplir ses engagements, un courrier vint lui apporter, avec une lettre nutngriiphe an roi pour Sixte-Quint, de nouvelles
instructions. Philippe se justifie d'avoir laissé sans réponse les lettres du pape et insiste sur la prompte exécution des propositions du 16 décembre, cite pour prouver son empressement les dates que nous avons fait connaître, en déduit que la cour de Rome est engagée, partage en général les soupçons d'Olivarès, demande enfin le monitoire contre les partisans catholiques de Navarre et le renvoi* de Luxembourg. Cette instruction ne dit rien de nouveau, mais elle constate qu'à part les menaces de schisme et de guerre, et à part ses façons impérieuses, Olivarès ne s'est pas écarté des volontés de son maître.
La lettre du roi répond à celle que le pape lui avait écrite le 8 mars, et dont nous avons parlé plus haut. Aux plaintes de Sixte-Quint, Philippe II répond par d'amers reproches. « Rien ne m'a plus surpris que de voir Votre Sainteté, après cet acte inspiré par Dieu (la bulle privatoire contre Henri de Navarre), laisser aux hérésies le temps de prendre racine dans ce pays, sans même vouloir ordonner aux partisans catholiques de Béarn de s'en séparer. L'Église est près de perdre un membre tel que la France; la chrétienté est à la veille d'être mise à feu parles hérétiques réunis; rilalie court les plus grands dangers, et on regarde et on temporise en face des ennemis de Dieu ! C'est sur moi que tombent les offenses, parce que, considérant tous ces intérêts comme s'ils étaient les miens, j'accours auprès de Votre Sainteté comme auprès d'uu père aimé et respecté; parce que, en bon fils, je hii rappelle les obligations du Saint-Siège! Par la miséricorde de Dieu, où avez-voïis trouvé dans tout le covvvi
de ma vie des motifs de penser de moi ce que vous me dites qu'on pense sur mon compte, et 'de quel droit me Técrivez-vous? Dieu et le monde entier connaissent ma vénération pour le Saint-Siège, et rien ne m'en fera jamais départir, pas même Votre Sainteté par le grand tort qu'elle me fait en m'écrivant des choses semblables. Mais plus mon dévouement est grand, moins* je consentirai à ce que vous manquiez aux devoirs envers TÉglise et envers Dieu qui vous a donné les moyens nécessaires d'agir, et au risque d'importuner Votre Sainteté et de lui déplaire, j'insisterai pour qu'elle mette la main à l'œuvre... D'ailleurs, quoi qu'il arrive, je compte sur la divine protection qui m'éclairera et dirigera mes pas, et au demeurant je m'en remets à ce que le duc de Sessa dira à Votre Sainteté. »
Sixte-Quint ne voulait pas pousser les choses à l'extrême. Il tenait à se montrer conciliant. Il ne revit donc plus le duc de Luxembourg, mais il continua à recevoir Mgr Séraphin, l'âme, comme disait le diplomate espagnol, de la cabale béarnaise. Le patriarche d'Alexandrie, frère du légat Gaëtani, les deux moines qui avaient prêché pour la Ligue, furent relâchés, et le cardinal d'Aragon, qui s'était réconcilié avec Olivarès, et le cardinal Santa-Severina, également de la faction espagnole, furent chargés de traiter avec les ambassadeurs. On se réunit aussitôt; les séances se succédèrent rapidement, et le 19 juillet on tomba d'accord sur la minute d'une capitulation dont voici les principales dispositions * :
/. Sessa à Philippe II, 8 juillet 1590. Arch. Simancas, S. de E.
L*article premier, rintroduction, déclare que Sa Sainteté a rintention d'intervenir en France militairement et sans retard, ainsi qu'elle Teût déjà fait s'il n'y ayait eu « quelques empêchements ». Le but de l'intervention est de sauvegarder les intérêts de la religion catholique en France, de réunir tous les princes et peuples de ce royaume, de les protéger contre la violence des hérétiques, de leur faciliter les moyens de se donner un roi catholique et vraiment très chrétien, d'assurer ainsi l'indépendance et l'intégrité du royaume.
Ici les ambassadeurs mirent en marge : « Sa Sainteté tient à ce que dans le traité il n'y ait rien qui puisse donner à croire que son intention soit de favoriser la Ligue (suivent les motifs qui reproduisent les paroles du pape citées plus haut touchant cette matière). Sur ce point, Sa Sainteté est restée inébranlable , en sorte que nous nous sommes contentés d'écarter toute ^rédaction contraire aux stipulations que Votre Majesté a arrêtées ou pourrait arrêter avec la Ligue. »
L'article second constate la communauté de vues entre Philippe et Sixte-Quint, le roi étant, comme le pape, animé du désir de sauver la religion catholique, d'exterminer l'hérésie, de conserver la couronne de France, de rétablir la tranquillité et la paix dans ce royaume. Il n'est pas fait mention de son intégrité. C'est dans ces conditions que Philippe s'engage à coopérer.
Rome. Leg, 955. — Capitulacion entre Su Santidad y Su Magestad sobre el ejercito que han de juntar para Francia, en carta del Duque de Sessa^ 19 juillet 1590. ïbid.
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Les clauses suivantes portent sur la nomination du duc d'Urbin au commandement en chef des troupes pontificales et espagnoles, sur le chiffre des forces, fixées à quinze mille fantassins et raille chevau-légers à la solde du pape, et vingt-cinq mille hommes de guerre à fournir par le roi d'Espagne. Cet engagement est pris de part et d'autre pour la durée d'une année. Si, dans cet espace de temps, le roi de France n'est pas élu, il est entendu que l'intervention cesse, à moins qu'une prorogation ne soit stipulée par les deux parties contractantes.
Le contingent du pape était inférieur à ce qu'il avait fait espérer par les ouvertures du cardinal Gcsualdo, mais les plénipotentiaires de Philippe, sur le conseil pressant des deux cardinaux, acceptèrent néanmoins son chiffre, afin, comme ils le marquèrent en marge de la pièce, de ne pas lui donner occasion de rompre les négociations.
L'article dernier (art. 16) réserve au pape la faculté d'inviter les « potentats » d'Italie à se joindre à cette sainte entreprise. Par une capitulation secrète*, le Saint-Père s'engage à accepter et à reconnaître comme roi de France, pourvu qu'il soit vraiment catholique, le prince qui sera nommé et déclaré par le Uoi Catholique. Il attache cependant à cet engagement les conditions suivantes :
La nomination et déclaration du roi de France doit
1. « Capilulaclon aecreta entre Su Santidad y Su Magcstad sobre las cosas de Francia. » Arcb. Simancas S. de E. Home, Leg. 955. Annexe au rapport de Sessa du 13 juillet 1590. Ces pièces ne furent expédiées que le l" août.
se faire conformément, il est vrai, au désir du Roi Catholique, mais par voie d'élection ou dans d'autres formes justes et légitimes, après que le roi d'Espagne aura fait connaître à Sa Sainteté confidentiellement le nom du prince désigné par lui. Ce choix sera tenu secret, et l'élection se fera au plus tard dans les trois mois après que les troupes de Sa Sainteté et de Sa Majesté auront isolément ou ensemble évacué la France. Le futur roi devra prendre l'engagement de ne jamais contracter alliance avec les infidèles, les hérétiques et les schismatiques ; de faire publier dans son royaume les décrets du concile de Trente, de maintenir l'Inquisition et de la rétablir là où elle aurait été supprimée; de mettre fin au détestable péché de simonie ; de conserver toutes les libertés et immunités du clergé; enfin d'appeler dans son Conseil privé et dans son Conseil d'Etat un nombre de prélats ou autres ecclésiastiques qui ne pourra être inférieur au tiers du nombre des membres dont se composeraient ces conseils. Les plénipotentiaires espagnols jetèrent les hauts cris. L'une de ces clauses leur paraissait surtout intempestive et compromettante, celle qui portait que l'évacuation des troupes étrangères devait précéder l'élection. Mais Sa Sainteté, ajoutentils en marge, est décidée à rompre les négociations. Il ne leur reste donc qu'à adhérer.
Le dernier article fut celui dont la rédaction leur coûta le plus de travail. Le pape insista pour que la Bretagne et la Provence, appelées pays d'obédience, fussent restituées à la due obéissance du Saint-Siège en ce qui concernait les bénéfices, provisions et
autres choses du for ecclésiastique. Les ambassadeurs en firent un article distinct et séparé des précédents, par lesquels leur souverain s'engageait à demander au roi de France les concessions qu'on vient de lire. De cette façon, tout en se conformant aux vœux du pape relativement à la Bretagne, ils ne disent pas que c'est au futur roi de France que Philippe demandera ces concessions, ce qui aurait impliqué, au préjudice des droits de l'infante, la reconnaissance de la Bretagne comme partie intégrante de la France.
Les soins que les ambassadeurs apportèrent à la rédaction de cet article n'avaient pas échappé à la pénétration de Sixte-Quint. Des explications eurent lieu, et les diplomates espagnols furent mis en demeure de se prononcer sur les intentions du roi. Ils déclarèrent que Sa Majesté était de toute façon décidée à faire l'entreprise de la Bretagne, à maintenir les droits de l'infante, sauf d'ailleurs à régler cette (juestion par le mariage de sa lille, qui aurait la Bretagne pour dot, avec le futur roi de France.
Enfin, ces dernières difficultés furent aplanies et les clauses formulées ainsi qu'on a vu. Les négociations, si laborieuses, si émouvantes pour ceux qui les dirigeaient, purent aboutir. Il ne manquait plus à Tinstrument, pour être transformé en traité engageant les deux souverains, que la signature des plénipotentiaires. La formalité delà signature n'était pas encore remplie, mais elle devait l'être sans retard, lorsque le pape, malade delà fièvre, fit mander dans sa chambre la congrégation de France. A l'étonnement indicible des cardinaux qui la composaient et qui, comme
les ambassadeurs, croyaient que la ligue avec Philippe était faite, Sixte-Quint soumit à Texameh de la congrégation la question de savoir si, le trône de France étant vacant, Félection du roi appartenait au pontife : An electio régis Francise^ vacante principe ex corpore sanguinisy spectet ad pontificem? Pour Olivarès et Sessa, quoique préparés à tout, ce fut un coup de foudre. Ils ne purent voir le papj à cause de son indisposition, mais ils Taccablèrent de messages, de prières, de menaces mal déguisées. Il les fit prier de prendre un peu de patience, de le croire animé des meilleures intentions pour leur roi, de lui donner un peu de repos pendant les fortes chaleurs. Ils insistent néanmoins, ils emploient tous les moyens, ils posent enfin un ultimatum. Si le pape rfa pas donné à la capitulation sa sanction finale d'ici au mercredi 1" août, ils expédieront leur courrier; ils enverront les pièces à Philippe, ils l'informeront de ce qu'ils appellent une trahison. Mais Sixte-Quint ne donne pas sa sanction. Il se retranche derrière ses devoirs de chef de l'Église, qui l'obligent à sauvegarder les droits du Saint-Siège. Il a fait prévenir le ducd'Urbin, il l'a invité à se tenir prêt, car ce prince doit prendre le commandement des troupes qu'il va lever, mais qu'il ne lève pas encore. Seulement, avant de s'engager définitivement avec le Roi Catholique, Sa Sainteté veut s'éclairer sur la question qu'elle a posée à la congrégation. C'est sa réponse. Les ambassadeurs n'en obtiennent pas d'autre, et, la rage et le désespoir au cœur, le 1*' août étant venu, ils expédient leur courrier, porteur de la capitulation, qui n'en est
pas une, qui n'est qu'un papier, une minute dépourvue de tout caractère officiel, et surtout de celui d'un traité, puisqu'elle, n'est pas revêtue des signatures. Pendant ces jours de crise, pendant que les ambassadeurs et les deux cardinaux travaillent à engager définitivement du côté de l'Espagne l'action de Sixte-Quint, la partie adverse n'est pas restée inactive. Badoer en est l'agent le plus intelligent et le plus autorisé. Malgré les chaleurs de la canicule, malgré la fièvre du pape, « ce gros rhume qui le fatigue depuis quelques mois, » le diplomate vénitien sonde et devine les intentions de Sixte-Qiiint, Téclaire sur la situation de la France* et lui^ apporte les dernières nouvelles de Paris réduit déjà à la dernière misère, et. dont la capitulation ne paraît plus qu'une question de jours ou d'heures. Si strictement qu'on eût gardé le secret des négociations, Badoer l'a pénétré. Il sait tout, mais il n'en dit rien k personne, si ce n'est au doge dans sa correspondance toujours précieuse, mais ici d'un intérêt palpitant, non seulement pour la Seigneurie, mais aussi pour l'historien. En effet, à la distance de trois siècles, on y trouve l'explication de la conduite, jusqu'ici inexpliquée, du pape au milieu de ces grandes péripéties, de sa pensée intime, des moyens qu'il a employés pour se dégager des étreintes de l'Espagne, pour sauver la France et, avec la France, l'indépendance de l'Église et de l'Europe.
1 . Les ambassadeurs de Venise, grâce à leur courrier périodique, la posie de Venise, qui arrivait et partait régulièrement une fois par semaine, étaient les membres les mieux informés du corps diplomatique.
Le 1 î juillet, Badoer a déjà connaissance des principales clauses de la capitulation, dont la rédaction n'a été arrêtée que cinq jours plus tard. « Si le pape consent à signer, écrit-il au doge, c'est dans l'espoir que les armements des Espagnols ne seront pas terminés à l'époque fixée par le traité. Il compte en prendre prétexte pour se déclarer dégage. Dieu veuille que Sa Sainteté ne • se trompe pas, et qu'une fois la convention conclue, il ne lui soit pas impossible de se retirer. » Un jour, il raconte au Saint-Père tout ce qu'il n appris des négociations. Le pape secoue la tête. c( Nous ne savons pas, répond-il, tant de choses; ils (les Espagnols) promettent beaucoup et font peu. A les en croire, la Provence devait être prise par le duc de Savoie en décembre dernier, et jusqu'ici ils n'ont pas même commencé les opérations. Maintenant ils veulent faire soudainement d'immenses préparatifs. Nous verrons, ajoute-t-il d'un air d'incrédulité, et alors nous parlerons de l'affaire. Ils ont la bouche pleine du duc d'Urbin, de troupes, et de tant d'autres miracles. Eh bien ! nous verrons, et alors nous parlerons, quand nous aurons vu de nos yeux, et en attendant nous ne croyons pas plus qu'il ne faut tout ce qu'ils nous disent. » L'ambassadeur se répand en éloges sur la prudence de Sa Sainteté; mais il n'a pu, écritil au doge, s'empêcher de glisser un mot sur les avantages de la neutralité, « si conforme à la mission du père universel. Tant qu'il s'y renfermera, il sera toujours le maître d'agir, selon ses saintes inspirations et comme il l'entendra; mais, une fois engagé avec l'une des parties, il sera difficile de revenir sur
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nés pas, et^ de toute façon, il se sera aliéni* la partie adverse^ avec grande perte de réputation si les affaire» vont mal, certainement avec beaucoup de soucis et avec des dépenses insupportables. x>
Le Saint-Père abonde dans son sens, mais ne s'explique pas davantage sur les négociations pendantes. 11 raconte ce qu'on vient de lui mander de France et des Flandres. Tout va mal pour l'Espagne ; le nonce résidant à Cologne écrit que Tarméé du duc de Parme n'est pas payée, qu'il y a des séditions dans ses rangs, que le général a beaucoup à faire pour se maintenir dans les Pays-Bas, et, « cela étant, ajoute le pape, ils parlent des armées qu'ils enverront en France. Ils veulent conquérir le monde, et ne sont pas capables de reprendre Cambrai. Un essai tenté pour ravitailler Paris a écboué : les convois, les troupes, l'artillerie sont tombés dans les mains de l'ennemi. Le roi de Navarre écrit à Luxembourg qu'il occupj les ponts de Charenton et de Saint-Cloud, et que les Parisiens en sont a jeilner. Le légat s'est renfermé dans Paris; il mange de l'herbe comme un cochon ; il n'a que ce (ju'il mérite. Il s'étudie à exciter les habitants à la résistance ; mais, à la prochaine défaite de Mayenne, ils penseront plus à leurs intérêts qu'aux exhortations (lu légat. » Cette audience laisse à l'ambassadeur l'espoir (jue le traité ne sera pas accepté.
Quinze jours après, le 28 juillet, au plus fort de la crise, Badoer trouve le langage du pape plus explicite. Évidenmient sa résolution est prise. Il ne signera pas la capitulation. « Nous ne voulons pas, lui dit-il, entrer en ligue avec l'Espagne. Mais nous devons
faiî'c quelque chose pour Ja France. Nous nous prévaudrons de l'exemple de trois de nos prédécesseurs. Nous ne ferons rien sans en prévenir la Seigneurie, afin que, si cela lui convient, elle puisse nous assister de ses conseils, de ses suffrages et même de son action. Nous ne voulons pas lui forcer la main. 11 nous suffira d'apprendre qu'elle dit : Le pape fait bien. En résumé, nous voulons rétablir la paix en France, et cela sans épouser les passions d'autrui. » L'ambassadeur, fort rassuré, s'inclina sans rien répondre. « Nous pensons, continua le pontife, qu'il vaut mieux concourir au bien-être de ce royaume sans nous unir avec d'autres. Cela nous épargnera bien des soucis et de grandes dépenses. S'il le faut, nous viendrons au secours du roi élu, sans déranger personne. y> Mais quel est ce roi futur dans l'opinion du pape ? se demande l'ambassadeur. Il cherche à pénétrer le fond de sa pensée. « Mais, Saint-Père, dit-il, ce ne sera pas chose facile de chasser Navarre, victorieux et puissant comme il l'est. Et s'il se convertissait, que ferait Votre Sainteté? — Ce n'est pas nous, répliqua Sixte-Quint, qui l'exclurons, ni lui, ni d'autres. Et certes, s'il se fait catholique, il sera élu et maître du royaume, et personne ne pourra y contredire. Mais bientôt vous saurez tout, et en attendant écrivez ce que nous avons dit. »
La congrégation de France avait terminé ses délibérations sur l'élection éventuelle de France. Après avoir écouté les divers avis, le Saint-Père donna le sien : Il a mûrement pesé l'opinion des cardinaux, et, à la suite d'un examen consciencieux, il a résolu d'en-
voyer deux prélats, l'un, Mgr Séraphin, aux princes du sang, Mgr Borghèse, aux villes et autres lieux qui tiennent à la Ligue, avec mission de les inviter tous à se rassembler dans un certain espace de temps pour faire l'élection d'un roi catholique. Ces deux prélats feront les plus grands efforts pour que le choix tombe sur un prince qui réunisse les suffrages de tous. » Le roi ainsi élu pourra compter sur le secours du Saint- Siège, lui, le pape, étant décidé à l'aider de tous ses moyens temporels et spirituels. Après cet exposé, il demanda l'avis des cardinaux.
Santa-Severina, parlant le premier, dit que Sa Sainteté était maîtresse d'agir comme elle l'entendait, mais que, pour sa part, il ne pourrait jamais approuver l'envoi d'un agent auprès d'un hérétique. La colère de Sixte-Quint éclata, et il y eut, entre lui et le cardinal, une vive altercation. Les opinions des autres membres de la congrégation étaient partagées, mais on convint à la fin qu'un mémoire où seraient expliquées les résolutions prises serait rédigé et communiqué aux ambassadeurs d'Espagne. Cet écrit devait prendre pour point de départ le désir de Sa Sainteté, conforme à celui du roi, de donner à la * France un souverain catholique, et démontrer ensuite que les moyens adoptés par la congrégation s'a])~ ])uyaient sur des précédents. Enfin il fut résolu, pour la justification du chef de l'Eglise, que le mémoire serait envoyé à tous les princes de la chrétienté.
Les ambassadeurs n'attendirent pas la communication officielle d'une résolution qui tendait évidemment a hâter la conversion et l'élection de Henri. A force
d'insistances, malgré les excuses du Saint-Père, malgré les fortes chaleurs qu'il prétextait pour se soustraire à leurs odieuses visites, ils finirent par obtenir audience. Ce ftit le 7 août *. Le pape, en les voyant entrer, prit aussitôt la parole, et se répandit en interminables redites sur la situation de la France, sur les succès du Béarnais, sur les fautes de Mayenne, sur l'inqualifiable conduite du légat. Ceux qui se sont occupés d'affaires de cette nature savent quels efforts il faut faire pour ne pas se laisser troubler par la prolixité calculée d'un adversaire, qui cherche moins à masquer sa pensée qu'à faire perdre le sang-froid à son interlocuteur. Les deux seigneurs espagnols s'armèrent donc de patience, et écoutèrent en silence. A la fin il fallut bien s'expliquer, et le pape leur dit qu'avant d'envoyer des troupes il était décidé à envoyer des prélats. Le comte d'Olivarès l'interpella sur le bruit qui désignait Mgr Séraphin comme l'un de ses délégués auprès du Béarnais. « Et si cela était, qu'en résulterait-il? » s'écria Sixte- Quint. Le duc de Sessa demanda quel était l'avantage qu'il comptait retirer de cette mission. « Nous no sommes pas tenu, répondit le pape, de vous rendre compte de nos secrets. » Le duc, continuellement interrompu par les explosions de colère du pape, répliqua « qu'il ne s'agissait pas d'un secret, mais do choses connues de tout le monde, d'une nouvelle qui courait les rues; que la mission d'un agent poiili-
1. 'Sessa à Philippe II, 7 août 1500. Arcli. Simancas. S.deE.Komù, Jjeg» 955.
fical auprès d'un prince hérétique était un scandale, un moyen d'en détacher les adhérents catholiques, une offense cruelle faite au roi d'Espagne, puisque, après avoir offert d'envoyer une armée en France, le Saint-Père y envoyait une ambassade. Si Mgr Séraphin partait pour le camp du Béarnais, lui et le comte se verraient obligés d'écrire à leur souverain qu'il n'avait plus rien à attendre de Sa Sainteté. Sixte-Quint s'écria qu'ils étaient venus pour l'insulter dans son cabinet; que le roi était bon prince, mais que ses ambassadeurs dénaturaient ses intentions. « D'où savez-vous que Sa Majesté trouvera mauvais ce que nous comptons faire ? Nous ne sommes pas l'esclave du roi, tenu à faire toujours ses volontés et à lui rendre compte de nos actions. Nous sommes le père, et il n'appartient pas aux enfants de lui donner conseil quand il ne leur en a pas demandé. Lorsque, peu après notre avènement, nous avons renvoyé l'ambassadeur de France, lorsque nous avons lancé le monitoire contre le Roi Très Chrétien parce qu'il avait tué un cardinal, ce n'est pas sur les conseils de Sa Majesté Catholique que nous avons agi, mais de notre propre mouvement; et vous, qui portez l'cpée au côté, vous voulez en savoir plus long en matière de théologie que nous qui avons nos grade*s en théologie, en médecine et dans d'autres facultrs? De quel droit venez-vous donc nous faire des menaces? Sur des bruits que vous avez recueillis dans les rues? Pourquoi, après tout, êtes-vous venus à Rome? Depuis décembre vous êtes annoncés, et maintenant vous voulez nous forcer la main ! Mieux aurait valu ne pas
venir. Qu'est-ce qui a empêché le roi de pousser la guerre? Qu'a-t-il fait en France? Rien d'important. » Ici les ambassadeurs firent valoir les mérites de leur souverain. Mais le pape les interrompit. « Les catholiques de France, leur dit-il, ont été victorieux jusqu'au moment où le roi s'est ligué avec Mayenne. C'est de là que datent leurs revers, et Dieu veuille qu'il n'arrive pas à l'Espagne de semblables malheurs! » A la fin, il offrit de différer la mission de Mgr Séraphin jusqu'à l'époque à laquelle il aurait reçu des nouvelles plus récentes de Paris*. Les ambassadeurs prirent congé, pleins d'inquiétude et convaincus qu'il comptait profiter de la violence de leur langage pour renoncer définitivement à se concerter avec l'Espagne.
Dans la congrégation qui eut lieu immédiatement après cette orageuse audience, le Saint-Père se plaignit des importunités de Sessa et d'Olivarès, et les cardinaux Santa-Severina et Facchinetti se hâtèrent de courir chez les ambassadeurs pour les supplier de le laisser faire à sa manière. Insister davantage n'aurait, à leur avis, d'autre effet que de le confirmer de plus en plus dans la résolution d'abandonner l'expédition de France.
La mission du duc de Sessa avait évidemment échoué. Les ambassadeurs eux-mêmes ne se firent à ce sujet aucune illusion. « Le duc, écrit Olivarès à Ydiaquez, s'est montré aussi habile qu'on pouvait le désirer,
1. Le 18 août, le pape raconte cette audience à Tambassadeur de Venise, qui, ce jour-là, le voit pour la dernière fois. Alberto Badoerau doge, 18 août 1590.
mais son ambassade n'a produit aucun résultat. » Cet échec, il l'attribue aux moyens de douceur recommandés par le roi, tandis que, dans son esprit, c'est la peur, et la peur seule qui aurait pu briser les résistances du Vatican (la via del rigor). D'ailleurs Olivarès est dégoûté du service. La triste satisfaction que lui donne l'insuccès du duc est contre-balancée par son dévouement pour le roi. Le rôle de iMentor du jeune Sessa ne lui convient pas, et il prie son ami le secrétaire d'Etat d'exprimer à leur maître les regrets qu'il éprouve de se voir écarté du nombre des personnes qui passent pour avoir bien mérité de Sa Majesté.
Cependant ils ne cessent, lui et le duc, d'obséder le vieux pontife de plus en plus souffrant, mais non brisé, luttant en même temps contre la fièvre el contre les ambassadeurs de Philippe II, dont l'aspect seul le remplit de dégoût et de colère, mais non plus de peur ; car, chose étrange, dans les derniers jours de son existence, depuis qu'il a trouvé le courage de laisser partir le courrier d'Olivarès avec la capitulation non signée, il a repris toute Tcnergie de son caractère ; il est décidé à ne plus se laisser intimider ; il espère d'un jour à l'autre apprendre que Paris s'est rendu. 11 compte sur des faits accomplis que le temps amènera, car le temps, tout le monde le sent, est favorable à la cause de Henri, qui est la cause de la France, et en même temps, cette fois, celle de la papauté. «Us nous tueront, dit-il à Badoer quinze jours avant sa mort, ils ne veulent pas nous laisser en vie, ùes Espagnols, ils veulent nous enseigner ce que nous
avons à faire, mais nous n'avons besoin de Leurs enseignements. Nous enverrons des troupes en France, mais pas maintenant, et pas en compagnie avec l'Espagne, mais pour soutenir le prince catholique qui aura été élu roi de France, et en attendant nous y enverrons des prélats. »
Le dimanche 19 (août) Olivarès et Sessa se j)résentent chez lui. Il est fort souffrant et, pour se venger de leurs importunités, c'^st au milieu du jour (|u'il les oblige à quitter Tombre et la fraîcheur du palais d'Urbin et à gravir la rampe qui mène au Quirinal, qu'il habite pendant la saison chaude. Cette audience ne dura que quelques minutes. Les ambassadeurs renouvelèrent leurs instances, protestant contre la mission de Mgr Séraphin, exigeant que le pape fît lever des troupes conformément aux engagements « quasi » pris par Sa Sainteté*. Le pape se fâcha, leur dit des paroles fort dures, et lorsqu'ils lui déclarèrent que, s'il continuait a les traiter ainsi, ils ne se présenteraient plus devant lui, il s'écria qu'à Theure même ils pouvaient s'en aller. Ils se retirèrent aussitôt, pour ne plus le revoir. Le 21, Sixte-Quint réunit la congrégation de France, renouvela ses plaintes contre les représentants de Philippe, et posa la question de savoir si les prélats devaient ou non se mettre en route pour la France. Les cardinaux conseillèrent d'ajourner le départ, afin de ne pas avoir l'air d'agir par dépit, et
i. Le pnpc raconte les détails de raudicncc à Graziosi, agent du duc d'Urbin. Helacion de lo que pasô con GracioxOt agrnfe del Dugue de Urbino. Lundi, 20 août 1590; adressée au duc de Sessa. Arcli-. Simancas.
aussi par égard pour Sa Majesté Catholique. Sa Sainteté y consentit et se calma , car à ce moment rien ne répondait mieux à ses desseins que les délais.