LIVRE HUITIÈME
I. La crise est considérée comme terminée. — Sixte-Quint n'inler- ▼iendra pas en France comme allié de Philippe. — Sa maladie. — Sa mort. — Jugements des ambassadeurs d'Espagne et de Venise. — Peu de signes d'affliction dans Rome. — La populace veut détruire la statue du pape. — Dispositions prises par le sacré coll^ge. — La famille Peretti.
II. Le pontificat de Sixte-Quint jugé au point de vue des affaires de France.
Nous sommes arrivés à la fin de ces lonf(ue8 et douloureuses péripéties. Sixte-Quint en est sorti victorieux. Son parti est pris. Tout le monde le comprend*. La papauté ne se fera pas l'instrument des ambitions politiques. Elle ne prêtera ni à Philippe ni à la Ligue les foudres du Vatican et les trésors du château Saint- Ange. Elle servira la cause de la religion, qui est en même temps, qui est toujours, celle de la s«>ciété. La France restera catholique et ne disparaîtra pas de la carte. L'équilibre européen sera maintenu. T/est
i. Cest rippréeittion de tons les ambassadeurs.
l'issue de la crise qui a, depuis dix-huit mois, tenu le inonde en suspens. C'est le dernier mot de Sixte- Quint. Sa tâche est accomplie. Il ne lui reste plus qu'à mourir.
Depuis le printemps, depuis ce terrible mois de mars tout rempli de ses combats avec l'ambassadeur de Philippe, sa santé dépérissait visiblement. Une fièvre catarrhale, mal soignée, car il était mauvais malade, avait pris un caractère intermittent. Était-ce la fièvre tierce, était-ce la fièvre quarte? On l'ignorait, car il refusait obstinément de se laisser tàter le pouls, et, au lieu d'observer la diète voulue en pareil cas, faisait comme font en Italie les gens du peuple, il tâchait de noyer la fièvre dans quelques verres de vin de plus. Au commencement on comptait sur la constitution robuste du malade, mais bientôt son état inspira des inquiétudes sérieuses ^ Le jour de l'Ascension, pendant la messe à Saint-Pierre, il fut pris d'un accès de fièvre. On remarqua sa mauvaise mine, sa faiblesse et son air abattue Au temps des fortes chaleurs de
1. « Por haversele renovado a SS. un terribilisimo catarro que en olra compleccion se pudiese tener por sospeclioso, pero en conlrapeso (le la buena que Su Sanlidad liene hace grandes desordenes y bebc mas cantidad de la que bobia cuando estubo sinél, y no quiere haversc ningun remedio. Con todo este no ha lenido basta agora calenlura (|iic se sepa porqué él no quiere dar cl pulso a medico. » — Olivarès à IMiilippe H, 27 avril 1500. Aicb. Simancas, S. de E. Rome. Lcff. 9r»0.
2. « Con {>ran flaqueza, caimicnto y nielancolia, y ji la misa es cierlo que tubo gran calenlura, y le ardian mucho las manos. No se, ncabado esle ardor, si es erralica u cuartana, porquc ha despedido los medicos y qiiedâdosc con el suyo ordinario, y de aquel baye lo qiie le parece. Tieuc cou g:ran miedo â los suyos ver que con babcrie venidn evai!M.kioii nalurnl de sangre, en lugar de niel'orar. ba cnq)Corado. » — Olivaivs ù i'ijili])pe U ; rapport du 2 juin 1590.
juillet et d'août les accès devinrent plus fréquents, plus longs et plus violents. Il en fut saisi au consistoire public pendant qu'il parlait des affaires de Pologne, en présidant la congrégation de France, auxaudienceg des ambassadeurs. On eut beaucoup de peine k lui persuader de garder le lit pendant quelques jours. Sa forte nature, avec une énergie indomptable, lutta cependant contre le mal, mais lui-même sembla eom* prendre que ses jours étaient comptés.
Le 13 août, il tint son dernier consistoire ^ L'allocution qu'il prononça, en touchant dilTérentes matières, était comme un résumé historique de son pontificat, comme un adieu dressé aux cardinaux. Après avoir proposé le cardinal Aiessandrino pour Ti'^glise de Verceil, il dit : Comine Jésus-Christ le rédc^mpteur u partagé avec ses apôtres les bons et les mauvais jours, de même lui, son vicaire sur la terre, se faisait un devoir de communiquer aux cardinaux ses joies et ses afflictions. Aujourd'hui il avait trois nouvelles h leur annoncer. La première était des plus heureuses, e.elle dé la conversion du margrave de liade, sur laquelle il donna beaucoup de détails. 11 leur lit pail ensuite, autre sujet de satisfaction, de la prise par ses galères de trois fustes de corsaiies ; « c'était le premier suc<iès de sa marine, évidemment favorisée par la Providence, puisqu'il l'avait créée seulement pour purger la mer des pirates et non pour molestei' des printu^s chi'étiens. »
1. Decifrado. Lo que piutô en el Coiutiatofio de lov iZ de Ayoêto de 1540; envoyé à Philippe par Sess;i. Arcli. Siuuiuc«u, S. de A'. Home. Leg, 955.
Après ces bonnes nouvelles vinrent les mauvaises : la licence des prédicateurs espagnols, le sermon du jésuite qui avait osé accuser le pape de favoriser les hérétiques*. Il s'étendit longuement sur cet incident, fit observer que c'était à Madrid, à la cour si catholique d'un prince si chrétien que ce scandale avait eu lieu ; maiis il comptait- sur le secours de la divine Majesté, qui le protégerait, lui, l'Église et ses États, lesquels, en ce moment, par la suite des mauvaise» récoltes, par la disette et la pénurie, comme d'autres pays, étaient fort éprouvés. Mais si ses greniers d'abondance étaient vides, ses coffres étaient remplis d'or, et il proposa à la congrégation de consacrer la somme de cinq cent mille ducats au soulagement de ses sujets. Il était heureux de pouvoir ainsi non seulement donner, avec grande facilité, des sommes importantes, mais de prouver aussi par ce don, aux yeux du monde, qu'il avait accumulé tant de trésors, en prévision de mauvaises années, pour aider ses sujets et non pour faire des guerres.
Ce n'étaient pas seulement la misère du peuple et la famine de 1590 qui venaient dans ces derniers jours obscurcir l'éclat de son règne, et donner un si terrible démenti aux fîères paroles qu'il avait à son avènement adressées aux conservateurs de Rome, alors qu'il leur promettait l'abondance pendant son pontificat. Les bandits aussi reparaissaient sur la scène : Piccolomini du côté de la Toscane, d'autres sur les frontières du royaume. Dans les derniers jours qui
l.Yoir livre'V, cbap. m.
précédèrent la mort du pontife, on vit -des brigand» jusqu'aux portes de Rome. On envoya Ottavio Cesi h leur poursuite ; mais il fut obligé de rebrousser chemin, ses soldats ayant refusé de se battre. On avait d'abord caché ces nouvelles au Saint-Père ; lorsqu'il les apprit, il en conçut uu profond chagrin, et prescrivit aussitôt des mesures énergiques.
Mais il touchait à sa fin. Le dimanche 19 il avait encore recules ambassadeurs d'Espagne. Les émotions de cette entrevue lui firent passer une mauvaise nuit. Le lundi, il eut la fièvre. Le jour suivant, le mardi matin, malgré sa faiblesse, il convoqua (pour la dernière fois) la congrégation de France*, se plaignit comme toujours des Espagnols, dit (jue Philippe qui comptait se faire proclamer Dieu aurait le sort de Nabuchodonosor, et forma des vœux pour la conversion de Henri de Navarre. Séraphin serait créé cardinal s'il parvenait à le faire abjurer ; puis, répondant ù une interpellation d'Aragon, il affirma qu'il ne reconnaîtrait pas Henri comme roi. C'était le langage confus, incohérent, contradictoire d'un fiévreux. A l'issue de la séance, vers la fin de la matinée, survint un grave accès qui fit craindre pour la vie du malade. On appela les médecins en toute hâte. Vers deux heures de nuit (dix heures) l'accès se renouvela avec une grande violence. I^e cardinal Aldobrandini, (|ui, en sa qualité de dataire, logeait près du Quirinal, accourut, et,
i. Sessa à Philippe U, 22 août 1590. Ârcli. Siinancas, S. de K, Rome. Ug, 955. — lielacion del Cardenal Aragon de lo fjue pasô en la conyregacion de Frauda^ Mariée 21 de AyoHo de 1590, fomiaut annezc au rapport pi-éciié.
pendant deux heures, le pape sembla près de s'éteindre. Malgré les supplications des médecins, il se leva le lendemain, mercredi 22, mangea un melon pour son dîner et prit quelques verres de vin. Il travailla ensuite longtemps, selon son habitude, avec le cardinal dataire, avec le gouverneur de Rome et avec d'autres personnes. Le jeudi 23, quoique très faible, il se leva, dit la messe, et présida pendant quatre heures la congrégation de l'Inquisition . Vers la fin de la journée, nouvelle crise. Le vendredi 24, il se vit obligé de décommander les audiences des ambassadeurs. Les médecins déclarèrent que la fièvre était continue et compliquée de retours périodiques ; ils trouvèrent Tétat de Sa Sainteté dangereux, moins par la nature du mal qu'à cause de l'impossibilité de lui faire suivre un régime. En transmettant les bulletins au doge, l'ambassadeur Badoer ajoute : « Qu'il plaise à Dieu, en ces temps de grande calamité, de préserver les jours de ce sage et bon pontife, si plein de sollicitude, comme on voit, pour la tranquillité et la prospérité de ce pauvre royaume de France ! »
C'est le vieil ami de Sixte-Quint, son camérier secret Sangaletto, qui le soigne. « S'il voulait obéir aux médecins, écrit-il à Mgr Usimbardi, il guérirait; sinon, non. Ce soir on le lui dira crûment; on lui fera connaître l'état où il se trouve, et c'est à moi à rompre la glace, car personne n'ose le faire; mais votre Sangaletto est un martyr quand il s'agit du service de Sa Sainteté. »
Le dimanche 26 fut un jour de grandes souffrances. Le pape Jaissa faire les médecins ; ses forces décli-
naient rapidement. La messe fut dite dans sa chambre et Donna Camilla entra, sans être annoncée, embrassa son frère en pleurant et passa plusieurs heures auprès de son lit. Le lendemain matin, le lundi 27 août, après une nuit agitée, il demanda à entendre la messe. Pendant l'élévation il essaya de se mettre à genoux, ce qu'il ne put faire qu'avec l'aide de Sangaletto. Vers midi, il tomba en syncope; un instant on le crut mort, et Donna Camilla, les cardinaux Giustiniani, Kneli, Aldobrandini et son confesseur furent appelés en toute hâte. Le jeune Montalto, vaincu par la douleur, se laissa tomber par terre. Les accès se répétèrent plusieurs fois. Le malade revint par moments, poussa des gémissements, ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt. On lui administra Textréme-onction, et à sept heures du soir, pendant qu'un violent orage enveloppait Rome d'éclairs et de ténèbres, Sixte-Quint rendît son âme à Dieu *.
1. Sangaletto au grand-duc Ferdinand, 28 août 1500. Arch. Flor. fil. 3609. C'est la lettre confuse d'un homme qui a perdu la tôle, accablé par le fardeau de sa responsabilité, effrayé aussi de n'avoir pas, en temps utile, averti le pape, et de l'avoir laissé mourir sans les sacrements. A la fin de sa lettre, fermée peu d'instants avant la mort, il était dit que Sa Sainteté s'était confessée à six heures, mais qu'il ne serait pas possible de lui donner la communion. Dans une autre lettre du 29, il écrit au grand-duc : « Ce bon et saint vieillard a voulu mourir. On n'a pas négligé de lui tendre tous les secours temporels et s;)irituels qu'il lui fallait. » Cette manière de glisser sur la question des sacrements qui Ta tant préoccupé dans sa lettre précédente, écrite au chevet du lit du mourant, vient à l'appui des rapports des ambassadeurs d*£spaghc qui mandent au roi que le pape est mort sans confession, et qui n'auraient pas risqué cette assertion si le fait nVût pas été positif. Nous ne relèverions pas cette circonstance, si Olivarès et Sessa n'en avaient profité pour assouvir leur haine contre le pape en l'accusant de manquer de piété. Plusieurs auteurs ont oCQnaé c^'^
TiiS SIXTE-QUINT.
Les ambassadeurs expédièrent leurs courriers qui, le pied à Tétrier, attendaient les dépêches contenant la grande nouvelle. Les écrits jetés sur le papier à la hâte, et sous Timpression d'un événement important, rendent presque toujours très fidèlement la pensée de leurs auteurs. Badoer raconte brièvement au doge les dernières phases et l'issue fatale de la maladie de Sixte-Quint. « Tous les siens, ajoute-t-il, sont dans la désolation, et tous les bons en proie aux plus vives inquiétudes. Cette mort arrive à un moment bien inopportun ! Pour ma part, elle me fait éprouver un vif chagrin à cause du service de Votre Sénérité ; car, malgré la sévérité naturelle de Sa Sainteté, grâce à ses dispositions si favorables à la sérénissime république, nous pouvions néanmoins, dans toutes nos
Sixte-Quint était mort empoisonné par « les Espagnols ». Cette fable ne mérite guère d'être réfutée, ou plutôt elle est réfutée par les dépêches de l'ambassadeur de Venise et les lettres de Sangaletto dont j'ai donné des extraits. S'il y avait eu le moindre soupçon, le moindre bruit de ce genre, ni Tun ni Tautre ne l'aurait passé sous silence. C'est évidemment Tune des nombreuses inventions de Gregorio Leti, publiées soixante-dix-neuf ans après la mort du pape. Certes, Olivarès et Scssa ont contribué à abréger la vie du pontife, mais non par le poison. Dans un Avis de Rome, 29 août 1590 (Ril»l. Valic. Ms. lOoO], on lit : a La maladie était tellement impétueuse et Sa Sainteté si tiède au sujet du salut de son âme, qu'elle n'a pu fmir sa confession... Son corps a été ouvert et trouvé en parfait état (ueUissimp]^ d'où on conclut que la maladie a été causée par l'usage exagéré de vins purs et jeunes. » L'auteur de cette notice, comme tous les nouvellistes, n*est pas des amis de Sixte- Quint, et, en effet, les hommes de son métier n'avaient pas à s'en louer. Il considère le décès comme un acte de la miséricorde divine, et, contrairement à la vérité, il représente le pape comme tiède en matière de religion et adonné à la boisson. Si le bruit d'une mort violente avait alors couru dans Rome, j} se serait empressé de le relater.
négociations, avec de la patience et de Thabilité, compter sur de bons résultats. »
La haine d'Olivarès, la joie farouche que lui inspire cette mort, éclatent dans les quelques lignes par lesquelles il la mande à Philippe. « L'accès était si fort que Sa Sainteté a trépassé sans confession et pis, pis, pis encore {peor, peor, peor) ; que Dieu lui soit miséricordieux !» Il le voit au plus profond de l'enfer. Le duc de Sessa écrit à Ydiaquez : « Ce soir, à sept heures, le pape est mort sans confession. Il y a un cardinal qui dit que depuis des années il ne s'est pas confessé. Que Dieu l'accueille dans sa gloire I II n'aurait pu mourir à un moment plus désavantageux pour sa réputation, car il laissera plus mauvais renom qu'aucun autre pape depuis bien des années. »
Badoer mande au doge l'historique des journées qui ont suivi la mort de Sixte-Quint. « Ici, dit-il, on a vu peu de démonstrations de tristesse. Au contraire, le lendemain matin, une foule de gentilshommes et de gens du peuple se rendirent au Capitole pour renverser la statue de Sa Sainteté. Le tumulte a été apaisé à grand'peine par le connétable Colonna (l'époux de la petite-nièce du pape), accompagné d'un grand nombre de seigneurs, et par Mario Sforza, que le sacré collège avait envoyé sur les lieux. On a promis au peuple que, jusqu'à nouvel ordre, la statue serait couverte de planches. Il a aussi été résolu que dorénavant on n'en pourrait plus ériger à des pontifes durant leur vie, mais seulement après leur mort, dans le cas où ils se seraient rendus dignes de cet honneur. Maintenant, grâce aux sages mesures des seigneurs cardinaux, les
choses se passent assez tranquillement. Dans la pre mièrc congrégation ils ont nommé général des armées Don Michel Peretti, petit-neveu du pape défunt, et sur la demande du cardinal Montalto qui veut s'obliger cette famille, le seigneur duc Onorato Gactani, lieutenant du général. Ce dernier a été chargé de lever, le plus promptement possible, deux mille fantassins destinés à garder Rome. En ce moment c'est le peuple romain qui, par ses caporioniy s'acquitte fort bien de cette tâche. » D ajoute que les dispositions du pape concernant les bandits ont été modifiées par les cardinaux. « On a trouvé, continue-t-il, au fort Saint-Ange, en dehors des trois millions d'écus d'or qui, en conformité des dispositions de Sixte-Quint, ne peuvent être affectés qu'aux besoins urgents de TÉglise, un autre million et 150,000 écus réservés à la libre disposition du pape; mais les seigneurs cardinaux ont dans l'espace d'une heure distribué cette (dernière) somme, donnant 500,000 écus aux villes de l'Etat, et 400,000 à la ville de Rome pour acheter du blé. Les 250,000 écus qui restent sont destinés à couvrir les frais du conclave... Le cardinal Gaëtani sera confirmé légat en France et recevra une subvention de 25,000 écus. Cela se fera sur la demande de sa famille, et plus encore sous la pression des seigneurs espagnols et de l'ambassadeur de la Ligue, en sorte qu'en un seul jour on a mis toutes choses sens dessus dessous. » C'est l'histoire, sobrement racontée,, de la réaction qui se produit, dans les plus hautes sphères comme dans toutes les autres régions de la vie^ lorsque les pygmées succèdent aux géants, jouissant de leurs nou-
vellcs libertés et pressés d'en profiter, s'ils peuvent, pour détruire promptement les œuvres de celui qui n'existe plus. Ils ont joui de ses bienfaits, mais sa supériorité leur a pesé. Maintenant ils s'en vengent et assouvissent, le plus souvent à leur propre détriment, leurs petites rancunes en faisant le contraire de ce qu'il a fait. Si l'intelligent diplomate vénitien, en raj)portant ces faits, n'a pas un mot de regret a donner au revirement qui s'est si soudainement accompli en faveur de la Ligue et de l'Espagne, c'est qu'il connaît le sacré collège. Celui qui sortira pape du conclave ne sera pas, il le sait bien, un Sixte-Quint. Ses faveurs ou son hostilité ne seront que d'un faible poids dans la balance.
La mort du pape fut accueillie en Espagne et au camp de la Ligue avec une joie sans mélange ; à Prague, avec une indolence sympathique *; à Venise, avec douleur; partout en Europe, comme un événement de la plus haute gravité. A ce sujet, l'ambassadeur Contarini écrit de Madrid : « Plus on réfléchit ici sur la mort du pontife, plus on s'en réjouit. Chacun en parle avec une grande liberté et peu de respect. On pense et quelques-uns disent tout haut que, quel que soit son successeur, il est impossible qu'il soit plus con* traire à la politique de cette couronne, et plus ennemi de la Ligue de France. »
i. Curzio Piccliena, chargé d'aflaircs de Toscane, au grand-diid Ferdinand. Tragiio, 7 septembre 1590. C'est cet agent qui donne à rKmpereiir la première nouvelle de la mort du jinpe au moment oâ Sa Majesté sort de la chapelle. Les Iniits de Rmiolpbe se troublèrent, mais il garda le silence.
352 SIÎTE-QUINT.
Le doge adressa au nom de la Seigneurie des lettres de condoléance, conçues en termes chaleureux, aux petits-neveux et à la sœur du pontife défunt.
Donna Camilla survécut à son frère pendant de longues années, et mourut (1605) fort âgée au palais de la Chancellerie.
Le cardinal Alexandre Montalto, disposant de la nombreuse faction des créatures de son grand-oncle, a rempli un rôle important dans les conclaves d'Urbain Vil, de Grégoire XrV, d'Innocent IX, de Clément VIII, de Léon XI et de Paul V. Personne ne connaissait mieux les dispositions des cardinaux, personne n'en savait mieux tirer parti. Cependant il brillait moins par l'esprit que par les qualités du cœur. Les souvenirs de ses libéralités, de sa charité, de sa munificence se sont, sous forme d'anecdotes, perpétués dans les traditions populaires. Lorsqu'il mourut jeune encore (1623), toutes les boutiques se fermèrent en signe de deuil. Rome tout entière courut à la Chancellerie, et voulut assister aux funérailles qui eurent lieu à Saint- André de la Vallée, bâti en grande partie à ses frais.
Son frère. Don Michel, eut de sa première femme, la comtesse de la Somaglia, deux enfants, le cardinal Francesco et Donna Maria Felice. Un second mariage de Michel avec Anna Maria de Cesi resta stérile. Sa fille Maria Felice devint l'épouse de Bernardine Savelli, à qui elle donna une fille et deux fils. Ce furent le cardinal Paul et Giulio Savelli, le dernier rejeton de la principale branche de cette illustre famille. La fille, Donna Margarita, épousa le duc Giuliano, le dernier des Cesarini. Ils n'eurent qu'une fille, Donna Livia, rhériticre
des.Cesariui, Savelli, Perelti, Somaglia, Cabrera et Boadilla. Elle se maria (1673) avec Federico Sforza , qui prit le titre de duc de Cesarini Sforza. Avec le frère de sa mère, le cardinal Francesco Peretti, mort (1655) au conclave dont est sorti Alexandre VII, disparut le nom des Peretti, qui n'étaient Peretti que par adoption, car ils s'appelaient en réalité Damasceni. Gtulio, le dernier Savelli (de la branche principale) et le dernier Peretti (Damasceni) par sa mère Donna Maria Felice, mourut (1712) presque ruiné et obligé d'aliéner la majeure partie des grands biens, entre autres la villa Peretti (Massimo), des deux familles dont il était le représentant. L'obligation imposée aux héritiers de Don Michel de restituer à la maison Cesi la dot que lui avait apportée sa seconde femme avait fait la première brèche à la fortune colossale des Peretti. Les dettes contractées par les cardinaux Alexandre et Francesco Montalto en hâtèrent la ruine. Lorsque Ijeur patrimoine passa à la famille Sforza, il était tellement dilapidé, qu'il n'en restait plus rien, à part quelques terres de Donna Margarita Somaglia, première femme de Michel Peretti.
Nous devons dire ici quelques mots de l'homme qui avait tant contribué au prestige de Sixte-Quint et qui avait constamment vécu dans son intimité. Domenico Fontana ne put échapper aux effets de la réaction. Dès l'avènement de Clément VIII, il tomba dans une disgrâce imméritée. Privé de son poste d'architecte pontifical de Saint-Pierre et sommé de rendre compte des dépenses failfg en bâtisses sous le pontificat de son grand protecteur, il quitta Rome et, sur l'invitation j
du comte de Miranda, vice-roi de Naples, accepta la charge d'architecte royal et d'ingénieur en chef du royaume. Sous ce vice-roi, comme sous le comte d'Olivarès qui succéda à Miranda et sous Lemos, il dirigea dans la capitale et dans les provinces des travaux considérables. Après avoir changé la physionomie de Rome, il embellit celle de Naples, et mourut dans cette ville, riche d'années, d'argent et d'honneurs*.
1. En 1007; Millzia, Architelli, 1785. II aligna la Ciiiaia et Santa- Lucia, bâtit le palais royal et le musée [les Studij), érigea la belle fontaine dite de Miranda, et dirigea de grands travaux hydrauliques dans les provinces.
Nous n'essayerons pas de retracer ici le portrait de Sixte-Quint. Il s'est peint lui-même par ses paroles, reproduites sur la foi de ceux auxquels elles étaient adressées, par ses actes racontés d'après les rapports officiels des principaux témoins. Le lecteur qui a eu la patience de nous suivre dans ce long exposé est à même de porter un jugement. Nous ne lui imposerons pas le nôtre. Qu'il nous soit pourtant permis de jeter un regard rétrospectif sur la partie la plus importante du règne du pape, sur son intervention dans les affaires de France.
En présence des événements dont ce royaume est le théâtre, il cherche deux résultats : conserver la religion catholique, gravement compromise, et maintenir la France à l'état de puissance de premier ordre. Il est convaincu que si la nouvelle confession est intronisée en France, c'en est fait pour longtemps, peutêtre pour des générations, de la religion catholique en Europe. Ses défenseurs succomberont en Allemagne; l'Italie sera envahie par l'hérésie; Rome tombera. L'Espagne elle-même ne résistera guère. Ce n'est pa§ nous qui lui prétons cette opinion : il ne perd aucune
occasion de la produire. En maint endroit, elle est rapportée par les ambassadeurs, par les cardinaux, par ceux qui rapprochent; et môme cette opinion, cette conviction profonde, est dans tous les esprits. On la rencontre dans les deux camps hostiles. Les uns redoutent le triomphe des huguenots, comme le plus grand des maux; les autres rappellent de tous leurs vœux, comme Taccomplissement de leurs aspirations. Telle est la situation générale de l'Europe, tels sont déjà le prestige, l'ascendant, la puissance du génie de la France, que c'est elle qui décidera de Tissuc de la grande crise. Si elle embrasse la réforme protestante, se dit-on, la religion catholique disparaîtra du monde civilisé.
Il faut donc sauver la religion catholique en France. Mais si la France descend du rang de grande puissance, si elle est inféodée à l'Espagne, sans doute officiellement elle restera catholique; mais le centre, le grand foyer de la foi, le Saint-Siège, disparaîtra, perdra toute indépendance, ne sera plus que le premier bénéfice dont les Rois Catholiques disposeront, qu'ils conféreront à de dociles et complaisants favoris. La religion catholique, frappée au cœur, périra lentement, mais irrévocablement. Cette conclusion est-elle rigoureuse? Cela importe peu ici. Ce qu'il importe de constater, ainsi que nous l'avons fait par de nombreuses citations, c'est que pour Sixte-Quint, pour les principaux hommes d'État de son temps, elle était un axiome, une vérité incontestable.
Voici donc les conclusions auxquelles ariivaient les personnes intéressées au maintien de la religion catho-
lique, et nul no Tétait plus que le chef de TÉglise : Il fallait sauver la religion et la France, et si on ne pouvait obtenir ces deux résultats, sacrifier la France pour sauver la religion. C'était une dure extrémité, il fallait l'éviter autant que possible, mais on devait s'y résigner le jour où tous les moyens seraient épuisés; car lorsqu'on se trouve placé en face de deux dangers, dont l'un est imminent et l'autre éloigné, on court naturellement au plus pressé.
Telle était la situation de Sixte-Quint à l'égard de la France, ou, pour mieux exprimer notre pensée, c'était ainsi que le pape et l'Europe contemporaine la comprenaient.
Quelle était la politique de Philippe II? Nous n'entendons nullement entrer dans un examen de la valeur personnelle de ce prince. Nous nous en tenons aux faits et aux choses. Par suite du partage de la monarchie de Cliarle&-Quint entre les deux branches de la maison d'Autriche, l'Espagne, c'est-à-dire la péninsule ibérique, les royaumes, principautés, comtés et les colonies d'outre-mer réunis sous le sceptre de Philippe, se trouvaient placés dans une situation nouvelle, et, on ne tarda pas à s'en convaincre, insoutenable à la longue. Ce grand acte politique, qui s'explique par la tendresse naturelle du père pour le fils, et par une foule de considérations d'un ordre phis élevé que nous n'avons pas à apprécier, devint pour l'Espagne, tout en l'agrandissant, le germe de sa dissolution. Les Flandres, la Franche-Comté, le Milanais, le royaume de Naples, tous, à l'exception de ce dernier, situés au centre du grand mouvement européen,
devaient désormais graviter autour de la péninsule ibérique. Mais TEspagnc n'est jamais entrée qu'imparfaitement dans ce mouvement, à cause des Pyrénées, à cause du caractère et de Texistence presque insulaire de la nation castillane. De plus, ces pays étaient séparés de l'Espagne par la mer ou par la France. Et quel lien moral, quelle communauté d'intérêts et de traditions les unissait à l'Espagne? Aucun lien, aucune communauté d'intérêts. En abdiquant, l'Empereur, malade et dégoûté, avait fait cadeau à son fils de tous ces États. C'étaient désormais des provinces ou plutôt des colonies espagnoles. Mais cette condition leur semblait intolérable. S'ils avaient été adjugés à Ferdinand, leur existence individuelle était garantie; ils devenaient, indirectement, non de droit, mais de fait, et aussi longtemps que les Habsbourg porteraient la couronne impériale, des membres du Saint-Empire. Aussi qu'arriva-t-il ? Les Pays-Bas se révoltèrent. Il fallut une armée et les plus grands capitaines du temps, le sang de l'Espagne et les métaux précieux du Nouveau- Monde, non pour les réduire à l'obéissance, car on n'y parvenait pas, mais pour en contenir une portion, celle qu'on occupait avec des forces écrasantes. Le Milanais offrait l'aspect d'un grand camp. Les Napolitains, race moins belliqueuse, étaient plus faciles à gouverner, mais les tentatives d'insurrection se reproduisaient périodiquement. Presque tous les deux ou trois ans, on voyait arriver à Rome des exilés fuyant l'échafaud qui était dressé en permanence, les prisons qui regorgeaient de suspects. Était-ce la faute du gouvernemcni de Madrid? Peut-être en partie. II faut
aussi tenir compte de Tinfluence des innovations religieuses, qui formait un élément si important de l'insurrection néerlandaise. Mais la cause principale de ces dispositions hostiles, nous croyons la découvrir dans rincompatibilité de caractère de ces États, autrefois indépendants et désormais annexés à l'Espagne. C'est d'ailleurs une question que nous ne pourrions traiter sans sortir de notre sujet. Pour maintenir sa domination sur ces pays, pour ne pas perdre, dans un avenir prochain ou reculé, les possessions transatlantiques, l'Espagne avait besoin de deux choses qui lui manquaient : des* communications toujours assurées avec l'Italie et les Flandres et de la domination des mers. Or sa prépondérance maritime était depuis quelques années plus que menacée, et même fort compromise déjà par la marine naissante de l'Anglegleterre. L'Espagne de Philippe, telle que son père la lui avait faite, était trop grande ou trop petite.
Cette situation explique et justifie même la politique du roi ; car c'était son droit et même son devoir de conserver le royaume tel qu'il l'avait reçu, et il ne pouvait le conserver qu'en l'agrandissant. Philippe était donc forcé d'avancer ou de reculer. Il lui était impossible de s'arrêter. S'il avance, il sera, à des titres el des degrés divers, l'arbitre de l'Europe. S'il recule, l'Espagne deviendra ce que nous la voyons. Pour assurer ses communications avec les membres détachés de ce vaste corps, pour conserver la Nouvelle-Espagne, en d'autres termes pour sauvegarder l'existence de la monarchie, il lui fallait, afin de recouvrer la domination des mers : la Bretagne ; afin de communiquer
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librement avec la Flandre, avec la Franche-Comté, avec ritalie : la suprématie en France. Voilà les mobiles de sa politique. Ce n'est pas nous (|ui les lui supposons. Il nous les a fait connaître lui-mcme; nous les savons de sa bouche, et sous ce rapport les contemporains ne doutent pas de sa parfaite sincérité. C'est quand il donne comme principal ou unique motif de ses actions son zèle pour la religion qu'il leur inspire d.;S soupçons. D'ailleurs, le lecteur a pu pénétrer sa pensée intime déposée dans les instructions secrètes qu'il donne à ses agents, à Olivarès, à Mendoza, à Tasis. Je ferai, dit-il, dans tous les cas l'expédition de la Bretagne; la Bretagne est à l'infante ma fille. La Bretagne en effet lui est nécessaire. S'il l'avait possédée, V Armada n'aurait pas péri, et probablement il serait devenu l'arbitre de l'Angleterre. Si le duc de Lorraine est élu roi de France, dit-il encore, le duché doit passer à l'Espagne; il établira la communication entre la Flandre et le comté de Bourgogne ; en aucun cas il ne pourra être réuni à la France. Le duc do Mayenne, qui connaît la pensée du roi, lui fait insinuer, comme prix de son élection, l'annexion à l'Espagne de la Provence, du Danphiné, de la Bourgogne et de la Bretagne. Et comme pour répondre aux reproches de sa propre conscience, il se dit : La France, il y a peu de temps, ne possédait pas ces provinces, et c'était pourtant un grand royaume. Philippe, de son côté, comme on fait en pareil cas, fait intervenir des principes moraux pour justifier l'action qui lui est imposée par la force des choses. Voici le raisonnement à l'aide duquel il essaye de se persuader à lui-même
CONCLUSION. 3Jl
que ses prétentions sont conformes à la justice. Nous lui avons plus d'une fois ouï dire : Je suis le bras, le vicaire séculier de Dieu sur terre. C'est là ma mission. Pour l'accomplir, j'ai besoin de toutes les forces que Dieu m'a données ; or je ne puis conserver mes forces sans être maître de la France et de la mer. Sans doute il était le pilier le plus puissant de l'Église : il l'était dans l'opinion de tous les catholiques, il Tétait aussi dans celle de Sixte-Quint. Nous le savons encore du pape lui-même; car ici, nous ne saurions assez le répéter, nous ne faisons que reproduire l'opinion des contemporains. Sur ce point le pape et le roi étaient d'accord. Seulement, situation étrange et qui donne la clef de la conduite de Sixte-Quint, Philippe ne voyait le salut de l'Espagne que dans la possession de la mer et de la France, c'est-à-dire dans la monarchie universelle, et le pape jugeait la monarchie universelle incompatible avec l'existence de l'Église.
Passons maintenant au roi de Navarre, l'un des trois principaux personnages de ce grand drame historique. A l'avènement de Sixte-Quint, la France, en apparence au moins, n'était divisée qu'en deux camps : catholiques d'une part, protestants de l'autre. Si Henri de Navarre est vainqueur, il le sera à la tête des huguenots, avec les troupes auxiliaires fournies par la reine d'Angleterre, l'Allemagne et la Suisse réformées. Sa victoire sera le triomphe complet et décisif de la nouvelle confession. C'est ce que tout le monde pensait, car l'Europe vivait sous le régime du principe : cujus regio illius religio ; les sujets suivaient la religion du souverain. En vertu de cette maxime, à laquelle en Aile-
magne ie recès d'Augsbourg avait donné force de loi, on avait vu l'Angleterre passer deux fois d'une religion à l'autre. Il était donc permis de croire, et tout le monde en était convaincu, qu'à cette époque le triomphe de Henri équivaudrait à la perte totale de la religion catholique en France.
Ce fut alors, et peu de temps après son élection, que Sixte-Quint lança sa bulle privatoire contre le roi de Navarre. En même temps, il songea à intervenir et offrit à Henri HI son intervention armée. En agissant îiinsi, il resta conséquent avec lui-même, et agissait en vertu d'un principe élevé : sauver à la fois la religion et la France. Mais encore nouveau en politique, il se trompa dans l'appréciation des hommes et des choses. Il crut à la possibilité du succès des deux partis catholiques, uâant de leurs propres moyens; mais il croyait à tort que Henri III pouvait se réconcilier franchement avec la Ligue. Le meurtre des Guises change la situation. On entre dans une nouvelle phase. D'abord cet événement amène Philippe sur la scène. Aussi longtemps que la Ligue et Henri III avaient combattu côte à côte comptant sur les secours que Sixte- Quint avait offerts, mais qu'il n'avait pas envoyés parce qu'il méprisait Henri III et que les chefs de la Ligue lui inspiraient peu de confiance, il était possible do vaincre les huguenots sans la coopération de l'Espagne. Désormais il n'y faut plus compter.
11 y a encore un autre fait plus considérable dont il fallait tenir compte : c'était l'union des deux Henri qui avait rallié beaucoup de catholiques. Peu de temps après, le roi est assassiné et Henri de Navarre devient
le maître d'une partie de la France. Quels sont les éléments de sa force? En première ligne, Farmée hugue- . note; ensuite, les suffrages du parti national, des catholiques royaux. S'il est vainqueur, comme il le sera indubitablement dans le cas où TEspagne, toujours lente, n'interviendrait pas à temps, voici quelle sera la situation de la France : l'élément huguenot prédominera ; les catholiques seront assurés du libre exercice de leur religion, qui descendra au rang de confession tolérée. Peut-être Henri ira-til jusqu'à abjurer, mais cette conversion ne pourra pas être sincère. La religion catholique ne sera pas sauvée, sa ruine sera tout au plus ajournée. En présence de cet état de choses et de ces éventualités, le pape se résigne à choisir le moindre des deux maux, qui est de sacrifier la France pour sauver la foi. 11 se jette dans les bras de l'Espagne. Il envoie Gaëtani auprès du duc de Mayenne avec les instructions qu'on a lues ; il propose à Madrid, par l'entremise de Gesualdo, son intervention armée en commun avec Philippe. Jugeant les choses de France comme il le fait, il ne peut agir autrement. Pour ménager une dernière chance favorable à « ce pauvre royaume », il compte se réserver la haute main, la direction suprême de l'entreprise ; il offre, à cet effet, de fournir le plus fort contingent de troupes, et demande que les forces réunies soient placées sous le commandement d'un général de son choix.
En attendant, au camp de Henri les adhésions se multiplient. De toutes parts on mande a Rome que le roi abjurera. L'esprit catholique du pays se manifeste si clairement, que la conversion du futur souverain
n'est déjà plus un moyen utile pour son avènement, c'en est la condition indispensable. La France est catholique; elle veut rester catholique. La France est. un grand royaume indépendant, elle veut rester ce qu'elle est, et elle ne le peut que sous le sceptre de Henri, tous les autres princes étant incapables ou étrangers ; or Henri ne peut remplir cette mission qu'en embrassant la foi du pays sur lequel il va régner. Dans son armée même, les rôles sont intervertis. Les hugenols n'y forment plus qu'une minorité. H y avait eu un temps où Henri ne commandait qu'à des huguenots, où il n'avait que des alliés protestants. Puis les catholiques royaux seréunissent à lui; les deux confessions sont représentées dans son camp, mais les huguenots en sont l'élément principal. Enfin, et c'est la dernière phase, les huguenots ne sont presque plus que des auxiliaires, précieux encore et qu'il faut ménager, mais avec lesquels, après la victoire, on n'aura plus à compter que dans une faible mesure. Si Henri triomphe, la religion catholique triomphera donc avec lui. C'est tout au plus s'il devra quelques ménagements à ses anciens coreligionnaires. Dans la première période, la conversion de Henri était impossible ; dans la seconde, elle était probable, mais suspecte, et pnr conséquent, aux yeux du chef de l'Eglise, inadmissible ; dans la dernière, elle était nécessaire, inévitable, imposée par la volonté de la France dont Henri sera le roi parce qu'il est le seul roi possible. Alors, de quel droit, pour quelles raisons, sous quel prétexte refuser l'absolution ?
Ce n'est pas soudainement, c'est peu à peu que ces
vérités se font jour dans Tesprit du pontife. Lorsqu'il s'en est pénétre, lorsque les événements confirment ce que son bon sens lui suggère, lorsqu'ils donnent raison au duc de Luxembourg, à Mgr Séraphin, à Donato, à Badoer, il change de conduite, mais non de politique, car il a toujours tendu, il tend toujours aux mêmes résultats. Les ambassadeurs d'Espagne l'accusent de se régler sur les événements. Sans doute les succès de Henri, les suffrages de la France catholique, de plus en plus assurés, exercent une grande influence sur sa conduite. Il fait comme le tacticien qui dirige les opérations d'après celles de l'adversaire , qui change son ordre de bataille, qui fait des marches et des contremarches, avance ou recule selon les nécessités du moment, mais qui tend toujours au même but, battre l'ennemi; or l'ennemi, c'est la nouvelle confession et l'ambition de Philippe. Il tâche donc de se dégager de l'Espagne, sûr désormais que la France sortira de la crise, catholique et indépendante. C'est alors que commence sa longue et terrible lutte avec les représentants du fils de Charles-Quint. qui remplit les derniers mois de son existence et en précipite la fin. Que, dansceduel à outrance, il oppose la ruse à la force, qu'il emploie les armes dont il dispose, se retranche pour gagner un délai, d'où dépend la solution qu'il désire, derrière ses scrupules de pontife, comme uAe femme invoque, comme dernière ressource, la faiblesse de son sexe ; qu'il noie sa pensée dans des contradictions, c'est ce que personne ne saurait nier, ce que chacun est libre d'apprécier à sa manière. Mais la vérité est qu'avec des fluctuations, avec des dcfail-
lances momentanées, avec une longue patience et un courage héroïque, il a lutté pour la inème cause, celle qu'il n'a jamais désertée, vigoureusement, constamment, et jusqu'à son dernier soupir. C'est l'arbre qui brave les éléments, qui gémit et plie sous la furie de l'ouragan, agite ses branches, perd son feuillage, mais qjiii se redresse et résiste.
Il reste à éclairer une dernière question. Il s'agit d'appuécier l2y)art qui revient à Sixte-Quint dans la solution finale, le triomphe de Henri. Nous ne ferons pas ici de l'histoire conjecturale. Tout le monde sait combien il est difficile, même pour des événements qui se sont accomplis sous nos yeux, de se former un jugement un peu solide sur les différentes probabilités ; de dire que telle ou telle chose serait arrivée dans telle ou telle hypothèse. Encore cette fois, nous nous bornerons à citer l'opinion unanime des contemporains. Nous rappellerons surtout ce que pensaient les hommes d'État les plus éminents de l'époque, les plus fins observateurs, les juges les plus compétents en matière de politique étrangère, les ambassadeurs de Venise. Badoer et le Sénat, composé « de ces bons vieux sages » pour lesquels Sixte-Quint avait une si profonde vénération, considéraient la grande ligue entre l'Espagne et le pape, et l'intervention simultanée d'une armée espagnole et d'une armée pontificale, sous la direction suprême du chef de l'Église et sous le commandement d'un général par lui choisi et dépendant de lui, comme la ruine de la France. Cette opinion, nous l'adoptons sans réserve. Elle est corroborée par celle de tous les hommes politiques de
l'époque, par les faits qui se passaient alors et parles événements qui suivirent. Le duc de Parme était, il est vrai, dans une situation critique. Il avait la rébellion sur ses derrières et sur ses flancs, et la sédition dans les rangs de son armée ; et pourtant il a pu marcher sur la capitale, et obliger Henri à en lever le siège. Il a fallu à ce dernier encore près de quatre années pour, faire son entrée à Paris. Sixte-Quint, en mettant dans la balance de l'Espagne et de la Ligue ses ressources militaires et financières — et il avait, comme il disait souvent lui-même, plus d'argent qu'aucun autre prince ; — en faisant tourner plus rapidement les rouages si lourds de l'administration espagnole ; en poussant les opérations sous la direction d'un général de son choix ; en communiquant à tous, comme il s'y entendait si bien, son énergie, sa promptitude, sa persévérance, Sixte-Quint aurait , selon toutes les prévisions humaines, avec cinquante mille hommes bien équipés et bien payés, en peu de semaines, accablé et écrasé la petite armée de Henri. Mais, la victoire remportée, au moment des négociations, quand les plénipotentiaires des trois alliés, du pape, de Philippe, du duc de Mayenne, auraient procédé au règlement de la succession, l'influence du pontife (s'il était encore en vie), si grande qu'elle eût été pendant la guerre, se serait cflacée en présence des prétentions du roi d'Espagne et du chef de la Ligue. Cela ressort de la situation et des engagements pris ; cela est confirmé par l'opinion de l'ambassadeur de Venise. Sixte-Quint ayant épuisé son trésor, qu'il ne pouvait remplir que fort lentement, se serait trouvé en face de Philippe, pour njous