‹ Sixte-Quint, d'apres des correspondances diplomatiques ineditesChapitre 8 sur 67 · S44 SIXTE-QUINT · texte numérisé non relu

S44 SIXTE-QUINT

Tordre de faire connaître à l'Empereur, au roi d'Espagne, au grand-duc, au duc de Savoie ou, s'il était absent, à l'infante, et, par le secrétaire vénitien résidant à Milan, an duc deTerranuova, les faits que nous venons de relater, l'admission de l'envoyé de Henri et le départ du nonce. L'ambassadeur d'Espagne fut invité à paraître au collège pour y recevoir une communication analogue. Dans ces exposés, rédigés avec une admirable clarté, fort mesurés dans les termes, qui changent, sans s'écarter de la vérité, selon les dispositions des princes auxquels ces documents sont destinés, le Sénat forme des vœux pour la conservation de la paix, annonce sa ferme intention de garder la neutralité en cas de guerre, et soutient, surtout en face de Philippe, que l'admission de l'ambassadeur de Henri n'est qu'un acte de courtoisie internationale qui n'engage, en aucun sens, la politique. C'est Je point essentiel, et en même temps, il faut en convenir, la partie faible de ces documents. •

A Leonardo Donato, l'ancien ambassadeur auprès de Grégoire XUI, que le lecteur a vu complimenter Sixte-Quint à l'occasion de son avènement, est confiée la mission délicate d'apaiser les colères du pontife et de le retenir, si cela est encore possible, dans une attitude de neutralité. H a l'ordre de faire connaître les faits et d'user des arguments connus, do défendre le gouvernement vénitien contre les interprétations malveillantes, de relever surtout les dangers d'une guerre avec le sultan, dont les troupes se concentrent sur les frontières de Pologne, dont les ports offrent le spectacle alarmant d'une activité inusité j,

qui prépare évidemment une expédition maritime, qui semble résolu à envahir l'Adriatique. La conduite du nonce est blâmée avec mesure, mais sévèrement. La protestation comminatoire est une atteinte portée aux droits de souveraineté, à ce trésor, inestimable et transmis de génération en génération, de la république de Saint-Marc. S'il y a des princes intéressés au maintien de Tindépcndance de Venise, ce sont les souverains^ d'Italie, et aucun d'eux ne Test plus que le pape. En agissant comme elle a fait, en donnant au roi de Navarre le titre de roi de France, en admettant en sa nouvelle qualité M. de Maisse, la Seigneurie n'a pas seulement exercé un droit, elle a aussi agi avec prudence ; elle n'a fait que suivre les us et coutumes consacrés par le droit des gens ; elle s'est conformée à d'illustres exemples, à ceux qui ont été donnés par des papes et par des empereurs; elle a suivi une maxime incontestable de politesse internationale, qui veut qu'on reçoive gracieusement les envoyés, même ceux des puissances avec lesquelles on se trouve en guerre. Le Saint-Père ne trouve pas mauvais que la République accueille M. de Maisse comme ambassadeur du roi de Navarre, mais il s'oppose à ce qu'on le reçoive comme ambassadeur de France. La Seigneurie ne saurait admettre cette distinction. Ce n'est pas à elle à s'arroger le droit de résoudre, implicitement, la question de succession au trône de France ; elle manquerait à tous ses devoirs si, par une semblable prétention, elle s'attirait le ressentiment de Henri, proclamé roi par l'armée sous les yeux et du consentement du roi mourant, salué par

les acclamations des princes du sang, des cardinaux, de beaucoup de prélats, d'une grande partie de la noblesse de France. Il désire conserver la religion catholique, et il s'y est solennellement engagé ; il est tout disposé aussi à l'embrasser lui-même ; il donne l'espoir fondé qu'il lui sera possible d'apaiser les troubles de France, mais il est redoutable au dernier point si on lui ferme les voies de réconciliation, si, poussé au désespoir, renforcé par les hérétiques allemands, par ceux qu'on voit journellement grossir les rangs de son armée, il tournait ses armes contre les princes catholiques, s'il cherchait le salut dans une conflagration qui embraserait la chrétienté, mais dont l'Italie et Rome seraient, sans aucun doute, les premières victimes. Telles étaient les insti^ùctions de l'ambassadeur extraordinaire. Pour lui faciliter la tache, on pria M. de Maisse de ne pas paraître aux cérémonies publiques.

Pendant que la Seigneurie s'étudiait à éviter une brouille avec Rome, les événements marchaient en France, non sans réagir dans une certaine mesure sur les dispositions de Sixte-Quint. Parfois l'éventualité de la conversion de Henri s'offrait à son esprit sous des couleurs moins défavorables que par le passé, alors que ce prince représentait la cause des huguenots, et il ne pouvait espérer la victoire que par leur concours, alors que cette victoire impliquait celle de la religion protestante. Le ralliement de tant de membres de la haute aristocratie et de la noblesse de France a modifié la situation : s'il remporie Ja victoire, c'est à eux qu'il la devra en grande

partie. Sa conversion s'ensuivra tout naturellement. Elle ne serait pas nécessairement feinte, car elle ne serait plus un moyen de réussir, puisque les catholiques ne la lui ont pas demandée avant d'accourir sous ses drapeaux. A la rigueur, elle ne pouvait être sincère, et c'était pour la conscience du pontife le point essentiel. D'ailleurs, Henri vaincra, cela est probable, sans l'intervention de l'Espagne, cela est même certain ; et l'intervention sera plus difficile à motiver après que Henri aura abjuré ses erreurs et obtenu le pardon du chef de l'Église. Un moment, mais un moment seulement, les idées de Sixte-Quint prirent cette direction ; sans démentir son langage de la veille, il se montra moins inaccessible ^ux arguments des amis de Henri IV.

A son retour de Sermoneta, après une de ses courtes et rares excursions, on s'aperçut que ses idées avaient changé, mais cfe ne devait pas être pour longtemps. Le pape avait d'abord insisté pour que la République ne traitât pas avec l'ambassadeur du roi de Navarre, puis il admit qu'elle pût traiter avec lui, mais sans lui reconnaître la qualité d'ambassadeur du roi de France. Maintenant il faisait même cette concession, à condition que M. de Maisse n'eût pas sa résidence permanente à Venise.

Mgr Matteucci, en quittant sa nonciature, avait couru la poste jour et nuit, à franc étrier. Il était arrivé pendant l'absence du pape, qui, à son retour, se montra mécontent de sa conduite et ne voulut pas le voir. Il ne s'en cacha pas à Badoer et celui-ci suggéra à l'idée de le renvoyer à Venise. C'était, dit-il, la meil- \

leure satisfaction que Ton pût donner à la Seigneurie. Sans réfléchir un instant, Sixte-Quint sonna et dit à Mgr Bertinoro, son camérier secret: « Faites savoir à l'archevêque Matteucci que, puisqu'il est venu incognito par la poste, il s'en retourne de la même façon ; qu'il monte à cheval tout de suite ; que ce soir nous voulons savoir s'il est parti et que nous n'admettons pas de réplique. » Évidemment, il était mieux disposé. A la fin de cette audience, la causerie devint un entretien sérieux dont les résultats dépassèrent toutes les espérances d'Alberto Badoer, Sixte-Quint maintint toujours qu'il ne fallait pas admettre un ambassadeur de France ordinaire; que c'était le parti adopté par l'Empereur, qu'il n'avait pas répondu aux lettres du roi ; qu'il croyait même avoir commis un péché en les lisant, mais que, sur ce point, Sa Majesté se trompait, puisqu'on ne pouvait pécher involontairement; et il ajouta et répéta plusieurs fois : « La République a une belle occasion de conseiller h Navarre de se réconcilier avec l'Église. S'il le fait, il sera comblé de faveurs, et nous l'embrasserons tous à la fois. » Pendant ces épanchements intimes, le malheureux archevêque monta à cheval pour regagner son poste avec la même diligence qu'il avait mise à s'en éloigner.

Mais si l'ambassadeur de Venise était satisfait, l'ambassadeur d'Espagne était fort mécontent. Un mot qu'il prononça produisit un certain effet sur Sixte-Quint et lui fit presque regretter d'avoir renvoyé son nonce. Si M. de Maisse est admis, avait dit le représentant de Philippe, mon maître et le duc

de Savoie rappelleront leurs ministres de Venise, et Ton n'y verra plus que les représentants du pape et d'un prince hérétique relaps. » Ce trait porta. Dans le consistoire suivant, Sixte-Quint expliqua le renvoi de M. Matteucci par ce fait qu'il avait en partant agi de sa propre aulorité. Il ajouta qu'il était décidé à le rappeler dans le cas où M. de Maisse serait admis comme ambassadeur- résident à Venise. La grande majorité du sacré collège approuva cette résolution, et le cardinal Cornaro courut chez Badoer pour lui raconter ce qui s'était passé au consistoire et un entretien qu'il avait eu avec le Saint-Père, n Vous autres, Messeigneurs les Vénitiens, lui avait-il dit, vous nous avez mis l'esprit en grand travail, quoique vous ayez, la réputation d'être prudents, lents dans vos résolutions, et habiles dans les choses douteuses à tirer parti du bénéfice du temps. Nous avons vu certaines gravures qui représentent de vieux Vénitiens ayant des lunettes sur le nez et regardant faire les autres, et nous avons entendu dire que les Vénitiens aiment à se tenir à la fenêtre avec la papauté. Et maintenant ils agissent avec précipitation, veulent recevoir un ambassadeur-résident d'un hérétique excommunié, faire ce qu'un autre prince, grand ou petit, n'a fait ! Oii est la prudence de ceux qui se déclarent pour un homme qui a encore les armes à la main, dont la victoire et la fortune finale sont encore incertaines? On allègue que des princes chrétiens négociaient, sans encourir les censures, avec la reine d'Angleterre ; mais Elisabeth a été couronnée catholique et, quoique déclarée privée de son royaume.

n'en a jamais perdu la possession. Nous aimons et respectons la République ; nous savons qu'il y a à Venise de braves gens, mais il y a là aussi des méchants, et de bons vieux se laissent intimider par la jeunesse qui n'a pas toute la prudence requise. Nous attendrons l'arrivée de Donato, qui sait si bien défendre les intérêts de son pays, mais l'éloquence ne suffit pas là où manquent les bonnes raisons. Nous n'avons rien contre le roi de Navarre, excepté ce qui touche à la religion ; nous n'avons pas voulu l'excommunier, parce que nous ne voulions pas le mettre au désespoir; parce que nous voulions laisser la porte ouverte à une transaction, ce que nous ne pouvons plus faire maintenant, à moins qu'il ne tente des démarches auprès de nous ; mais, à notre avènement, la bulle était faite, on n'avait qu'à mettre le nom de Sixte-Quint à la place de celui de Grégoire. Dieu nous a protégé, il nous protégera aussi dans le cas où nous serions obligé de faire quelque démonstration contre la Seigneurie. »

Le bruit qu'avait causé le renvoi de Mgr Matteucci ne s'apaisait pas. Ce fut sous l'impression des déchaînement violents de la faction espagnole que le pape, dans un autre consistoire, blâma la conduite de la Seigneurie. Mais en présence de Badoer ses colères officielles se calmèrent ; sa vraie et profonde affection pour Venise reparut, et ce qui frappa le plus son intelligent interlocuteur, c'est que l'idée d'une réconciliation préparée par les soins de la Seigneurie et par l'intermédiaire de M. de Maisse semblait de plus en plus s'emparer de son esprit. Dans ces entretiens.

l'ambassadeur déploya une finesse, un tact et une présence d'esprit admirables. Le Saint-Père lui demanda : « La Seigneurie aura-t-elle plus de respect pour un roi hérétique excommunié que pour le chef de l'Église? — Votre Sainteté se laissera-t-elle entraîner à faire les affaires d'autrui ! — Certes non, » répondit le pape, en se plaignant vivement des diligences terribles et fastidieuses que certains ambassadeurs faisaient auprès de lui. En touchant une corde aussi sensible, en parlant de la pression exercée par Olivarès, en exploitant les susceptibilités secrètes et si profondément enracinées du pontife, Badoer parvint à conjurer l'orage, à empêcher toute nouvelle démonstration désagréable et à préparer le terrain à Leonardo Donato.

L'attitude de la république de Venise, de plus en plus favorable à Henri, avait, on s'en souvient, excité le mécontentement de Philippe II, Soit par son ambassadeur à Madrid, soit par Badoer, toujours aux petits soins auprès du terrible comte d'Olivarès, la Seigneurie tâchait de se justifier. Contarini, admis enfin à l'audience du Roi Catholique, expliqua la politique de son gouvernement, non sans toucher quelques mots des empiétements du pape sur le terrain du pouvoir temporel des princes. Il savait que c'était un bon moyen de plaire à Philippe. Celui-ci le reçut gracieusement et avec cette affabilité froidement courtoise qu'il témoignait toujours aux représentants des cours étrangères dans les rares occasions où ils pouvaient le voir. Pas un mot de reproche ne tomba de ses lèvres, rien qui indiquât son intention d'entrer

en discussion. Ce n'était pas métier de roi; c'était aux ministres de traiter les affaires et non aux souverains. Le diplomate vénitien fit un exposé très long et très savamment étudié; le roi ne répondit que par de vagues paroles. Toutefois deux observations frappèrent Contarini. « Dans les affaires de France, dit-il, il s'agit de questions de foi. C'est ce qui fait leur importance. » C'était dire : Mon parti est pris. J'appuierai la Ligue jusqu'au bout, car c'est une question de foi, et sur les questions de foi la transaction est impossible. Au sujet de l'envoi de Donato à Venise, il exprima la conviction que cet ambassadeur réussirait facilement à apaiser le Saint-Père. Le ton légèrement sarcastique dont ces paroles furent prononcées laissa à Contarini l'impression que le roi croyait l'entente entre Venise et Rome plus solide et plus complète qu'on ne le pensait généralement. Ces deux petites phrases produisirent sur le représentant de la Seigneurie plus d'effet que les vociférations du public madrilène, alors fort excité contre la République, que les péroraisons fulminantes des prédicateurs, que les véhémentes remontrances • du secrétaire d'État.

Ce ne fut que vers la fin de novembre que le Nestor de la diplomatie vénitienne, si impatiemment attendu, arriva à Rome. Accompagné de Radoer, il fut aussitôt admis à l'audience. L'accueil fut gracieux et cordial. On discuta de part et d'autre l'affaire de M. de Maisse, en se prévalant des arguments que le lecteur connaît. « Comment, s'écria le pape, les hons xicux sages ont-ils pu faire celte escapade? Ils

ne sont pourtant pas assez bêles pour vouloir se permettre ce qu'aucun autre prince n'a fait ! » Il en revint aux besicles, emblème de la prudence vénitienne, ne ménagea pas le blâme, mais sans s'emporter et en parlant toujours avec bonhomie, avec le laisser-aller d'un fidèle et véritable ami, qui est fâché des fautes commises, mais ne demande pas mieux que d'aider à les réparer. Des deux côtés on n'eut garde de rien dire de désobligeant pour le roi Philippe. Cependant les ambassadeurs, en se plaignant des bruits malveillants répandus à dessein, firent une légère allusion à la diplomatie espagnole. Sixte-Quint s'empressa d'affirmer que le comte d'Olivarès se montrait toujours à l'égard de la Seigneurie animé des meilleures intentions. Ces réticences mutuelles prouvent quel était, au milieu de cette crise, l'ascendant de l'influence espagnole dans le camp catholique. Donato et Badoer tinrent surtout à sonder le pontife sur le fond de sa pensée relativement à la conversion de Henri. « Il ne peut pas être désagréable à Sa Sainteté, dirent-ils, de savoir à Venise un agent de Navarre. Ce sera pour la Seigneurie un moyen d'interposer ses bons offices. » C'était précisément la pensée de Sixte-Quint. Il l'avait lui-même déclaré plusieurs fois à Badoer, mais il ne voulait pas se laisser engager, indirectement, dans une transaction avec Henri, à l'insu et en dehors de la diplomatie espagnole. Il répondit : « Non, nous ne demandons pas, nous ne voulons pas que la Seigneurie s'entremette auprès de Navarre. Cela produirait l'effet contraire, rendrait cet homme plus préten-

tieux et plus orgueilleux qu'il n'est. Trois ont été excommuniés : le roi défunt , le prince de Condé, enfin Navarre. Les, deux premiers ont misérablement fini. Navarre, nous n'en avons pas le moindre doute, finira comme eux! y> L'audience a duré deux heures et demie et les deux ambassadeurs se retirent avec l'idée qu'à moins d'incident imprévu, le pape ne rompra pas avec Venise. » Il est plein de bon sens, écrivent-ils au doge, il a les affaires de la République grandement à cœur, ses intérêts sont conformes aux • nôtres, et de part et d'autre on tâchera d'aplanir le différend. »

La seconde audience fut moins satisfaisante. Donato avait débuté par demander la permission de retourner à Venise. Ses explications contentaient Sa Sainteté, il aimait à l'espérer, sa mission était donc remplie. Mais le pape ne l'entendait pas ainsi. Une longue discussion s'engagea. Ce furent d'innombrables redites, Sixte-Quint s'animant de plus en plus, pendant que les ambassadeurs gardaient leur sang-froid au milieu de l'orage. « Vous avez peur de Navarre I Et pourquoi? Voyons, causons un peu entre nous! 11 aura beaucoup a faire pour se faire accepter, pour apaiser la France remplie de factions et de troubles. La République n'a rien à craindre de lui. Nous la défendrons, s'il le faut, avec notre argent, avec nos soldats; car nous avons de l'argent et des soldats. Nous pouvons vous faire plus de bien que lui ne peut vous faire de mal. Le Roi Catholique a fait sa pragmatique sur les tifres. C'était une offense à notre dignité, et il l'a révoquée. Le gouvernement de Gaëte a exigé

que nos galères saluassent le fort les premières. Nous lui avons envoyé un interdit, et aurions fait pis que cela, si le Roi Catholique n'avait arrangé l'affaire à notre satisfaction. Pourquoi Ta-t-il fait? Par peur? Mais nous sommes, par rapport aux forces matérielles, une mouche et lui un éléphant. Il l'a fait par déférence pour le vicaire du Christ sur la terre. Voilà comment devraient faire ces bons vieux sages dont chacun serait capable de gouverner un monde. Nous ne demandons pas que Maisse soit chassé ou ne soit pas reçu au collège, mais seulement qu'il ne soit pas reçu avec tous les tapis, avec tous les honneurs dus aux ambassadeurs de France. Ce serait une atteinte portée à notre dignité, un encouragement donné à Navarre, qui est hérétique et excommunié, un dommage infligé aux catholiques. )>

Les ambassadeurs sortirent du cabinet du pape fort inquiets, mais ne désespérant pas encore d'une bonne solution. Évidemment le Saint-Père ne comptait pas rompre, mais il exigeait qu'il fût constaté par quelque marque 'extérieure, si futile qu'elle fût, que la République n'entendait pas, la seule et la première entre les puissances catholiques, procéder à la reconnaissance de Henri comme roi de France. Les ambassadeurs le comprirent ainsi et s'étudièrent à trouver le moyen de satisfaire le pontife. Dans les transactions diplomatiques il arrive souvent que les intérêtsde premier ordre se débattent sous lo couvert d'une question secondaire, sinon insignifiante. Ici il s'agissait de la succession en France, de la conservation de la religion catholique dans ce pays, de la situation

de l'Europe, de rindépendance du Saint-Siège. Si Venise reconnaît Henri isolément, avant que celui-ci ait abjuré, on entre dans une mauvaise voie, suivant Topinion du chef de TÉglise. Ne pouvant résoudre la question conformément à ses désirs, il cherche à Tajourner. Il fallait donc arrêter la République, mais il fallait l'arrêter sans se brouiller avec elle ; car si on se brouillait, il fallait renoncer à l'arrêter. Ici cette grave complication, la plus grave de l'époque, nous le répétons, se présentait sous la forme d'une querelle d'étiquette. Un tapis de plus ou de moins pouvait décider du sort de la France et de l'Europe, comme une petite tringle de fer, une aiguille mal placée, peut faire dérailler un convoi. Il s'agissait donc de trouver un expédient. Le pape avait à deux reprises parlé de tapis. Mais quel tapis veut-il qu'on ne tende pas en recevant M. de Maisse? Est-ce le tapis de l'antichambre du collège? En est-ce un autre? C'est ce que les ambassadeurs se demandent, car il ne s'en est pas expliqué davantage. Peutêtre suffira-t-il que le doge reste assis quand M. de Maisse entrera ou qu'il le reçoive dans ses appartements particuliers et non dans la salle du collège? Donato se décide à différer son départ et à demander les ordres de son gouvernement sur ces puérilités, sous le couvert desquelles on négocie des intérêts de première importance.

Six jours après ils ont leur troisième audience. Le pape se montra dès l'abord fort irrité et coupa la parole à Donato toutes lés fois que celui-ci voulut la prendre. « Il avait, dit-il, toujours eu l'intention de

pourvoir à la succession en France, de concert avec l'Empereur, TEspagne et la République, mais la République a voulu agir isolément, et il n'est pas vrai qu'elle y ait été obligée, puisque l'Empereur aussi s'est abstenu. »

Dans l'intervalle, des dépèches du doge sont arrivées aux ambassadeurs. Elles leur prescrivent de s'en tenir à leurs instructions. La Seigneurie semble décidée à ne pas céder. Par déférence pour le Saint- Père, on a fait insinuer à M. de Maisse de ne pas paraître aux cérémonies publiques. Il est impossible de ne pas l'accueillir comme ambassadeur-résident. Si le pape, comme il l'a plusieurs fois dit à Badoer, désire son intervention officieuse pour décider le roi Henri à se rapprocher du Saint-Siège, la Seigneurie est toute prête à faire les diligences nécessaires. Le duc de Luxembourg s'est fait annoncer comme porteur des lettres du roi et des princes du sang catholiques notifiant la mort de Henri III et l'avènement du roi de Navarre. Ce personnage sera rççu, mais, contrairement à l'usage, on n'enverra pas de députation à sa rencontre. Enfin, le doge déclare, relativement à la nouvelle prétention du pontife (sur le tapis qui a tant intrigué Donato et Badoer), qu'il ne peut pas et ne doit pas faire de nouvelles concessions.

Ces ordres, si péremptoires, détruisirent les dernières chances d'un accommodement. Les deux représentants de la République en s'approchant du Saint- Père, le 15 décembre 1589, le trouvèrent fort excité. Il savait que le duc de Luxembourg était arrivé à Venise ; il blâmait la manière dont on l'avait rern ;

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