CHAPITRE IV La politique extérieure
Sixte-Quint, V Espagne, l'Italie, l'Empire et la Pologne.
Le pape Sixte-Quint, peu au courant des habitudes diplomatiques et des affaires de la politique extérieure, lorsqu'il monta sur le siège apostolique, ne tarda pas, nous l'avons dit, à devenir un politique fin, avisé et admirablement renseigné. A quel dessein destinait-il les richesses qu'il avait accumulées ? Comptaitil entreprendre une croisade contre les Turcs ? Ce n'est pas impossible. Cependant les choses de l'Europe devaient l'intéresser bien davantage : il s'agissait avant tout de lutter contre l'hérésie envahissante, de sauver, s'il en était
encore temps, l'Angleterre et de s'occuper très soigneusement des événements de France.
C'est au roi d'Espagne Philippe II que Sixte s'adressa tout d'abord. Philippe II était ou voulait être le chef laïque de la chrétienté, le soldat vigilant de l'Eglise. Figure énergique et sombre un peu, Philippe avait empêché la Réforme de s'établir en Espagne, il avait extirpé dans ce pays l'hérésie nouvelle. Il n'y avait pas de souverain qui se montrât aussi zélé pour l'Eglise, qui comprît mieux son rôle de défenseur de la foi catholique. Et cependant Sixte n'aimait pas le roi d'Espagne ; une secrète antipathie semblait diviser ces deux grands hommes. Philippe, en eiïet, ne voulait pas que le pape intervînt dans les affaires reiigieusesde son pays et exerçât sonministèreen Espagne sans l'autorisation du pouvoir royal. Il se croyait responsable devant Dieu du salut des âmes de ses sujets ; il aurait bien voulu étendre cette prérogative toute spirituelle. Roi mystique, il croyait posséder à la fois un ministère royal et un ministère sacerdotal : il pensait être un peu prêtre. Telles n'étaient pas les vues du Pape. Pour lui les princes séculiers ne doivent avoir aucune part aux affaires ecclésiastiques. Il admettait peu qu'ils adressassent aux papes leurs conseils et leurs prières et se croyait seul juge en matière de discipline et de dogme. De nombreuses plaintes sur les abus et les actes arbitraires en t'ait de provisions ne eessaient d'arriver a Philippe II. Olivaies, l'ambassadeur d'Espagne A la cour de Rome, proposa même de tenir a Tolède un concile général, qui en somme, en examinant les abus, ne ferait pas autre chose que déjuger le pape lui-même. Le duc de Sessa, ambassadeur extraordinaire de
Philippe II va plus loin : il accuse le Pape de cupidité et d'injustice, et prétend qu'il a fait éprouver à l'Espagne des dommages inouïs. Olivarès le soupçonne de vouloir favoriser l'élection de son neveu comme futur pape. On voit donc que les diplomates espagnols ne ménagent pas Sixte-Quint. Philippe II negoûtait pas trop la véhémence de ses envoyés, surtout celle d'Olivarès, et il leur conseille souvent le calme et la modération.
Une vie de Pie V parue à Rome sous les auspices de Sixte-Quint fut interdite à Milan. Un décret du pape ordonnant qu'aucune résignation de bénéfices ne serait valable, si elle n'avait pas été examinée par un comité de trois cardinaux, fut jugé à Madrid ( et aussi à Paris) comme un abus de pouvoir au détriment des droits de la monarchie. La question de la suzeraineté de l'Eglise sur le royaume de Naples causa une scène très vive entre Sixte- Quint et Olivarès ; le pape exigeant des évoques de la chrétienté qu'ils vinssent au moins une fois par an à Rome, cette mesure mécontenta l'épiscopat espagnol. Un incident se produisit entre le roi et le nonce à propos de la question des revenus et des bénéfices vacants. Il y eut aussi d'activesnégociationsentreMadridetRome pour la question du pardon et de l'absolution du péché de l'hérésie que le pape permettait à tout évêque d'accorder. L'Inquisition y vit un empiétement sur ses privilèges, le roi et Olivarès une occasion pour de feintes conversions et pour le « Béarnais » de faire son entrée au Louvre en abjurant la foi protestante. Le roi disait dans une dépêche à Olivarès : « Il y a inconvénient à confier le droit d'absoudre à des gens ignorants et de mauvaises mœurs comme
le sont la plupart des confesseurs français. » Le roi ayant ordonné une visite au couvent des religieuses de Las Huelgas et ayant fait introduire dans cette maison quelques innovations à la règle habituelle, le pape déclara la visite nulle et non avenue. Beaucoup d'autres affaires semblables contribuèrent à refroidir les rapports entre le pape et le roi. Mais la communauté de Jeurs intérêts et aussi, il faut bien le dire, la sage modération du roi, ont toujours empêché une rupture. Tous deux avaient un même but, l'unité de la foi catholique dans le monde, mais Philippe II voulait la réaliser au profit de sa propre couronne, il voulait une sorte de monarchie universelle dont il serait le chef.
Bien que le pape eût peu de sympathie pour Olivarès, il lui fit part tout de suite de ses projets de politique extérieure : la lutte contre les Barbaresques et la conversion d'Elisabeth, reine d'Angleterre. Olivarès et son roi furent d'abord assez sceptiques, ne prirent pas le pape au sérieux. Philippe que le pape sollicitait d'entreprendre le siège d'Alger finit par répondre qu'il ne voulait plus en entendre parler. La guerre de Flandre l'intéressait bien autrement. Puis Olivarès apprit que le cardinal d'Esté essayait de faire approuver par le Saint-Père une coalition du roi de France Henri III et des princes français catholiques (réconciliés par la paix de Nemours) contre l'Angleterre pour y rétablir le catholicisme et y faire roi le fils de Marie Stuart, roi d'Ecosse. Olivarès montra au pape les dangers d'un tel dessein : Si les princes catholiques français quittaient la France, celleci serait bientôt la proie des hérétiques qui ne tarderaient pas à se concerter pour venir au secours d'Elisabeth. Le pape se laissa convaincre par ces justes raisons.
Olivarès ayant ajouté qu'Henri III traitait avec le Grand Turc, Sixte entra dans une violente colère et menaça d'excommunier Henri III si le fait était vrai et même de coaliser contre lui l'Europe catholique. Mais la grande question du salut de l'Angleterre n'abandonnait pas l'esprit du Pontife. Il n'aurait pas voulu mourir sans savoir ce royaume retourné au giron de l'Eglise et débarrassé à jamais de la domination hérétique. Ce problème lui paraissait comporter deux solutions : la conversion de la reine Elisabeth ou — mesure suprême — une expédition militaire. Le premier projet ne lui paraissait pas impraticable, ou plutôt divers indices assez graves lui permettaient de le croire. Il savait qu'Henri III entretenait d'assez bons rapports avec sa voisine d'Outre-Manche, il le fit sonder par le duc de Luxembourg pour qu'il représentât à la reine d'Angleterre les dangers de sa situation actuelle et tous les avantages d'une conversion. Mais cette tentative ne produisit pas de résultat efficace. Sixte allait jusqu'à promettre de l'argent au roi de France, mais ni le roi ni son ambassadeur ne partageaient les illusions généreuses du Souverain Pontife. Ce dernier admirait Elisabeth : « C'est une vaillante femme, disait-il à Joyeuse, si elle n'était hérétique elle vaudrait un monde. » La mort de Marie Stuart suscita une émotion considérable à Rome et à Madrid ; le Pape pleura beaucoup lorsqu'il apprit ce funeste événement, qui était un nouveau triomphe pour les protestants; Philippe II considérait la jeune reine d'Ecosse comme une sainte. Sixte-Quint commença par envisager sérieusement une guerre contre l'Angleterre. Il s'intéressait fort au sort des catholiques anglais, toujours persécutés, et il promut
Mgr Alan cardinal. Le Pape ne tenait pas outre mesure à ce que Philippe II ajoutât la couronne d'Angleterre à la couronne d'Espagne ; mais il finit par se dire qu'il n'y avait plus que ce moyen pour rétablir le catholicisme en Angleterre.
Seulement la puissance navale de Philippe était-elle suffisante pour tenter une expédition contre l'Angleterre ? Le grand marin anglais Drake était devenu la terreur des Espagnols ; il capturait leurs galions chargés d'or sous les remparts de Cadix, il attaquait leurs colonies. Aussi Philippe II résolut de s'équiper une flotte extraordinaire, une colossale escadre : Ylnvincible Armada. Le Pape approuva cette idée et promit au roi une subvention annuelle de huit cent mille écus. Il se plaignait cependant des lenteurs de Philippe, lui écrivait de sa propre main pour lui conseiller de ne plus tarder, car ce serait prolonger les souffrances des catholiques anglais.
Durant ces préparatifs, une brouille légère était venueassombrir l'entente entre le Saint-Père et le roi. Ce qui motiva cette brouille ce fut une Pragmatique sur les titres publiés par Philippe : l'Excellence et la Seigneurie illustrissime sont réservées aux cardinaux et à l'archevêque de Tolède ; les ambassadeurs n'ont droit qu'à la simple seigneurie. Cette décision irrita les ambassadeurs, surtout celui de L'Empereur et le nonce. Le Pape menaça de mettre la Pragmatique à l'Index, prétendant que le Roi n'avait pas qualité pour décider sur les titres des ecclésiastiques. Philippe II ne voulut pas céder. 11 était fort marri de '-os petites querelles avec le Vatican. Il entendit accuser le Pape de pr< l'annexion du Royaume de tfaples aux États
de l'Eglise, de concert avec la Sérénissime République. Mais il n'ajouta aucune foi à ces insinuations pertides. Le Pape, de son côté, est très mécontent des lenteurs ae Phi lippe : les armements de l'Espagne contre l'Angleterre ne sont pas terminés et le Pape paie toujours des subsides considérables, il s'en plaint amèrement à Giovanni Gritti, ambassadeur de Venise, au mois d'août 1588. « Il est certain, écrit Gritti au doge, que le roi d'Espagne arme, mais il n'est pas certain que les armements soient dirigés contre l'Angleterre. » Puis le Pape dit à Gritti qu'avec l'argent que coûte Y Armada on aurait pu entreprendre et mener à bien une guerre, une croisade contre les Turcs et reconquérir Jérusalem. « Si la reine d'Angleterre était seulement catholique, ajoute le Pape, elle serait aimée de nous au-dessus de tous, car elle est d'une très grande valeur. Voyez ce qu'est ce Drake !... Cette Armada d'Espagne nous donne des soucis. Nous avons de mauvais pressentiments et craignons un mauvais résultat. Au lieu de la faire partir en septembre de l'année dernière, comme nous avions conseillé, parce que, à la guerre, la promptitude est la chose principale, le roi a traîné en longueur, il a tergiversé et laissé à la reine le temps de se mettre en mesure de le recevoir. » Cependant le Pape reconnaît les services que rend et peut rendre Philippe à la cause catholique. « Sa vie, dit-il à Badoer, envoyé vénitien, est bien précieuse dans les temps où nous vivons. »
- Philippe II qui voulait savoir quelle serait l'attitude de la France durant la guerre de l'Espagne contre l'Angleterre, s'adressa directement à Henri III. Celui-ci répondit vaguement qu' « un prince aussi prudent n'avait pas besoin
de conseils, et que personne n'ignorait combien était affligé et travaillé le royaume de France. » Cette réponse ne satisfit ni Philippe ni le Pape. On comprit qu'Henri III ne pourrait empêcher ses sujets, surtout les huguenots, de secourir Elisabeth, et si l'on pouvait compter sur ses sympathies, rien ne garantissait qu'il serait capable de faire garder la neutralité à ses sujets. Le roi d'Espagne essaya aussi vainement de se faire donner par Rodolphe la dignité de vicaire impérial en Italie, car pour pouvoir recruter des gens de guerre en Italie, il lui fallait avoir une autorité directe et efficace sur les feudataires de l'Empire dans la péninsule. Pendant ce temps, pendant que les armements militaires et maritimes de l'Espagne étaient poussés, mais lentement, Elisabeth organisait la défense de son royaume et par ses agents à Constantinople, au Maroc, en Perse et en Algérie, tâchait d'obtenir une diversion des Musulmans contre l'Espagne ou ses possessions. Et V Armada ne partait pas ; Philippe ne profitait même pas de Péloignement de Drake, alors aux Antilles. Sixte-Quint désolé, dit à l'ambassadeur Badoer, que les Espagnols sont comme le chien du jardinier, qui ne mange pas les choux-fleurs et qui ne les laisse pas manger par d'autres.
L'Armada finit par partir (août 1588), mais ce fut pour courir au-devant du désastre que l'on connaît et qui l'anéantit presque entièrement. L'affliction fut grande à Madrid, où le roi devint sombre et inabordable, et à Rome, où le Pape ne voulut plus donner de subsides à l'Espagne. Sixte, enetïet, mesura toute la portée du désastre que venait desubir l'Espagne. Il se plaignit amèrement à Olivarès de «<4 que ses conseils n'avaient pas été écoutés. Pourquoi Philippe n'avait-il su
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s'entendre avec don Antonio, le prétendant de Portugal, ni avec Henri III ? Pourquoi avait-il mis tant de lenteur dans ses préparatifs? La colère du Pape pouvait se justifier. Il ne voulait plus exposer ses deniers dans une entreprise pareille. Alors qu'Elisabeth attribuait son salut à laProvidence et- Philippe sa défaite aux éléments, le Pape seul vit que la véritable cause de l'événement, ce furent la vaillance et le sens pratique de la reine servie par les irrésolutions du roi d'Espagne.
Telle fut, dans ses grandes lignes, la politique de Sixte-Quint à propos des affaires d'Angleterre. Son insuccès n'est dû qu'aux fautes de Philippe IL II nous reste maintenant à étudier rapidement les rapports du Pape avec les autres Etats d'Europe, avant de passer, dans un chapitre spécial, au rôle joué par Sixte dans les affaires de France.
L'indépendance de l'Italie paraissait à Sixte- Quint la première condition du maintien de la paix dans la péninsule. Du reste, à cette époque, aucun des grands souverains — occupés qu'ils étaient presque tous à lutter ailleurs ou dans leur propre royaume — ne songeait à conquérir l'Italie. Le Pape aurait voulu une alliance profonde et et durable entre la Toscane et Venise qui, groupées autour de Rome, pouvaient, en formant ainsi un solide noyau, assurer la tranquillité du pays. Avec le grand-duc François de Médicis il entretenait de vieilles et amicales relations ; avec la République de Venise, il n'était pas sûr que l'entente fût exempte de tout sujet de conflit : on se souvient que comme inquisiteur, Sixte avait laissé d'assez mauvais souvenirs dans cette ville. Cependant il trouva des auxiliaires puissants pour sa politique dans la personne des ambas-
sadeurs vénitiens et surtout de Lorenzo Priuli, ancien ambassadeur de Venise àMadrid, homme prudent, politique éprouvé. Le nonce de Sixte V auprèsde la république, l'archevêque deCapoue, expose, clans son discours au sénat, que le Pape compte sur la fidélité des Vénitiens envers la religion et le Saint-Siège et qu'en retour il leur promet son aide contre les incursions des Barbares, les trésorsde l'Eglise, lesrevenusduSaint- Siège et jusqu'à sa propre vie. Sixte conseillait aux envoyés vénitiens de ne pas en venir à une rupture ouverte avec le Grand Turc. Pour le moment, celui-ci était occupé de sa guerre avec la Perse, mais quand il serait libre, il ne faudrait pas le provoquer , car il est trop puissant. Il faut que les Vénitiens attendent que le Pape soit prêt et restent prudents. Gritti succéda à Priuli et Badoer à Gritti. Ces ambassadeurs voyaient le Pape plusieurs fois par semaine et causaient parfois des heures entières avec lui. « Les ligues nous déplaisent, disait-il un jour à Gritti ; les seules ligues que nous voulons conclure, les voici: Si un prince veut faire la guerre auxTurcs, nous l'aiderons ; si quelqu'autre prince la veut faire aux hérétiques, nous l'aiderons encore ; mais les ligues entre plusieurs princes, nous ne les avons jamais approuvées. » Il savait que la ligue de 1537 entre Venise, le pape Paul III et Charles-Quint avait fait perdre aux Vénitiens la Morée et une partie de la Dalmatie. Ce ne fut qu'à la fin de son pontificat, qu'inquietdes menaces de guerre que lui faisait Olivarès, il songea A une ligne avec Venise. Il eut à tœur d'entretenir tout le temps de bons rapporta entre les divers Etats italiens, Florence, Venise, Ferrare, Mantouc, l'ordre de Malte. Il pouvait ainsi contrebalancer en Italie la prépondérance de l'Espagne,
En mars 1585, le duc Charles-Emmanuel de Savoie avait épousé l'infante Catherine, fille cadette de Philippe II. Il en résulta une solide entente entre le roi d'Espagne et son gendre, et dès son retour en Savoie, Charles-Emmanuel conçut le projet d'attaquer Genève. Le Pape approuva cette idée et promit des troupes de renfort. Mais le projet déplut à Paris et le roi Henri III le fit savoir au Pape, qui abandonna son entreprise ! Henri III ne tenait pas à voir un allié de Philippe établi en Suisse sur lesfrontières de France. Le duc ne put s'emparer de Genève, il ne put même pas obtenir de son beau-père la Sardaigne avec le titre de roi. Mais en novembre 1588 il s'empara àl'improviste du marquisat de Saluces qui appartenait à la couronne de France, accusa le Saint-Père d'avoir encouragé ce coup de force, et Philippe ne se montra pas disposé à soutenir l'ambition de son gendre. En réalité le Pape avait fait signer par le duc une déclaration par laquelle celui-ci s'engageait à rendre ce petit pays infesté d'hérétiques au roi de France, « pourvu que Sa Majesté y envoyât un personnage catholique avec mission d'en prendre possession». Le Pape, devant les remontrances de Pisany, de Joyeuse et de Gritti, défend l'occupation de Saluces. Il a voulu préserver l'Italie de l'hérésie. D'ailleurs tout s'arrangera. Le roi de France n'a qu'à chasser les huguenots et on lui rendra le marquisat. Mais Henri III s'entêta. Il n'agissait pas, mais il faisait parler de guerre par ses ambassadeurs.
Le duc de Parme, jaloux du développement de la Savoie, fit faire des remontrances au Pape par son oncle, le cardinal Farnèse. Celui-ci dit au Pape qu'il convenait de ne pas irriter le roi de France, qui pourrait bien passer dans le
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parti huguenot et que si la France était alors déchirée par les factions, tous les partis -auraient se réconcilier pour marcher contre l'ennemi commun. » Cette intervention fut efficace. Un événement considérable, le meurtre du duc de Guise, changea la situation. Philippe II prit fait et cause pour son gendre et eut une attitude menaçante pour la France. La Ligue n'ayant plus de chef, il se croyait destiné à devenir, lui, Philippe, roi de France. Et l'affaire du marquisat de Saluées en resta là.
Dès le début du pontificat de Sixte-Quint, l'Empereur Rodolphe fit demander au Saint- Père, par ses ambassadeurs Daun de Zimber et Curtius, de vouloir bien intervenir dans l'affaire du Val de Tar. Le comte Landi possédait ce bourg à titre de fief de l'Empire, et le duc de Parme, père du général Alexandre Farnèse, l'avait confisqué, sous prétexte qu'il était duc de Parme et de Plaisance. D'un autre côté, Alexandre Farnèse, arrivé d'abord au faîte de sa gloire militaire, recommanda cette affaire au Pape. Sixte-Quint était donc fort embarrassé. L'Empereur, homme tenace avant tout, exigea de ses deux ambassadeurs qu'ils ne revinssent à Prague qu'avec une réponse favorable du Pape. Ils tirent tout pour l'obtenir. Le Pape répondit qu'il avait à cœur les intérêts de l'Empereur, mais que celui-ci ne devait pas se brouiller avec son proche parent le roi d'Espagne, ami des Farnèse, et que Philippe proposait de garder le Val de Tar jusqu'au complet règlement du conflit. Les ambassadeurs autrichiens se retirèrent, fort mécontents. Le Pape leur envoya le cardinal Azzolino pour les calmer. Celui-ci leur dit que le Saint-Père était au courant d'une intrigue menée par le jeune duc de Saxe pour faire
donner l'Empire au roi de Danemark et que Sixte-Quint se faisait fort de déjouer cette intrigue. Là-dessus les ambassadeurs éclatèrent de rire, répondirent que les affaires d'Allemagne n'intéressaient que l'Empereur et que le Pape savait bien ce qu'il y avait à faire pour contenter leur auguste maître. L'affaire de Neuss vint laisser en suspens celle du Val de Tar. La ville de Neuss était tombée aux mains des hérétiques : l'archevêque de Cologne Ernest et son frère Guillaume de Bavière demandèrent des subsides au Pape, pour s'emparer de cette ville. Sixte- Quint refusa, mais invita Philippe II à faire occuper Neuss par l'armée de Farnèse, opération qui fut menée très rapidement. Rodolphe en fut satisfait comme catholique, mais, comme Empereur, il sentit bien que son prestige était diminué. Sa situation en Allemagne devenait de plus en plus précaire. Il aurait voulu la paix avec les princes protestants, et pour la maintenir il priait Sixte-Quint de ne pas lancer contre eux de bulle privatoire, c'est-à-dire les privant de leurs droits et déliant leurs sujets du serment de fidélité. Les princes luthériens, Auguste de Saxe en tête, redoutaient encore l'autorité du Pape . Les calvinistes français leur proposèrent de faire d'accord avec eux et la reine d'Angleterre la conquête de la France ; des pamphlets furent même dirigés contre l'empereur Rodolphe II. Il en résulta une grande inquiétude chez celui-ci . 11 voulait obtenir du Pape que celui-ci changeât, dans une de ses bulles contre les protestants allemands, le conditionnel non incommoderemus, nous n'incommoderions pas, en non incommoclabimus, nous n'incommoderons pas les protestants. Sixte-Quint n'accéda pas à ce désir. Il se produisit alors une certaine tension
dans les rapports entre la cour de Prague et Rome. Rodolphe II était un souverain assez intelligent, mais manquant d'énergie. Deux questions le préoccupaient, celle de son mariage avec une infante d'Espagne, et l'élection du roi des Romains. Il s'agissait d'empêcher un prince protestant de prendre la couronne impériale. Du reste, les catholiques allemands étaient fort divisés entre eux, alors que les calvinistes et les luthériens très unis et marchant d'accord pouvaient procéder peu à peu à la conquête de l'Empire. D'ailleurs les finances impériales étaient dans un état lamentable et l'on pouvait même dire qu'elles n'existaient guère que sur le
Eapier. Le Pape avec sa grande pénétration des ommes et des choses, savait qu'il n'avait pas à attendre grand'chose de Rodolphe II pour réaliser ce qu'il aimait à appeler « la grande réforme de l'Allemagne ».
Les affaires de Pologne intéressaient à un très haut degré Sixte-Quint qui avait une grande affe3tion pour le chevaleresque roi de ce pays. Etienne Bathori. Le Pape aurait voulu se servir de lui contre les Turcs, lui ménager des espérances du côté de la Moscovie et terrasser, grâce à son épée, les Infidèles. Mais la mort de Bathori, arrivée en 1587, arrêta ces projets et remplit le Pape de douleur : il prononça une belle et émouvante oraison funèbre du roi défunt, a Avec ce prince, disait-il, nous avons perdu nos espérances ; cap à l'aide -le- sommes que nous lui avion- envoyées, il s'apprêtait à combattre les Turcs, a. envahir la Moscovie et à opérer ainsi sa jonction avec les Tartares et les Persans. » Deux compétiteurs se disputèrent le trône de Pologne : l'archiduc Maximilien et Sigismond de Suède, qui s'engageait A opérer le
retour de la Suède à l'union avec Rome, Sigismond l'emporta et Maximilien fut emmené prisonnier en Pologne. L'Empereur, le roi d'Espagne, le grand-duc de Toscane intervinrent auprès du Pape pour qu'il demandât à la cour de Cracovie la délivrance de l'archiduc. Le Pape, très embarrasé, car l'archiduc ne voudrait peutêtre pas renoncer au trône de Pologne, envoya comme légat auprès des parties intéressées, le cardinal Aldobrandini . La mission de ce prélat était fort difficile, mais il réussit cependant à amener la paix entre Sigismond, l'Empereur et les archiducs. L'Empereur s'engageait à ne faire, dans ses futures trêves avec les Turcs, aucune stipulation défavorable à la Pologne et le roi Sigimond s'engageait de la même façon à l'égard de l'Empereur. L'archiduc Maximilien devait renoncer à ses prétentions : quand il se vit sur la frontière avec une forte escorte de cavaliers autrichiens, il refusa de prêter le serment demandé et gagna rapidement l'Autriche ; mais il céda quand il se vit désavoué par le Pape et l'Empereur.
Ainsi, une fois de plus, grâce à l'entremise de Sixte-Quint; la paix était rétablie et l'équilibre européen était maintenu. C'est un des caractères de la politique de ce grand Pape que de ne pas tenter des choses inutiles, de ne pas concentrer entre les mains d'un seul prince toute la puissance européenne. Et il poursuit toujours, sans s'éloigner de la même politique, la lutte contre les hérétiques. Nous allons voir comment il intervint dans les guerres civiles qui désolaient alors le royaume de France.
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Sixte-Quint et la France.
A l'époque de l'avènement de Sixte-Quint, les factions déchiraient notre pays. Les protestants avaient pour chef le roi de "Navarre, Henri le « Béarnais » ; les Ligueurs se groupaient autour des princes; lespolitiques, tantôt reconnaissaient le pouvoir de Henri III, roi sans prestige aucun, tantôt hésitaient dans leurs préférences. Chaque parti appelait l'étranger à son secours : les Guises, le roi d'Espagne ; le roi de Navarre et Condé, l'Angleterre et les protestants allemands. Le 16 janvier 1585, les ducs de Guise et de Mayenne signèrent avec les représentants de la cour de Madrid et du cardinal de Bourbon le traité de Joinville : on reconnaissait le cardinal de Bourbon comme l'héritier de la couronne, tout prince hérétique devant être exclu de la succession. Philippe II s'engageait à fournir des secours à la Ligue. Grégoire XIII, sans s'être prononcé officiellement par des bulles pour les Ligueurs, les «coalisés», les avait encouragés par des messages envoyés par le cardinal de Sens au duc de Guise et par le P. Mathieu. Sixte-Quint devenu pape, il y eut des conflits à Rome, entre le cardinal d'Èste, défenseur de Henri III, et le cardinal de Sens, ami de la Ligue. Sixte-Quint était très embarrassé. Assurément il condamnait Henri de Navarre, hérétique déclaré, mais quel parti prendre entre Henri III et le duc de Gui> I Les sympathies étaient pour Henri III ; les Ligueurs étaient des rebelles, mais c'étaient les seuls défenseurs de la foi : il
ne pouvait les repousser. Même, il reçut assez bien, le 1er juin 1585, les envoyés des coalisés, le cardinal de Vaudemont et le duc de Nevers, qui venaient demander au Saint-Père des bulles donnant aux Ligueurs l'appui officiel de l'Eglise et une bulle privatoire excluant de la succession au trône de France, Henri de Navarre et le prince de Condé. Olivarès soutint les Ligueurs, demanda même la déchéance des enfants catholiques de Condé : le Pape refusa. Il refusa aussi de prêter de l'argent tant aux Ligueurs qu'à Henri III qui aurait donné cet argent à ses mignons. Les délégués des coalisés partirent en n'emportant qu'un bref, assez peu explicite, au cardinal de Bourbon. Quant à la bulle privatoire, le Pape déclarait vouloir entendre les gens avant de les condamner. Seulement peu de temps après le traité de Nemours, par lequel Henri III prohibait la religion réformée et donnait des places de sûreté à la Ligue, il lança sa bulle déclarant Henri de Bourbon, prétendu roi de Navarre, et Henri de Bourbon, prétendu prince de Condé, hérétiques, relaps, déchus eux et leurs héritiers de toute principauté et incapables de succéder au royaume de France. Leurs vassaux et leurs héritiers étaient déliés du serment de fidélité .
Sixte-Quint vit plus tard que sa première intervention dans les affaires de France n'avait pas été très habile. Du moins n'y avait-il plus que deux partis en France : les ennemis et les défenseurs de la foi. Ces derniers devaient se grouper autour de Henri III. Mais les lenteurs apportées par Henri III dans sa lutte contre les huguenots désespéraient le Pape, il commençait à entrevoir une possibilité d'abjuration de Henri de Navarre. Philippe II qui appréhendait cet événement déclara, par l'intermédiaire
d'Olivarês, qu'il considérerait toujours comme feinte une conversion du Béarnais. Pour lui, cette conversion ne serait que le moyen de succéder au royaume de France et non un acte de pénitence. Un relaps ne peut devenir maître de la France... Si le Pape accepte la conversion et la succession de Henri de Béarn, lui, Philippe, interviendra à main armée et alors ce sera le partage de la France. Mais Philippe ne désignait aucun successeur au royaume ae France. Le Pape observait les événements. Il conseille au roi Henri III de ne pas séparer sa cause de celle des chefs de la Ligue et il envoie à tous sa bénédiction. Lorsqu'à la fin de 1587 le roi de France menaça de se rallier aux hérétiques si le duc de Lorraine et ses troupes rentraient en France, le Pape, fort affligé, ditàOlivarès que si Henri III exécutait son projet, Philippe ferait bien de tourner contre lui les armements qu'il préparait contre l'Angleterre ; et il fit de véhéments reproches à Pisany et à Joyeuse. Les négociations de la reine-mère avec leNavarrais irritaient le Pape. Il répondait à Pisany qui essayait de justifier son maître que le roi ne devait pas ménager à Navarre le temps qu'il fallait pour ses armements. Le Béarnais s'était plaint au Pape de la bulle privatoire et il demandait qu'on lui envoyât des théologiens, promettant de les écouter attentivement. Le Pape refusa, ne a implant pas encore sur cette conversion. 11 revint à son idée d'une bonne entente entre le roi et la Ligue. Après la défaite des reitres huguenots par le duc de Guise, Henri III s'attribua tous tes avantages de ce succès et lit une entrée ridiculement triomphale à Paris. Le pape n'en conçut que du dédain p< mr ce roi impuissant. En 1588, les chefs de la Ligue, d'accord
avec le corps municipal des Seize, fit son entrée à Paris dans la journée des Barricades. Le roi s'enfuit, Guise était maître de la ville. Le pape, un instant irrité contre le rebelle, ne tarda pas à voir que c'était en somme lui qui défendait le mieux la foi catholique en France. La république de Venise chargea Gritti d'intervenir auprès du pape en faveur de Henri III, pour la paix de la chrétienté et de l'Italie ; le Sénat Sérénissime craignait que le roi ne passât aux hérétiques. Le Pape refusa d'agir contre le duc de Guise, mais dit qu'il lui avait conseillé de se soumettre au roi. Mgr Morosini, nonce apostolique en France, essaya de réconcilier les chefs de la Ligue avec le roi. Nommé légat, en récompense de ses services, il conseilla à Henri III et à la reine-mère une politique nouvelle, hardie, mais qui pouvait être féconde, une alliance avec Philippe II. Sixte-Quint entra volontiers dans ces vues, mais Philippe ne s'y prêta pas. En septembre 1588, les Etats-Généraux se réunissaient à Blois : Sixte-Quint n'augurait rien de bon de cette mesure. Le 23 et le 24 décembre furent assassinés le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. L'émotion du Pape fut indicible et il la laissa bien voir au consistoire qu'il tint quelque temps après. Pisany et Joyeuse durent quitter Rome, Morosini partit de Blois. En 1589, Henri III fut excommunié : le 1er août, il tombait sous les coups de Jacques Clément. C'est alors que le Pape se rapproche de la Ligue et de Philippe II. Il envoie Gaëtani à Paris et ce légat soutint de toutes ses forces le parti des Ligueurs. Philippe II pouvait, à ce moment, espérer la couronne de France, en dédommagement du désastre de son Armada. Mais Henri de Navarre veillait. Par son agent à Venise, Maisse, il se
ménagea dans la République de puissants appuis. Le Pape avait toujours entretenu de bons rapports avec Venise et ses ambassadeurs, Priuli, Gritti, Badoer. Il sembla prêter l'oreille aux conseils que lui donnèrent à ce moment les Vénitiens et surtout Donato, de ne pas trop se compromettre avec la Ligue et de ménager le Béarnais. Celui-ci d'ailleurs avait à Rome un habile représentant, le duc de Luxembourg, qui laissa entrevoir au Pape une abjuration très possible de Henri de Navarre. Mais Sixte-Quint n'était pas encore convaincu ; il proposa même à Philippe II une intervention armée en France.
Il fallut la victoire d'Henri à Ivry pour le faire changer d'opinion. Il comprit que les destinées de la France étaient liées avec celle de Henri de Navarre, et il voulut laisser agir la Providence. Le duc de Sessa, envoyé extraordidaire de Philippe II à Rome, proposa au Pape une capitulation, c'est-à-dire une convention. Le Pape enverrait à la Ligue des secours en argent et en hommes. Sixte-Quint refusa : « Ce ne sont point, disait-il, des choses qui regardent la foi. » Il ne tenait pas à gaspiller ses deniers ni ses troupes. Cependant il ne s'était pas encore prononcé au sujet de la succession du royaume de Fiance ; il ne s'opposait même pas à ce que le roi d'Espagne s'en emparât. En 1590, le roi de Navarre reprit le siège de Paris. Il n'était pas encore levé lorsque le 27 août 1590, Sixte-Quint mourut à la suite d'une fièvre violente (1).
(1) Les bruits d'empoisonnement par les Bspa répandus à l'occasion de cette mort ne reposent sur aucun fondement sérieux.