Empezo a chirriar con grari coraje
2. C'est ce que Sixte-Quint raconta lui-même à Badoer. Mais ODsait qu'il avait l'iiiibitude de charger un peu les couleurs, en répétant à ses iiilimcs SCS conversations avec les ambassadeurs. A cela prè^, le récit de cette audience, donné par Badoer d'après la relation de Sixte-Quiut, est conforme au rapport d'Olivarès, lequel de son côté a soin d'altênucr un peu la véhémence des paroles échangées. C'est celte scène violcnto qui a donné lieu à la légende populaire, reproduite dans les manuscrits du siècle suivant et accréditée par Gregorio Leti, d'après laquelle le pape, non-seulement aurait menacé Olivarès et résolu de lui faire trancher la tête, mais aurait même fait dresser l'échal'aud devant l'ambassade (voy. la note du livre I*', tome I, page 18). Dans
sans rinlerromprc. Lorsque le vieillard essoufflé fatigué se tut enfin, il répondit sèchement que 1 ambassadeurs jouissaient d'immunités. Si Sa Sainte comptait les violer en exécutant ses menaces , qu'elle voulût même se porter aux dernières exli mités, ce ne serait pas pour lui un motif de surseoii l'exécution des ordres du roi ; aussi comptait-il, av son autorisation, faire lire la protestation dans prochain consistoire. « Le roi, s'écria Sixte-Quin veut-il se faire pape? Dans ce cas, nous le créeroi d'abord cardinal ! — Non, répondit Olivarès, m( maître ne veut pas sortir de ses attributions, » et demanda, et le Saint-Père refusa de nouveau la p( mission de faire la protestation.
L'ambassadeur se retira, incertain de l'issue de crise, mais décidé à pousser les choses à l'extrêm Il s'attendait à être expulsé et se promettait de i céder qu'à la force. En vue de cette éventualité, pria le roi de munir des instructions nécessaires duc de Sessa, annoncé déjà comme ambassade extraordinaire, et devant, sous peu, arriver à Rom
Olivarès comptait ne plus se rendre à l'audienc le pape ne voulait plus le recevoir. Ce fut encore cardinal Gesualdo qui intei-vint. On tomba d'acco sur un nouveau sursis. Le duc de Luxembourg, de nant pour prétexte un pèlerinage à Lorette, s'éloigne
,lcs traditions du peuple romain, cet acte de courage est l'une gloires de ce ponti/icat. En vérité, lîis scènes déplorables qui se p saient dans le cabinet du Saint-Père constatent ses angoisses, et menaces n'étaient que des cris de douleur. L'intimidé c'était lui. non Olivarès.
28i SlXTE-QUlNT.
temporairement de Rome ; Olivarès ajournera sa protestation, et prendra les ordres du roi. En effet, le 7 mars, Tenvoyé de Henri se mit en roule pour le sanctuaire de la Vierge, laissant une partie de sa maison à Rome. La ville et la cour étaient persuadées qu'il se rendait à Paris et ne reviendrait pas. L'ambassadeur de Venise partageait cette opinion, car il savait que le Saint-Père avait, par l'intermédiaire de Séraphin, fait engager le duc à s'éloigner. Le 9, le courrier d'Olivarès partit pour Madrid. II était porteur d'une lettre du pontife à Philippe. Sixte-Quint assurait le roi de son affection, rappelait l'obligation qu'il avait d'écouter les hérétiques, protestait à son tour contre la menace de conciles et de schismes, et déclarait ne pouvoir admettre que des princes séculiers se constituassent juges du vicaire du Christ. Dans un post^ scriptum il ajoutait de sa main que, pour en faciliter la lecture, il avait fait copier cette lettre, mais qu'elle avait été rédigée par lui-même.
A Rome, les Espagnols chantèrent victoire. Leurs cris de triomphe arrivèrent jusqu'à Sixte-Quint, qui se défendit avec vivacité d'avoir changé de politique. Je suis toujours le même, dit-il à Badoer; mais Badoer n'en croit rien. Il répond à ses confidences par quelques paroles respectueuses, s'abstenant de toutes remontrances « compromettantes, écrit-il au doge, puisqu'elles auraient irrité le pape autant que les Espagnols, et inuli'es, puisque la chose est faite ».
La trêve négociée par le cardinal Gesualdo ne dura pas vingt-quatre heure». Dans son audience du samedi suivant, Olivarès ne parla plus de Luxembourg qui
LA LiGtJË. 285
était parti, mais il demanda Texcommunication immédiate des adhérents catholiques du roi de Navarre. De là une autre de ces tristes scènes où le pape s'emporte, appelle Olivarès la pierre de scandale, Taccuse de mentir, d'agir contrairement aux ordres de son maître, le menace de prison, et s'enfuit enfin de son cabinet. Avec Badoer il revient à Tidée de la ligue, et trouve cet ambassadeur, dont le refus d y entrer a été approuvé par la Seigneurie, tout aussi peu enclin que les autres fois à prêter la main à de semblables combinaisons. Que faire? Abandonné de tout le monde, privé de l'appui qu'il avait espéré trouver à Venise, voyant les armements de Philippe poussés- à Milan et à Naples, contrairement aux habitudes de lenteur des Espagnols, avec une activité extrême, le vieux pontife semble s'affiiisser sous le coup des dangers qui l'entourent, des menaces qu'on lui prodigue, des émotions, des inquiétudes qui troublent son sommeil, de la fièvre qui le mine. Lorsqu'il expose à la congrégation de France l'état de la question, les cardinaux sont étonnés de le voir si défait et si abattu. Il leur lit les instructions concertées avec Olivarès, qu'il vient de donner au légat en vue d'un arrangement que Mayenne, brouillé avec Aumale et Nemours, semble disposé à conclure avec le roi de Navarre, et que Gaëtani est chargé de faire échouer avec l'aide de Mendoza. II leur lit sa lettre à Philippe. Les membres de la congrégation trouvèrent ces pièces bien faibles, bien au-dessous des exigences de la situation. Un des cardinaux, quoique dépendant de l'Espagne, eut le courage de dire que mieux valait
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autoriser la protestation et répondre avec force et dignité que de se laisser aller ainsi au découragement. Le pape écouta en silence, mais le mot produisit sur lui une profonde impression.
Olivarès put s'en convaincre dans sa fameuse audience du samedi suivant. Toute la ville était en émoi. On ne savait pas précisément de quoi il s'agissait, mais personne n'ignorait que le cabinet du Saint- Père était le théâtre de luttes acharnées. Lorsque l'ambassadeur entra, Mgr Sangaletto, « lemoinillon, » comme Olivarès l'appelait dédaigneusement, souleva la portière et, profitant de l'occasion, put voir que le comte s'agenouillait à peine et que le pape s'asseyait sans le regarder en face. C'étaient les nàêmes prétentions et les mêmes refus. A trois reprises le représentant de Philippe se jeta aux pieds du pontife pour demander la permission de faire sa protestation, l'excommunication immédiate des catholiques royaux et la déclaration contre Navarre. Sixte-Quint le fit relever, s'anima de plus en plus, et l'appela la cause de tous les maux. Lorsque Olivarès déclara qu'en cas de refus le roi son maître se dégagerait de l'obédience au pontife et pourvoirait aux besoins de la cause de Dieu, il se retira brusquement, après avoir accablé le diplomate esp gnol des plus dures paioles. Le comte souleva seul la portière du cabinet, se rendit chez le cardinal Montalto et lui déclara qu'il maintenait toutes ses prétentions, car mieux valait pour lui avoir la tête tranchée par le pape que de la perdre par ordre de* son roi.
En proie à des angoisses mortelles, ne voyant plus
d'issue, Sixte-Quint fit convoquer une congrégation composée à dessein de cardinaux de la faction espagnole. Le vote de cette assemblée ne pouvait être douteux. Triste expédient, mais le seul qui semblât rester à l'infortuné pontife, afin de pouvoir motiver sur l'avis du sacré collège, le dernier pas à faire, celui qui devait consommer sa soumission aux volontés de Philippe. La veille de la réunion, dans la nuit, Gesualdo et d'autres agents d'Olivarès allèrent' porter le mot d'ordre aux vingt-trois cardinaux qui devaient être de la congrégation. La séance eut lieu le 19 mars. Le pape, après avoir exposé en termes mesurés les faits connus du lecteur, posa les questions à résoudre : Doiton admettre la protestation du docteur Marlos? Doiton procéder immédiatement à l'excommunication des adhérente du roi de Navari'e? Lui-même opina en faveur d'un sursis de quinze jours.
Le cardinal San-Giorgio, en sa qualité de doyen, prit le premier la parole, disant seulement qu'il s'en remettrait à la sagesse du pontife.
Le cardinal Gesualdo parla ensuite; son discours fut long et diffus. Il conclut, sur les deux points, à l'acceptation pure et simple des demandes espagnoles* Madruccio, Deza et Cônie adhérèrent à cet avis.
Le cardinal évêque d'Aragon dit « qu'ayant prêté serment de verser son sang, s'il le fallait, au service de l'Église, il était d'autant plus disposé à donner librement son opinion, qu'en le faisant il croyait, en même temps, servir les intérêts bien entendus du Roi Catholique, son sire et bienfaiteur, qu'il trahirait si, en celte occurrence, il ne disait pas franchement sa
pensée. Rien ne serait plus préjudiciable à Sa Majesté que de sortir de l'obédience de Sa Sainteté, ou, en matière de religion, de protester contre les actes du souverain pontife. Des maux, des scandales incalculables s'ensuivraient, non seulement en Espagne, mais dans toute la chrétienté ! En France, cette protestation produirait un effet contraire aux intérêts de Sa Majesté. Toute la noblesse et presque tout le clergé, c'est-h-dire le royaume tout entier, se trouveraient soudainement excommuniés, et cela par la volonté du roi, et non par celle de Sa Sainteté, qui au contraire, par ses brefs, leur a laissé enti^evoir des bénédictions. Il en résulterait que, contrairement aux desseins du roi qui veut une France catholique, ce pays, poussé au désespoir, se séparerait de l'Église. Ce serait l'apostasie de ce royaume et plus tard celle du monde entier, ou bien on réunirait un concile national, et alors ce serait le schisme. » Passant à un autre ordre d'idées, le sage et courageux vassal de Philippe II continue : « Profondément blessées par cette mesure dans leur honneur et dans leurs intérêts, placées comme elles sont entre le Navarrais prêt à les défendre et entre les partis «opposés, vraisemblablement peu disposés à les accueillir, la noblesse et une grande partie du peuple français se réuniraient avec Navarre. Vouloir déclarer toute la maison de Bourbon incapable de succession, ce serait au contraire ranimer l'antique vénération des Français pour leurs princes du sang. Ainsi aux deux points de vue, pour des motifs touchant la religion, pour des raisons d'Etat, et dans Tinlérèt même du Roi Catholique, l'ambassadeur doit
êlre débouté de ses demandes. On fera bien d*ajourner rexcommunicalion des adhérents de Navarre, jusqu'à ce qii*on ait connaissance des efforts de persuasion que Gaëtani est chargé de tenter auprès d'eux, et, à la dernière extrémité seulement, de prononcer les censures, non en masse mais individuellement, enfin d'attendre pendant quelques jours les lettres du légat. » En terminant, par égard pour l'ambassadeur, le cardinal propose qu'on l'informe des débats et des conclusions de la congrégation.
C'est avec un étonnement croissant que l'assemblée des pourprés avait suivi cet éloquent exposé, si peu attendu et d'une logique assez puissante pour emporter l'assentiment de tous les autres cardinaux, surpris eux-mêmes de leur courage. Le pape n'en croyait pas ses oreilles; il chargea, séance tenante, les cardinaux Colonna aîné et Sforza d'aller, non pas en son nom, mais de la part de la congrégation, rendre compte à Olivarès du résultat des délibérations.
Ce jour-là, il respira plus librement. En se déshabillant le soir, il était rempli de joie. « C'est Dieu, dit-il, aux familiers qui assistaient à son coucher, c'est Dieu qui a soin de nous; on ne dira pas que nous avons choisi nos hommes, ce sont eux, les Espagnols, qui ont fait la liste des cardinaux de la congrégation, et cependant nos conseils ont été adoptés. »
Le lendemain, contrairement à l'attente générale, au grand déplaisir d'Olivarès et de ses amis, à la vive joie de la faction française et de l'ambassadeur de Venise, le duc de Luxembourg, qu'on avait cru en route pour la France, revint inopinément de son pèlerinage. II. ' 19
L'atmosphère semblait comme changée. On ne peut pas dire qu'il y eût une solution; loin de là, mais il y avait une détente, et dans les grandes crises, ceux qui se sont crus perdus jouissent du moindre répit, et s'attachent avec ardeur aux plus légers symptômes qui semblent de bon augure, car l'homme aime à espérer. Avec l'espérance, quelque peu fondée qu'elle soit, il retrouve le courage, la présence d'esprit, la résolution de lutter jusqu'au bout, ces qualités, enfin, qui, sans assurer le succès, le rendent du moins possible. Au fait, on n'avait gagné que quinze jours; mais ces quinze jours étaient précieux. Si le ciel qui a opéré le miracle d'un vote contre l'Espagne émis par des cardinaux espagnols, et qui est évidemment propice, intervient encore une fois dans ce court espace de temps, s'il fait naître quelque fait nouveau, quelque événement grave, comme serait une bonne et grosse nouvelle du théâtre de la guerre, le vieux pontife se retrouvera lui-même, tiendra tête à ce terrible Olivarès, et à ce petit docteur napolitain qui tient en portefeuille l'abdication de la papauté ou le schisme de l'Espagne. Oui, se disait-on au palais de Venise et dans les coteries navarristes, oui, il faut un second miracle, plus grand que le premier; car si ce miracle n'a pas lieu, la France est démembrée, la monarchie universelle est faite!
Cet événement si ardemment désiré ne se fit pas attendre. Il s'était même accompli cinq jours avant la mémorable congrégation du 19 mars. Le 14, le duc de Mayenne avait essuyé une défaite sanglante. Son armée était détruite, la victoire de Henri complète. Ce dernier n'avait, scmblait-il, qu'à marcher sur Paris pour s'en emparer, et, par là, devenir le maître de la France. La grande nouvelle de la bataille d'Ivry, arrivée d'abord à Rome sous la forme d'un bruit vague, ne fut officiellement confirmée que dans les derniers jours du mois. Elle produisit au Vatican et à l'Ëscurial des effets opposés. Elle ranima le zèle de Philippe; elle ralentit celui de Sixte-Quint. Il faut hâter l'expédition, dit le roi d'Espagne à ses ministres. Il ne faut pas trop irriter Navarre en ce moment où il parait victorieux, telle était l'opinion du pontife. Il parla en ce sens même au comte d'Olivarès. Dans ses causeries amicales avec Badoer il ajouta : « Et si Hemî se convertit sincèrement, tout ira pour le mieux. » Il convint même qu'il fallait être insensé pour demander au roi de Navarre d'abjurer dans ces moments de crise suprême, en apparence, alors que plus que
jamais il avait besoin du concours des huguenots. Il répétait ce propos dans son intimité. Un soir, à son souper, après avoir longtemps gardé le silence, et comme sortant d'un rêve, il dit soudainement : « Comment Navarre pourrait-il se faire catholique maintenant? Il serait aussitôt abandonné par la reine d'Angleterre et par les princes d'Allemagne, et le roi d'Espagne le humerait comme un œuf. » Ces paroles furent rapportées à l'ambassade d'Espagne et mandées à Philippe.
Avec Luxembourg il était moins explicite. Quand le duc vint lui apporter de bonnes paroles de son maître, quand il lui parla de l'intention de Henri de se déclarer catholique dès que Paris serait pris, il l'écouta avec bienveillance, avec une satisfaction visible, mais en gardant le silence. Dans les congrégations qui se réunissaient presque journellement, il se répandit en doléances contre Olivarès, contre le légat, contre Philippe qui avait laissé sans réponse trois de ses lettres. Mais il distingua toujours entre le roi plein de déférence et son représentant, « cette pierre de scandale, ce scélérat, » auquel il attribuait tout le mal. Toujours intimidé par les rassemblements de troupes qui se faisaient aux frontières de Naples (les souvenirs du sac de Rome et la mésaventure de Paul IV expliquent ces appréhensions), il posa un jour à la con- i grégation de France la question de savoir s'il fallait J renvoyer l'ambassadeur d'Espagne et lever des troupes pour faire face à toutes les éventualités. Sur les deux points les cardinaux répondirent négativement.
Le comte se moqua des appréhensions chimériques
du Saint-Père. « Ce sont quelques recrues , écrit-il au roi, et des valétudinaires. » Au reste, il modifia son langage, alla rarement à l'audience, ne parla plus de protestation et renvoya le docteur Martos à Naples. De son côté, Sixte-Quint retira l'ordre par lequel il avait, sous peine d'excommunication, interdit aux membres du sacré collège tout commerce avec l'ambassadeur d'£spagne. C'était une sorte de trêve, motivée d'abord par les quinze jours d'attente dont on était convenu sous prétexte d'avoir les nouvelles du légat, et réellement par des indications envoyées de Madrid t. Olivarès. Il avait appris que le roi désapprouvait sa conduite. En même temps, le nonce manda que Sa Majesté Catholique l'avait, personnellement et en termes affectueux, prié de représenter à Sa Sainteté la situation de la France, et de lui recommander une intervention énergique contre Béarn.
Quelle était alors la situation de Sixte-Quint? Il est nécessaire de s'en rendre compte pour comprendre la marche qu'il avait suivie. Il l'a exposée lui-même dans l'une des congrégations, et dans ses entrevues avec Badoer. La franchise de son langage, qui frise parfois la naïveté, nous aide à porter la clarté dans ce dédale d'intrigues des partis^ d'irrésolutions et de contradictions du pape, plus apparentes que réelles. On se rappelle que pendant presque une année entière, celle qui s'est écoulée depuis les meurtres des Guises, il avait vécu sur cette idée que, si la religion en France pouvait être sauvée, c'était avec le concours de l'Espagne et en appuyant la Ligue. Pour s'assurer du concours du Roi Catholique, il s'était résigné à
accepter d'avance, comme futur souverain de ce royaume, le candidat de Philippe II. Pour rendre la coopération espagnole efficace, il s'était réservé la direction suprême de Tentrcprise, offrant à cet effet un contingent plus considérable que celui du roi. C'était, en même temps, le moyen de donner plus d'aiitorité à sa voix, lorsque après la victoire le moment serait venu de régler définitivement le sort de la France. C'eût été une illusion de croire qu'il parviendrait ainsi à paralyser la prépondérance du roi d'Espagne. Il le savait bien, mais il fallait, avant tout, sauver la religion, dût-on au besoin sacrifier la France. A part quelques velléités qui vinrent par moments le troubler, c'est dans cet ordre d'idées qu'il se maintint pendant presque toute l'anftée 1589, et c'est dans cet esprit que furent conçues et rédigées les instructions du légat Gactani, ainsi que les ouvertures importantes faites à l'Espagne par l'entremise du cardinal Gesualdo. On connaît le revirement que ces dispositions subirent à la suite de l'ambassade de Donato et du message de Henri que le duc de Luxembourg lui avait apporté : ce message tendait à lui persuader, et lui avait persuadé en effet, que le roi de Navarre songeait sérieusement 5 abjurer. Les avis de France favorisaient ces nouvelles tendances. Rien de décisif ne s*y était passé. Mais sur deux points désormais tout le monde était d'accord : la Ligue abandonnée à ses propres ressources était impuissante, Henri était sûr de la victoire, si l'étranger n'intervenait pas; enfin, Tesprit catholique en France était plein de force et d'énergie; nul n'en avait pu douter
jusque-là. Non, la France ne ferait pas défection à la foi. La preuve, c'était que presque toute la noblesse, une très grande partie du haut clergé, deux cardinaux s'étaient attachés à Henri, persuadés, disaient-ils, et ils le disaient assurément de bonne foi, qu'il reviendrait à la religion du pays dès qu'il pourrait se passer du concours des huguenots. Et à ce moment Sixte- Quint, qui avait voulu sauvegarder en même temps la religion et la France, livrerait ce beau royaume à l'ambition de Philippe, et ce serait lui-même qui donnerait ses trésors et ses soldats pour sacrifier la France, l'Italie, l'Europe, la papauté, enfin l'indépendance du Saint-Siège, qui ne serait plus désormais que le premier bénéfice dont aurait à disposer le monarque de l'univers? Mais, hélas! ce terrible légat Gactani, qui exécutait à la lettre ses malheureuses instructions ! Mais ces deux feuilles volantes du cardinal Gesualdo! On connaît les angoisses de Sixte- Quint, ses remords, son désir de se dégager. D'ailleurs, était-il réellement engagé? Cette question, il se la posait souvent. Quand on a pris l'initiative de propositions, et quand l'adhésion de celui qui a reçu ces propositions est donnée sans retard, on est, ce semble, moralement engagé, à moins que, dans l'intervalle, des faits d'une gravité toute particulière ne soient venus modifier la situation. Or les ouvertures faites par Gesualdo, expédiées de Rome le 16 décembre, étaient arrivées à Madrid le 1 7 janvier, et la réponse du roi, envoyée dès le 28 janvier, fut remise au pape le 22 février. Il était matériellement impossible de l'avoir en moins de temps. Les doléances du Saint-
Père au sujet du silence de Philippe, n'avaient donc d'autre motif que le désir de se soustraire à ses engagements. Mais peut-être des événements, survenus entre les 16 décembre et 22 février, pourraient-ils être allégués à cet effet? Hélas non! Henri n'avait pas encore vaincu à Ivry, et sa victoire, lorsqu'elle fut connue à Madrid, n'était, dans l'opinion du roi, qu'une raison de plus de hâter l'intervention. Sans doute il y avait un fait bien plus important aux yeux du pape que la déroute de Mayenne : il avait, pendant ces deux mois, acquis la certitude que Henri était fermement résolu à revenir à la foi catholique. Mais ce fait, il ne pouvait le faire valoir auprès de Philippe, qui avait, de tout temps, posé comme un axiome, accepté par le Pontife, que la conversion de Henri serait nécessairement feinte et devrait, par conséquent, être considérée comme non avenue. Sixtc- Quint se trouva donc en présence de ce dilemme, ou bien passer à l'action avec Philippe, ainsi qu'il l'avait proposé lui-même, ou bien se dégager, se déclarer neutre, et laisser faire le roi. Dans la première alternative, il concourait lui-même au résultat qu'il redoudait le plus après les risques que pouvait courir la religion catholique, c'est-à-dire à l'établissement de la monarchie universelle. Dans le second cas, il serait, non sans quelque apparence de raison, accusé de déloyauté, mis en contradiction avec lui-même, proclamé fauteur de Thérésie, probablement assiégé dans Rome comme l'avaient été Clément VH et Paul IV, vaincu, sans aucun doute, et à jamais déshonoré. Dans cette perplexité, il fit ce qu'on fait en pareille
LA LlfilîE. 207
situation, il tâcha de gagner du temps. Avant tout il s'étudia à ajourner la crise, à soustraire à la connaissance du public Tétat des choses, à éviter tout esclandre, par conséquent à empêcher la protestation des Espagnols. On a vu quelles luttes ce malheureux septuagénaire avait soutenues contre Timpitoyablc Olivarès ; comment, à la suite de scènes regrettables, et qui eurent un grand retentissement jusque dans le cabinet de Philippe, il était parvenu à faire enjoindre au comte de procéder plus doucement et de renvoyer le président de la cour de Naples. Pour se mettre à l'abri de nouvelles tentatives de ce genre, il chargea deux cardinaux, Pinelli et Mattei, d'élaborer une constitution fondée sur les paroles du Christ : Quodcumque ligaveriSf réservant au pontife seul le droit d'absoudre le roi de Navarre. Ce travail n'aboutit pas.
Pour gagner du temps, car c'était l'essentiel, il se retrancha derrière la nécessité d'être mieux informé des affaires de France, non par de simples oui-dire, mais par les rapports officiels du légat. En attendant, il accablait ce dernier de reproches, moitié injustes, moitié fondés, l'appelant le légat de l'Espagne et non celui du pape, l'accablant d'injures, aussi peu dignes d'un pontife que peu logiques à ce moment, puisqu'il déclarait vouloir régler sa conduite d'après les informations d'un agent qu'il accusait d'ineptie et d'infidélité. Gaëtani n'était pas déloyal, mais il manquait de perspicacité et d'instinct politique. Il s'en tenait à ses premières instructions, sans tenir compte de la marche des événements.
208 SIXTE-OriNT.
11 est temps * d'ailleurs de revenir sur nos pas et de suivre cet homme d'Etat dans sa longue et périlleuse pérégrination à travers le midi de la France. Souvent arrêté en route par les événements de la guerre, escorté de ville en ville, il donne partout la bénédiction apostolique, promet les secours du souverain pontife. Après un voyage de dix semaines, car sur Tordre de Mayenne il a été retenu à Lyon pendant plusieurs jours, il arrive, non pas à Paris, mais à Dijon, d*où, à la date du 21 décembre, il expédie son premier courrier. On se rappelle ses instructions : obtenir la délivrance du cardinal de Bourbon, organiser la guerre contre Henri, appuyer le duc de Mayenne, essayer par la persuasion de détacher les principaux adhérents du roi de Navarre, notamntent le cardinal de Vendôme et le duc de Ne vers; car, même en s' alliant avec la Ligue, le pape se méfie d'elle. Sa pensée prédominante est de réunir dans un seul camp tous les catholiques de France.
A peine arrivé à Dijon, le légat subit déjà rinfluence de l'atmosphère qu'il respire. Ses premiers rapports le prouvent : il insiste sur le prompt envoi
1. J'écris la mission du légat Gactani d'après ses rapports originaux conservés aux Archives du Vatican. Ces précieux documents forment In moitié de deux dossiers, l'un contenant les dt'pcches in clai-is et les chiiTres signés pnr le cardinal, l'antre les décliiffremcnts. Beaucoup de passages sont soulignés évidemment de la main de Sixte-Quint, car je les retrouve dans les communications verbales qu'il fit aux consistoires et aux ambassadeurs d'Espngne et de Venise. On ne saurait assez le dire dans l'intérêt de la vérité historique, et, pour constater la croyance que méritent les correspondances diplomatiques, il y a entre les rapports du lé^^at, les récits du pape, et ses paroles telles qu'elles sont relatées par Olivarès et Bndoer, la plus parfaite conccrdaucc.
de secours et sur Texcommunication explicite des adhérents du roi de Navarre : il supplie le Saint-Père de déclarer sans retard tous les dignitaires de TÉglise, tous les prélats qu'il est chargé de gagner par la douceur, déchus et incapables de jouir de tout bénéfice ecclésiastique. Ces dépêches arrivent, le 11 février, au milieu de la lutte à outrance entre le pape etOHvarès qui demande précisément ce que le légat* conseille de faire.
A la fin de janvier, il entre dans la capitale. Le duc de Mayenne accourt aussitôt. Il lui dit que Tissue de la guerre dépend de la possession de Paris ; mais Tétat de cette ville est désolant. Si des subsides considérables ne sont accordés sans délai, elle tombera au pouvoir de Navarre. « Il y a, lui dit le duc, dans Paris, trois classes d'hommes, les marchands, les officiers de justice, le peuple. Les marchands ne songent qu'à faire des affaires, ils ne veulent pas de la guerre et prêchent la paix. En ce qui concerne les officiers de justice, une partie se compose de bons catholiques, l'autre partie de politiques et de navarrislcs. Ceux-ci, les politiques et les navarristes, ne cessent de travailler le peuple. Or le peuple sera facile à contenir tant qu'il vivra dans l'abondance, mais à chaque petit renchérissement des vivres il devient turbulent. On ne peut faire aucun fond sur lui^ » Le légat, à l'issue de la première entrevue, remet à Mayenne cinquante mille écus, c'est-à-dire la
i. En ceci le duc s'est trompé, le long siège de Paris l'a bien prouvé.
moitié du crédit que le pape lui a ouvert. Il a cru devoir agir ainsi, écrit-il au cardinal Montai to, pour sauver le duc de Mayenne d'un danger imminent, pour, ranimer le courage des habitants, pour donner de l'autorité à sa légation, enfm pour démentir le faux bruit répandu par les adversaires que Sa Sainteté refuserait son appui à la Sainte-Union. Il se félicite et attribue à la miséricorde divine l'heureuse chance qu'il a eue d'arriver à temps. « On a, dit-il, dans ce pays une très grande peur de Sa Sainteté. II suffira qu'on sache qu'à Rome on bat le tambour (qu'on y enrôle des soldats), et beaucoup de nobles penseront à leurs intérêts et abandonneront Navarre. Mais il faut de l'argent et des troupes, de la cavalerie et de l'infanterie. Avec ces secours et les excommunications, on viendra à bout des huguenots, sinon on doit désespérer du salut de ce royaume. »
Mayenne le sonde sur le projet, déjà médité par les chefs de la Ligue, de nommer Philippe protecteur de la couronne de France. Le légat demande que cet honneur soit réservé au pape. Enfin, il transmet et appuie les vœux du duc, qui recommande une alliance étroite entre Rome et Madrid.
En se mettant à la place de Sixte-Quint, qui, au lieu de trouver dans les rapports de son représentant des arguments à faire valoir contre les prétentions d'Olivarès, y rencontre les mêmes demandes, on comprend ses colères, injustes en ce sens que son envoyé a reçu de lui-même l'ordre d'appuyer les adversaires de Henri, mais motivées sous un autre rapport. Le légal ne voit plus que par les yeux de la Ligue ; il oublie
une partie essentielle de sa mission, qui est de négocier avec les catholiques royaux.
Cependant pour la forme, car il ne se promet aucun résultat de ces démarches, il s'est mis en relation avec le cardinal de Vendôme. Celui-ci lui a fait dire que le seul moyen d'apaiser le royaume est de « réduire Navarre à la religion catholique; que le légat le cite et qu'il Vexhorte S et on verra. » Gaëtani ne trouve pas de termes assez, forts pour blâmer l'aveuglement et la tiédeur du cardinal. 11 en revient aux dangers de la situation, à l'urgence de voir le\Saint-Père entrer en campagne, à l'intention qu'il prête à Henri, une fois vainqueur en France, de pénétrer en Italie et de marcher sur Rome. Toute la phraséologie des ligueurs et des agents espagnols se retrouve dans ses rapports et l'arrivée de chacun de ses courriers produit au Vatican une nouvelle explosion de colère.
Sachant le prix que Sixte-Quint met à un accord avec le duc de* Nevers, le légat y prête la main, mais il est persuadé d'avance que cette tentative n'aboutira pas. « C'est, écrit-il au cardinal Montalto, un chevalier de beaucoup d'intelligence. Mais, à vi^ai dire, il a très haute opinion de lui-même, et il est fort engagé avec la maison de Bourbon. Il ne peut pas vob le duc de Mayenne dans la charge que celui-ci occupe. Il a l'esprit tellement tourné à la spéculation, que le plus souvent il poursuit des chimères. »
Lorsque Mayenne, presque brouillé avec Nemours
i. Ces mots du rapport sont soulignés, évidemment de la main de Sixte-Quint.
S02 SIXTE-QUIXT.
et Aumale, songe à faire la paix avec Henri, c'est le légat qui tâche de l'en détourner. Enfin il est convaincu que Paris se serait alors déjà rendu au roi de Navarre, si les cinquante mille écus donnés à Mayenne au nom de Sa Sainteté n'avaient pas empoché ce fatal événement.
Comme les dépêches du cardinal Montalto renouvellent sans cesse l'expression du profond mécontentement du pape, Gaëtani charge le patriarche d'Alexandrie, son frère, de se rendre à Rome, de le justifier et d'insister sur la nécessité d'envoyer de l'argent en attendant l'arrivée des troupes auxiliaires du pape, d'imprimer surtout dans l'esprit de Sa Sainteté que Henri, hérétique très obstiné, ne doit jamais être admis à l'abjuration.
Engagé d'un côté fort avant, beaucoup trop avant, avec la Ligue, en parfaite entente avec l'Espagne, retenu ensuite par des ordres postérieurs à l'époque où le grand revirement que le lecteur connaît s'était opéré au Vatican, l'infortuné légat perdait la tête et ne savait plus comment sortir avec honneur d'une situation qui devenait plus fausse de jour en jour. Peu de temps après la bataille d'Ivry, il eut à Noisy une entrevue avec le maréchal deBiron. Certes, le moment pour détacher ce personnage de la cause de Henri n*était pas bien choisi. Aussi cette rencontre n'eutelle aucun lésultat. Le maréchal scandalisa le légat par sa tiédeur en disant qu'il ne servait pas l'hérésie, mais lé roi légitime, avec l'espoir fondé de le voir bientôt catholique.
Ce fut après cette entrevue que le représentant du
LA LIGUE. SoS
Saînl-Siège prononça les censures. Il écrivit au cardinal de Vendônae et aux prélats partisans de Henri réunis à Tours qu'ils étaient excommuniés. VjBndôme répondit qu'ils se trouvaient auprès du roi avec autorisation du Saint-Père; qu'ils étaient là pour travailler à la conversion de Sa Majesté; que par conséquent, pour sa part, il ne pouvait cacher au légat son étonnement de le voir si peu informé des volontés de Sa Sainteté.
Quant à la conversion éventuelle de Henri, le légat refuse d'y croire. Ce prince, dit-il, prétend être empêché de se faire instruire par les occupations de la guerre; mais c'est un faux prétexte, puisque peu de Français sont mieux renseignés en matière de foi. Il pense à autre chose qu'à la religion et songe déjà à se faire élire roi des Romains. Enfin le légat mande qu'à Tours, siège principal des dignitaires ecclésiastiques qui avaient embrassé le parti de Henri, un Père dominicain a dit dans un sermon que, loin de procéder contre les adhérpnts du roi, le Saint-Père formait les vœux les plus ardents pour la conversion de Sa Majesté et comblait de caresses le duc de Luxembourg.
Sixte-Quint fit lire ces lettres dans la congrégation de France. 11 loua la discrétion de Biron, approuva la réponse du cardinal de A^endôme et blâma vivement la conduite du légat, qui ne faisait rien ou agissait à contre-temps, qui disait lui-même que rien ne dépopularisait la cause de la Ligue aux yeux des Français comme les intelligences de ses chefs avec l'Espagne, et qui cependant affichait son intimité avec Don Bernardine deMendoza en se montrant tous les jours avec lui
dans les rues de Paris. Il contrecarrait enfin tous ses desseins. II savait, il répétait sïins cesse que le nom de l'Espagne seul suffisait pour exaspérer les Français, ot néanmoins il avait eu Timprudence de déclarer que Henri ne pouvait être roi, parce que Philippe ne le permettrait pas. Il avait raison d'être en rapports confidentiels avec les Espagnols, ses premières instructions le lui avaient prescrit, mais il manquait de tact et de mesure et compromettait son gouvernement en annonçant tous les jours aux Parisiens les secours du Saint-Siège, tandis que, depuis la défaite d'Ivry, la Ligue n'était plus qu'un corps sans vie. Considérant les progrès du roi de Navarre, larçbellion de Flandre, qui empêchait le duc de Parme de venir au secours de Paris, en un mot, llensemble de la situation, il ne comptait plus donner ni argent ni soldats. « On nous accuse d'être avare, s'écrie le pape. Nous ne le sommes pas ; mais nous ne voulons dépenser les trésors du château Saint-Ange qu'à bon escient, ainsi que nous le faisons en bâtissant tant d'édifices, en érigeant des obélisques — et il -se mit à énumérer tout ce qu'il faisait — mû, disait-il, par un certain désir de gloire dont nous ne nous cachons pas ; mais ce que nous ne voulons pas, c'est jeter l'argent sans profit, sans autre résultat que d'offenser de plus en plus le roi de Navarre aujourd'hui victorieux, de le détourner enfin des bonnes intentions qu'il peut avoir. » Par toutes ces taisons, il voulait temporiser, tandis que chaque courrier du légat lui apportait des dépêches qui le poussaient à l'action.
L'ambassadeur d'Espagne suivait d'un œil jaloux
lés transactions de la congrégation de France, surtout de celle qu'on appelait générale. Dans sa correspondance avec Philippe, il rend compte de Tattitiide des cardinaux, vassaux, bénéficiers ou pensionnaires du Roi Catholique ; il distingue entre ceux qui « dans la tempête » se sont bien ou mal «conduits, qui se sont montrés tièdes, qui ont voté contre les intérêts de l'Espagne. Il propose des récompenses, des louanges, l'expression du blâme, des punitions, selon le mérite de chacun. Si la satisfaction que lui donnent plusieurs pourprés constate la triste dépendance d'une partie du sacré collège, ses colères contre les récalcitrants prou- ' vent en faveur de ceux qui ont osé braver le mécontentement du puissant monarque. « Dans ces séances, écrit-il à Philippe, le pape présente les faits à sa manière, justifie sa conduite par des paroles qu'il a dites avec l'intention de ne pas s'y conformer, ou qu'il n'a pas même dites, ni entendu dire. Il communique ou passe sous silence ce qui lui convient, s'emporte aux moindres objections qu'on lui fait et déclare factieux qui n'est pas de son avis. De ses vingt-trois créatures il exige adhésion implicite à sa volonté. Les vieux cardinaux (ceux qui ont été promus par des papes antérieurs) craignent de s'aliéner ^ontalto, d'autres redoutent le tempérament colérique du Saint-Père, bien capable de leur jouer un mauvais tour. » La vérité est que la grande majorité des cardinaux était favorable à Philippe, et si Olivarès se plaignait de Sixte-Quint, celui-ci déplorait en pleine séance les sympathies espagnoles des pourprés qui voulaient, disait-il, le pousser à dépenser le trésor de TÉtat, et
à mettre ainsi le Saint-Siège sous la dépendance des princes.
Par égard pour le roî d'Espagne, la question du rappel du légat avait été résolue négativement. Le frère du cardinal, le patriarche d'Alexandrie, arriva, mais il ne put apaiser le pontife, qui profita même d'un incident pour le mettre aux arrêts. Deux prédicateurs, un capucin et un théatin, à l'instigation de ce prélat, avaient recommandé aux fidèles de prier pour la Ligue. Ils furent incarcérés et mis au secret. Une ordonnance fut publiée en même temps, défendant aux prédicateurs, sous des peines sévères, toute allusion aux affaires politiques.
Dans ces tiraillements se passèrent le printemps cl une partie de l'été : Olivarès tenait hors de la Porte du Peuple des conciliabules secrets avec Deza, Sens et d'autres cardinaux de sa couleur; Sixte-Quint luttait presque seul, faisait ses confidences à l'ambassadeur de Venise, payait l'ambassadeur d'Espagne de vaines paroles, se mettait souvent en contradiction avec luimême, comme il arrive à ceux qui parlent beaucoup et oublient, par conséquent, ce qu'ils ont dit ou ce qu'ils n'ont pas dit en d'autres occasions. Cependant il ne montrait que trop à Olivarès ses sympathies pour Henri, qui, il en était convaincu, n'attendait pour abjurer que d'être maître de Paris ; à Badoer, les concessions qu'il s'était laissé arracher par les Espagnols ; à tous, son désir de s'en dégager. Il confondait les temps, se trompait sur les dates, s'étudiait à mettre d'accord ses aspirations si difTérentes dans les deux époques,, faiblissait physiquement de jour en jour, dépérissait
à vue d'œîl. Mais il voulait être bien portant, décidé à mourir debout, à lutter à outrance avec ce terrible Espagnol qui forçait ses consignes, pénétrait chez un vieillard infirme ; qui, impérieux ou respectueux, empoisonnait son existence, Thumiliait à ses propres yeux, car il l'intimidait, lui Sixte-Quint, qui n'avait jamais connu la peur.
On a vu que le représentant de la Seigneurie revenait sans cesse auprès du pape sur les dangers qui menaçaient l'Europe du côté de la Turquie. C'était en effet, depuis longtemps et surtout depuis que Philippe Il s'était ouvertement déclaré en faveur de la Liguc> l'objet de l'anxiété croissante des cabinels. Quelle sera dans la grande conflagration européenne qui paraît imminente la conduite du sultan? Dans tous les cas, il est lacile de voir qu'il m restera pas simple spectateur. C'est précisément cette prévision qui avait décidé le gouvernement vénitien, après l'Empereur et, avec lui, la puissance la plus directement intéressée au maintien de la paix, à sortir de sa politique d'abstention, à favoriser indirectement une prompte solution des questions pendantes en France, car la prolongation de la guerre civile dans ce pays, la participation d'autres puissances devaient nécessairement ramener les Turcs sur la scène. D'après un bruit généralement accrédité à Péra, le Grand Soigneur, cédant aux instances de la reine d'Angleterre, méditait une expédition maritime, appuyée par le dey d'Alger, afin d'opérer un débarquement en Provence et de s'emparer de Marseille.
Henri de Navarre, désireux de se servir des armes
de ces puissants auxiliaires, non pour les appeler en France, mais pour les diriger contre l'Espagne, écrivit au sultan et au « premier pacha », au grand-vizir, au moment où il mettait le siège devant Paris *.
Après avoir raconté brièvement l'assassinat de Henri III, attribué par lui à ceux de ses sujets rebelles qui espéraient, par ce crime, s'emparer de la couronne de France, il notifie son avènement comme roi légitime. La rébellion, il est vrai, continue ; elle est appuyée par les Espagnols, ennemis de toutes les monarchies, et notamment de celle du Grand Seigneur. De là pour lui l'obligation de pourvoir aux besoins de la guerre, qui jusqu'ici a été heureuse. Il informe le sultan de la victoire d'Ivry, de la conquête d'un grand nombre de villes et de provinces, de son espoir de se rendre bientôt maître de Paris. Enfin, il s'excuse, sur les opérations militaires qu'il dirige luimême, d'avoir si longtemps tardé à reprendre avec le sultan les relations d'amitié qui se sont si heureusement maintenues entre les empereurs musulmans et les rois de France ses prédécesseurs. Mais il réparera cette omission sous peu ; il enverra un ambassadeur digne de la confiance des deux souverains. Celui qui s'y trouve en ce moment, M. de Lancôme, ne la mérite pas. Il a épousé la cause des rebelles, et le roi prie le sultan de ne plus le considérer comme représentant de la France.
Cette lettre, qui, sauf la saillie significative contre
1 U. Jacques Savary, seigneur de Lancôme, depuis 1585 ambassadeur de France à Constantinople, put se procurer une copie de la lettre de Henri.
LA MGUE. 399
l'Espagne et le passage concernant M. de Lancôme, ne sort pas des généralités, fut envoyée à M. de Maisse, ambassadeur de Henri à Venise, et par M. de Maisse à Tagent de la reine d'Angleterre à Constantinople. Elle n'y arriva que le 1 3 juillet, et fut queli|ues jours après solennellement remise par ce diplomate au principal ministre du sultan. Le premier pacha, c'était le titre qu'il portait, se montra fort content de la démarche du roi, fort heureux, dit-il, de savoir sur le trône de France un prince ennemi du roi d'Espagne et du pape, le Grand Seigneur étant d'ailleurs toujours favorablement disposé envers ceux qui recherchent son amitié. Le surlendemain, M. de Lancôme fut averti par un simple chaous qu'il avait à cesser ses fonctions. Les démarches qu'il tenta auprès du vizir n'eurent d'autre résultat que la permission de prolonger son séjour à Péra. Il s'était attendu a pis, et se félicita d'en être quitte pour la perte de son caractère officiel ; car, la Turquie étant considérée comme en état perpétuel d'hostilité avjec les puissances chrétiennes, les ambassadeurs étrangers à Constantinople ne se trouvaient pas placés sous l'égide du droit international, et ils eurent plus d'une fois à endurer de fort mauvais traitements. A en croire M. de Lancôme, M. de Maisse par sa correspondance, les représentants de Venise et de l'Angleterre auprès de la Sublime Porte par la persuasion et par des cadeaux, tâchèrent de décider les Turcs à se déclarer et à opérer une diversion en faveur de Henri, en dirigeant sur Marseille ou sur la côte d'Espagne les deux cents galères qu'ils avaient armées sur la demande expresse de la reine
Elisabeth. Une floUillc anglaise devait, au prochain printemps, transporter des troupes en Portugal et y raviver rinsurrection sous la conduite de Dom Antonio.
Telles «ont les nouvelles que Tambassadeur de France transmet à M. de Dieu, l'agent du duc de Mayenne à Rome, en faisant prier ce dernier d'arrêter, à leur passage par Lyon, les messagers porteurs de la correspondance de Henri et d'Elisabeth avec l'ennemi de la chrétienté*.
Cependant en France un cvènemtînt important venait de s'accomplir. Le cardinal de Bourbon, le Charles X de la Ligue, était mort. Pour la Sainte-Union, pour Philippe, le trône de France était devenu vacant. Il fallait pourvoir à cette vacance. La succession était désormais la question brûlante du jour. Selon le légat, qui la traite dans un de ses rapports, il n'y a en France aucun prince qui puisse donner satisfaction au pays ; Navarre est hérétique, relaps, et par conséquent incapable de succéder; le cardinal de Vendôme est trop lié avec llonri et n'est pas homme de guerre ; le prince de Conti est presque sourd-muet; Soissons suspect en matière d'orthodoxie ; le jeune prince de Condé bâtard et hérétique ; le duc de Montpensier et son fils faibles et incapables. Après avoir ainsi donné
1 Lancftme à l'ambassadeur de la Ligue à Rome. Gonstanlinoplc, 21 juillet 1590. 4 août 1590. — Henri à Amuralh, datée du camp sous Paris, 28 avril 1590. Arch. Simancas. — Les lettres du roi et de M. de Lancôme ont été traduites en italien, probablement pour être communiquées au pape ou à des cardinaux. Des copies eu ont été envoyées à Madrid. Ce sont les seules traces des relations de Henri IV avec le sultan que j'aie trouvées parmi les correspondances oflicielles du pontiiicat de Sixte-Quint.
Tcxclusion à tous les princes du sang, il passe en revue les merabres des maisons de Guise et de Lorraine, inacceptables comme étrangers, le duc de Savoie détesté à cause de Tentreprise de Saluées et aussi comme étranger. Les choses étant dans cette situation, Gaëtani en arrive à cette conclusion qu'il faut prier Dieu pour qu'il daigne pourvoir à la succession.
Ce n'est pas l'avis de Sixte-Quint. Selon lui. il n'y a d'acceptable que Henri ; maître de Paris, il se fera catholique et sera ensuite proclamé roi, du consentement presque universel. Mais les conclusions du légat répondaient aux vues de Philippe. Si Henri de Navarre, si les princes du sang, si les Guises et les Lorrains sont exclus, évidemment c'est le roi d'Espagne qui donnera la solution. Dans ses instructions* adressées en mai et en juin à l'intendant général Tasis, au commandant Moreo et à Don Bernardine de Mendoza, Philippe expose sa pensée intime. Il charge Parme, dit-il, d'entrer en France avec toutes les troupes disponibles. Il ne peut pas faire davantage, et Mayenne doit être engagé à solliciter le secours de Sa Sainteté, qui, on a lieu de l'espérer, s'associera à l'entreprise. Une fois le territoire français envahi, on profitera de l'occasion pour s'emparer de Cambrai. On tâchera de faire disparaître les soupçons qui existent au sein de la Ligue à l'égard du duc de Savoie. La bonne entente entre ce dernier et Mayenne est nécessaire. C'est le duc de Savoie qui, en occupant la Provence, empê-
1. InstruccioH à Juan-Baulisia Tasis^ Moreo y Don Bernardino de Mendo%a^ sobre ha negocios de Francia, Miidrid, 3 mai 1590. Arcli. Simancas. «S. de E. Flandre. Leg, 2220.
chera les Turcs d'y prendre pied. Le duc de Lorraine est un membre important de la Ligue. On doit le secourir, et Mendoza et Tasis auront soin de lui remettre tout de suite vingt mille ducats et la même somme, plus tard, dans des circonstances prévues. Ils lui offriront aussi la Toison d'or. Ils provoqueront un édit qui défende de traiter avec le Béarnais. Le roi est disposé à a/ïcepter, seul ou en commun avec Sixte- Quint, le titre de protecteur de la Ligue. Ses représentants auront soin de pousser le Légat à « enflammer» le zèle du pape. Ils sonderont le duc de Mayenne sur la question de succession. « L'infante, ma fille aînée, continue l'instruction, a des droits incontestables non seulement sur certaines parties, mais sur le royaume entier ^ La loi salique et les us et coutumes de France ne sauraient être allégués comme obstacles. On pourra aussi insinuer l'éventualité d'un mariage de l'infante.» Il y a deux grands dangers à conjurer : d'abord la réhabilitation de Béarn et l'admission par le pape de son abjuration, malgré les engagements contraires que Sa Sainteté a pris à ce sujet. L'autre danger consiste dans un accommodement avec Béarn des villes et du peuple catholiques, fatigués des souffrances qu'ils endurent. Mendoza, Moreo et Tasis s'opposeront à une semblable solution. Ils se prévaudront à cet effet de l'appui du légat.
1. L'infante Isabelle-Claire-Eugénie, GUe de Philippe U et d'Elisabeth de France, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, descendait ainsi de François I*' et de la reine Claude, fille elle-même de Louis XII et d'Anne de Bretagne, à laquelle appartenait le duché de Bretagne.
Dans une seconde instructions le roi entre plus avant dans l'examen de la question de succession. Il applaudit au courage et à la persévérance des habitants de Paris, alors cerné par les troupes de Henri, promet son secours et charge ses représentants d'émettre éventuellement deâ déclarations publiques au sujet de la succession. Il sera toutefois nécessaire de s'entendre avec Mayenne, de lui ôter tout soupçon, de lui dire que de toute façon, et quel que soit le prince appelé au trône de France, il gardera la seconde place en qualité de lieutenant général du royaume. Ici le roi écrit de sa main en marge de la minute qu'il vaudrait peut-être mieux ne pas le lui dire*. Ce passage fut donc modifié. On pourvoira à la situation du jeune duc de Guise encore prisonnier. Dès qu'on sera parvenu à s'entendre avec Mayenne, on tâchera de se mettre d'accord avec le légat. Il serait dangereux de réunir les états généraux pour leur déférer l'élection du roi. Mieux vaudrait le faire nommer par le Parlement de Paris. Dans ce cas les autres villes suivraient l'exemple de la capitale. Si on exprime le désir de connaître les vues de Sa Majesté relativement à la personne qui portera la couronne de France, les ambassadeurs répondront d'abord par des généralités, en disant que leur maître donnera la préférence à celui des compé-
i . Instruction de Philippe II, juin 1500. De lo que Su Magestad manda que se advierta y procure en el estado présente de las cosas de Francia para ponerlas en camino de algun asiento y remedio. Arch. Simancas S. de E. Flandre. Leg. 2220.
2. Voici celle note : No se si es bien décide esto, ni yo lo intiendo muy bien, y asi se mire como se pondra. » — Le secrétaire ajouta le mot c mudôse p.
titeurs qui sera le plus fort et le plus propre à rétablir la religion catholique dans le royaume. De là Texclusion du cardinal de A^endôme ainsi que de tous les membres de la maison de Bourbon, puisque tous ont porté les armes au service de l'hérésie. Ce point établi, ils insinueront habilement les droits de Tinfante, que l'instruction expose, et ils combattront Topposition qu'on pourrait faire du chef de la loi salique, celte loi étant de pure invention, ainsi que cela est reconnu par les plus grands légistes français. Cette matière doit être traitée avec beaucoup de tact. Il faut surtout éviter d'envenimer la discussion. Ses ambassadeurs lui feront connaître la marche des choses et attendront ses ordres sur les diverses candidatures; mais si l'élection était précipitée, il ne s'oppose pas au choix du marquis de Pons,- ni à celui du duc de Guise, d'autant moins que, dans ces deux éventualités, Mayenne garderait dans le royaume la seconde place, qui lui est due, la plus grande autorité, et la direction suprême de l'armée. En cas d'élection, il faudra ratifier la capitulation passée entre lui (Philippe II) et le cardinal de Bourbon, et aussitôt exécuter la clause concernant la restitution de Cambrai. Le nouveau roi s'engagera à se marier conformément au désir de Philippe. Pour le cas d'une seconde entreprise contre l'Angleterre, on conviendra d'un certain nombre de ports de refuge français qui seront mis à la disposition de la flotte espagnole, ainsi que de l'assistance à prêter par la France. Si le choix tombe sur le fils du duc de Lorraine, il faut stipuler que le duché de Lorraine ne pourra jamais être réuni à la France, qu'il
devra cire cédé à l'Espagne et former ainsi un lien entre le comté de Bourgogne (la Franche-Comté) et les Pays-Bas. Si Ton ne peut obtenir la cession, il faudra insister au moins pour que le duché passe au second frère du duc de Lorraine et à ses descendants. La question du mariage de Tinfante est des plus délicates. Si d'autres la mettent en avant, les plénipotentiaires n'accepteront ni ne déclineront la discussion : ils déclareront simplement qu'ils ne connaissent pas les intentions da Sa Majesté. Ils ajouteront que leur maître aime sa fille tendrement, que la France est un pays plein de troubles ; enfin, par des insinuations adroites, ils tacheront de faire naître la conviction que cette union serait très avantageuse pour les Français. Ils donneront à entendre qu'avec l'infante tous ses titres, droits et privilèges passeraient à la couronne de France, outre que ce royaume pourrait désormais compter sur la faveur et la protection du roi* d'Espagne. Sa Majesté, dit l'instruction en terminant, s'en remet à l'habileté de ses ambassadeurs, et plus encore aux succès de son armée, dirigée par le duc de Parme.
En résumé, au dire même du légat Gaëtani, aucun des princes du sang, sauf un seul dont il ne veut pas, Henri de Navarre, n'avait la moindre chance de se faire accepter ; les membres des familles de Guise et de Lorraine et le duc de Savoie se trouvaient dans le môme cas ; tout prince étranger serait repoussé par le pays, si on laissait au pays la faculté de choisir un roi. Tout le monde, sans exception, en jugeait ainsi. Alors il ne reste que cette alternative : ce sera, selon l'issue
de la guerre, ou la France ou l'Espagne qui fera le roi. Dans le premier cas, Télection de Henri n'est pas douteuse; dans le second, ce sera à Philippe de disposer du royaume. Il y établira sa fille, qui donnera sa main à un prince français et, en contravention à la loi salique, y régnera de son droit, ou bien la France sera démembrée. Cette dernière perspective semblait surtout sourire à l'ambition du duc de Mayenne. Comme prix de son élection, il offrit à Philippe la concession à l'Espagne de la Bourgx)gne, de la Provence, du Dauphiné et de la Bretagne ! C'est la combinaison que son agent principal à Rome, le cardinal de Sens, au moment de partir pour la France*, fait insinuer par un ami commun au comte d'Olivarès.
Par la force des choses et non par la volonté des hommes, en raison de l'incapacité personnelle des princes appelés à succéder par. leur naissance, en raison de la naissance de Henri de Navarre, de sa supériorité et de la situation où il se trouve, lui seul peut régner en France, et la France n'existera qu'avec lui. S'il succombe, elle sera, n'importe à quel titre, inféodée à l'Espagne.
1. Olivarès à Don Bernardino de Mendoza, 28 juiUct 1590. Ai-ch. Simancas. S, de E. Rome. Ug. 955. — « Bien toco que no ha muchos anos que el Ducado de Borgoila, y la Provenza, ei Deilinado y la Bretafia no cran de la corona de Francia y que por esc los Reyes no dejaban de ser grandes ; que un cardcnal amigo suyo (de Sens) nie dijo que si obrasemos que Ihimena fuese Rey que daria â V. Magesfad estas cuatro provincias. » Les derniers mots sont soulignes, probablement de la main du roi.
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Le duc de Sessa, annoncé, depuis plusieurs mois, était attendu par le pape avec une inquiétude mal dissimulée; par le comte d*Olivarès, avec une impatience mêlée de dépit; par la cour et la ville de Rome, comme Thomme destiné à déterminer la grande crise, à enchaîner Sixte-Quint à la politique de Philippe ou à le pousser dans les bras du roi huguenot. Ce personnage avait perdu quelques semaines dans le port de Carthagènc à attendre les galères qui devaient le transporter en Italie. Il arriya enfin, le 21 juin. Deux jours après, introduit par l'ambassadeur ordinaire, il eut sa première audience. Le duc de Sessa, fils de l'ancien gouverneur de Milan, était, malgré sa jeunesse, le dépositaire des pensées secrètes de son souverain, rinstrument choisi pour achev-er par la douceur, s'il était possible, ce qu'Olivarès, par sa violence portée trop loin selon l'opinion du roi, n'avait pu accomplir. L'objet de sa mission était d'obtenir l'immédiate et entière exécution des propositions du 16 décembre que, par les raisons et sous les prétextes connus du lecteur, le pontife avait jusque-là laissées à l'état de lettre morte. A côté et. comme but véritable de Tin-
tervention militaire qu'il s'agissait d'organiser sans perdre de temps, le duc devait préparer la solution d'une autre question, celle de la succession à la couronne de France, et cela dans le sens des instructions données par le roi à ses agents à Paris, Don Bernardino de Mendoza, le commandeur Moreo et l'intendant Tasis.
La première audience se passa en échange de paroles, affectueuses de la part du Saint-Père, pleines de déférence du côté du jeune ambassadeur. Ce ne fut que dans la seconde qu'on entra en matière. L'émotion du pape était visible. Pendant que le duc exposait au point de vue de son maître les maux de la France et les moyens d'y remédier, les mains de Sa Sainteté tremblaient convulsivement, non pas de colère cette fois, mais d'émotion, de peur, dit Olivarès qui assistait à l'audience. Evidemment Sixte- Quint s'était attendu à un langage plus énergique, à des reproches plus durs, à de plus grandes prétentions, à des menaces. 11 craignait surtout (et celte crainte l'obsédait sans cesse) d'être amené par des mesures coercilives à exécuter ce qu'il appelait ses propositions, ce que les Espagnols appelaient ses engagements, aux termes des ouvertures du cardinal Gesualdo. Mais, rien dans l'exposé de Sessa ne trahissant de semblables intentions, le pape se rassura, reprit courage, et, sinon dans cette audience, du moins dans les suivantes, son langage habituel; il gesticula, cria, s'emporta, selon Olivarès, jusqu'à extinction de voix.
Le duc rappela en termes respectueux les engage-
mcnts du 16 décembre, exprima au sujet du retard qu'on avait mis à les remplir les regrets du roi, démontra qu'il y avait péril en la demeure, et demanda péremptoirement Temploi immédiat des moyens temporels, la formation d'un corps d*armée, et celui des moyens spirituels, Texcommunication des adhérents de Navarre. Il s'abstint de parler des subsides.
Le pape répondit, « qu'il avait toujours maintenu les propositions de Gesualdo ; que d'ailleurs ces propositions n'avaient pas été transformées en convention; que s'il n'avait rien fait, le roi n'avait fait que fort peu de chose, et rien pour secourir le duc de Mayenne pendant le siège de Dieppe ; qu'on le tourmentait par des menaces de protestation ; que néanmoins, laissant le passé de côté, il était prêt à faire une convention (une capitulation comme on disait alors); qu'il était en mesure de lever des gens dans l'espace de quinze jours ; que -toutefois il était bien décidé à jeter plutôt son argent dans le Tibre que de l'envoyer au duc de Mayenne; que le légat, en lemcttant des fonds à ce prince, avait agi contrairement a ses instructions; que, pour sa part, il était décidé a ne jamais secourir la Ligue, parce que l'inimitié entre les maisons de Bourbon et de Guise résultait de vieilles rancunes et n'avait rien de commun avec les intérêts de la religion; que c'était pour cette raisonque beaucoup de cardinaux, de princes et de seigneurs ennemis de Mayenne s'étaient ralliés au roi de Navarre, et que, précisément pour cette raison, il ne voudrait pas se donner l'apparence d'être ligueur ou protecteur de Mayenne. C'est en gardant la neutralité
entre ces deux partis, en déclarant hautement que si le pape et le roi d*Espagne intcrrenaient, ce serait uniquement pour donner à la France un roi catholique, et non pour favoriser la Ligue, que Ton pouvait espérer réunir sous le même drapeau tous les catholiques de France.
Ces sages paroles sont l'expression vraie de la pensée intime de Sixte-Quint. Sous ce rapport il était parfaitement sincère; mais il s'arrêta là, il ne dit pas son dernier mot : à savoir que, selon lui, ce roi catholique, le seul acceptable en France, le seul exclu définitivement par Philippe, était Henri de Navarre. A ces arguments politiques qui expliquaient pourquoi il était fermement résolu à ne pas adopter les passions et les tendances essentiellement antinationales de la Ligue, il ajouta une longue série de griefs contre le duc de Mayenne. Ce dernier lui avait manqué, disaitil, en la personne du .légat, qu'il avait retenu longtemps à Lyon et qu'il avait ensuite reçu à Paris d'une manière peu convenable. Il avait envoyé à Rome, comme ambassadeur de la Sainte-Union, un libraire, et ensuite un pauvre chevalier de Malte. Il était, en général, peu respectueux pour Je Saint-Siège, et laissait commettre à ses soldats toutes sortes d'horreurs. La conduite du duc, celle du légat, la méfiance qu'ils lui inspirent l'un et l'autre, sont la cause de son inaction. On lui écrit aussi d'Espagne, quoiqu'il ait de la peine à le croire, que le roi n'a d'autre but que de lui faire dépenser ses économies.
Les ambassadeurs répliquèrent que le contingent espagnol était réuni en Savoie^, et prêt à envahir la
France en même temps que le duc de Parme y pénétrerait avec Tarmée de Flandre. « C'est la manière, dit Sixte-Quint, de dépenser son argent en pure perte. Rien n'est mauvais comme d'éparpiller ses forces, de les laisser inactives, de les payer sans en tirer aucun parti. Si cela convient au roi, il peut le faire, puisque ses galions lui apportent tous les ans les trésors des Indes. Mais nous ne sommes pas dans le même cas. Nous entrerons en campagne dès que nous serons prêt, et alors, une fois engagé , nous vendrions jusqu'à notre mitre si besoin était. En ce qui concerne les moyens spirituels dont le duc nous parle, il faudrait, pour discuter cette question, avoir étudié la théologie. Nous l'avons étudiée , et nous savons ce qu'il faut faire en cette circonstance, et quand il faudra le faire. D'ailleurs nous ne comptons pas pousser au désespoir les partisans catholiques de Navarre. »
II passa ensuite à la partie la plus importante de la mission du duc de Sessa, au concert qu'il s'agissait d'établir à l'égard de la succession. Sur ce point son langage, où perce néanmoins une légère pointe d'ironie, tend à cacher sa pensée intime. Il maintient d'abord sa promesse ou déclaration souvent répétée d'accepter le candidat du roi Philippe. Si Philippe veut prendre la France pour lui-même, qu'il la prenne, ce n'est pas lui qui l'en empêchera; il offre même son concours. Mais c'est un grand secret (qu'il a dit à cent mille personnes,- remarque Sessa dans son rapport) . Si le roi se décide en faveur des ducs de Savoie et de Lorraine ou même de Mayenne, qu'il n'aime pas cependant, il ne fera aucune objection. Tout roi lui
o^ite SIXTE-QUINT.
est bon, pourvu qu'il soit catholique, et il se dit à luimême : Pendant que nous négocions ici, Henri aura pris Paris, se sera fait catholique et aura été proclamé roi de France.
En passant au mode d'élection, il soutient qu'il n'appartient pas à la nation française, que c'est au pa{)e de choisir le roi, ainsi que cela s'est passé deux fois à l'époque de Pépin et de Hugues Capet. Cette prétention n'était pas sérieuse, mais elle faisait gagner du temps en provoquant une discussion.
A la fin, malgré les remontrances des ambassadeurs qui insistaient pour qu'il exécutât purement et simplement les propositions du 16 décembre, il fut con venu que deux cardinaux seraient délégués par Sa Sainteté pour s'entendre avec les représentants de Philippe sur le texte de la capitulation.
L'audience avait duré plusieurs heures, et les ambassadeurs, noyés dans un flux de paroles et fort en peine d'en démêler le sens, se retirèrent persuadés que Sixte-Quint ne songeait réellement qu'à temporiser et à se dégager. La troisième audience qu'ils eurent, le 30 juin, les confirma dans cette opinion. De son côté, le pape avait dit à Graziosi, agent du duc d'Urbin qui s'empressa de rapporter ce propos aux ambassadeurs d'Espagne , que les desseins de Philippe et de Mayenne n'étaient pas pour lui un mystère : ils visaient au démembrement de la France.
Pendant que Sessa s'étudiait à imprinier dans Tesprit du Saint-Père la nécessité de remplir ses engagements, un courrier vint lui apporter, avec une lettre autographe du roi pour Sixte-Quint, de nouvelles
instructions. Philippe se justifie d'avoir Laissé sans réponse les lettres du pape et insiste sur la prompte exécution des propositions du 16 décembre, cite pour prouver son empressement les dates que nous avons fait connaître, en déduit que la cour de Rome est engagée, partage en général les soupçons d'Olivarès, demande enfin le monitoire contre les partisans catholiques de Navarre et le renvoi de Luxembourg. Cette instruction ne dit rien de nouveau, mais elle constate qu'à part les menaces de schisme et deguerre, et à part ses façons impérieuses, Olivarès ne s'est pas écarté des volontés de son maître.
La lettre du roi répond à celle que le pape lui avait écrite le 8 mars, et dont nous avons parlé plus haut. Aux plaintes de Sixte-Quint, Philippe II répond par d'amers reproches. « Rien ne m'a plus surpris que de voir Votre Sainteté, après cet acte inspiré par Dieu (la bulle privatoire contre Henri de Navarre), laisser aux hérésies le temps de prendre racine dans ce pays, sans même vouloir ordonner aux partisans catholiques de Béarn de s'en séparer. L'Église est près de perdre un membre tel que la France ; la chrétienté est à la veille d'être mise à feu par les hérétiques réunis ; ritalie court les plus grands dangers, et on regarde et on temporise en face des ennemis de Dieu ! C'est sur moi que tombent les offenses, parce que, considérant tous ces intérêts comme s'ils étaient les miens, j'accours auprès de Votre Sainteté comme auprès d'ui? père aimé et respecté; parce que, en bon fils, je lui rappelle les obligations du Saint-Siège ! Par la miséricorde de Dieu, où avez-voiiis trouvé dans tout le cours
(le ma vie des motifs de penser de moi ce que vous me dites qu'on pense sur mon compte, et de quel droit me l'écrivez-vous? Dieii et le monde entier^connaissent ma vénération pour le Saint-Siège, et rien ne m'en fera jamais départir, pas même Votre Sainteté par le grand tort qu'elle me fait en m'écrivant des choses semblables. Mais plus mon dévouement est grand, moins je consentirai à ce que vous manquiez aux devoirs envers l'Église et envers Dieu qui vous a donné les moyens nécessaires d'agir, et au risque d'importuner Votre Sainteté et de lui déplaire, j'insisterai pour qu'elle mette la main à l'œuvre... D'ailleurs, quoi qu'il arrive, je compte sur la divine protection qui m'éclairera et dirigera mes pas, et au demeurant je m'en remets à ce que le duc de Sessa dira à Votre Sainteté. »
Sixte-Quint ne voulait pas pousser les choses à l'extrême. Il tenait à se montrer conciliant. Il ne revit donc plus le duc de Luxembourg, mais il continua à recevoir Mgr Séraphin, l'âme, comme disait le diplomate espagnol, de la cabale béarnaise. Le patriarche d'Alexandrie, frère du légat Gaëtani, les deux moines qui avaient prêché pour la Ligue, furent relâchés, et le. cardinal d'Aragon, qui s'était réconcilié avec Olivarès, et le cardinal Santa-Severina, également de la faction espagnole, furent chargés de traiter avec les ambassadeurs. On se réunit aussitôt; les séances se succédèrent rapidement, et le 19 juillet on tomba d'accord sur la minute d'une capitulation dont voici les principales dispositions * :
i. Sessa à Philippe II, 8 juillet 1590. Arch. Simancas, S. de E,
L'article premier, rintroduclion, déclare que Sa Sainteté a l'intention d'intervenir en France militairement et sans retard, ainsi qu'elle l'eût déjà fait s'il n'y avait eu « quelques empêchements ». Le but de rintervention est de sauvegarder les intérêts de la religion catholique en France, de réunir tous les princes et peuples de ce royaume, de les protéger contre la violence des hérétiques, de leur faciliter les moyens de se donner un roi catholique et vraiment très chrétien, d'assurer ainsi l'indépendance et l'intégrité du royaume.
Ici les ambassadeurs mirent en marge : « Sa Sainteté tient à ce que dans le traité il n'y ait rien qui puisse donner à croire que son intention soit de favoriser la Ligue (suivent les motifs qui reproduisent les paroles du pape citées plus haut touchant cette matière). Sur ce point, Sa Sainteté est restée inébranlable , en sorte que nous nous sommes contentés d'écarter toute rédaction contraire aux stipulations que Votre Majesté a arrêtées ou pourrait arrêter avec la Ligue. »
L'article second constate la communauté de vues entre Philippe et Sixte-Quint, le roi étant, comme le pape, animé du désir de sauver la religion catholique, d'exterminer l'hérésie, de conserver la couronne de France, de rétablir la tranquillité et la paix dans ce royaume. Il n'est pas fait mention de son intégrité. C'est dans ces conditions que Philippe s'engage à coopérer.
Rome. Leg. 955. — Capitulacion entre Su Santidad y Su Magestad sobre el ejercUo que han de junfar para Frauda, eu carta del Duque de Sessa, 19 juillet 1590. Wid,
Les clauses suivantes portent sur la nomination du duc d'Urbin au commandement en chef des troupes pontificales et espagnoles, sur le chiffre des forces, fixées à quinze mille fantassins et mille chevau-lc<Tcrs à la solde du pape, et vingt-cinq mille hommes de guerre à fournir par le roi d'Espagne. Cet engagement est pris de part et d'autre pour la durée d'une année. Si, dans cet espace de temps, le roi de France n'est pas élu, il est entendu que l'intervention cesse, à moins qu'une prorogation ne soit stipulée par les deux parties contractantes.
Le contingent du pape était inférieur à ce qu'il avait fait espérer par les ouvertures du cardinal Gesualdo, mais les plénipotentiaires de Philippe, sur le conseil pressant des deux cardinaux, acceptèrent néanmoins son chiffre, afin, comme ils le marquèrent en marge de la pièce, de ne pas lui donner occasion de rompre les négociations.
L'article dernier (art. 16) réserve au pape la faculté d'inviter les « potentats » d'Italie à se joindre à cette sainte entreprise. Par une capitulation secrète*, le Saint-Père s'engage à accepter et à reconnaître comme roi de France, pourvu qu'il soit vraiment catholique, le prince qui sera nommé et déclaré par le Roi Catholique. Il attache cependant à cet engagement les conditions suivantes :
La nomination et déclaration du roi de France doit
1. (T Capitulacion sécréta entre Su Santidàd y Su Mages f ad sobre las cosas de Francia. » Arcb. Simancas 5. de E. fioine, Leg. 955. Annexe au rapport de Sessa du 13 juillet 1590. Ces pièces ne furent expédiées que le 1'^ août.
se faire conformément, il est vrai, nu désir du Roi Catholique, mais par voie d'élection ou dans d'autres formes justes et légitimes, après que le roi d'Espagne aura fait connaître à Sa Sainteté confidentiellement le nom du prince désigné par lui. Ce choix sera tenu secret, et l'élection se fera au plus tard dans les trois mois après que les troupes de Sa Sainteté et de Sa Majesté auront isolément ou ensemble évacué Iji France. Le futur roi devra prendre rengagement de ne jamais contracter alliance avec les infidèles, les hérétiques et les schismatiques ; de faire publier dans son royaume les décrets du concile de Trente, de maintenir l'Inquisition et de la rétablir là où elle aurait été supprimée; de mettre fin au détestablcî péché de simonie ; de conserver toutes les libertés (;l immunités du clergé; enfin d'appeler dans son Conseil privé et dans son Conseil d'État un nombre de prélnls ou autres ecclésiastiques qui ne pourra être inférieur au tiers du nombre des membres dont se composeraient ces conseils. Les plénipotentiaires espagnols jetèrent les hauts cris. L'une de ces clauses leur paraissait surtout intempestive et compromettante, celle qui portait que l'évacuation des troupes étrangères devait précéder l'élection. Mais Sa Sainteté, ajoutentils en marge, est décidée a rompre les négociations. Il ne leur reste donc qu'à adhérer.
Le dernier article fut celui dont la/édaction leur coûta le plus de travail. Le pape insista pour que la Bretagne et k Provence, appelées pays d'obédience, fussent restituées à la due obéissance du Saint-Siège en ce qui concernait les bénéfices, provisions et
autres choses du for ecclésiastique. Les ambassadeurs en firent un article distinct et séparé des précédents, par lesquels leur souverain s'engageait à demander au roi de France les concessions qu'on vient de lire. De cette façon, tout en se conformant aux vœux du pape relativement à la Bretagne, ils ne disent pas que c'est au futur roi de France que Philippe demandera ces concessions, ce qui aurait impliqué, au préjudice des droits de Finfante, la reconnaissance de la Bretagne comme partie intégrante de la France.
Les soins que les ambassadeurs apportèrent à la rédaction de cet article n'avaient pas échappé à la pénétration dé Sixte-Quint. Des explications eurent lieu, et les diplomates espagnols furent mis en demeure de se prononcer sur les intentions du roi. Ils déclarèrent que Sa Majesté était de toute façon décidée à faire Tentreprise de la Bretagne, à maintenir les droits de l'infante, sauf d'ailleurs à régler cette question par le mariage de sa fille, qui aurait la Bretagne pour dot, avec le futur roi de France.
Enfin, ces dernières difficultés furent aplanies ci les clauses formulées ainsi qu'on a vu. Les négociations, si laborieuses, si émouvantes pour ceux qui les dirigeaient, purent aboutir. Il ne manquait plus à l'instrument, pour être transformé en traité engageant les deux souverains, que la signature des plénipotentiaires. La formalité delà signature n'était pas encore remplie, mais elle devait l'être sans retard, lorsque le pape, malade delà fièvre, fit mander dans sa chambre la congrégation de France. A l'étonnement indicible des cardinaux qui la composaient et qui, comme
les ambassadeurs, croyaient que la ligue avec Philippe était faite, Sixte-Quint soumit à Texamen de la congrégation la question de savoir si, le trône de France étant vacant, l'élection du roi appartenait au pontife : An electio régis Francise, vacante principe ex corpore sanguinis, spectet ad pontificem? Pour Olivarès et Sessa, quoique préparés à tout, ce fut un coup de foudre. Ils ne purent voir le pape à cause de son indisposition, mais ils l'accablèrent de messages, de prières, de menaces mal déguisées. Il les fit pribr de prendre un peu de patience, de le croire animé des meilleures intentions pour leur roi, .de lui donner un peu de repos pendant les fortes chaleurs. Us insistent néanmoins, ils emploient tous les moyens, ils posent enfin un ultimatum. Si le pape n'a pas donné à la capitulation sa sanction finale d'ici au mercredi 1" août, ils expédieront leur courrier ; ils enverront les pièces à Philippe, ils l'informeront de ce qu'ils appellent une trahison. Mais Sixte-Quint ne donne pas sa sanction. Il se retranche derrière ses devoirs de chef de l'Église, qui l'obligent à sauvegarder les droits du Saint-Siège. Il a fait prévenir le duc d'Urbin, il l'a invité à se tenir prêt, car ce prince doit prendre le commandement des troupes qu'il va lever, mais qu'il ne lève pas encore. Seulement, avant de s'engager définitivement avec le Roi Catholique, Sa Sainteté veut s'éclairer sur la question qu'elle a posée à la congrégation. C'est sa réponse. Les ambassadeurs n'en obtiennent pas d'autre, et, la rage et le désespoir au cœur, le 1" août étant venu, ils expédient leur courrier, porteur de la capitulation, qui n'en est
pas une, qui n'est qu'un papier, une minute dépourvue de tout caractère officiel, et surtout de celui d'un traite, puisqu'elle n'est pas revêtue des signatures. Pendant ces jours de crise, pendant que les ambassadeurs et les deux cardinaux travaillent k engager définitivement du côté de l'Espagne l'action de Sixte-Quint, la partie adverse n'est pas restée inactive. Badoer en est l'agent le plus intelligent et le plus autorisé. Malgré les chaleurs de la canicule, malgré la fièvre du pape, « ce gros .rhume qui le fatigue depuis quelques mois, » le diplomate vénitien sonde et devine les intentions de Sixte-Quint, Téclaire sur la situation de la France* et lui apporte les dernières nouvelles de Paris réduit déjà à la dernière misère, et dont la capitulation ne paraît plus qu'une question de jours ou d'heures. Si strictement qu'on eût garde le secret des négociations, Badoer l'a pénétré. Il sait tout, mais il n'en dit rien à personne, si ce n'est au doge dans sa correspondance toujours précieuse, mais ici d'un intérêt palpitant, non seulement pour la Seigneurie, mais aussi pour l'historien. En effet, à la distance de trois siècles, on y trouve l'explication de la conduite, jusqu'ici inexpliquée, du pape au milieu de ces grandes péripéties, de sa pensée intime, des moyens qu'il a employés pour se dégager des étreintes de l'Espagne, pour sauver la France et, avec la France, l'indépendance de l'Église et de l'Europe.
1 . Les ambassadeurs de Venise, grâce à leur courrier périodique, la poste de Venise, qui arrivait et partait régulièrement une fois par semaine, étaient les membres les mieux informés du corps diploina^ tique.
Le 14 juillet, Badoer a déjà connaissance des principales clauses de la capitulation, dont la rédaction n'a été arrêtée que cinq jours plus tard. « Si le pape consent à signer, écrit-il au doge , c'est dans Tespoir que les armements des Espagnols ne seront pas terminés à l'époque fixée par le traité. Il compte en prendre prétexte pour se déclarer dégagé. Dieu veuille que Sa Sainteté ne se trompe pas, et qu'une fois la convention conclue, il ne lui soit pas impossible de se retirer. » Un jour, il raconte au Saint-Père tout ce qu'il n appris des négociations. Le pape secoue la tétc. « Nous ne savons pas, répond-il, tant de choses; ils (les Espagnols) promettent beaucoup et font peu. A les en croire, la Provence devait être prise par le duc de Savoie en décembre dernier, et jusqu'ici ils n'ont pas même commencé les opérations. Maintenant ils veulent faire soudainement d'immenses préparatifs. Nous verrons, ajoute-t-il d'un air d'incrédulité, et alors nous parlerons de l'affaire. Us ont la bouche pleine du duc d'Urbin, de troupes, et de tant d'autres miracles. Eh bien ! nous verrons, et alors nous parlerons, quand nous aurons vu de nos yeux, et en attendant nous ne croyons pas plus qu'il ne faut tout ce qu'ils nous disent. » L'ambassadeur se répand en éloges sur la prudence de Sa Sainteté; mais il n'a pu, écritil au doge, s'empêcher de glisser un mot sur les avantages de la neutralité, « si conforme à la mission du père universel. Tant qu'il s'y renfermera, il sera toujours le maître d'agir, selon ses saintes inspirations et comme il l'entendra; mais, une fois engagé avec l'une des parties, il sera difficile de revenir sur
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SCS pas, et, de toute façon, il se sera aliéné la partie adverse, avec grande perte de réputation si les affaires vont mal, certainement avec beaucoup de soucis et avec des dépenses insupportables. »
Le Saint-Père abonde dans son sens, mais ne s'explique pas davantage sur les négociations pendantes. Il raconte ce qu'on vient de lui mander de France et des Flandres. Tout va mal pour l'Espagne ; le nonce résidant à Cologne écrit que l'armée du duc de Parme n'est pas payée, qu'il y a des séditions dans ses rangs, que le général a beaucoup à faire pour se maintenir dans les Pays-Bas, et, « cela étant, ajoute le pape, ils parlent des armées qu'ils enverront en France. Ils veulent conquérir le monde, et ne sont pas capables de reprendre Cambrai. Un essai tenté pour ravitailler Paris a échoué : les convois, les troupes, l'artillerie sont tombés dans les mains de l'ennemi. Le roi de Navarre écrit à Luxembourg qu'il occupe les ponts de Cliarenton et de Saint-Cloud, et que les Parisiens en sont à jeûner. Le légat s'est renfermé dans Paris; il mange de l'herbe comme un cochon ; il n'a que ce qu'il mérite. Il s'étudie à exciter les habitants à la résistance ; mais, à la prochaine défaite de Mayenne, ils penseront plus à leurs intérêts qu'aux exhortations du légat. » Cette audience laisse à l'ambassadeur l'espoir que le traité ne sera pas accepté.
Quinze jours après, le 28 juillet, au plus fort de la crise, Badoer trouve le langage du pape plus explicite. Évidemment sa résolution est prise. Il ne signera pas la capitulation*. « Nous ne voulons pas, lui dit-il, entrer en ligue avec l'Espagne. Mais nous devons
faire quelque chose pour la France. Nous nous prévaudrons de Texemple de trois de nos prédécesseurs. Nous ne ferons rien sans en prévenir la Seigneurie, afin que, si cela lui convient, elle puisse nous assister (Iv) ses conseils, de ses suffrages et même de son action. Nous ne voulons pas lui forcer la main. II nous suffira d'apprendre qu'elle dit : Le pape fait bien. En résumé, nous voulons rétablir la paix en France, et cela sans épouser les^ passions d'autrui. » L'ambassadeur, fort rassuré, s'inclina sans rien répondre. « Nous pensons, continua le pontife, qu'il vaut mieux concourir au bien-être de ce royaume sans nous uniravec d'autres. Cela nous épargnera bien dqs soucis et de grandes dépenses. S'il le faut, nous viendrons au secours du roi élu, sans déranger personne. » Mais quel est ce roi futur dans l'opinion du pape? se demande l'ambassadeur. Il cherche à pénétrer le fond de sa pensée. « Mais, Saint-Père, dit-il, ce ne sera pas chose facile de chasser Navarre, victorieux et puissant comme il l'est. Et s'il se convertissait, que ferait Votre Sainteté? — Ce n'est» pas nous, répliqua Sixte-Quint, qui l'exclurons, ni lui, ni d'autres. Et certes, s'il se fait catholique, il sera élu et maître du royaume, et personne ne pourra y contredire. Mais bientôt vous saurez tout, et en attendant écrivez ce que nous avons dit. »
La congrégation de France avait terminé ses délibérations sur l'élection éventuelle de France. Après avoir écouté les divers avis, le Saint-Père donna le sien : Il a mûrement pesé l'opinion des cardinaux, et, à la suite d'un examen consciencieux, il a résolu d'en-
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voyer deux prélats, l'un, Mgr Séraphin, aux princes du sang, Mgr Borghèse, aux villes et autres lieux qui tiennent à la Ligue, avec mission de les inviter tous à se rassembler dans un certain espace de temps pour faire l'élection d'un roi catholique. Ces deux prélats feront les plus grands efforts pour que le choix tombe sur un prince qui réunisse les suffrages de tous. » Le roi ainsi élu pourra compter sur le secours du Saint- Siège, lui, le pape, étant décidé à l'aider de tous ses moyens temporels et spirituels. Après cet exposé, il demanda l'avis des cardinaux.
Santa-Severina, parlant le premier, dit que Sa Sainteté était maîtresse d'agir comme elle l'entendait, mais que, pour sa part, il ne pourrait jamais approuver l'envoi d'un agent auprès d'un hérétique. La colère de Sixte-Quint éclata, et il y eut, entre lui et le cardinal, une vive altercation. Les opinions des autres membres de la congrégation étaient partagées, mais on convint à la fin qu'un mémoire où seraient expliquées les résolutions prises serait rédigé et communiqué aux ambassadeurs d'Espagne. Cet écrit devait prendre pour point de départ le désir de Sa Sainteté, conforme à celui du roi, de donner à la France un souverain catholique, et démontrer ensuite que les moyens adoptés par la congrégation s'appuyaient sur des précédents. Enfin il fut résolu, pour la justification du chef de l'Église, que le mémoii'e serait envoyé à tous les princes de la chrétienté.
Lés ambassadeurs n'attendirent pas la communication officielle d'une résolution qui tendait évidemment à hâter la conversion et l'élection de Henri. A force
d'insistances, malgré les excuses du Saint-Père, malgré les fortes chaleurs qu'il prétextait pour se soustraire à leurs odieuses visites, ils finirent par obtenir audience^ Ce fut le 7 août K Le pape, en les voyant entrer, prit aussitôt la parole, et se répandit en interminables redites sur la situation, de la France, sur les succès du Béarnais, sur les fautes de Mayenne, sur l'inqualifiable conduite du légat. Ceux qui se sont occupés d'affaires de cette nature savent quels efforts il faut faire pour ne pas se laisser troubler par la prolixité calculée d'un adversaire, qui cherche moins à masquer sa pensée qu'à faire perdre le sang-froid à son interlocuteur. Les deux seigneurs espagnols s'armèrent donc de patience, et écoutèrent en silence. A la fin il fallut bien s'expliquer, et le pape leur dit qu'avant d'envoyer des troupes il était décidé à envoyer des prélats. Le comte d'Olivarès l'interpella sur le bruit qui désignait Mgr Séraphin comme l'un de ses délégués auprès du Béarnais. « Et si cela était, qu'en résulterait-il? » s'écria Sixte- Quint. Le duc de Sessa demanda quel était l'avantage qu'il comptait retirer de cette mission. « Nous ne sommes pas tenu, répondit le pape, de vous rendre compte de nos secrets. » Le duc, continuellement interrompu p/ir les explosions de colère du pape, répliqua « qu'il ne s'agissait pas d'un secret, mais de choses connues de tout le monde, d'une nouvelle qui courait les rues ; que la mission d'un agent ponti-
1. Sessa à Philippe II, 7 aoûtl590. Arch. Simancas. S.deE.Komc, Leg, 955.
fical auprès d'un prince hérétique était un scandale, un moyen d'en détacher les adhérents catholiques, une offense cruelle faite au roi d'Espagne, puisque, après avoir offert d'envoyer une armée en France, le Saint-Père y envoyait une ambassade. Si Mgr Séraphin partait pour le camp du Béarnais , lui et le comte se verraient obligés d'écrire à leur souverain qu'il n'avait plus rien à attendre de Sa Sainteté. Sixte-Quint s'écria qu'ils étaient venus pour l'insulter dans son cabinet; que le rgi était bon prince, mais que ses ambassadeurs dénaturaient ses intentions. « D'où savez-vous que Sa Majesté trouvera mauvais ce que nous comptons faire ? Nous ne sommes pas l'esclave du roi, tenu à faire toujours ses volontés et à lui rendre compte de nos actions. Nous sommes le père, et il n'appartient pas aux enfants de lui donner conseil quand il ne leur en a pas demandé. Lorsque, peu après notre avènement, nous avons renvoyé l'ambassadeur de France, lorsque nous avons lancé le monitoire contre le Roi Très Chrétien parce qu'il avait tué un cardinal, ce n'est pas sur les conseils de Sa Majesté Catholique que nous avons agi, mais de notre propre mouvement; et vous, qui portez l'épée au côté, vous voulez en savoir plus long en matière de théologie que nous qui avons nos grades en théologie, en médecine et dans d'autres facultés? De quel droit venez-vous donc nous faire des menaces? Sur des bruits que vous avez recueillis dans les rues? Pourquoi, après tout, ètes-vous venus à Rome? Depuis décembre vous êtes annoncés, et maintenant vous voulez nous forcer la main ! Mieux aurait valu ne pas
venir. Qu*est-ce qui a empêché le roi de pousser la guerre? Qu'a-t-il fait en France? Rien d'important. » Ici les ambassadeurs firent valoir les mérites de leur souverain. Mais le pape les interrompit. « Les catholiques de France, leur dit-il, ont été victorieux jusqu'au moment où le roi s'est ligué avec Mayenne. C'est de là que datent leurs revers, et Dieu veuille qu'il n'arrive pas à l'Espagne de semblables malheurs! » A la fin, il offrit de différer la mission de Mgr Séraphin jusqu'à l'époque à laquelle il aurait reçu des nouvelles plus récentes de Paris*. Les ambassadeurs prirent congé, pleins d'inquiétude et convaincus qu'il comptait profiler de la violence de leur langage pour renoncer définitivement à se concerter avec l'Espagne.
Dans la congrégation qui eut lieu immédiatement après cette orageuse audience, le Saint-Père se plaignit des importunités de Sessa et d'Olivarès, et les cardinaux Santa-Severina et Facchinetti se hâtèrent de courir chez les ambassadeurs pour les supplier de le laisser faire à sa manière. Insister davantage n'aurait, à leur avis, d'autre effet que de le confirmer de plus en plus dans la résolution d'abandonner l'expédition de France.
La mission du duc de Sessa avait évidemment échoué. Les ambassadeurs eux-mêmes ne se firent à ce sujet aucune illusion. « Le duc, écrit Olivarès à Ydiaquez, s'est montré aussi habile qu'on pouvait le désirer,
1. Le 18 août, le pape raconte cette audience à l'ambnssadeur de Venise, qui, ce jour-là, le voit pour la dernière fois. Albeito Badoerau doge, 18 août 1590.