‹ Sixte-Quint (volume 3)Chapitre 2 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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blement reçu le Saint-Esprit qui l'a confirmé dans l'état de grâce. Nous sommes ici les vicaires de Christ, et Christ est l'évéque, et comme ce serait une grande bêtise de la part d'un vicaire de vouloir en mourant nommer le vicaire qui devra lui succéder au lieu d'en laisser le soin à l'évéque, de même ce serait de la folie si les papes s'imaginaient de faire les vicaires de Christ. Il faut laisser la charge à l'évéque qui est Christ, qui est episcopus animœ nostrœ, car il sait faire les papes, il veut les faire, et il ne veut pas que d'autres les fassent. »

En ce qui concerne les intérêts de la religion, aucun pays catholique ne donnait à Sixte-Quint plus de sujets de satisfaction que TEspagne, car la réforme protestante, qui naguère semblait devoir l'envahir, était vaincue. A ce sujet le doute n'était plus possible. Philippe II méritait le titre de Roi Catholique. Son dévouement à la cause de la foi et du Saint-Siège ne pouvait être suspect, Aucun souverain ne montrait plus de zèle pour la défense des dogmes de l'Église, aucun, quels que fussent les mobiles de sa politique, quelle que fût l'étendue de son ambition, n'avait plus fait pour combattre l'hérésie ; aucun n'était plus intéressé à la vaincre, car, par la force des circonstances seule, abstraction faite de ses convictions religieuses, son pouvoir s'était identifié avec la cause de la religion*.

1. Ce fait ressort de rexamen de la situation. Les contemporains en • jugeaient de même. Babbi écrit au grand-duc: c I catlolici (de France) si dice non spendono in questa guerra altri denari che reali di Spagna. Ë se c vero, il rë fa bene ; perché non sarebbe punto suo servizio che Franeia diventasse luterana, per rispetto delle cose di Fiandra, e ancora per quelle di Spagna, le quali in tal caso farebberoquaIcheno?ità; e si crede che quei popoli di Spagna aspeltino e desidcrino iina occaâone laie. » Babbi au grand-duc, 23 mai 1583.

Si r Allemagne, la France, la Pologne, la Suède inspiraient au successeur de saint Pierre les plus vives inquiétudes, si l'état de l'Angleterre remplissait son cœur d'affliction, l'Espagne ne lui offrait que des consolations. Et pourtant aucun pays ne lui causait plus de tiraillements, plus de petits soucis, plus d'accès d'impatience et de colère. Philippe II, nous l'avons déjà dit, se croyait appelé par la Providence non seulement à étendre sur l'Eglise la protection de son bas séculier, non seulement à veiller sur elle, mais aussi à la surveiller, à partager, dans une certaine mesure, avec le pape la mission du suprême apostolat. Tout le monde connaît les démêlés qui, en matière de juridiction ecclésiastique et sur d'autres questions de ce genre, divisaient les cours de Rome et de l'Escurial. Seulement, on est trop porté à voir exclusivement dans ces discussions l'ancien conflit toujours renaissant entre le pouvoir temporel des Souverains et le pouvoir spirituel des papes. Sans doute, Philippe aussi était jaloux de ses prérogatives royales, mais ce ne sont pas les empiétements du Saint-Siège sur ses droits de souveraineté qu'il redoutait le plus. A ce sujet, en fils soumis de l'Ëglise, il était même toujours disposé à faire des concessions. Ce qu'il ne voulait pas admettre, c'était que le pape, dans les affaires ecclésiastiques, exerçât son myiistère en Espagne sans l'intervention du pouvoir royal. Il en réclamait sa part comme protecteur de l'Église, comme prince responsable devant Dieu, non seulement du bien-être temporel, mais aussi du salut des âmes de ses sujets ; et cette mission spirituelle, il était fort disposé à l'é-

tendre au mondcî catholique tout entier. Entre ces prétentions et les conflits habituels de TÉtat et de l'Église il y a une nuance notable. Les souverains qui se trouvent en altercation avec Rome défendent, à leur point de vue, les intérêts de l'État contre ce qu'on appelle les empiétements du Saint-Siège, ou bien ils cherchent à maintenir, sans se séparer de Rome, des principes que Rome répudie tacitement si elle ne les condamne par explicitement. Philippe, au contraire, combattait pour les intérêts de l'Église tels qu'il les entendait, car il se croyait en quelque sorte le vicaire laïque de Jésus-Christ. Lorsque, dans l'accomplissement de cette mission imaginaire, il se sentait arrêté par des doutes, il les soumettait quelquefois à ses ministres, mais de préférence à son confesseur, à des théologiens, à des comités convoqués à cet eflet, à des congrégations composées de canonistes. A son sens, il réunissait deux ministères : il était roi et en second lieu un peu pontife, tout comme le pape est d'abord pontife et en second lieu seulement roi. C'est dans ce cercle qu'étaient renfermées ses idées. Sixte- Quint, indigné de cette prétention, la repoussait rudement.

« Il dit, écrit Philippe au duc de Sessa, alors ambassadeur en mission spéciale à Rome, que les princes séculiers ne doivent avoir aucune part aux affaires ecclésiastiques. On pourrait lui répondre qu'en effet cela est ainsi. Cependant ils ont toujours exercé le droit de soumettre aux papes leurs conseils et prières sur ce qu'ils doivent faire pour le bien et la conservatiôîï^ de la chrétienté, et les papes ont eu beaucoup de de-

férence pour leurs conseils. Dans Tétat plein d'angoisses où se trouve aujourd'hui l'Église, il y beaucoup de raisons'pour lesquelles Sa Sainteté devrait me croire, admettre mes observations, écouter mes conseils avec Temprcssement et la déférence que ses prédécesseurs ont, en pareil cas, témoignés aux miens. »

Cette conviction, profondément enracinée dans son esprit, qu'il est le mandataire laïque de Dieu sur terre, se rencontre souvent dans ses lettres et se reproduit dans le langage de ses serviteurs. Lorsque le duc de Sessa, en roule pour Rome, est complimenté à Livourrnpar les ministres du grand-duc Ferdinand, il répond à leurs plaintes sur l'attitude réservée du représentant de l'Espagne à Florence : « Ce que fait Sa Majesté est fait pour le service de Notre -Seigneur et pour le bien universel de la chrétienté et de la religion catholique. Ceci est notoire. Le grand-duc n'a qu'à lui donner son concours sincère et il se trouvera dans le bon chemin ; ce sera le moyen de détruire toute méfiance dans l'esprit de Sa Majesté. » C'est dans ce même ordre d'idées que les diplomates de Philippe ne cessent de l'entretenir d'affaires purement ecclésiastiques. Leurs plaintes sur les abus et actes arbitraires en fait de provisions ne tarissent pas. Olivarès, entraîné par sa haine contre Sixte-Quint, va jusqu'à insinuer l'idée d'un concile général, et, en dehors de celui-ci, d'un concile national à convoquer à Tolède pour examiner les abus, c'est-à-dire pour se constituer en tribunal et juger le pape.

Il mande au roi avoir pris le conseil d'une personne docte et bien informée, mais qui ne veut pas

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être nommée. « Il en a, dit-il, appelé Tattention sur les procédés scandaleux de cette cour en matière de provisions, bénéfices et dispenses, si préjudiciables aux bons en général et spécialement aux sujets de Sa Majesté. Cette personne est d'avis que le cardinal de Tolède, en sa qualité de primat d'Espagne, pourrait, sans r intervention du roi, convoquer un concile national composé de tous les prélats de ces royaumes, afin de traiter avec eux des remèdes à apporter à ces maux. Ce serait suivre Fexemple d'autres conciles de Tolède qui ont été réunis au grand avantage de la cause de Dieu et de son Eglise. » Il s'empresse de soumettre au roi cette opinion.

Le duc de Sessa, à peine arrivé, s'approprie la manière de voir du comte Olivarès. « Laisser les choses, écrit-il à Ydiaquez, dans l'état où elles se trouvent serait perdre ici notre réputation et avec elle tout ce qui s'y rattache ; car, pour dire en un mot les choses comme elles sont, le pape ne nous aime pas, parce que nous ne satisfaisons pas sa cupidité (comme si c'était Sixte-Quint qui demandât de l'argent à Philippe, et non pas justement tout le contraire !), et il ne nous craint pas, parce que nous tolérons les injustices qu'il commet, les dommages qu'il fait éprouver à la chrétienté et à l'Espagne en particulier. Tout le monde est unanime à dire que ce qui se passe sous ce pontificat est inouï. »

Los deux ambassadeurs d'Espagne croyaient savoir que Sixte-Quint comptait modifier par une bulle les constitutions qui règlent l'élection des pontifes. « Depuis plus de quatre cents ans, écrit Olivarès au roi,

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Télection du pape exige une majorité de deux tiers des électeurs. Cette disposition, inspirée par le Saint-Esprit, est l'œuvre du concile de Latran tenu au temps d'Alexandre III, et c'est à elle qu'est due la cessation des désordres et scandales qui avaient souvent troublé les élections. Maintenant on a lieu de penser que Sa Sainteté compte déclarer par une bulle que la moitié des votes suffira. Son intention serait de faciliter ainsi à son neveu le choix du futur pape, j» L'ambassadeur s'étend sur les mauvaises conséquences d'une semblable disposition, condamnée d'avance par tous les membres du sacré collège, dont la majorité serait néanmoins acquise au pape, le cas échéant. Il craint qu'avec l'aide du cardinal Montalto le grand-duc Ferdinand ne parvienne à déterminer au prochain conclave un choix préjudiciable « à la cause de Notre-Seigneur et de Votre Majesté ». Le duc de Sessa craint aussi l'influence de Ferdinand, fort grande, dit-il, à Uome, à cause de son intimité avec le neveu de Sixte- Quint, avec beaucoup de cardinaux et avec une grande partie de la noblesse romaine. « Comme Sa Sainteté, mande Olivarès au roi, a l'habitude de sauter les fossés quand ils ne sont pas trop larges, il sera utile que Sa Majesté écrive de sa main k Sixte-Quint, déclarant qu'un pape élu à une majorité inférieure à celle qui est actuellement prescrite ne serait pas reconnu en Espagne ; que de plus le temporel des cardinaux espagnols qui auraient concouru à une semblable élection serait séquestré jusqu'à ce qu'un nouveau choix fût fait conformément aux lois. » Il faut, continue4-il,de fortes menaces, et non des prières qui produiraient

TefTet contraire. Il a consulté sur cette matière les cardinaux Madruccio et Deza. Le premier a répondu qu'il s'en rapportait à l'opinion des canonistes» le second qu'on ne doit pas obéissance aux papes qui agissent contrairement aux intérêts de l'Église. L'état de la santé du pontife, qui en effet n'avait plus que quelques mois à vivre, semblait inquiéter l'ambassadeur, en ce sens qu'il trouvait que la maladie ne marchait pas assez vite. 11 recommande donc au roi d'écrire éventuellement et dans le même sens au sacré collège une lettre qui lui serait remise en cas de vacance du Saint-Siège. Dans une apostille l'ambassadeur ajoute que le pape compte, par cette bulle, défendre l'élection par adoration, et ordonner que dorénavant les élections soient faites exclusivement au scrutin secret. Olivarès est obligé d'avouer que cette disposition serait contraire aux intérêts du cardinalneveu et du grand-duc de Toscane. Il mande aussi, évidemment malgré lui, les motifs qui oiit inspiré ce projet. C'est en vue de détruire l'influence qu'exercent au conclave les cardinaux-neveux, en leur qualité de chefs de faction, au grand détriment des autres cardinaux, qui se voient souvent obligés de voter contrairement à la voix de leur conscience * et sont ainsi privés, de fait, de toute part réelle à l'élection.

Avec sa réserve habituelle, avec la mesure qu'il apportait toujours dans les affaires, le roi entra jusqu'à un certain point seulement dans les vues de son am-

1. L*exeDjple des grégoriens à l'exaltation de Sixic-Quinl l'avait bien prouvé.

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bassadeur. Il écrivit, noo pas à lui, mais au duc de Sessa, car Oliyarès s'était discrédité dans son esprit par ses yébémenceSy qu'il ayait appris ayec chagrin le projet en question ; que les innovations étaient toujours dangereuses, surtout dans les choses graves; que, quand même le mieux serait évident, il faudrait encore user d'une grande prudence; qu'une longue expérience, et la courte durée des derniers conclaves parlaient en faveur des lois et coutumes en vigueur ; que cette innovation ajouterait à la confusion et aux dangers de la situation de l'Église, déjà si gravement compromise. Le roi attend du zèle et des lumières du Saint-Père, auquel il écrit personnellement sur cette matière, qu'il appréciera ses conseils, inspirés par son dévouement et par ses devoirs envers la cause commune de la chrétienté dans laquelle il lui revient une si grande part. 11 charge Sessa de concerter avec Olivarès le langage qu'il tiendra au pape, en conformité avec ces instructions. Les deux ambassadeurs sont aussi autorisés à ajouter aux arguments qu'il leur suggère d'autres considérations qui pourraient produire de l'efCet. Mais ce passage se trouve effacé, évidemment de la main du roi, sur la minute de la dépêche. On voit qu'il craignait de voir ses représentants dépasser les bome$ dans lesquelles il leur prescrivait de se renfermer et où il savait lui-même si bien se tenir. Si, à l'arrivée de ces instructions, le pape avait abandonné son projet, afin de ne pas donner l'éveil à Sa Sainteté, il les charge de ne faire aucune démarche, ou bien de traiter l'incident comme un faux bruit. Dans cette lettre il n'y a pas un mot de menace, rien qui puisse éti*e

interprété comme un essai d'intimidation, comme Oli- Yarès l'avait recommandé.

Une autre innovation portant sur une matière bien moins importante, sur le costume des évéques, avait fort ému le roi. Il trouve que l'habit long et noir des prélats espagnols est grave, décent et conforme au ministère du prêtre. Aucun changement ne saurait le rendre plus convenable. Le raccourcir, changer en violet le noir, qu'il aimait particulièrement, ce serait amoindrir l'autorité du haut clergé, ouvrir la porte à d'autres inconvénients qu'il expose longuement. Sans doute, dit-il, l'habit n'est pas l'essentiel, mais il a son importance. Le roi attache donc un grand prix k ce que le pape revienne sur ses dispositions en tant qu'il s'agit de TËspagne. Il charge Olivarès de lui faire observer qu'il faut avoir égard aux idées et usages des différents pays, et que tout ne va pas à tout le monde. Il demande que les évéques espagnols gardent leur costume actuel en dehors des églises, mais il ne s'oppose pas à ce que dans le chœur et aux cérémonies ils suivent les usages de Rome.

Olivarès, et à son exemple le duc de Sessa, surveillent, critiquent, dénigrent chaque mesure du gouvernement, très personnel, du pape, racontent iSdèlement les faits, mais donnent à ses actes l'interprétation la plus défavorable. Leur plume est trempée dans le fiel. A ce système d'excitation, dicté par une haine aveugle, Philippe oppose une grande liberté d'esprit et un calme que rien n'ébranle. Il ne perd pas de vue sa prétendue mission, mais jamais il n'oublie les égards qu'il doit au pontife. Noyé dans les flots du

travail bureaucratique, il ne cesse de contempler l'ensemble des grands intérêts, toujours résigné à leur sacrifier ses susceptibilités personnelles et jusqu'aux çxigences de sa dignité, dont il est pourtant si jaloux. En l'observant de près, en suivant, à l'aide des correspondances qu'il a écrites ou corrigées ou apostillées, les labeurs de ses veilles, on ne peut s'empêcher de rendre hommage à la fermeté, de son âme, et, contrairement aux jugements qu'en portent la plupart des historiens modernes, d'incliner vers l'appréciation plus favorable qui a survécu dans lés traditions de l'Espagne.

La publication d'une nouvelle édition de la Bible ^ donne lieu dans le monde ecclésiastique à des discussions et à des critiques assez vives. La révision de la Vulgate avait été ordonnée par le concile de Trente. Ce travail, confié par Pie IV à quelques cardinaux, continué sous Pie V et à peu près abandonné sous le pontificat de Grégoire XIII, Sixte-Quint le reprit, s'en occupa personnellement et, secondé par le P. Toledo et quelques doctes religieux, fit si bien que l'on put en commencer l'impression dans la dernière année de sa vie. En se promenant un jour dans sa vigne avec l'ambassadeur Badoer, il lui raconta que, « malgré les dispositions du concile, on ne s'était jamais occupé sérieusement de cette affaire ; que par conséquent il l'avait confiée à quelques cardinaux et que, peu satisfait de leur travail, il s'était vu obligé d'y mettre la

i. Elle ne fui terminée que pendant le ponlificai de Clément VIII, sous le titre de : Biblia sacra Vulgatœ editionis^ Sixti V. pontmax. JU8SU rccognila et Clemcntia VIII auctoritate édita.

main lui-même ; qu'il touchait à la fin de sa peine, étant déjà arrivé à l'Apocalypse, et que le livre de la Sagesse était en ce moment sous presse, j» Il ajouta que, lorsqu'on lui avait annoncé la visite de son interlocuteur, il était occupé à ce travail qu'il aimait infiniment et qu'il -avait adopté la méthode suivante : il passait chaque feuille, dès qu'il l'avait terminée, au P. Toledo et à quelques Pères augustins très foris en ces matières ; ceux-ci les revoyaient et les envoyaient ensuite à l'imprimerie.

Une biographie de Pie V avait été mise au jour à Rome sous les auspices de Sixte-Quint. Le Kvre fut défendu à Milan. « Les Espagnols, écrit à ce sujet le cardinal d'Esté à M. de Villeroy, veulent que toutes les choses de ce monde ploient sous leur orgueil. Ils trouvent mauvais que l'histoire ait, à leur égard, obéi à la première loi, qui est la vérité, la disant aussi bien pour eux que pour les autres quand l'occasion s'en est présentée, et en ont fait défendre l'impression et vente dans le duché de Milan et autres lieux où ils commandent. Le pape, courroucé de ces inhibitions, a dit que défendre la Vie d'un pontife si saint est un acte tel, que les hérétiques ne sauraient pis faire. »

Pour mettre fin à des abus déplorables, Sixte-Quint avait fait publier un décret qui portait que désormais aucune résigngition de bénéfices, en faveur de qui que ce fût, ne serait reconnue valable à moins d'avoir été examinée et autorisée par un comité composé de trois cardinaux. A Paris comme à Madrid, cette mesure fut regardée comme un empiétement sur les droits de la couronne.

Lorsque le comte Olivarès vint offrir, selon Tusage, la haquenée {ghinea) représentant le tribut du royaume de Naples, toujours considéré à Rome comme fief de rÉglise, tandis que la cour d'Espagne ne voyait dans cette cérémonie que l'observance d'une vieille coutume, Sixte-Quint s'écria : « Nous l'acceptons comme chose qui nous est due. » Dans l'audience que l'ambassadeur eut après la solennité, ^ces paroles donnèrent lieu à une scène des plus violentes. De l'antichambre on entendait les éclats de voix de ces deux personnages, et le pape, en se mettant à table après avoir congédié Olivarès, était tellement irrité, ^'il jeta loin de lui sa serviette et son mouchoir.

Les causes de mécontentement se multiplièrent. Le Saint-Père exigea que les évêques de la chrétienté se rendissent au moins une fois à Rome. Cette injonction élait particulièrement désagréable aux prélats espagnols. Ils cherchèrent des prétextes pour ne pas venir, mais leurs excuses furent l'objet des plus vives critiques de la part du nonce. 11 leur rappela l'exemple des évêques de Pologne, moins riches qu'eux, plus éloignés, pour lesquels le voyage était bien plus pénible, et qui néanmoins remplissaient ce devoir avec empressement. Les colères des régions officielles à Madrid éclatèrent contre la personne du pape, que l'on trouvait inquiet et intraitable. On l'accusa même tout haut de vouloir suivre les errements de Paul IV.

Le conseil de Castille soutenait qu'en conformité des lois canoniques les revenus des bénéfices vacants

LES CONGRÉGATIONS. 3i

n'appartenaient pas à la chambre apostolique^ comme on le prétendait à Rome. Cette question donna lieu à de longs débats. Dans un consistoire, le pape fit une sortie yiolente contre le conseil de Castille et indirectement contre la personne du roi. Philippe, qui, dans un cas particulier, venait de faire une concession en cette matière, réclama l'expédition qui avait été délivrée au nonce, et chargea le président du conseil de s'en emparer à tout prix. Le nonce, de son côté, déclara qu'il mourrait plutôt que d'endurer cet affront. L'incident fit du bruit, et le roi laissa tomber l'affaire.

Le nonce ne cessait de se plaindre de la difficulté qu'il éprouvait à approcher le roi. Ce fut, à la fin, par ordre exprès de sa cour qu'il dut insister pour être reçu une fois par semaine. Toutes les innovations étaient odieuses à Philippe; comme il se rendait compte des inconvénients qu'il y a .pour les souverains à traiter personnellement les affaires avec des représentants étrangers, il éprouvait une extrême répugnance à leur accorder audience. Il se résigna toufois et obtempéra aux exigences du pape.

La bulle de Jubilé, publiée à l'occasion des affaires de France, accordait à tout prêtre la faculté d'absoudre du péché d'hérésie. Cette clause rencontra de la résistance à Madrid. L'archevêque de Tolède trouva qu'elle port^iit atteinte aux privilèges de l'Inquisition, les ministres du roi qu'elle était préjudiciable au fisc, qui profitait largement des condamnations pour hérésie, Philippe, enfin, que c'était un moyen indirect de faciliter au roi de Navarre le moyen de rentrer dans

le giron de TEglise et en même temps au palais du Louvre. Cette dernière considération n'avait pas échappé au comte Olivarès, et, sans attendre des instructions, il avait fait les plus vives remontrances. Cette fois, il rencontra l'entière approbation de son maître. Le nonce, prié par le roi de prendre de nouveau les ordres du pontife avant la publication de la bulle, céda à ces instances, et Philippe s'empressa d'écrire à son ambassadeur pour lui exposer ses objections, dont voici les principales : la facilité d'obtenir le pardon d'un si grand péché encouragera à le commettre; l'autorité de l'Inquisition en souffrira, et c'est à l'Inquisition, après la divine miséricorde, qu'est due la conservation, en Espagne, de la foi dans toute sa pureté. En France aussi, la facilité d'obtenir l'absolution peut engendrer deux grands maux : les hérétiques en profiteront par des conversions feintes, ainsi que les tièdes qui aiment leurs intérêts autant que leur religion, sans parler de l'inconvénient de confier le droit d'absoudre à des gens ignorants et décriés par leurs mauvaises mœurs, comme le sont la plupart des confesseurs français. Mais l'essentiel est d'obtenir qu'il soit expressément défendu au clergé français de donner l'absolution au Béarnais. « C'est le but principal, dit la dépêche du roi, vers lequel vous devez concentrer tous vos efforts. C'est le point important, et de la bonne ou mauvaise réussite de vos démarches dépend le salut ou la perte du royaume de France et d'une si notable portion du monde chrétien. »

L'abus, assez général en Espagne, des excommunications avait eu poui résultat une grande indifférence.

LES CONGREGATIONS. 35

On n'en faisait plus aucun cas, puisque, si on encourait facilement les censures de l'Église, rien n'était plus facile que de se faire absoudre. Les autorités civiles commençaient à refuser leur concours aux évèques. De là des plaintes du nonce et, à la cour de Philippe, un déchaînement universel contre les empiétements et, comme on disait, le mauvais caractère du pape. L'intervention du roi tendait toujours à apaiser, à éviter une rupture. On expliquait cette douceur par sa crainte de voir Sixte-Quint se porter à des mesures extrêmes, surtout à l'égard du royaume de Naples, dont la désaffection serait devenue une révolte ouverte, si, comme à tort on l'appréhendait en Espagne, le pape se décidait à délier les sujets italiens de Philippe du serment de fidélité. Ce dernier avait bien d'autres motifs, mieux fondés et plus importants, pour ménager le souverain pontife. L'ambassadeur de la Seigneurie à Madrid, également soupçonnée de favoriser secrètement Henri de Navarre, était souvent témoin de ces explosions de colère contre Rome. « Ils exagèrent tellement leurs griefs, écrit-il au doge, qu'on dirait qu'ils veulent faire détester le pape de tout le monde; mais, quoique je n'approuve pas le mal qu'ils en disent, je les laisse parler, car plus ils s'occupent de lui, moins ils pensent aux affaires de Votre Sérénité (aux prétendues sympathies vénitiennes pour le roi de Navarre), dont on n'a que trop parlé dans cette cour. »

Le célèbre couvent des religieuses de las Huelgas, près de Burgos, donna également occasion à une vive contestation. Par suite d'une visite que, dans sa solli- II, 3

34 SIITE-QUIRT.

citude pour la discipline des ordres monastiques, le roi a¥ait ordonnée, certaines innovations avaient été introduites dans cette maison. Le pape demanda qu'on lui envoyât le procès-veribal de la visite, autorisée d'ailleurs par son représentant à Madrid, et celui-ci retira à Févêque d'Osma l'autorisation qu'il lui avait accordée à ce sujet. Le roi éprouva un sensible déplaisir et fit savoir au nonce qu'il ne le recevrait plus en audience, sauf dans les cas d'importance majeure, que pour le reste il eût à lui faire ses communications par écrit. De son côté, Sixte-Quint déclara la visite nulle et non avenue. L'abréviateur (secrétaire de la nonciature), à qui avait été conférée la dignité de chapelain du roi, croyant se faire bien venir du pape, eut la malheureuse inspiration d'en informer le gouvernement pontifical. Le nonce reçut l'ordre de lui retirer immédiatement sa place. Le roi subit en silence ces mauvais traitements ; mais la cour et la ville les ressentirent profondément.

Telle était, en matière d'affaires ecclésiastiques, la nature des relations de Sixle-Quint et de Philippe II. Si la rupture n'est pas déclarée, c'est grâce à la prudence du roi et à la communauté de leurs intérêts. Cette communauté, le plus solide de tous les liens quand les intérêts en question ne sont pas confiés à des insensés, faisait que Sixte pouvait se permettre tout; que Philippe pouvait, sans manquer à sa dignité, tout endurer, et même, désapprouver son ambassadeur alors que celui-ci voulait, non pas la rupture avec le Saint-Siège, mais rhumiliation du pape, la convocation d'un concile général, destiné iis'cmpa-

rer de la dii'ection des affaires de rÉglise, à déposer le pontife trop peu espagnol, ou à paralyser au moins son action, si importante et si redoutable à ce moment de lutte suprême en France. A son point de Tue, Oliyarès ne se trompait point sur le but, car, nous le répétons, il ne voulait pas un schisme, mais il se trompait sur les moyens qu'il conseillait au roi d'employer et que ce prince eut la sagesse de répudier.

Entre souverains comme entre particuliers, il n'y a pas de liens plus gênants que ceux qui sont créés par l'identité des intérêts jointe à l'incompatibilité des caractères. Ces liens deviennent des chaînes insupportables, qu'on voudrait, mais qu'on n'ose pas briser, car on sait qu'en les brisant on se briserait soi-même. Il arrive alors presque toujours que l'un des deux le prend de haut et que l'autre s'impose le silence : l'un paraît le maître et l'autre l'esclave, mais, en réalité, tous deux sont également forts, parce qu'ils sont également impuissants à secouer le joug qui fait en même temps leur supplice et leur sécurité. Sixte-Quint n'avait pas d'arrière-pensées. Il ne voulait que le bien de l'Église . Les mobiles de Philippe étaient plus complexes. Ce prince visait au maintien de la religion catholique, qui était, nous l'avons dit plus d'une fois, devenue la base morale de son pouvoir ; mais il visait aussi à satisfaire son ambition, qui n'était pas déréglée, mais qui était nécessairement sans limites, car ses intérêts se confondaient avec ceux de l'Église, dont la mission est la conquête de l'univers. Le pape et le roi voulaient la même chose : l'unité de la foi, qui était

pour Sixte-Quint le triomphe de TÉglise sur terre, pour Philippe II le rétablissement de la monarchie universelle sous le sceptre de sa maison. En appréciant la nature des rapports de ces deux hommes, on se trouve en présence d'un contraste frappant. D'un côté, des colères trop faciles à s'allumer, de l'impétuosité, un manque complet de mesure et d'égards ; de la part du roi, une tenue parfaite, du calme, de la prudence et beaucoup de dignité. En ce sens, la comparaison est toute en faveur de Philippe. Mais, en ce qui concerne le fond des choses, les rôles changent. L'ambition de Sixte-Quint était le sentiment du premier de ses devoirs ; l'ambition du roi, un rêve que les circonstances expliquent, que l'histoire doit constater, qu'elle devrait condamner, si les illusions et les erreurs de jugement ne donnaient pas dé titres à l'indulgence.

LES GONGRËGÂTIOKS. 57

Nous avons déjà parlé de la situation prépondérante que la Compagnie de Jésus occupait dans le monde catholique. « C'est merveille, inscrit Montaigne dans son journal de Rome, combien de part ce collège tient en la chrétienté, et croit qu'il ne fut jamais confrérie et corps parmi nous qui tînt un tel rang, ni produisît enfin des effets tels que feront ceuxci, si leurs desseins continuent. Ils posséderont tantôt toute la chrétienté. C'est une pépinière de grands hommes en toute sorte de grandeur. C'est celui de nos membres qui menace le plus les hérétiques de notre temps. » « Comme doctrine , comme valeur, dit Paolo Tiepolo en revenant de son ambassade auprès de Pie V et de Grégoire XIII, les jésuites occupent la première place parmi tous les ordres religieux. » « Ces Pères, écrit l'ambassadeur toscan au grand-duc François, sont le nerf de notre religion. »

C'était l'opinion la plus généralement répandue. Elle se fondait sur des succès surprenants que personne ne contestait, et que d'ailleurs il est aisé d'expliquer : la grande réaction, le contre-coup de la Réforme avait enfanté cet ordre au moment même où un monde nouveau remplaçait l'ancien.

En Angleterre et en Scandinavie, la religion protestante était intronisée. En Allemagne , le recès d'Augsbourg (1555) avait légitimé les conquêtes de la Réforme. La liberté du jugement individuel en matière de religion y reconnue en principe, était accordée de fait à ceux seulement qui, Tépée à la main, avaient su la revendiquer, aux princes, aux villes libres et aux nobles immédiats; car le recès, qu'on appelle aussi la paix de religion, d'Augsbourg établissait la maxime, monstrueuse et toute contraire à la liberté de conscience qu'on voulait inaugurer, que les sujets devaient suivre la confession du seigneur territorial : cujus regio ejus religio. Quand un prince, une ville libre, un seigneur immédiat embrassait la confession d'Augsbourg, les sujets étaient, aux termes du recès, tenus, sur sa demande, d'en faire autant, ou bien de vendre leurs biens 'et d'émigrer. Le double lien de l'unité spirituelle et temporelle était brisé. Jusqu'ici cette unité avait formé la base du monde chrétien. L'unité politique sous le sceptre de l'Empereur avait, il est vrai, cessé d'exister depuis longtemps; elle n'avait même jamais été complètement réalisée, mais les royaumes qui s'étaient formés en dehors de l'Empire étaient restés dans l'union avec l'Église. Celui des citoyens qui en sortait, sortait en même temps de la société, se mettait hors la loi, s'exposait aux poursuites de l'autorité ecclésiastique, à laquelle le secours de l'autorité temporelle du prince faisait rarement défaut. Le curé dans sa paroisse, les ordres religieux dans un champ plus vaste, combattaient l'hérésie au confessionnal et du haut de la chaire ; les

LES C0T7GRÉGATI0NS. 30

théologiens par la plume et dans renseignement des universités, ces foyers de science exclusivement cathotique. Quand les ministres delà religion rencontraient des opposants, ils invoquaient le secours des ministres du pouvoir temporel : c'est le préfet qui, en cas de résistance à la loi, requiert l'intervention de la police ou de la force armée. Dorénavant, la scission s'était accomplie non-seulement entre les individus, mais dans l'État. Pour faire face à l'ennemi on n'avait plus la ressource du bras séculier, qui dans une moitié de l'Europe était précisément au service de ceux que l'on combattait. Il fallait, avec d'autres moyens, s'engager dans d'autres voies, dans des voies nouvelles et inconnues ; il fallait tenir compte des temps et des lieux, considérer l'état du pays où l'on se trouvait, étudier les hommes et les choses; il fallait savoir temporiser, reprendre l'offensive, choisir son heure et pour l'action et pour l'attente, embrasser l'ensemble de la situation, ne rien céder sur les principes, accorder beaucoup aux circonstances. Cette mission de la sainte milice de la contre-réforme catholique offre quelque analogie avec l'activité du diplomate, si foncièrement différente de celle de l'administrateur. En résumé, l'établissement du protestantisme en Allemagne , en Angleterre et dans les royaumes Scandinaves, et le recès d'Augsbourg avaient transformé le monde. Une révolution, la plus radicale que l'Europe eût subie depuis l'introduction du christianisme, s'était accomplie. Elle créait une situation complètement nouvelle^ exigeait, de la part des défenseurs de l'Église, une stratégie, une tactique, des armes, et des combattants'

nouveaux. Est-il étonnant que les grandes cominunautés monastiques du moyen âge, formées sous Tempire d'autres circonstances, bien que pleines de vie encore, n'aient pu suffire à la tâche? Pour être à la hauteur d'une situation sans précédent, il fallait évidemment des organes nouveaux. C est de ce besoin qu'est née la Compagnie de Jésus. C'est à son organisation et aux hommes marquants qui s'y enrôlaient qu'elle devait de si surprenants résultats. Par son organisation elle devenait un instrument puissant dans les mains de ses chefs, et ces chefs étaient des hommes hors ligne, tels que les grandes crises en produisent toujours et nécessairement; car elles remuent la société jusque dans ses entrailles, dégagent les forces endormies ou contenues, les groupent autour d'une idée, attirent, enflamment, entraînent, ouvrent les séduisantes perspectives du succès. A ces moments solennels qui marqueront dans l'histoire, on voit des inconnus sortir des rangs de la foule, déployer, soit pour le bien, soit pour le mal, des facultés prodigieuses, étonner le monde par la grandeur des efforts, après l'avoir étonné par la hardiesse des desseins. Dans ce conflit des convictions, pourvu qu'elles soient sincères, éclate le génie, s'allume le feu sacré, se manifestent la puissance de l'intelligence, la force, la constance des âmes. C'est alors que naissent les grands hommes, que s'accomplissent les grandes choses. Il y a dans la vie des peuples d'autres bouleversements, tentés et achevés, sous de fausses couleurs, par des histrions qui feignent l'enthousiasme quoique incapables de le ressentir , qui déguisent

SOUS des phrases ronflantes leurs mobiles intéressés, entourés de quelques complices, suivis de la multitude des dupes, forts seulement pour détruire, brillant par l'absence de génie et de vertus, et étonnant eux aussi, car on se demande comment de si grands maux ont pu être produits par de si petites gens. Ce n'était pas le cas des luttes du seizième siècle. On ne peut contester que, dans le camp protestant, à côté de mobiles intéressés, il n'y eût des convictions profondes et sincères.

La Réforme attaqua; la société catholique, prise au dépourvu, arma à la hâte. De part et d'autre, on combattit sur toute la ligne avec une ardeur extrême. Les arsenaux du moyen âge étaient épuises, ou bien les armes qu'ils contenaient, l'arquebuse et le fusil ordinaire, ne suffisaient plus. Il fallait de plus puissants engins de guerre : alors naquirent les jésuites. Us entrèrent en lice, armés de piété, de science, armés surtout d'obéissance, disciplinés et en mesure de tenir tête aux grands réformateurs protestants. De là leurs succès, la considération toujours croissante dont ils furent entourés, l'appui que leur accordèrent les papes.

Un seul, Sixte-Quint, se montra à leur égard froid et réservé. Le prestige de la jeune communauté, les prérogatives qu'elle devait à Paul III avaient excité bien des jalousies, froissé bien des susceptibilités et lui avaient suscité beaucoup d'envieux. C'était surtout dans les autres ordres religieux que les Pères de la Compagnie comptaient de nombreux et redoutables adversaires. Sixte-Quint, l'ancien frère mineur, trouva

aussi à reprendre à quelques-unes des règles dlgnace, si différentes de celles des autres institutions monastiqueSy si contraires à ses idées, à ses goûts, à ses habitudes. Néanmoins, dans les premières années de son règne, il ne manifesta ses dispositions peu favorables par aucun acte extérieur, reconnut en diverses occasions les mérites de la Compagnie, et, dans une circonstance même, prit fait et cause pour elle. Quelques-uns des Pères jouissaient de sa confiance particulière. Le célèbre P. Toledo, « cet homme très rare, comme dit Montaigne, en profondeur de savoir, en pertinence et disposition, » continuait, comme du temps de Grégoire, à prêcher souvent au Vatican, dans la salle de Constantin. Mais c'étaient de rares exceptions. Quelques propos qu'on entendait tenir au Saint-Père donnaient à penser. Ainsi lorsque, à peine monté sur le trône, il supprima, pour subvenir à des besoins urgents, les pensions allouées par son prédécesseur à certains collèges de Rome et d'Italie , il exhorta les préposés de ceux-ci à la patience, ajoutant que, pour les jésuites, il n'avait aucun regret à leur donner, parce qu'ils étaient assez riches.

La situation de cet ordre, répandu sur presque toute la surface du globe, se ressentait naturellement de l'état politique et religieux des divers pays. En Allemagne, où les troubles religieux étaient à peine calmés et incomplètement apaisés, où la paix intervenue entre les diverses confessions ressemblait plutôt à une trêve mal assurée, les jésuites étaient considérés par les princes catholiques comme le noyau spirituel de leur année, par les populations

catholiques comme le rempart de !a foi. Princes et peuples favorisaient de leurs sympathies la compagnie militante, suivaient avec anxiété ses mouvements stra iégiques, confondaient leurs intérêts avec les siens puisqu'elle combattait pour la même cause.

En Espagne et en Italie, sa situation était tout autre. Dans ces pays, les dangers de la réforme, qui avaient donné lieu à la fondation de Tordre, n'existaient plus ou du moins n'étaient plus imminents. Les innovations religieuses de l'Allemagne et du midi de la France avaient, pendant un instant, menacé de gagner les deux péninsules. Grâce à des mesures de répression d'une sévérité extrême, grâce aussi aux Pyrénées que de nos jours même les chemins de fer n'ont pu aplanir, l'Espagne avait maintenu l'unité de la foi. Par des moyens moins violents, mais non moins efficaces, Rome aussi avait détourné le fléau de l'Italie. On était loin déjà des temps pleins d'angoisses du concile de Trente, des procès pour hérésie intentés à des prélats haut placés, des craintes vagues mais très répandues qui avaient fait dire au cardinal Morone : a C'en est fait de la religion catholique. » Tout danger, il est vrai, n'avait pas disparu. Si le Dauphiné reste dans les mains des huguenots, si Saluées leur est livré, si la Réforme s'établit en Styrie et en Carniole, si elle devient maîtresse des défilés des Alpes, l'Italie se verra de nouveau exposée à l'envahissement de l'hérésie. Mais on n'en était pas là. A Madrid comme à Rome, on avait sous ce rapport un sentimient de sécurité inconnu aux deux générationsprécédentes, et cette sécurité même faisait oublier les

services de ceux auxquels on Iq devait en grande partie. Dans ces deux pays il y avait, à côté de la majorité qui les favorisait, une importante minorité contraire aux jésuites. A la tête de cette minorité se trouvaient, en Espagne, les dominicains, Tlnquisition, dans une certaine mesure et pour d'autres raisons, le roi; en Italie, les anciens ordres, jaloux, comme nous avons dit, des prérogatives de cette nouvelle communauté, de SOS grands succès, de sa prétention, officiellement autorisée, de marcher dans de nouvelles voies. Des luttes sourdes .s'ensuivirent, mais les jésuites, forts de Tappui du chef de TÉglise et de la grande opinion catholique, eurent toujours le dessus. Le premier coup sensible leur fut porté en Espagne. Charles-Quint ne les avait jamais aimés. Son antipathie n'était d'ailleurs que l'effet de son aversion pour toute innovation. Philippe II ne leur pardonnait pas la grande influence qu'ils avaient exercée en Portugal sous les deux derniers rois de la dynastie éteinte, qu'ils exerçaient encore et qui l'offusquait. L'Inquisition se plaignait de l'autorité excessive donnée au général et aux supérieurs sur les membres de la Compagnie. C'était à ses yeux une infraction à ses prérogatives, aux yeux du roi un moyen de le priver de l'influence et de la surveillance qu'il se croyait appelé à exercer sur les ecclésiastiques. Il épousa les griefs de l'Inquisition et chargea le comte d'OIivarès de demander la revision des règles d'Ignace de Loyola. Il exigea aussi qu'un provincial fût nommé pour l'Espagne. C'était le moyen d'affaibhr l'autorité du général de l'ordre, qui réside à Rome, et par conséquent

de renforcer la sienne. Autre grief : les jésuites espagnols avaient refusé d'accepter la bulle de la cruzade. Ils renonçaient aux dispenses et grâces qu'elle confère, mais se déclaraient prêts à en payer les redevances. Après avoir écouté en personne les remontrances du P. Acquaviva, alors général, Sixte-Quint déféra Texamen de ces réclamations à la congrégation des cardinaux du Saint-Office, qui se prononça en faveur des jésuites. Elle offrit de transmettre ellemême son jugement à Tarchevèque de Tolède, mais le pape préféra les voies diplomatiques et chargea son nonce à Madrid de débouter l'Inquisition de sa demande. Par l'intervention de Sixte-Quint, qui trouvait les prétentions espagnoles au moins aussi attentatoires aux droits du Saint-Siège qu'aux privilèges de la Compagnie, l'orage fut conjuré.

Au Jésus, on respirait librement, lorsque des nouvelles fort graves arrivèrent d'Espagne. L'Inquisition avait enjoint aux collèges de l'ordre de lui remettre tous les exemplaires de ses constitutions. Le recteur deYillagarzim, l'un des prédicateurs en renom, ayant hésité à obéir, fut arrêté et jeté en prison. D'autres Pères récalcitrants eurent le même sort. En même temps, le roi rendit une ordonnance qui interdisait aux jésuites de sortir du royaume sans son autorisation. C'était indirectement priver le général de la iaculté de disposer des membres de la Compagnie, et, dans le cas actuel , l'empêcher de mander à Rome quelques Pères qui s'étaient laissé gagner par la cour, et parlaient ouvertement en faveur des prétentions de l'Inquisition.

46 SIITE-QUIST.

A Rome, Olivarès se fit Toi^aiie du Saint-Office. Fort des ordres péremptoires de son souverain, il ne cessa d*importuner Sixte-Quint, qui, tout en s*en plaignant, prêta néanmoins l'oreille à Tambassadeur. Bientôt on s'aperçut que ses dispositions, qui n'ayaient jamais été bienveillantes, étaient devenues décidément défavorables aux jésuites. Un an environ avant sa mort, il fit appeler le cardinal CarafTa, le chargea d'examiner de nouveau leurs règles, et appela luimémo son attention sur les points qu'il lui semblait urgent de reviser : la trop grande étendue des pouvoirs du général et des autres supérieurs de l'ordre, la nomination aux divers grades non par les chapitres, comme cela se pratique dans les autres communautés religieuses, mais par le général et les Pères assistants, la variété des grades, le nom de la Compagnie, la longue durée du noviciat, la correction fraternelle, l'obéissance aveugle, etc. Il reprochait aussi aux jésuites de ne pas tenir de chœur.

A tous CCS chefs d'accusation contre le fondateur do son institut, l'habile et courageux P. Acquaviva n^pondit par des arguments qui achevèrent de gagner lo sacré collège, en général bien disposé. Il réussit surtout à convertir celui de ses menïbres qu'il était pour lui le plus important de gagner, le cardinal Caraffn ; mais il ne put produire aucun effet sur l'esprit du Saint-Père,

Par SOS soins les collèges, à l'étranger, avaient été

informés du danger qui les menaçait. Bientôt les

*Vli08 do leurs plaintes revinrent de toutes les parties

rEuix>po, Paitout cet incident avait produit une

profonde émotion, mais nulle part plus profonde qu'en Allemagne. Les princes catholiques de TEm* pire, le duc Guillaume de Bavière en tête, le roi Sigismond de Pologne, des archevêques, des prélats, des seigneurs particulièrement zélés pour la cause de la reUgion, adressèrent des remontrances au pontife, le conjurèrent de ne point détruire un ordre si précieux pour ta défense comme pour Tattaque, si indispensable dans les temps où Ton vivait. L'Empereur, dont le conseil était tout dévoué à la Compagnie, fut invité parles princes d'Allemagne à se joindre à leurs efforts, mais il refusa d'intervenir. Toutes ses sympathies, disait-il, étaient pour les jésuites; toutefois, comme il appartenait au pape de trancher la question, il fallait s'en rapporter à ses lumières et à sa piété. Cependant le cardinal Madruccio, à Rome, fut autorisé à appuyer les démarches qu'on y faisait en faveur des jésuites. C'était donc un déchaînement général. Il venait du Nord, c'est-à-dire de ces pays qui étaient en partie entre les mains des protestants, et il était dirigé contre les supérieurs des grands ordres monastiques, contre le Roi Catholique, et même dans une certaine mesure contre le souverain pontife. Situation étrange, où les rôles semblaient intervertis, où les principaux soutiens de la foi, Sixte-Quint et Philippe U, au dire des défenseurs de la Compagnie, faisaient fausse route même en se plaçant à leur propre point de vue, parce qu'ils se trompaient sur la valeur des choses, parce qu'ils perdaient de vue l'essentiel et ne voyaient que les inconvénients secondaires; parce que l'un oubliait qu'il était pape et se rappelait seulement avoir été

moine, parce que Philippe voulait jduer au pontife. Quant aux princes allemands, ils compromettaient par leur intervention la cause qu'ils entendaient servir. Le P. Acquaviva seul restait fidèle à sa mission, défendait avec beaucoup de présence d'esprit et de courage les règles et, avec les règles, l'existence de son ordre. Et pourtant, il n'aurait pu le sauver, si le hasard ne fût venu à son secours.

Sixte-Quint, indigné de l'immixtion de princes laïques dans une question purement ecclésiaMique, se bornait à leur répondre qu'il n'entendait pas détruire l'ordre, ni en modifier les constitutions et qu'il songeait seulement à en corriger les défauts. Cependant il allait bien loin dans la voie des réformes. Priver une corporation de ses institutions principales, c'est la tuer. La priver de son nom, c'est en constater le décès. Si on effaçait des règles de saint Ignace l'obéissance passive et les pouvoirs des supérieurs, on abaissait la Compagnie au niveau des autres ordres, que l'on avait trouvés insuffisants pour la tâche nouvelle ; en d'autres termes, on brisait l'instrument précieux créé par la force des choses, par les besoins de la situation, et qui avait rendu et pouvait rendre encore de si grands services.

En attendant, à Rome, le courant de l'opinion devenait de plus en plus favorable aux jésuites. Le cardinal Caraiïa lui-même tâcha de les sauver, en faisant traîner l'enquête en longueur. Le pape s'en îiperçul. « Vous voulez gagner du temps, lui dit-il, vous vous trompez. Notre résolution est prise, bientôt nous la ferons connaître. » Il lui relira sa commission, et la

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transféra à la congrégation des cardinaux du Saint- Office, cette fois-ri avec ordre de faire rédiger par quatre théologiens Tarrét final qu'il comptait rendre. Sur ces entrefaites, un incident , extrêmement fâcheux pour l'ordre, fut mandé par le nonce de Madrid. Le lecteur a vu à quel point, dans cette capitale, les esprits étaient irrités contre Sixte-Quint. Ses démêlés avec le roi et les sympathies qu'on lui croyait pour Henri de Navarre avaient produit une grande effervescence, que les ministres de Philippe n'eurent garde de contenir. Partout, dans les rues, à la Puerta del Soly aux tertulias , dans les antichambres des grands, on entendait vociférer contre le Saint-Père et la seigneurie de Venise, également accusée de connivence avec le a Béarnais » . Même du haut de la chaire, des prédicateurs se laissaient aller souvent aux sorties les plus violentes. Un jeune jésuite, l'un de ces enfants terribles que l'on trouve dans les communautés comme dans les familles, le P. Juan Geronimo, eut, en prêchant , la hardiesse de s'écrier : « Pleurez, pleurez tous, car une république, des princes, un pontife... (et mettant le doigt sur la bouche), mais silence! silence! favorisent et aident l'hérétique Navarrais. » Le pape fut outré de cette audace, il raconta luimême le fait à l'ambassadeur Badoer ; et Badoer, dans son rapport au doge, ajoute « qu'il a tâché, autant que possible, d'exciter la colère de Sa Sainteté contre ces prédicateurs sur lesquels, par le temps qui court il faut avoir l'œil fixé plus que sur les forces des ennemis déclarés ». On peut se figurer l'émotion du corps diplomatique de Madrid. Le recteur du collège

vint se jeter aux pieds de l'ambassadeur de Venise, rindiscret prédicateur fit par écrit et personnellement amende honorable, et le représentant de la Seigneurie, en écrivant au doge, se montra satisfait du repentir sincère du coupable et surtout de la conduite du recteur et de tous les autres Pères du collège. Mais il ne fut pas si facile d'apaiser le pape. Il ordonna au P. Acquaviya de mander le P. Juan à Rome, se promettant de lui faire subir un châtiment proportionné à l'offense. II alla, dans sa colère, jusqu'à demander si les jésuites étaient devenus des ennemis de l'Évangile! Dans un consistoire qu'il tint le 15 août, quinze jours avant sa mort, il parle ainsi de cet incident : <( Le mentionner, c'est augmenter notre douleur. Les choses en sont venues au point qu'à Madrid un Père de la Compagnie a pu nous accuser d'être fauteur des hérétiques. » Il se mit à décrire en détail le jour, le lieu, l'occasion où ces paroles avaient été proférées, enfin la personne qui les avait dites. Prêcher de pareilles doctrines dans le temps présent, c'était donner du scandale et parler contre l'évidence des faits, puisque, depuis la mort de Henri lU comme auparavant, lui, le pape, avait fait tout son possible poui extirper l'hérésie en France. Un homme qui soutient que le souverain pontife favorise Thérésie ne peut être catholique, car, si le pape qui est chef des catholiques favorise l'hérésie, il cesse d'être pape; mais, du consentement des Pères de l'Église et des conciles, c'est à Dieu seul qu'il appartient de décider si le pape est pape; en conséquence, celui qui soutient le contraire ne peut être catholique. II cita, à l'appui de sa thèse,

LES CONGREGATIONS. 51

les paroles du concile qui avait dit au pape Marcellin : Tuo te ore condemnas (Tu te condamnes par ta bouche), et Suprema sedes a nemine judicatur (Le ' Saint-Siège n'est jugé par personne). Le Saint-Esprit ayant été promis aux souverains pontifes, ils ne peuvent être fauteurs de l'hérésie. Cela ressort des paroles : Ego rogavi pfo te y Petre^ ut nondeficiat fides tua (J'ai prié pour toi, Pierre, pour que la fçi ne te fasse pas défaut) et Ego. ero vobiscum usque ad consummationem sœculi (Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles). Après d'autres citations de la Sainte Écriture, il arriva à l'examen de la personne qui l'avait accusé d'hérésie. C'était, disait-il, un Père de la Compagnie de Jésus, si obligée au Saint-Siège, et à lui particulièrement, en sorte qu'il pouvait dire avec raison que c'était une vipère qu'il avait réchauffée dans son sein. Il était cependant heureux de pouvoir alBi'mer qu'il y avait beaucoup de bons sujets dans cet ordre, et que quelques-uns de ces Pères avaient une grande part à la récente conversion du margrave de Bade. Puis il donna, un libre cours à sa colère contre Philippe. « Et où, s*écrîa-t-il, a-t-on osé non seulement dire, mais prêcher cette calomnie? A Madrid, dans la capitale si catholique d'un prince si chrétien, sans qu'on ait songé à châtier le prédicateur, celui-ci n'ayant eu d'autre punition que la pénitence secrète, imposée par son recteur, de manger avec les chats, afin de le soustraire à d'autres peines que d'autres tribunaux pourraient lui infliger. » Il compara la tiédeur que la cour d'Espagne avait montrée dans une affaire qui touchait de si près le chef de l'Eglise au zèle qu'elle

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apportait habituellement, en matière d'affaires ecclésiastiques, à la défense de ses propres intérêts; il ajouta, car les traits sarcastiques manquaient rarement dans ses harangues, qu'elle se serait bien autrement émue si le Père jésuite avait prêché contre la cruzade.

Ce fut alors qu'il fit connaître ses volontés au sujet des règles de la Compagnie. Les cardinaux Santa- Severina et Castagna (destiné à devenir pape le mois suivant) vinrent voir le P. Acquaviva. Il les reçut au Collège Romain, et apprit d'eux la décision finale à laquelle s'était arrêtée la commission des théologiens, sous l'inspiration directe du Saint-Père. Sur quelques points Sixte-Quint avait admis les observations du Père-général, mais sur d'autres, sur les principaux, et notamment sur la question du nom, il était resté inébranlable. Il insista pour que Tordre cessât de s'appeler Société de Jésus. Cette dénomination était, à son sens, injurieuse pour les autres ordres religieux et pour les fidèles en général ; indécente, parce que le très saint nom pourrait être traîné devant les tribunaux; incommode, parce que, toutes les fois qu'on parlerait de la Société, les personnes pieuses seraient obligées d'interrompre leurs occupations, de faire le signe de la croix et de se découvrir. Le P. Acquaviva comprit que toute résistance serait inutile. Il promit donc de défendre aux membres de se servir du nom de Société de Jésus.

Probablement par égard pour les princes qui avaient intercédé en faveur de la Compagnie, le pape demanda que le Général ne fît dans le décret portant abolition

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du nom aucune mention de son intervention et que ce document portât une date antérieure à sa décision. Mais le P. Acquaviva refusa net. Sa conscience ne lui permettait pas de porter atteinte, de sa propre autorité, aux règles du fondateur; il se soumettait, comme c'était son devoir, aux volontés du chef de l'Église, mais cet acte de soumission, qui seul pouvait justifier sa conduite, devait être constaté dans sa circulaire. Ces arguments étaient sans réplique ; les deux cardinaux n'insistèrent pas. Le Général prépara son décret et, quoique chargé de le rendre sans délai, il demanda qu'il fût soumis préalablement à l'approbation du pape. On était aux premiers jours du mois d'août. Le 27, Sixte-Quint mourut. On retrouva le papier dans son bureau. Il n'a jamais vu le jour. Les jésuites gardèrent leur nom et leurs règles, et Grégoire XIV, qui monta sur le trône à la fin de l'année, se hâta de confirmer les constitutions de saint Ignace.

Depuis Tavènement de Sixte-Quint, la mort avait éclairci les rangs de ses électeurs. Sirletto ne survécut que peu de mois à ses espérances déçues. Il laissa, avec le renom d'un vrai saint, des regrets universels, quelques dettes, car sa charité dépassait ses modestes revenus, et une belle bibliothèque qu'Olivarès voulut acheter, mais dont le Saint-Père fit l'acquisition pour la Vaticane.

Dans la personne du cardinal Gesi, qui mourut un an après Sirletto, le pape perdit un des rares amis qu'il comptait au sacré collège; Donna Camilla, un conseiller utile et toujours disposé à recommander à son frère la libéralité envers elle ; la cour de Toscane, un de ses partisans les plus dévoués.

Le cardinal d'Esté , depuis longtemps souffrant, était occupé au service de son roi : il dictait une lettre à M. de Villeroy, lorsqu'il sentit l'approche de la mort. Muni des sacrements pendant la nuit, il fît au point du jour appeler l'aipbassadeur Pisany pour lui dire, en expirant, que le Roi Très Chrétien perdait en lui un très grand et fidèle serviteur. Il n'avait alors que quarante-sept ans. Cette mort prématurée, quoique prévue, non seulement priva Henri III d'un

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ami éprouvé et du seul soutien qu'il -eût à la cour de Rome^ mais laissa aussi dans le sacré collège une lacune difficile à combler.

Ce fut le cardinal de Joyeuse qui remplaça Este en qualité de protecteur pour la France. Il avait reçu la pourpre des mains de Grégoire XIII et la devait à la faveur dont son frère le duc de Joyeuse jouissait auprès de Henri III. A son arrivée à Rome, plusieurs mois après la mort de son prédécesseur, il n'avait que vingt-cinq ans. A la cour romaine, on n'était pas favorable à ce choix, parce que Joyeuse ne savait pas ritalien, et que la charge de protecteur avait toujours été confiée à des cardinaux italiens. Il'finit cependant par être accepté. C'était un homme d'esprit. Ses lettres sont là pour le prouver, quand bien même, comme on l'a prétendu, elles auraient été écrites par son secrétaire, l'abbé, plus tard le célèbre cardinal d'OssaCl. C'est toujours Joyeuse qui les a inspirées. Sa grande vivacité, sa jactance, ses manières mondaines déplurent à Sixte-Quint, qui ne manquait aucune occasion de le rudoyer, de lui faire sentir combien peu de cas il faisait et de lui et de son maître, mais qui parvenait rarement à l'intimider. Le cardinal, ayant appris la mort du duo de Joyeuse et d'un troisième frère tués à la bataille de Centras, se retira à Ostie. Le Saint-Père lui ordonna de revenir et d'assister aux chapelles en robe rouge, quoique les autres cardinaux fussent vêtus de violet à cause de l'Avent. Il dit à Pisany que le deuil était déplacé et que t< le cardinal devait être très aise et louer Dieu que son frère eût employé sa vie à défendre une si juste querelle » ;

mais l'ambassadeur trouva « cet équipage un peu extravagant ». Le cardinal s'excusa et ne parut pas aux chapelles. Aux consistoires, ce jeune homme eut la hardiesse de tenir tête au vieux pontife, conserva presque toujours sa présence d'esprit et riposta souvent avec bonheur aux sarcasmes et aux syllogismes de Sixte-Quint; cette audace ravissait les autres cardinaux, qui d'ailleurs n'osaient rien en faire paraître. Joyeuse n'était pas l'âme, ni la tête, mais le portevoix de l'opposition. Et quel grand et retentissant théâtre que celui sur lequel se livraient ces combats singuliers ! Les questions les plus brûlantes s'y débattaient : la Ligue, le meurtre des Guises, le sort de la France, les intérêts, fort compromis dans ce pays, de la Religion catholique, enfin la succession à la couronne. Le cardinal était grand de taille, avait la chevelure et la barbe noires, et l'un des veux chassieux, ce qui lui donnait un aspect farouche. On raconte que, plus tard, après la mort de Sixte-Quint, et lorsque trois pontifes se furent succédé dans le court espace de deux ans, le hasard voulut que Joyeuse, constamment en voyage, arrivât toujours à Rome im. médiatement avant la mort du pape. Aussi passait-il pour avoir le mauvais œil, et les cardinaux papables en avaient-ils grand'peur.

Les deux neveux de Grégoire, San Sisto et le camerlingue Guastavillani, tous deux jeunes encore, quittèrent également ce monde peu de temps après avoir quitté la scène publique, sur laquelle ils avaient, sous le pontificat de leur oncle et à son conclave, rempli un rôle considérable.

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Le cardinal Savello, que nous avons vu si près de la papauté, le dernier survivant avec Farnèse des créatures de Paul lU, mourut à l'âge de soixante-cinq ans. Il avait pendant longtemps occupé le poste de vicaire du pape, et fut enterré avec grande pompe au Jésus, dans la chapelle * qu'il y avait fait construire.

Decio Azzolino disparut aussi. Il n'avait que trentehuit ans, et était cardinal depuis deux ans. Sixte- Quint le regretta vivement. Son ancien secrétaire tenait, comme on a vu, la plume, et rédigeait sous son inspiration directe les dépêches aux nonces et toute la con^espondance diplomatique.

Enfin l'heure fatale sonna pour le c< grand » cardinal Farnèse, âgé alors de soixante-dix ans. Quoique ce prince de l'Église se fût, sous le règne de Sixte-Quint, complètement retiré des affaires publiques et dans les derniers temps de tout commerce avec le monde, sa mort fut un événement et produisit dans Rome une douloureuse sensation. L'ambassadeur de Venise mande au doge : « L'illustrissime cardinal Farnèse, après avoir, mardi dernier, fait appeler son caissier pour lui ordonner de payer en aumônes quatre mille écus à l'hôpital des orphelins, deux mille aux converties et quatre mille à divers établissements pieux, s'était mis à déjeuner bien portant et aussi gai que son état le comportait, lorsque, au milieu du repas, il fut frappé d'apoplexie. Bien qu'il eût repris ses sens et laissé un instant d'espoir, un nouvel accès se produisit dans la nuit de mercredi à jeudi, et depuis

1. C'est aujourd'hui la magnifique cliapelle de Saint-Ignace.

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lors son état empira constamment. Il reçut les saints sacrements, pourvut à ses affaires, et, plein de confiance dans la miséricorde divine, passa ses derniers moments en actes non interrompus de dévotion. Jeudi, vers les vingt heures, il rendit Tàme à son créateur et rédempteur Jésus-Christ, consolant tous les siens par une très sainte mort. C'est ainsi que Rome a perdu un cardinal qui, par son expérience, son jugement, sa libéralité, sa charité envers les pauvres, par son humanité pour tout le monde, n'avait pas d'égal. Aussi n'est-il pas possible de se faire une idée de la douleur universelle que cette perte cause à la ville et à tous les hommes impartiaux qui ont pu apprécier les nobles et royales qualités du défunt. » Son enterrement se fit avec un concours immense de peuple, et, ce qui ne s'était jamais vu, quarante-deux cardinaux suivirent le cercueil. Son corps repose au Jésus, devant le maître-autel. Dans le peuple on attribua sa mort, à tort nous l'espérons pour lui, au chagrin qu'il avait éprouvé de se voir, par une bulle générale concernant les gouvernements, privé de ceux de Viterbe et d'autres lieux dont il avait joui pendant tous les pontificats précédents.

Une autre vacance s'était faite au sacré collège, non par la mort d'un des pourprés, mais par celle d'un souverain. Le 19 octobre 1587, le grand-duc François avait succombé à une courte maladie. Il se trouvait à son château de plaisance du Pozzo avec sa femme Bianca Capello, avec son frère le cardinal arrivé depuis peu de Rome, et avec le cardinal de Florence. Le 8 octobre après dîner, il fut pris de vomissements

et sentit des frissons ; mais, ne voulant pas alarmer la grande-duchesse, il fit sa partie de piquet avec Ferdinand, prit ensuite le remède fort à la mode, le bézoard, et passa le reste de Taprès-midi au salon avec sa f^mme, les cardinaux et plusieurs seigneurs. A YAve-Maria, il se sentit plus mal, et le médecin de son frère fut appelé. Il se coucha, prit de la manne dans un potage et fut deux fois saigné. On croyait que c'était une double fièvre tierce, causée par une indigestion de champignons. Les médecins, au nombre de quatre, combattirent le mal^ d'après les idées du temps, avec des purges, desémétiques et des saignées. Le nonce, qui fournit tous ces détails au pape, commençait à craindre une issue fatale. En effet, le traitement et le mauvais régime du malade, qui continuait à manger des glaces, concouraient à justifier ces sinistres prévisions. Il ne cessa d'ailleurs de travailler avec les secrétaires d'État. Le 18 octobre, il manda do Florence son confesseur, reçut les sacrements et expira le lendemain versles dix-neuf heures. Bianca Capello, souffrante depuis quelques jours, mourut le 20 octobre, et le cardinal Ferdinand monta sur le trône de Toscane. Dans le public de Florence, on soutenait que François était mort empoisonné ; que la grande-duchesse lui avait p^r méprise administré le poison destiné au cardinal. Cette fable ne trouva aucune créance dans le monde officiel, qui connaissait mieux la nature des relations, alors excellentes, entre Bianca et son beaufrère; mais il n'en est pas moins à noter pour la réputation de cette femme qu'on ait pu sérieusement l'accuser d'un semblable crime.

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Le pape était à souper, causant gaiement avec ses familiers, lorsque Mgr Sangaletto pénétra dans la salle à manger pour annoncer Tambassadeur toscan. Sixte-Quint devina de quoi il s'agissait, et, averti du fait par son camérier secret, fondit en larmes. Mgr Albcrli fut aussitôt admis, et notifia le décès de son souverain, en même temps que Tavènement du cardinal. L'affliction du Saint-Père était sincère et bien motivée. Il perdait un ami éprouvé qui lui avait tendu la main dans les plus mauvais jours de sa vie, et s'était de mille manières rendu agréable pendant son pontificat. François lui transmettait les dernières nouvelles des différentes cours, le tenait au courant des affaires d'Allemagne, de France et d'Espagne, qu'au grand déplaisir du pape, Olivarès lui cachait soigneusement, le comblait de mille petites attentions, lui envoyait les primeui*s de ses jardins et ne lui demandait jamais d'argent. L'incident relatif au bandit Malatesta avait, pendant un' moment, troublé cette intimité, mais de part et d'autre on en était revenu aux bonnes et cordiales ' relations d'autrefois. Le mauvais prince avait donc été un fort bon ami, et le pontife ressentait cette perte profondément.

A l'exemple de son père et de son frère, le grand-duc Ferdinand , après avoir pris possession de son trône au milieu de l'indifférence sympathique de ses sujets, chercha à Rome l'appui principal de son pouvoir. Il mit le plus grand soin à se rendre favorable ce milieu si important pour ses desseins, pour le jeu de bascule auquel il comptait se livrer, en exploitant, au profit de son indépendance, l'antagonisme de la France et de

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TEspagne. Sixte-Quint souffrait de temps en temps d'accès de fièvre. Son activité surhumaine, ses irritations fréquentes, ses luttes presque continuelles avec Tambassadeur d*Espagne agissaient comme un poison lent sur sa puissante constitution, et devaient dans un avenir peu éloigné achever d'éteindre les forces vitales du vieillard. C'est cette éventualité qui préoccupait Ferdinand. En entretenant de bonnes relations avec le pape, il gagnait le cardinal Montalto, déjà fort dévoué à sa personne, et par lui les créatures du pontife régnant, et il assurait au prochain conclave l'élection d'un pape favorable à ses intérêts. C'était, à l'époque qui nous occupe, sa pensée dominante. Pour la réaliser il déploya les qualités et les défauts de soncarrctère. Personne n'était plus aimable que lui quand il voulait l'être, et il voulait l'être et l'était dans ses rapports avec Sixte-Quint, excepté quand son naturel altier prenait le dessus et lui faisait, par moments, oublier les préceptes de la prudence.

Le pape ne l'aimait pas. Au fond de son âme il était toujours resté cordelier. Les manières aristocratiques, les goûts mondains, l'indépendance du prince-cardinal lui avaient toujours déplu, et il lui avait souvent fait sentir rudement les effets de son mécontentement. Le souverain de la Toscane se souviendrait-il des déboires que le cardinal avait eu à endurer ? C'est ce que le Saint-Père, si intéressé à le ménager, se demanda en apprenant la mort de François. Il accueillit donc avec empressement ses avances, et se promit de cultiver son amitié; mais lui aussi, et peut-être plus que Ferdinand, se laissa dominer par les défauts de son carac-

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tère. n en résulta entre Florence et Rome un échange de bons procédés entremêlés de brouilles assez violenteSy mais de courte durée.

L'idée de Toir un membre du sacré collège déposer le chapeau, quitter l'état ecclésiastique, était déjà fort pénible à Sixte-Quint. Celle de voir un prince de l'Église se marier le choquait profondément, bien que Ferdinand ne fût que diacre et n'eût reçu que les ordres mineurs. Mais le mariage lui était imposé par des raisons d'État d'importance majeure, etle pape accorda les dispenses nécessaires sans hésitation, sinon de bonne grâce. Le grand-duc, au vif déplaisir des cours de Prague et de Madrid, allait épouser la princesse Christine de Lorraine. Le Saint-Père, au contraire, approuvait ce choix et avait même prêté son concours aux négociations qui précédèrent cette union. Mais le fait du mariage d'un ancien cardinal ne lui en était pas moins odieux. Son indignation éclata lorsqu'il apprit que le grand-duc portait encore la pourpre pendant qu'on dressait déjà à Florence les arcs de triomphe et les portiques pour l'entrée solennelle de la princesse. Il fit appeler l'ambassadeur toscan pour lui dire que ce qui se passait était de la dernière inconvenance ; que son maître eût à lui renvoyer le chapeati sur-le-champ; qu'il ne pouvait permettre que l'Europe s'amusât à gloser sur les noces d'un cardinal. Aux membres du sacré collège invités par le grand-ducj Joyeuse et Rusticucci étaient du nombre, il défendit d'aësister aui fêtes. Ferdinand^ pt*ofondément morti*ficj adressa une lettre asscÉ viVe à soii agent, avec o^dre de la lire au pape. Il la terminait en disant qu'il

était temps que Sa Sainteté cessât de le traiter en cardinal et qu'elle commençât à voir en lui le grandduc de Toscane. Sixte-Quint répondit de sa main : « Votre ambassadeur m'a lu une très longue lettre remplie de vaines imaginations. Et je vous dirai que cette lettre, en tant qu'elle se rapporte à ma personne et à ma famille, n'est qu'une chimère. Vous avez de grands Etats et de grands peuples. C'est pour cela que vous feriez bien de renoncer aux innovations et de ¥0us occuper de ce qui est le plus important. Si je vous dis cela crûment, croyez bien que c'est ma grande affection pour vous qui me fait agir ainsi. Je vous ai fait dire certaines choses. Depuis lors je ne vous ai plus écrit ni fait parler, parce qu'il m'a suffi de vous faire connaître mon opinion. J'espère donc que vous vous calmerez. Je n'ai pas autre chose à vous dire et vous < souhaite tout bien » Le ton de cette lettre, comme celui de plusieurs autres, semble justifier la susceptibilité de Ferdinand. Ainsi; à l'occasion d'une promotion de cardinaux, Sixte-Quint lui écrit : « Je tâcherai de vous satisfaire, mais je n'aime pas votre versatilité. Il ne me parait pas convenable que vous procédieai avec si peu de respect pour le Saint-Siège. »

Mais après l'orage revint le beau temps. L'impétuosité de caractère commune à ces deiix hommes les éloignait quelquefois l'un de l'autre ; l'analogie de leur situation finissait toujours par les rapprocher; Cette intimité, que des épisode^ fôcheux ne pouvaient troubler sérieusement^ donnait fort à penset* à la diplomatie espagnole. « Il n'y a pas d'exagération dans ce que nous mandons au roi, écrit le duc de Sessa à Ydia-

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quezy du mauvais état où se trouvent ici les choses et de la mauvaise conduite du pape. Au contraire nous écrivons avec mesure. Il est extrêmement lié avec les Vénitiens et le grand-duc, qui ne perd aucune occasion pour gagner du crédit et pour le consolider dans cette cour, tant par rapport aux affaires ecclésiastiques que pour le temporel. Il a en vue le pontificat actuel aussi bien que la prochaine vacance, afin que le pape qui sortira du conclave lui soit aussi et plus favorable que Sixte-Quint. » Si le souverain de Toscane était le plus intéressé des deux au maintien des bons rapports, le pape aussi souhaitait de les maintenir. Il appréciait la portée d'esprit de Ferdinand, qui était bien supérieur à son frère, et il savait en tirer parti à l'occasion.

Il comprit en effet qui c'est tout autre chose d'être cardinal ou grand-duc ; que ce qui était défaut au sacré collège pouvait devenir qualité sur un trône et que le front de Ferdinand était plutôt fait pour porter la couronne que le chapeau rouge.

Le vicariat de l'Église était devenu vacant par la mort du cardinal Savello. C'était une excellente occasion de se débarrasser de Rusticucci. Ce cardinal, on se le rappelle, s'était flatté, à l'avènement de Sixte- Quint, de gouverner l'État sous le sceptre « du vieux bonhomme ». Il avait dû, au contraire, subir l'humiliation d'être tenu dans l'ignorance des affaires du département dont il était titulaire. Il l'échangea alors contre le vicariat que le pape s'empressa de lui offrir, quitta le Vatican, et s'établit dans son palais nouvellement construit sur la place de Saint-Pierre. Les relations étrangères furent confiées au jeune Montalto*

Avant de mourir, Azzolino lui avait déjà remis les affaires dont il était chargé, en sorte qiie cet enfant, par les fonctions qu'il cumulait, tenait entre ses mains la direction du gouvernement temporel. Et pourtant Forage grondait de tous les côtés ; l'horizon ne cessait de s'assombrir. Un an avant sa mort, en causant avec un cardinal, Sixte-Quint disait : « Je suis fort préoccupé, tous les princes du monde sont mal disposés à notre égard. » Il regardait la France comme perdue pour l'Église, craignait les déboires que ses autres ennemis pouvaient lui préparer, et se répandait en plaintes contre l'Espagne. Il étonnait le cardinal par la vivacité de ses propos sur le gouvernement de Philippe n, sur la nation espagnole et sur le peu de respect qu'elle témoignait au Saint-Siège. L'empereur, selon lui, manquait de bons conseils et dans les affaires de Pologne il avait presque défait le travail si laborieux da légat. Le duc de Savoie lui était devenu hostile, parce qu'il lui avait refusé des subsides pour l'entreprise de Genève ; le grand-duc de Toscane (on était en brouille pour le moment) ne lui faisait plus communiquer les nouvelles de l'étranger. Ferrare était mal disposée et Mantoue mal satisfaite. Venise même se conduisait fort mal dans l'affaire des barques d'Esclavonie : aussi voyait-il le moment où il serait obligé de rompre ouvertement avec la Seigneurie.

Ces sombres perspectives le préoccupaient, comme il l'avouait, mais elles ne l'effrayaient pas. Spectacle étrange et peut-être inouï que de voir un vieillard presque septuagénaire et un enfant de seize ans à peine tenir le gouvernail, pourvoir aux besoins de la

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