‹ Sixte-Quint (volume 3)Chapitre 4 sur 31 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

I. État d'extrême décadence où se trouve Rome au retour des papes d'Avignon. — Ils entreprennent de la reconstruire. — La Renaissance. — Bramante. — L'âge d'or. -^ Le style baroque en lutte avec le style classique.

III Constructions et travaux de Sixte-Quint. — Domeiiico Fontana.

lY. La famille du pape. — Donna Camilla. — Mariages de Donna FlaTia, de Donna Fclicc Orsina et de Michel Peretti. — Kunéniilles de Francesco Peretti.

La réorganisation du gouvernement des âmes, que nous avons exposée au commencement du livre précédent, n'a pu être appréciée que par les générations suivantes, lorsque Texpérience eut démontré ce que valaient les innovations introduites par Sixte-Quint. L'action politique de ce pape, la part si grande qu'il prit à la solution des questions capitales qui agitaient h France, était le secret, qu'ils emportèrent dans la tombe, d'un nombre restreint de contemporains, des membres du sacré collège, de quelques hommes publics de haut rang, seuls admis, à cette époque, à participer

aux afîaires d'État. Ce qui, aux yeux de la foule, a entouré le nom de Sixte-Quint, même pendant la courte durée de son pontificat, d'un éclat qui n'a pas encore pâli, c'était, outre le rétablissement de la sécurité publique, le nombre et l'importance de ses constructions. Est-il besoin de dire qu'une simple nomenclature ne saurait donner au lecteur une idée juste de leur importance et de leur valeur ? Il nous paraît indispensable de jeter un coup d'oeil rapide sur le développement .des arts, notamment de l'architecture, dans les temps précédents, c'est-à-dire depuis que Rome était sortie de ses cendres, et sur la physionomie de cette ville. A cette digression nous en ajouterons une autre.. Avant d'aborder les affaires de France, nous jetterons aussi un regard sur la vie sociale, sur le milieu dans lequel se meuvent les principaux personnages de notre récit.

Dans la seconde moitié du seizième siècle, les grands maîtres du dix-septième, dont le goût ne devait pas égaler la puissance créatrice, n'avaient pas encore imprimé à la capitale de la chrétienté lé caractère de magnificence hardie, exagérée, bizarre qu'elle conserve encore. Cependant depuis Paul II, Sixte IV, Alexandre VI l'esprit moderne, essentiellement méthodique et ami de la ligne droite, avait commencé à tracer de grandes voies à travers le chaos des débris gigantesques du monde ancien et des habitations chétivcs d'une population réduite à la misère*.

1. C'est Paul II qui donna Texemple en rectifiant le Corso depuis l'arc de Portugal, près du palais Fiano, jusqu'à son palais de Saint- Marc (de Venise, aujourd'hui d'Autriche). Sixte IV entreprit la recon-

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On sait dans quel état les papes avaient trouvé Rome à leur retour d'Avignon. Des champs, des vignes, des pâturages avaient envahi la résidence des Césars. Les collines qui forment aujourd'hui les quartiers des Monti^ TAventin, la partie la plus opulente delà Rome des empereurs saxons, les thermes, les piliers et les voûtes du Palatin, le Cotisée, pour la plupart transformés par les barons en forteresses crénelées, le Panthéon, quelques colonnes restées debout, témoignaient seuls de la grandeur du passé ; les vénérables basiliques, quelques couvents isolés, attestaient le passage du christianisme, près déjà de fuir ces lieux qui semblaient désormais voués à une ruine irréparable. Des troupeaux paissaient au forum, qui en a gardé le nom de champ des Vaches. Les trois quarts de l'espace que ceignaient les murs d'Aurélien et de Bélisaire étaient redevenus déserts. Il restait encore trace de vie dans le Champ de Mars, dans la plaine qui s'étend entre le Tibre, le Pincio et le Capilole. Là, à côté des débris des maisons baronniales, démolies, selon l'usage barbare par le vainqueur, on apercevait

struction de Rome sur une grande écheUe ; il fit abattre les portiques obscurs, élargir et paver un grand nombre de places et de rues [OpusctUum de mirabilibua novœ et veteris urbis Homœ^ auctorc Francisco Âibertino Florentino; Romae, 1515). Alexandre VI aligna la via Alessandrina (Borgonovo); Jules II traça la via Giulia; Léon X la Uonina, qui, depuis le commencement du siècle dernier, a pris le nom AeRipetta; Pie IV la via Pia^ mise par Sixte-Quint dans l'état où nous la voyons ; Plul III, la via Paolina et la via à^Ara-Cœli ; le cardinal Alessandrino, neveu de Pie V, la via Alesaandrina, qui mène du Forum de Trajan au temple de la Paix; Grégoire XIII, lu via Gregoriana du Pincio; enfin Sixte-Quint, dépassant tous ses prédécesseurs, ouvrit à travers les Monti les cinq grandes artères dont nous parlerons en temps et lieu .

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des cabanes et des masures informes. Ce qui frappait les arrivants, c'étaient les tours de l'aristocratie, carrées, souvent fort élevées et percées de meurtrières, sombres témoins de Tétat social, de la guerre en permanence qui ravageait cette ville infortunée. Ces constructions abondaient surtout dans le quartier situé sur la rive droite de la rivière, le Transtévèré. Les Papi, les Romani, les Normanni, les Stefaneschi y possédaient des maisons, chacune flanquée d'une ou de plusieurs tours. Celle des Anguilara existe encore. Sur l'ile Tibérihe s'élevaient les tours des Frangipani ; sur la rive gauche, au Monte-Giordano et au Campo-Fiore, au-dessus des ruines du théâtre de Pompée, aujourd'hui palais Pio, celles des Orsini. Les Massimi, sur l'emplacement oii Balthazar Peruzzi devait bâtir leur beau palais dit des Colonnes, les Bonfili, les Amaneschi, les Capizucchi, les Boccapaduli et Buccamazza résidaient au pied du Capitole, dans les (|uartiers Ponte, Parione, Regola et Saint-Ange. Leurs demeures étaient autant de forteresses. Depuis le quatorzième siècle, les Savelli avaient remplacé les Pierleoni dans la possession du théâtre de Marcellus, aujourd'hui palais Orsini. A partir de la porte du Peuple jusqu'au Quirinal, c'està-dire dans le splendide quartier de Trajan, d'Adrien et des Antonins, qui n'était alors qu'un désert couvert de décombres, régnaient lesColonna. Le Monte-Citorio et le mausolée d'Auguste étaient les forts détachés ; la déclivité occidentale du Quirinal, le centre de leur puissance. Les tours des Melîni et des Sanguigni se voient encore sur l'emplacement du stade de Domitien ; celles des Sinibaldi et des Crescenzi dominaient lequar-

lier du Panthéon. C'était dans l'ancienne Rome, sur les versants des collines qui regardent le Forum, que se trouvaient les plus grandes forteresses seigneuriales. Le Colisée, le Septizone du Palatin, les arcs de Titus, de Constantin et de Janus quadrifronsy formaient un vaste système de fortifications qui, au treizième siècle, se trouvaient encore entre les mains des Frangipani. L'Aventin était auxSavelli. Entre TEsquilin et le Quirinal s'élevaient la tour colossale desConti, démolie en grande partie sous le règne d'Alexandre VII, et, à peu de distance, celle des milices des Gaëtani, qui possédaient aussi le capo di Bove sur la voie Appienne, plus connu sous le nom classique de tombeau de Cecilia Metella. Les palais, ou* plutôt les châteaux forts de ces familles, se composaient de maisons élevées mais étroites, réunies par des murs d'enceinte, crénelées et protégées par des tours. Les partisans et les vassaux habitaient aux environs. Pendant la nuit, en temps de guerre, les rues étaient fermées au moyen de lourdes chaînes de fer. Des sept collines, une seule n'était pas tombée entre les mains des barons : le Capitole était au peuple. Là, sur l'emplacement qu'il occupe encore, et sur des substructions antiques, s'élevait le palais massif, crénelé, flanqué de tours aux quatre coins, dit palais des sénateurs, palatium senatorum^.

Le mouvement des arts, si florissant au treizième siècle, s'était arrêté après le départ des papes. L'école

1. J'ai suivi pour ces détails la belle et consciencieuse étude de Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom ; Stuttgart, 1859-1867.

des Gosmatcs avait disparu, les enseignements de Giotto avaient cessé de se perpétuer parmi ses élèves. Sur tous les points la barbarie avait envahi Rome.

Rien ne prduve mieux en quel état de décomposition, de délabrement et de ruine se trouvait la ville éternelle dans les commencements du quinzième siècle qu'un examen attentif des maisons bourgeoises. A Texception des tours, démolies en partie et transformées en habitations, dont on trouve un grand nombre au Transtévère et dont quelques-unes se sont conservées sur la rive gauche, il y a fort peu de maisons, qui remontent plus haut que Martin V ou Eugène rv*.

Toutes les traditions s'étaient perdues. Les métiers auxiliaires des arts n'existaient plus. Il fallait recourir a l'étranger. C'est la Toscane, plus tard l'Ombrie, qui fournissaient à Rome des architectes, des sculpteurs et même des maçons.

Eugène IV appela Antonio de Filarete, l'ami de Donatello,pour fondre les portes de Saint-Pierre. Paul II fit construire par le Florentin Giuliano de Majano le palais et le portique de l'église de Saint-Marc. Sous Sixte IV et sous les deux pontifes suivants, Baccio

1. Je ne compte pas comme maison bourgeoise la casa di Pilaf o, via de* Crescenzi^ du onzième siècle, et quelques autres petits édifices du treizième qui ont évidemment fait partie des châteaux baronniaux. Dans les villes de France et d'Allemagne, les édifices antérieurs au quinzième siècle sont aussi fort rares; mais il faut se souvenir que la plupart des maisons étaient en bois. Les riches et belles villes de la Décapolc (en Syrie) ont disparu en un jour par suite d'affreux tremblements de terre. La Rome du moyen âge, toute bâtie en pierre, n'a péri ni par des incendies ni par des tremblements de terre, mais par cent ans de misères et de guerres féodales.

Pintelli^ répandit sur ia ville éternelle le reflet du goût et de la hardiesse de son maître Brunellesco, qui, le premier, avait sur les lieux étudié les monuments de la Rome ancienne. C'était la première Renaissance, avec ses charmes et ses imperfectionis, timide et capricieuse à la fois, imitant les modèles de l'antiquité surtout dans les détails, se trompant sur les proportions, qui sont l'essentiel, mais brillant dans l'accessoire, dans les ornements qu'elle emprunte aux anciens, qu'elle répand avec profusion, tout en les adaptant aux idées et aux besoins du temps. Le principe fondamental de l'architecture, celui qui exige que l'extérieur réponde à la destination de l'intérieur de la construction, lui était inconnu. Pour rompre la monotonie, on encadrait les façades, on les décorait, on voulait plaire à l'œil, n'importe par quels moyens. On était peintre autant qu'architecte, et en efTet la plupart des artistes étaient l'un et l'autre. C'est vers la fin du siècle, vers 1500, que ce style avait atteint son apogée. A ce moment, comme il est dans la nature des choses, ce style avait fait son temps; une transformation était devenue nécessaire, sous peine de tomber en décadence.

Cette transformation. Bramante était en mesure de l'accomplir. L'oncle de Raphaël avait quitté tout jeune rOmbrie, sa patrie, et s'était formé dans le nord de l'Italie. Dans ce pays de vastes plaines où manque la

1. U a construit Saint-Augustin, Sainte-Marie du Peuple, Saint- Pierre in Montorio, la chapeUe Sixtine, la façade de Saint-Pierre ad vin'ctUa et des Saints-Apôtres, Thôpital et probablement le clocher du Saint-Esprit, enfin la cour du Govei-no Vecchio.

pierre, on était obligé d'employer la brique. De là des formes de constructions nouyelles et inconnues à Rome, où les monuments anciens servaient de carrières. C'est par suite de cette circonstance, l'absence de la pierre de taille, et, plus encore, du contact de l'esprit germanique des Longobards avec le byzantinisme de Rayenne, qu'est né le style lombard. Bramante en apporta les éléments à Rome. Il y apporta aussi ce qui manquait à la première Renaissance, un sentiment exquis des proportions. Il forme la transition entre la première et celle qu'on est convenu d'appeler la haute Renaissance, l'âge d'or de l'architecture moderne en Italie. Son passage à Rome y a laissé des traces ineffaçables. Ses œuvres^ firent les délices des contemporains, propagèrent l'entente des proportions, le calcul de la perspective, le culte de l'harmonie entre les détails et l'ensemble, réformèrent le goût, firent époque dans l'architecture profane grâce à la sécurité publique, inconnue dans les siècles précédents ; les grands seigneurs comprirent que la tour et le blockhaus crénelé n'étaient pas le dernier mot de l'art ni de l'agrément. Le mezzo ceto, la classe moyenne, ne se contentait plus du nécessaire : elle recherchait le beau, et apprenait à en réaliser l'idéal dans des constructions de modestes proportions. Qu'y a-t-il, comme habitation bourgeoise, de comparable à la maison toute bramantesque d'un écrivain

1. La cour Saint-Damase, le Belvédère, les galeries du Vatican, ses dessiiis pour la reconstruction de Saint-Pierre, le petit temple près Saint-Pierre in Montorio, le cloître de Sainte-Marie de la Paix, la chancellerie et le palais du cardinal de Cornete (Giraud).

apostolique située sur la Strada papale en face du Govemo Vecchio * ?

Bramante survécut peu à Jules II. On était en plein âge d'or. Raphaël, Michel-Ange, Jules Romain, Balthazar Peruzzi prodiguèrent leurs trésors*. La villa Madama, de Jules Romain, devint le type de la maison de campagne ; le palais Massimo des Colonnes , la Famesina, de Balthazar Peruzzi, celui du palais moderne'. Raphaël, en peintre plutôt qu'en architecte, composa les dessins du palais Yidoni. C'était la grande époque du culte de la simplicité dans la grandeur, du dédain de tout ce qui est petit et superflu, de l'expression exacte mais noble de la pensée première. On suivait toujours les modèles de l'antiquité, mais en les transformant. On traduisait, comme l'a dit spirituellement un juge compétent en ces matières, des pensées modernes dans la langue sonore mais morte et étrangère des Romains. C'est dans l'ornementation de l'intérieur que l'individu pouvait donner un libre cours à ses inspirations, qu'il s'affranchissait sans scrupule des règles sévères qu'on s'était tracées pour la façade et la composition générale du dessin. Hélas ! on jetait, sans s'en douter, les germes de la

1. Elle porte l'inscription saivante : Petrus Ftisciusnovariensts, a literis apostolicis scribendis dictandisque anno sœculaH 1500 fecit.

2. Outre la villa Hadama, la villa Lante, les palais Gicciaporti et Cenci (Maccarani), sont l'œuvre de Jules Romain ; la Famesina, les palais Massimo des Colonnes^ Altemps, celle de Peruzzi. La Bibliothèque impériale de Paris possède une belle estampe de 1545 représentant le palais Cenci (Maccarani), tel que Jules Romain l'avait dessiné.

3. Les palais Yidoni et Pandolfi, la chapelle Chigi à Sainle-Mârie du Peuple et le portique de la Navicella lui sont attribués.

décadence. Le goût public ne tarda pas à donner la préférence à ces prodigalités d'une imagination fantastique, exubérante et, à ce que Ton croyait, inépuisable. A Florence, dans la chapelle des Médicis, Michel-Ange avait été le premier à entrer dans cette voie. On y aperçoit des niches, des fenêtres, des ornements qui charment Tœil, mais qui n'ont aucune raison d'être ^ Plus tard seulement, sous le pontificat de Paul III, le peintre du Jugement dernier y le sculpteur de Moïse, se manifesta à Rome comme architecte, prit son empreinte sur le palais Farnèse d'Antonio de San Gallo, et étonna le monde en reconstruisant Saint-Pierre. Bientôt ce style prévalut. La simplicité céda le pas à la richesse, la logique au. caprice ; une liberté sans limites succéda à la gêne volontaire que les maîtres de la grande époque s'étaient imposée. II y eut cependant des temps d'arrêt. Il y eut, comme dans toutes les choses humaines, action et réaction. Moins dans les détails que dans l'ensemble, Vignole à Rome, Palladio à Vicence, à un certain degré Scamozzi à Venise, ramenèrent l'architecture à la sobriété du commencement du siècle. Mais à Rome la mort de Michel-Ange (1563) avait mis les architectes en plein désarroi. Pendant trente ans il y avait dominé en souverain. Les papes n'avaient eu confiance qu'en lui. Ils imposaient aux artistes qu'ils employaient Tobligation de suivre ses traces. Piero Ligorio, architecte de Saint-Pierre, fut renvoyé parce qu'il avait laissé voir

1. Burckhardt, Cicérone in Italien. Bâle, 1855. J'ai emprunté l'appréciation qui précède à cel auteur, trop peu connu en dehors de rAllemagne.

quelques velléités de s'écarter des plans de Michel- Ange. En protégeant officiellement les mânes du maître défunt, les papes espéraient communiquer son génie aux survivants. C'était une grande et funesle erreur.

On n'a jamais autant bâti à Rome que pendant le dernier tiers du seizième siècle. En examinant avec soin les édifices et les monuments de cette époque, on reconnaît la lutte sourde entre les imitateurs seryiles de Buonarrotti et les hommes du progrès. Ces derniers, auraient désiré s'affranchir; mais ils n'y panrinrent pas, faute d'invention. Les uns fatiguaient le public à force de reproduire . en les exagérant les motifs maniérés de Michel-Ange, trop connus, et trop souvent répétés ; les autres, en quête de simplicité , par la stérilité de leurs efforts, tous par la monotonie. On tournait dans un cercle vicieux.

Ici nous devrions nous arrêter, car nous sommes arrivés à l'époque de Sixte-Quint. Mais peut-être nous

i. Giaccomo délia Porta surtout dans sa jeunesse, Hartino Longhi aîné, Giovanni del Duca, suivaient Michel-Ange. Domenico Fontana, l'architecte de Sixte-Quint, tâchait parfois de s'émanciper. Carlo Mademo, Ottaviano Mascherini, — tous deux précèdent immédiatement l'école nouvelle de Bernini, — oscillaient entre les deux genres, le simple et l'exagéré. En général, comme cela arrive toujours dans les époques où le style dominant s'éteint ou qu'il n'y en a plus du tout, les architectes n'ayant rien d'original i offrir se conformaient facilement au goût de celui qui les employait. Le public se divisait en conservateurs, qui tenaient au style maniéré de Michel- Ange, et en progressistes, qui voulaient du simple et du nouveau. De tout ceci il s'ensuivait que les mêmes artistes produisaient des dessins des deux genres, selon la commande qu'ils avaient reçue. Pour constater cette lutte qui précède la naissance du style baroque,' il faut faire abstraction (les noms propres et se borner à l'examen des édifices.

est-il permis d'ajouter quelques mots sur le déyeloppement ultérieur de l'architecture romaine? Souvent on juge mieux le passé quand on le compare aux temps qui l'ont suivi.

Pour sortir de l'impasse il fallait du nouveau, et pour faire du nouveau il fallait de la hardiesse. Si on y joignait du talent, on n'avait qu'à oser pour plaire à un public ennuyé et blasé qui, à force de contempler et d'admirer le bizarre et l'arbitraire, avait perdu le goût du beau et la notion du logique. Si à ce moment Bramante eût reparu sur la terre, il eût été peu apprécié*.

C'était l'heure propice pour le triomphe du genre baroque, préparé par Michel-Ange, arrêté dans une certaine mesure par son élève Vignole, prôné par les imitateurs du premier, légèrement et impuissamment combattu par l'école du second, adopté enfin, poussé jusqu'aux dernières aberrations parles grands maîtres du dix-septième siècle, par Bernini, Borromini, Pietro de Cortone, les Rossi, les Rainaldi. L'abus des crossettes et des ordonnances antiques dont on fait des motifs de décoration, les ornements plus refouillés, surtout l'exagération des saillies afin de produire de grandes ombres, excitent l'admiration universelle. Les pierres ne donnent plus l'idée de la solidité. On passe en frémissant sous des avalanches d'architraves

i. d Le palais du cardinal Borghèse (Giraud), chef-d'œuvre de Bramante, dit un voyageur français qui a visité Rome sous le pontificat de Paul y, n'est pas tant estimé par sa structure que par le nombre infini de pièces rares et singulières qui sont dedans, d Manuscrit de la Bibl. imp. Paris, Fonds Saint-Germain, 1162.

saillantes, de groupes de statues miraculeusement suspendues et qui semblent comme agitées par un ouragan. Tous les membres, frontons, encadrements, frises, prennent du mouvement, se tourmentent, se brisent, se cabrent. Ces écervelés courent après l'impossible, se posent des problèmes insensés, savent les résoudre, grâce à leur talent, grâce à la richesse d'une imagination pervertie, grâce au génie qu'on ne saurait leur contester, car souvent ils produisent du même jet des horreurs et des chefs-d'œuvre. Ils ont pourtant quelquefois des lueurs de sens commun. Forts de l'autorité acquise, ils osent alors braver le goût public, renier leurs propres idoles, et revenir pour un moment au culte de la vraie beauté. La colonnade de Saint-Pierre, de Bernini, en est une preuve. Rome ancienne n'a rien créé de meilleur.

Après avoir changé la physionothie de la ville éternelle, après avoir régné en maître absolu près d'un siècle, ils virent soudainement le sceptre tombé de leurs mains sacrilèges. Le public, pris de satiété et de dégoût, leur retira sa faveur, car il est versatile de sa nature, et c'est à la beauté classique seule qu'il est donné de vaincre son inconstance. C'était le tour des académiciens. Ils cherchaient à se retremper dans l'étude des modèles antiques, dans celle des dessins de Vignole, qui les avait le premier mesurés avec exactitude. Mais à part Fuga et Vanvitelli, qui ont du mérite, l'Italie du dix-huitième siècle semble frappée de stérilité. On dirait que cette longue orgie a fait tarir les sources de la vie, éteint les forces créatrices. C'est la France qui désormais a la prétention de don-

ner le ton. Son architecture offre le spectacle des mêmes évolutions* et arrive aux mêmes résultats.

Ces deux styles^ le baroque et le classique, ces frères ennemis, enfants de la même mère, la Rome antique, se sont combattus sans cesse, ont alternativement dominé et, à force de lutte, ont fini par s'épuiser. Après avoir arrêté, dans les pays où il était né, le développement de Fart gothique, ils se sont donné réciproquement la mort, laissant derrière eux Tabsence de style qui caractérise notre siècle.

i. Les élèves de Jules Romain, qui avaient, sous la direction du maître, décoré l'intérieur du palais du Té à Mantoue, transportèrent le nouveau goût à la cour de Henri II. Le cbâteau de Fontainebleau devint le berceau de la renaissance française. En subissant diverses transformations, elle prédomina pendant tout le reste du seizième siècle, jusque vers la moitié du siècle suivant. Sous Louis XIY, les classiques reprirent le dessus. A Tavènement de Louis XV, le style rageur fut salué par l'enthousiasme d'un public fatigué des grandeurs solennelles du règne précédent. Bientôt il céda le pas au classicisme, cette fois complètement dégénéré, abâtardi, expirant enfin avec l'Empire, dont il a emprunté le nom. En Espagne, les /^Za^^re^^u^;^ et les churiquéresques suivent les mêmes errements.

A l'exception du Lalran rebâti par Urbain V (c. 1370), et de Saint-Pierre envoie de reconstruction, toutes les nombreuses basiliques de Rome montraient encore à Tayèuement de Sixte-Quint le caractère des premiers temps du christianisme. Dans les ornements, dans les chaire» et confessions^ les Cosmates avaient, il est vrai, introduit le goût du moyen âge, mais ils n'avaient pas touché à la construction. Peu de temples, comme Ara-CœlU avaient subi des transformations notables. Sainte-Marie de la Minerve représentait seule le style gothique italien, créé par les Pisani. Il y avait quelques églises de la première renaissance, d'autres, en petit nombre, bâties vers le milieu du siècle sous Tiniluence du goût de Michel-Ange S enfin la plus récente, destinée à faire école, l'œuvre de Vignole, le Jésus Farnésien '.

Les palais, bien moins nombreux qu'aujourd'hui,

1. Sainte-Catherine des Funari (1564) est, selon nous, ce que cette époque a produit de plus gracieux. Saint-Louis des Français, Saint- Jean des Florentins, l'église neuve ou Sainte-Marie m Vallicella^ n'étaient pas encore achevés.

2. C'est ainsi que cette église est désignée dans les publications du temps

appartenaient en grande partie à la première renaissance ; ceux de Saint-Marc et Capranica à une époque antérieure*, c'est-à-dire au style importé alors de Florence. Vinrent ensuite les chefs-d'œuvre dont nous avons précédemment parlé.

Dans des proportions modestes, avec une timidité qui frise la gaucherie sans manquer de charmes, parfois mais rarement avec la prétention du parvenu, la maison bourgeoise suit les révolutions que subit l'habitation des barons^.

Mais pénétrons dans cette Rome de Grégoire XIII et de Sixte-Quint.

Nous sommes à la porte du Peuple. Des voyageurs déclarent leurs noms au bargel, se débattent avec les douaniers qui visitent les bardes et, par mesure de précaution, confisquent les livres, sauf à les restituer avec l'approbation du Saint-Office. Une foule de désœuvrés entoure les étrangers, les accable de brocards, rit du son nasal de leur prononciation, si ce sont des Français, car, comme dit l'un d'eux, ils sont mal protégés à Rome, parce que le Roi Très Chrétien n'est pas, comme le Roi Catholique, prodigue de pensions. Si ce sont des hommes de qualité, ils vont descendre à VOurSy l'hôtellerie à la mode depuis longtemps, probablement depuis Sixte IV, car les piliers octogones de la vieille masure ont le caractère de l'époque'.

1. La maison des Mathei au Transtévère, construction beaucoup plus ancienne, a aussi été rebâtie i cette époque (Pie II ou Paul II), mais ëlie mérite à peine le nom de palais.

2. Yd'y. à la fin de ce volume la note sur la maison bourgeoise de Home aux quinzième et seizième sièclesi

3. Ce vénét'able établissement existe toujours. t\ nb reçoit plus que

La place du Peuple est irrégulière, on n'y voit pas encore Tobélisque que Siite-Quint ne tardera pas à y faire ériger. Au centre, un grand nombre de femmes sont occupées à laver du linge dans un large bassin. Des muletiers avec leurs bêtes de somme, des étrangers à cheval et à pied passent continuellement. Ces derniers tâchent de gagner les quartiers mieux habités et plus animés de la ville.

Nous nous engageons dans le Corso, la viaLata dos anciens, qui est déjà la rue principale mais non la plus animée de Rome*. Le commerce ne l'a pas encore envahie ; peu de grands seigneurs y ont transféré leurs habitations, mais le beau monde s'y rend déjà aux heures de la promenade. En quittant la place du Peuple, on passe entre des enclos de potagers et de vignes, devant quelques maisons isolées de peu d'apparence. Le seul édifice qui attire l'attention vient

des marchands de la campagne et des rouliers. Mais, pendant son existence quatre fois séculaire, il a vu de meilleurs jours. Ses petites chambres pourraient raconter une bonne partie de l'histoire secrète de Kome. Les grands personnages» les cardinaui étrangers qui voulaient garder l'incognito pendant deux ou trois jours, les voyageurs de distinclioD, les jeunes prélats, ceux qui cherchaient fortope à Rome, les premiers touristes connus^ Montaigne est du nombre , descendaient à tOurs» Le cardinal André d'Autriche', avec lequel le lecteur a fait connaissance au conclave, l'habitait pendalit un voyage d'agrément, espérant se soustraire ainsi aux ennuis de la vie oflicielle. Mais il fut découvert à la fenêtre par un cardinal qui passait et obligé d'accepter l'hospitalité du Vatican. C'est là qu'il mourut, entre les bras de Clément YUI, enlevé par une courte maladie. Un voyageur français assiste â son enterrement et voit les patriarches et les archevêques suivre à cheval le cercueil du prince.

1. Je renvoie à une liote séparée certains détails qui ne sauraient offrir dé l'intérêt qu'à ceux de mes lecteurs qui connaissent Rome et ont le goût des chosCs passées.

(l'être achevé ; c*c8l le magnifique palais (Ruspoli) que le banquier florentin Ruccellai a fait construire par son célèbre compatriote Bartolommeo Ammanati. Nous sommes à l'entrée de la via Condottiy qui à travers un quartier malsain et mal famé ^ mène à la place de la Trinité (piazzadiSpagna). Par une rampe droite, fort rapide, mais ombragée de beaux arbres, nous gagnons les hauteurs aérées du Pincio, l'église de la Trinité des Monts, et la villa Médicis, l'habitation d'été du cardinal Ferdinand (l'Académie de France). Devant cette construction sévère le cardinal Alexandre de Médicis, qui pendant un mois sera Léon XI, ne tardera pas à planter ce groupe d'arbres et à faire jaillir l'eau de cette coupe de pierre, à créer enfin l'un des lieux les plus poétiquement pittoresques de Rome. Le Pincio n'est pas encore transformé en promenade, le jardin de la villa, des vignes et des terres labourables occupent le collis Hortulorum des Romains. Le monde élégant se contente de l'avenue de la porte du Peuple ; il ne remonte pas encore dans ces régions délicieuses pour respirer l'air frais du soir et jouir d'une vue sans pareille. Ce seront les peintres de la générMion suivante qui, bravant le mauvais air et le mauvais voisinage, s'établiront dans le quartier adjacent, découvriront et feront valoir les beautés de ce site. Les Garrache, les Dominiquin, les Guide, et après eux Salvator Rosa s'y promèneront les premiers,

1. Le triangle formé par le Corso, la via Condotti et le Bahbuino était le quartier des courtisanes. C'était aussi la partie la plus malsaine de la ville, le foyer des grandes épidémies qui, à plusieurs reprises, ont décime la population de Home.

L'AlGirLLE «5

suivis de leurs nombreux amis, échangeant des regards courroucés avec leurs rivaux, désignés par les premiers ciceroni à la curiosité des premiers touristes.

Maintenant, sous Sixte-Quint, nous n'y trouvons que la solitude, mais la vue est splendide, c'est un autre dédommagement. Rome s'étend à nos pieds^A notre gauche s'ét agent les points culminants. Les sept collines, les tours du Capitole^ sur le Palatin, dans les jardins de Farnèse les restes du palais des Césars, sur l'Esquilin le clocher de Sainte-Marie-Majeure, dépourvue encore des deux chapelles de Sixte-Quint et des Bprghèse ; le Quirinal, qui ne développe pas encore les masses imposantes du palais pontifical ; le palais Ro|pigliosi n'existe pas ; la villa du cardinal Sforza n'est pas encore devenue le palais des Barberini. En tournant nos regards vers la ville basse, Rome habitée, nous sommes étonnés d'apercevoir si peu de coupoles*. Par contre, une forêt de tours s'élève de tous certes. Quelques-unes sont d'une hauteur prodigieuse. Sur la rive gauche beaucoup de ces monuments féodaux ont déjà disparu, et dans les nouveaux palais on les remplace par la loggia ; mais le Transtévère, aussi turbulent que conservateur, en esl tout rempli encore ; il offre l'aspect de la denture d'un peigne renversé^. Ce qui nous frappe en planant du

1. C'est la vue que Von découvre des loges de la villa Médicis.

2. Saint-Augustin, Sainte-Marie-du-Peuple, Sainte-Marie-dc-Lorclto, des Fomari et le Gcsu,

3. San Geinigniano près de Sienne estla seule ville d'Italie où presque toutes les maisons de gcntllflicmmcs aient conservé leur tour.

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regard sur la capitale du monde chrétien, en prêtant l'oreille aux mille bruits confus qui montent jusqu'à nous, c'est le petit nombre d'églises et la rareté du son des cloches. C'est que la réaction catholique qui depuis cinquante ans remue les âmes commence à peine à remuer les pierres. Ce sera le siècle suivant qui donnera à Rome le caractère de l'Église triomphante. S'il y a peu de temples, et si par conséquent le son des cloches peu nombreuses se perd au milieu du vacarme des quartiers animés, on ne voit à l'intérieur des églises que fort peu de tableaux. Les étrangers en sont choqués, parce qu'ils ignorent qu'en Italie, pendant tout le moyen âge, les églises ne contenaient qu'un seul autel, placé entre l'abside et la grande nef; que la messe ne se célébrait que sur cet autel ; que les mosaïques et plus tard les fresques se conformaient à l'architecture, et que ce n'est que dans la seconde moitié du seizième siècle que les autels et les peintures à l'huile se sont multipliés dans les chapelles.

Revenant sur nos pas, nous gagnons le Corso près de l'arc de Marc-Aurèle qui partage cette rue en deux parties distinctes, et qu'Alexandre VII sacrifiera aux besoins de la circulation et aux droits imprescriptibles de la ligne droite. Cette belle ruine et le château fort adjacent (palais Fiano) s'appellent l'arc et le palais de Portugal, parce que ce dernier a servi de résidence à plusieurs cardinaux et ambassadeurs portugais. C'est seulement après avoir passé sous le monument triomphal du grand empereur que nous nous trouvons véritablement dans Rome. De hautes mai-

sons percées de fenêtres non vitrées, dépourvues de balcons, et presque toutes couvertes de fresques, empêchent le soleil, excepté au milieu du jour, de pénétrer dans cette longue et étroite artère. Au bout on aperçoit au-dessous du palazetto de Saiïit-Marc le couvent crénelé diAra Cœli et la tour du Capitol e. Après avoir passé sous les fenêtres du comte d'Olivarès, devant le palais d'Urbin, dont le terrain sera occupé par les trois palais Panfili (Doria), nous débouchons sur la place de Saint-Marc (de Venise). Ici, le palais qui porte ce nom développe ses immenses façades crénelées, percées de fenêtres guelfes et surmontées d'une tour colossale. Il frappe et arrête les arrivants par la majestueuse et sombre grandeur de son aspect. Bâti avec les débris d'un autre monument de triste célébrité qui a vu couler le sang des martyrs, il a été longtemps habité par des papes, et a joué un rôle dans l'histoire de la ville et du monde, urbis et orbis. C'est dans sa vaste cour que les Romains, non sans éprouver de sinistres pressentiments, ont aperçu pour la première fois un parc d'artillerie que Charles VIII avait amené. C'est dans cette cour même qu'est né le style de la renaissance romaine : les arcades qu'on y voit sont le premier essai, timide et gauche que l'on a tenté pour copier l'architecture du CoUsée. « Plus château que palais, s'écrie Giovanni Corraro, c'est le plus notable de tous les édifices de Rome. » Pie IV, il y a vingt ans, en fit don à la Seigneurie; un jour il sera possédé par l'Autriche.

Nous nous trouvons ici entre les approches du Capitule, le quartier de prédilection de Paul III, dernier

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pape qui ait habité le palais de Saint-Marc, et le versant occidental du Quirinal, qui n'est plus le domaine des Colonna, mais où Ton respire encore leur atmosphère. Ces puissants seigneurs résident toujours et résideront encore pendant des siècles dans leur palais plusieurs fois centenaire, dont la vaste cour leur servait jadis de place d'armes. A côté s'élèvent l'église et le couvent des Apôtres, où frà Felice a vu plus de mauvais jours que de bons, et où il s'est complu, lorsqu'il exerçait les fonctions de supérieur, à rendre la vie dure à ses moines. On montrera aux générations à venir les deux cellules qu'il occupait et qui seront un jour l'habitation d'un autre frère conventuel célèbre, Ganganelli, Clément XIV. Dans les traditions du couvent une anecdocte survivra. Lorsque les moines des Apôtres, à l'occasion de son exaltation, vinrent offrir leurs hommages à Sixte-Quint et profitèrent de l'occasion pour lui demander des grâces et des faveurs, leur ancien confrère en religion reçut fort mal ces sollicitalions. A la fin de l'audience, le cuisinier de la communauté s'approcha : « Saint-Père, dit-il, vous vous souviendrez sans doute des mauvais repas que vous avez faits chez nous. » Sa Sainteté convint qu'elle s'en souvenait. — « C'est à cause du manque d'eau. Donnez-nous de l'eau. » Le pape trouva que c'était la seule demande raisonnable qu'on lui eût adressée et fit construire une belle fontaine, aujourd'hui délabrée, dans l'une des cours du couvent.

Nous nous dirigeons vers le Capitole en passant devant le temple Farnésien, le Gesù. Cette église, avec la petite habitation attenante des Pères de la Compa-

L'AIGUILLE. m

gnie, où saint Ignace est mort, où saint François Borgia vient à peine d'expirer, a déjà donné son nom à la place des Altieri, dont les maisons portent encore l'empreinte de l'âge féodal, en attendant que leur pape y fasse ériger l'un des plus somptueux palais de Rome.

En face, Paul III, à l'occasion d'une visite de Charles-Quint, a ouvert la communication avec le Capitole. Plusieurs des maisons et des sombres palais situés des deux côtés de la rue et de la place A' Ara-Cœli ont été construits sous son pontificat. Les hauts et étroits portails encadrés de grosses pierres rustiquées, destinés à livrer passage plutôt à des cavaliers qu'à dos carrosses, les fenêtres grandes, mais rares, tout l'ensemble de l'architecture donne à ce quartier un caractère sévère et solennel ; mais on retrouve un dernier souvenir de l'âge d'or, si près encore de cette époque, dans la pureté du dessin et dans les belles proportions.

Nous gravissons la cordonata de Michel-Ange, et nous voici sur la place du Capitole, tout couvert d'échafaudages et en train de subir de grandes transformations.

Nous nous abstiendrons de descendre sur le Forum, encore abandonné aux bestiaux et aux chercheurs de statues antiques. Nous ne pénétrerons pas, en passant sous l'arc de Titus, dans des quartiers presque déserts, voués à jairïais, à ce qu'il paraît, à la solitude, au silence et à la prière. Nous avons hâte de gagner le centre de la ville, le foyer de toute l'activité mondaine qui agite Rome moderne, Rome temporelle, le

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grand triangle entre le Corso, le Tibre et le Capitule.

Des artères longues, mais étroites et tortueuses, la traversent en convergeant vers le pont Saint- Ange. La via Giulia et la via de Monserrato, le faubourg Saint- Germain y le quartier des grandeurs d'autrefois, sont les plus riches en palais, et les moins animées. C'est aux banchiy dans la longue Strada papale, et, de l'autre côté de la place Navone, dans le quartier opulent des Espagnols, dans les rues des Coronari et Tordinone, que la Rome de Sixte-Quint déploie non ses grandeurs, mais son activité, ses richesses et son exubérante vitalité. Du lever au coucher du soleil, jusqu'à VAve Maria, la foule se presse dans ses rues mal pavées, mais où l'on trouve toujours ^de la fraîcheur et de l'ombre. Plus nous approchons du pont, plus se multiplient les palais modernes, c'est-à-dire ceux qui ont été bâtis dans les trente dernières années. Ce sont les habitations des hommes nouveaux, des prélats, parvenus grâce au mérite, au hasard, ou aux Monti, raiais pas assez riches pour faire comme les cardinaux, qui pour leurs vastes habitations, pour les jardins dont ils les entourent, recherchent et trouvent, sur les collines, l'air et l'espace dont ils ont besoin. Les grands banquiers aussi, qui donnent le nom à ce quartier, y ont, avec leurs comptoirs, des demeures presque princières. La presse dans les rues étonne les étrangers. Ils trouvent qu'à Paris le Marais est à peine aussi animé, que Venise seule l'est davantage.

Paolo Paru ta, arrivé à Rome en qualité d'ambassa-

deur de Venise, un an et demi seulement aprè^ la mort de Sixte-Quint, fait à son retour, en 1595, la description suivante de la ville éternelle : « En résumé je dirai seulement que la ville et cour de Rome sont présentement arrivées à l'apogée de la grandeur et de la prospérité. Ce qui le prouve, c'est qu'on y vit avec une pompe et splendeur extrême. Le luxe a pénétré dans toutes les capitales et jusque dans les pays barbares, mais nulle part plus que dans cette ville et cour de Rome ; car au goût du faste et des commodités de la vie elles joignent les moyens de le satisfaire. Des fortunes énormes se sont faites, et les dépenses augmentent en proportion. On est étonné de voir à quel point s'est généralisée la splendeur qu'autrefois un petit nombre des principaux cardinaux et quelques barons seulement étaient à même de déployer. Les constructions et les ameublements des palais se font avec une pompe vraiment royale. Les édifices publics et privés, les temples et palais, les rues, fontaines et maisons de campagne, bâtis dans ces dernières années, suffiraient seuls pour faire l'ornement d'une ville de premier ordre. »

Autour du Panthéon et de la Minerve, on n'entend parler- que des langues étrangères, surtout le français. C'est là que les loueurs de maisons font leurs meilleures récoltes. Ils offrent des appartements luxueux, tendus de cuir de Cordoue, garnis de meubles sculptés et dorés. Malgré les prix élevés, il n'est pas facile d'en trouver, car les étrangers à cette époque ne sont pas de simples touristes. C'est l'espérance de îaire fortune qui les amène, et Tespérance a la main

l'apparence un peu vile; courtois au demeurant et gracieux tout ce qu'il est possible. y> Comme les Italiens en général, ils sont excellents cavaliers et inférieurs seulement aux Espagnols, qui, grâce aux combats de taureaux, non encore abandonnés aux toreros mercenaires du peuple, ont appris l'art de dominer, de régler les mouvements du cheval et créé la haute école. Les manèges de l'Italie jouissent d*une grande célébrité. Plus que les universités et presque autant que les sanctuaires, ils attirent annuellement de France et d'Allemagne un grand nombre de gentilshommes. L'es plus renommés se trouvent près du Latran et du Colisée. C'est là que les étrangers de distinction font connaissance avec la jeunesse romaine, car il n'y a pas encore de salons.

La vie de famille ou de coterie remplace le commerce habituel et continu de ceux qui composent ce qu'on appellera un jour la société. Dans les grandes occasions seulement, il y a des assemblées nombreuses. C'est là ou au Corso ^ pendant le carnaval, aux représentations théâtrales, qu'on peut approcher les femmes de qualité, moins belles que celles du peuple, mais fort agréables et toujours, quand elles se mon* trent, richement parées de perles et de pierreries. Montaigne trouve « qu'on en voit de moins laides qu'en France. La tête, elles l'ont sans comparaison plus avantageusement accommodée. Le corps est mieux en France, leur contenance a plus de majesté^ de mollesse et de douceur. ï> On rie les voit jamais en public en compagnie d'hommes ; mari et femme même ne sortent guère dans le mêirie carrosse.

On était très démonstratif. Les hommes, en se rencontrant dans la rue, se faisaient de profondes révérences. Les amis s'embrassaient avec effusion. On saluait lês fenunes qui passaient en voiture, on se jetait aux pieds des personnes auxquelles on avait une faveur à demander. Pour témoigner de ses sympathies, pour adresser des félicitations ou des condoléances, on avait toujours des larmes abondantes à sa disposition.

Les repas étaient somptueux et d'une longueur extrême. Dans la pièce où l'on servait le dîner, car la salle à manger n'était pas inventée, ou encore dans la pièce précédente, était étalée, sur des buffets sculptés, la vaisselle d'argetit, qui était ordinairement d*une grande richesse et conservait le style du cinquecento. Les principaux des convives prenaient place à côté du maître de la maison, ou en face de lui. Les dames paraissaient rarement à table. On servait le vin versé dans des coupes, et chaque invité y mettait de l'eau que des valets vêtus de riches livrées lui présentaient dans une aiguière d'argent. Les invités placés près du maître étaient seuls servis par les échansons de la maison; ceux qui occupaient les bouts de la table s'aidaient eux-mêmes en portant la main au plat. Les convives les plus marquants se rinçaient la bouche avant et après le repas. La hiérarchie sociale se retrouvait partout. On aimait les vins capiteux de Grèce, surtout le Malvoisie et les grands cruà napolitains, conmie le Lacrima et le MangîagUerra. Le grand Vatel du seizième avait disparu ; c'était Bartolomeo Scappi, le cuisinier secrety c'était son titre of-

ficiel, de Pie V, de ce saint pape qui ne dépensait pas personnellement six jules par repas, mais qui aimait à traiter ses convives d'une manière digne du Vatican. Mais si le maître n'existait plus, ses mânes n'avaient cessé d'inspirer les artistes des générations suivantes. Grâce à son livre, devenu fort rare, la postérité peut juger de ses théories, heureusement abandonnées dans la pratique. « Le cuisinier prudent, dit-il, et à la hauteur de sa mission, qui veut commencer, continuer et finir avec honneur^ doit imiter l'architecte, lequel, après avoir fait ses plans, jette les fondements et érige sur cette base solide les merveilles de son génie... » Le cuisinier doit avoir égard à la diversité des goûts, et ses œuvres doivent non seulement plaire au palais, mais aussi charmeur l'œil par la beauté des formes et des couleurs. Il faut qu'il possède une connaissance approfondie des créations dé la nature de toute sorte, des volailles et quadrupèdes, des poissons, des fruits et légumes. Il doit, pour sa personne, être agile, patient, modeste dans tout ce qu'il fait, sobre autant que possible, car s'il manque de sobriété il ' perd la patience et, avec la patience; la finesse du goût. L'honneur du maître et le sien doivent lui être sacrés, et l'intérêt du maître passer avant toute chose, hormis l'honneur. Il doit être riche d'expédients, et capable en cas de besoin de donner à la même matière les formes et les goûts les plus divers. Après l'humilité et les autres qualités désignées, vient la propreté de sa personne. Il doit étudier le goût du prince ou seigneur qu'il sert et ne se jamais fier aux aides et marmitons, car, suivant le proverbe ; « Qui se fie

beaucoup est beaucoup trompé. » Le grand chef, on le voit, avait comme tous ses successeurs, quand ils sont dignes de leur vocation, une haute idée de sa mission. Il ne nous est pas permis de le suivre dans l'exposé de son art, d'examiner les nombreux menus qu'il indique, ni d*en pénétrer les mystères. Nous nous bornerons à dire que, dans les grands dîners, il . y avait quatre services ; que le premier consistait en fruits confits,- qu'on y voyait des pâtés représentant les armes du pape ou contenant des petits oiseaux ; que les autres services se composaient d'une multitude de plats de tout genre, la volaille avec son plumage, des chapons cuits en bouteille, les viandes, les poissons, le gibier, les plats sucrés alternant de façon à bouleverser toutes nos idées culinaires. 11 y avait des mets préparés à Teau de rose, et les sub- • stances les plus hétérogènes se rencontraient souvent dans le même plat. Le disparate passait pour le sublime dii genre. Avant le dessert, la nappe était enlevée, on se lavait les mains, et Ton chargeait la table de plats sucrés fortement parfumés, d'œufs confits et de sirops; au moment où les convives allaient se lever, on leur distribuait des bouquets de fleurs. En temps de carnaval, les soupers étaient fort à la mode*. Les dames y prenaient part. Elles seules étaient as3ises et servies par leurs maris, qui se tenaient debout derrière leurs chaises. A la fin du repas.

1. Le souper du mardi gras s'est conserve dans les maisons princièresetdans beaucoup de familles. Ce jour-là toul le monde est invité» ou donne à souper.

on enlevait la table» au-dessous de laquelle il s'en trouvait une autre avec le dessert.

Rome n'était jamais plus brillante que dans les dix jours qui précèdent le mercredi des Cendres. Paul II, dont la bonhomie se complaisait à répandre la gaieté autour de lui, avait transféré au Corso les jeux traditionnels de la place Navone. Assis dans la petite pièce du coin du palazetto de Saint-Marc, d'où l'on domine cette rue dans toute sa longueur, il airtiait à assister aux divertissements des derniers jours du carnaval, et à voir arriver les barberi (petits chevaux de course) qu'on arrêtait et qu'on arrête encore au-dessous de CCS fenêtres. C'est de là que date la servitude attachée à cette chambre : depuis quatre cents ans, pendant ces heures de gaieté folle, le gouverneur de Rome, revêtu de ^ robe officielle qui n'a pas varié de coupe, vient s'y installer avec sa suite. Sous Grégoire XIII, les courses avaient fort dégénéré. On faisait courir non seulement des chevaux et des buffles, mais aussi des juifs et des enfants, et la licence dépassait toutes les bornes. C'est Sixte-Quint qui rétablit le bon ordre par des ordonnances régissant encore, sauf quelques modifications, ces saturnales modernes.

A Rome comme ddris toute l'Italie, excepté à Milan où, à cause de la captivité de l'archiduc Mâximilidn, le gouverneur avait défendu les réjouissances publiques, le carnaval de 1588 fut particulièrement animé; Les rigueurs des premières arlnées de ce pontificÉlt avaient rétabli l'ordre et la sécurité. Dès lot^s il y eut moins d'exécutions, moins de ces exemples d'une sévérité extrême, et Rome redevint ce qu'elle était

autrefois, ce qu^elle sera toujours dès que les circonstances le permettent, une ville qui aime à s'amuser. Dans les régions du pouvoir aussi, on se laissait aller à la gaieté. Les affaires politiques se présentaient sous dès couleurs moins sombres. V Armada de Philippe II allait quitter enGn les ports de l'Espagne. Les Guises n'avaient pas encore été assassinés. L'espérance vague d'un avenir meilleur charmait tous les esprits. Ceux qui approchaient du Saint-Père le trouvaient de fort bonne humeur. On obtint même dé lui la permission pour les comédiens ambulants de jouer dans les maisons particulières. La défense des masques fut levée. Tout le monde pouvait se costumer, à la condition de payer un demi-gros destiné à des œuvres pieuses. Un nouvel édit défendit sous des peines sévères d'insulter les juifs au Corso, A la place Navone, on put faire la fête du pont d'Horace, après que les entrepreneurs eurent livré des otages, comme garantie du maintien de l'ordre. Profitant des bonnes dispositions du pape, on ose lui demander et il accorde à la célèbre troupe des Desiosi, la première de l'Italie, l'autorisation de donner des représentations publiques ; mais il est bien entendu que les représentations auront lieu pendant le jour; que les rôles de femmes seront tenus par des hommes ; que le public assistera sans armes. Aussi tout se passe à merveille. Il y a bien un peu de scandale. On surprend la célèbre Angela, cette beauté sicilienne si renommée, dans le carrosse de Mgr Volta, le gouverneur du Borgo. Le cas est grave, car il est défendu aux femmes de son état de se montrer en voiture, et c'est dans celle d'un

prélat qu'on Ta trouvée; mais on est clément. La belle dame ne reçoit pas le châtiment édicté par la loi et Mgr Volta n'est pas jugé responsable des personnes que son cocher promène dans Rome. Des mauvais plaisants qui ont fait du tapage au Corso en sont quittes pour ne pas sortir, par ordre, pendant le reste du carnaval. Un homme déguisé en femme choque les sbires par la liber^ de ses allures. Il reçoit trois coups de volées de cordes « de bonne mesure » ; mais comme c'est un gentilhomme, on a l'attention de respecter son incognito, et on lui permet de garder son masque pendant l'exécution. C'est le petit événement du mardi gras. Le mercredi des Gendres, le pape quitte sa vigne, où il a passé les derniers jours, pour tenir chapelle à Sainte-Sabine, et donner les cendres selon sa coutume, le cardinal Aldobrandini disant la messe.

Pendant ce carnaval, plusieurs mariages sont célébrés dans le grand monde. Donna Camilla et beaucoup de dames romaines* assistent aux festins des noces. Les noces du seigneur Gottofredi ontétésplendides. Le souper a coûté 500 écus. Toutes les dames de l'aristocratie et quatre cardinaux, sur onze qu'on avait invités, ont daigné y assister, les pourprés soupant à part. Les ambassadeurs se mettent aussi en frais. Gelui du Roi Très Ghrétien, qui habite le palais Lanti, offre une collation aux cardinaux, seigneurs et dames qui appartiennent à la « faction » française. Des fenêtres, on admire un simulacre de tournoi exécuté par la jeunesse dorée. Le lendemain, une fête semblable est donnée par d'autres seigneurs romains

au Corso y devant le palais d'Urbin, dont le comte d'Olivarès fait les honneurs à l'élite de la société amie de l'Espagne. Le Saint-Père a aussi, à sa façon, participé aux gaietés du carnaval. Après un sermon que le P. Toledo avait prêché dans la salle de Constantin, Sa Sainteté avait reçu à souper sa sœur, le cardinal Montai to, Don Michel Peretti et leurs deux sœurs. Donna Camilla s'était ensuite retirée avec la jeunesse dans son habitation au palais de Tarchiprétre de Saint-Pierre, et là les Desiosi avaient eu Thonneurde représenter une comédie fort applaudie. Un autre soir^ Donna Camilla et ses petits enfants assistent à la pièce qui se donne dans le palais du seigneur Ridolfi. On compte dans l'auditoire jusqu'à neuf cardinaux et toutes les dames de l'aristocratie. De semblables divertissements ont lieu chez Virginie Orsini, Federico Gesi, Giuliano Cesarini et OrazioRucellai. Le cardinal Sforza donne une soirée théâtrale dans sa garde-robe ; on est en petit comité ; quelques cardinaux et plusieurs prélats en font partie.

Le goût du théâtre était alors fort répandu. Il n'y avait pas encore de salles publiques, mais les princci commençaient à faire construire des scènes dans leurs palais. L'Académie olympique, à Vicence, en avait donné l'exemple ; on voit encore dans cette ville le théâtre de Palladio (1580). Le grand-duc Côme fit à cet effet approprier par Vasari l'un des salons des Vffizi. On étudiait et on imitait les anciens. La mise en scène, les décors et les machines faisaient l'admiration des spectateurs ; mais les pièces qu'on donnait témoignent de la triste décadence de la littérature. La

forme était tout ; roriginalité, l'invention, la poésie faisaient presque complètement défaut. Si les comédies n'avaient pas le sel de Machiavel, elles en empruntaient la licence. Les situations étaient plus qu'équivoques, et le langage d'une cinidité extrême. Pietro Aretino, Grazzini, plus connu sous le nom de Lasca, l'un des fondateurs de l'Académie de la Crusca, l'ennemi officiel du Tasse; Lodovico Dolce, MatteoGalladei comptaient parmi les auteurs les plus appréciés ; V Amour constant^ les Dédains injustes, la Calandra, V Alexandre, étaient parmi les pièces les plus à la mode. Tous ces auteurs méritent l'oubli où ils sont tombés. A l'occasion des noces du duc Charles-Emmanuel avec l'infante Catherine, Guarini venait de créer le drame pastoral. On a de la peine à concevoir l'enthousiasme qu'excita son Pastor fido. Les tragédies, fort goûtées, étaient de ternes et lourdes imitations des Grecs. On les représentait dans les collèges des jésuites et dans les maisons des cardinaux et de la haute prélature où la Mandragola n'était plus de saison. Aux cours des princes, on les tolérait à condition de trouver dans la richesse des costumes et des décors des intermèdes une compensation à l'ennui que causaient les tirades vides et interminables des héros et des dieux de l'Olympe. Il y avait enfin des tragi-comédies spirituelles, heureusement en petit nombre. C'était de la philosophie chrétienne entremêlée de scènes burlesques, et faite pour dégoûter à jamais de la morale qu'elle prêchait. En dehors des compagnies d'amateurs qui se formaient dans presque toutes les villes un peu considérables, il y avait des

troupes de comédiens ambulants qui jouaient alternativement dans les grands centres. Elles étaient un des liens entre les différentes parties de la péninsule, et contribuaient beaucoup à faire disparaître les dialectes du langage habituel de la classe supérieure et de la classe moyenne qui fréquentaient le théâtre.

Une première édition, incorrecte et défectueuse, de la Jérusalem délivrée venait de paraître à Finsu de Tauteur. Malgré l'hostilité du grand-duc François, fort irrité contre le poète, et celle de l'Académie de la Crusca, l'œuvre du Tasse eut un succès immense. Elle le devait à la beauté de la diction, et la diction suffisait à cette génération essentiellement prosaïque, éprise de l'élégance de la forme et trop absorbée par les soucis de la vie réelle pour donner à la littérature une attention sérieuse, pour chercher dans les spectacles ou dans la poésie autre chose qu'une distraction passagère, une occasion de rire, d'admirer de beaux décors et de belles femmes*.

Pour se faire une idée du goût du temps, il faut avoir le courage de parcourir les nombreux essais critiques de l'époque, publiés ordinairement en forme de dialogues. On contestait le mérite de l'Arioste, on condamnait Dante. « Ce poète, dit Giuseppe Malatesta, a emprunté ses ailes à Icare pour s'éloigner du vulgaire et, à force de chercher le sublime, il est tombé dans une mer obscure d'obscurités. Il est philosophe

1. A Rome, il était strictement défendu aux femmes de paraître sur la scène ; mais'tette sévérité était inconnue en dehors des États Pon-

tifieauxi

iOê SIXTE-QUINT.

et théologien; du poète il n'a que les vers. Pour mesurer son Enfer, son Purgatoire, son Paradis, il faudrait des astrolabes; pour les comprendre, on devrait toujours avoir sous la main quelque théologien capable de donner un commentaire. Sa diction est souvent barbare et crue ; il cherche à être dégoûtant et obscur là où il lui serait si facile d'être élégant et clair, ressemblant en ceci à ces princes et grands personnages qui ont une belle main, mais qui par affectation écrivent en caractères illisibles. »

Nous entrons dans l'un des palais de l'aristocratie. La cour entourée d'arcades, peu spacieuse encore, car les vastes cortiles appartiennent au dix-septième siècle', est remplie des laquais et estafiers des convives, tous munis de torches. Un escalier étroit et fort raide mène à la sala où se tiennent les domestiques de la maison. Nous traversons la seconde pièce, celle des valets de chambre et nous sommes reçus dans la suivante, Vanticamera nobile, par l'un des gentilshommes de service. Il nous fait passer par une enfilade de salons dont les voûtes sont peintes, quand elles ne sont pas remplacées par des soffîtes en boiseries sculptées et richement dorées. Dans ce cas, de larges bandes couvertes de fresques entourent le haut de la chambre. Les murs sont tendus A^arrazzi ou de cuirs dorés, les fresques y sont encore rares. Ces peintures nous laissent froids. On voit que les artistes tra-

1. Fort peu de palais antérieurs au dix-septième siècle ont des cours spacieuses : ce sont ]es palais de Saint-Marc, Colonna, (^rsini, Goveimo- Vccchio (alora Borgia), Gesarini Sforza et Altemps.

vaillent vite et à bon marché, qu'il reproduisent machinalement certains motifs de Michel-Ânge ; que les efforts surhumains de leurs figures ne s'expliquent que par le désir de frapper l'œil ; qu'on produit des effets sans cause, et que l'exagération de la composition ne parvient pas à masquer l'impuissance du compositeur. Ce qui charme, ce sont les encadrements, les arabesques, les fruits, les fleurs, mascarons, le remplissage en un mot, car l'essentiel ne supporte pas la critique. Yasari mort depuis plusieurs années, les Zuccar, surtout Frédéric, occupent le premier rang. Des peintres de moindre renom, Paris, Nogari, Cesare Nebbia, Salimbeni, qui ne se sont pas soutenus à la hauteur des œuvres de leur jeunesse, Roncalli dit le Pomerancio, l'auteur des horreurs de Saint-Étiennc rotondo, déploient une grande activité. Ils décorent les appartements de la noblesse et couvrent de fresques colossales, qui ne résisteront pas à l'intempérie des hivers, les façades des maisons bourgeoises. En attendant l'avènement des Carrache qui, par leurs célèbres fresques du palais Farnèse, inaugureront sous peu une nouvelle école, l'art de la peinlure dépérit à vue d'œil.

Dans les appartements on voit peu de ces riens élégants que les générations à venir aimeront à entasser dans leurs salons. Sous se rapport, Rome est fort arriérée en comparaison de Venise ; les petits écrans, dits cabinets, sont encore rares, mais la vaisselle plate trahit l'influence de Benvenuto Cellini, mort depuis une quinzaine d'années seulement. Les orfèvres romains sont et resteront des artistes.

En général, la statuaire avait, plus que l'architecture et la peinture, échappé à la loi commune de l'époque, à la décaderxce rapide des arts. Le genre de Michel-Ange prédominait. Sans douté c'étoient des pygmées qui s'efforçaient de marcher sur les traces du géant, et qui encore n'imitaient guère que ses erreurs. Cependant, en cherchant bien, on trouve parmi les œuvres de ces sculpteurs de petits et même de grands trésors. Le célèbre tombeau de Paul III, à Saint-Pierre, exécuté plusieurs années après la mort du pape, œuvre de Guglielmo délia Porta, et la fontaine des Tortues, dessinée par Taddeo Landini devant le palais Mattei, peuvent être comparés aux plus belles créations de l'âge d'or.

Le goût des antiques était fort répandu. Les grands personnages et de riches parliculiers ornaient les cours de leurs maisons de statues* qu'on trouvait presque partout, et en grand nombre dans les Thermes, au Palatin et autour du Gapitole. Sixte-Quint avait autorisé les fouilles ; elles donnèrent de bons résultats, mais firent tomber bien des restes d'édifices romains que les chercheurs de sculptures démolissaient sans scrupules.

Toujours conduit par le gentilhomme, nous arrivons enfin à la stance fort imparfaitement éclairée où se tient l'assemblée. Les dames sont assises le long des murs, sur des fauteuils ou des tabourets dorés. Les hommes forment des groupes. S'il y a quelque cardinal, on lui rend des honneurs presque royaux. On ne s'approche des grands seigneurs, des chefs de famille qu'avec de grandes démonstrations, mais la

conversation est familière et libre. On parle haut, on rit; hommes et femmes disent tout et nomment toutes choses par leur nom. Ce sont les cancans de la ville et de la cour qui font les frais des causeries. Nous sommes loin déjà du raffinement qui distinguait la société italienne (dans un moindre degré celle de Rome) aux quatorzième et quinzième siècles. On abandonne aux académies, à quelques rares réunions d'hommes de lettrés, bien inférieurs aux humanistes de la Renaissance, le plaisir de s'entretenir des arts et des sciences. Naguère on rencontrait des savants au palais de Massa, place Navone, chez le cardinal Borromée, et à la Chancellerie chez le cardinal Farnèse. Maintenant les beaux esprits se réunissent au Corso dans une maison particulière, car dans le grand monde la littérature est passée de mode. Les temps sont trop sérieux ; la réforme a pénétré aussi dans les palais; les mœurs de la société s'en sont ressenties. On est plus moral et moins amusant qu'autrefois. On a l'esprit moins cultivé. On ne voit plus de Pic de la Mirandole, et les femmes qui lisent les auteurs grecs, si nombreuses il y a cent ans, sont maintenant fort clairsemées. La position sociale de la grande dame est changée. Elle est moins indépendante, plus chrétienne, et meilleure mère de famille. Elle ne sort que pour visiter l'église. Elle emploie l'argent dont elle dispose à des œuvres pieuses ou à bâtir et à orner des chapelles, le tombeau de son mari, si elle est veuve*.

1. C'est rhistoire de bien des monuments sépulcraux des grandes familles, à Rome et dans les Tilles féodalesi

Quoique la simplicité et Tingénuitc du naturel italien percent toujours, les rapports n'ont plus la facilité d'autrefois. La faute en est à la raideur du cérémonial espagnol qui envahit la péninsule et surtout Rome, pendant que les mœurs et les goûts florentins se transportent à la cour des Valois, en attendant que celle de Louis XIV donne, à son tour, le ton à ritalie et à TEurope.

Les hommes portent fort bien le justaucorps, la fraise, le manteau court et la longue rapière. Nous ne sommes pas de l'avis de Montaigne. A en juger par les nombreux portraits du temps qui se sont conservés dans les familles romaines, nous leur trouvons grand air. Us ont le type aristocratique, et les étrangers qui les fréquentent vantent leur prévenance et leur exquise politesse.

La société, si on peut se servir de cette expression, est encore fort peu nombreuse, et toujours divisée en deux grandes factions; non plus la Colonnese et VOrsinienne, mais les factions de l'Espagne et de la France. On n'en est pas aux hostilités ouvertes, tnais il y a toujours du froid, et, sauf dans les réception? officielles, on évite de se rencontrer quand on n'est pas de même couleur. Dans l'aristocratie romaine les Colonna et les Orsini occupent, sans contestation, la première place. Les Gaëtani et les Conti suivent immédiatement ; les Massimi prétendent descendre en ligne droite de Fabius Maximus Cunctator; les Cesarini des Césars. Ceux-ci possèdent, dans la personne de la signora Clelia, fille natureHe du cardinal Farnèse, épouse de Giovanni Cesarini, la beauté la

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plus célèbre de l'époque, « la femme, dit Montaigne, qui est sinon la plus agréable, sans comparaison la plus aimable qui fût pour lors à Rome, ni que je sache ailleurs. i> Les Altieri ont déjà, au onzième siècle, rivalisé avec les Colonnesi, que les Capranica ont toujours suivis ; les Cesi, les Mattei sont parmi les plus riches ; les Patrizi parmi les plus nobles. Les ^itelli, les Lancelloti, les Santacroce, les Teodoli, les Bocapaduli, les Cenci, les Macarani, les Serlupi, les Muti, les Gostaguti et bien d'autres, résident de temps immémorial dans leurs antiques maisons.

Depuis le commencement du siècle, plusieurs familles étrangères se sont établies à Rome, y ont pris racine et ont formé des alliances avec la noblesse du pays. Les Fieschi, comtes de LavagnaS de Gênes, les Rucellai de Florence, les Ludovisi de Rologne sont les plus considérables. Les Ghigi, dont la fortune a été faite dans le haut commerce, ont brillé sous Jules 11 et Léon X. Pour le moment leur étoile a pâli. Us ont disparu de la scène, mais des jours meilleurs leur sont réservés. Parmi les étrangers naturalisés, Mario Sforza est le plus en évidence. Digne descendant du dernier condottiere, de ce soldat de fortune

1. Ils avaient deux palais qui portaient leur nom. L'un d'eux, situé près de Tcglise neuve, fut acheté par Grégoire XHI pour le seigneur Giaccomo Buoncompagni et s'appeUe encore palais Sora. C'est par erreur qu'on l'atlribue à Bramante. L'autre palais Fieschi se composait d'uu groupe de maisons du milieu du quinzième siècle, dont deux qui donnent dans le Borgo-Vecchio se sont conservées; ceUes qui regardent le Borgo-îiuovo et la place Scossa-Cavalli ont été démolies et remplacées par des maisons modernes, portant les numéros 50-65. Ce palais était devenu propriété du caixiinal Savelli, qui, en se retirant à Frascali peu de temps avant de mourir, le vendit à Donna Camilla.

110 SIXTE-QUIRT.

qui sut devenir duc de Milan, il a altemaliYement combattu sous les drapeaux de la France et de TEspagne, pour servir ensuite dans Tarmée du pape. Grâce à son mérite, grâce aussi au mariage de sa charmante sœur Donna Gostanza avec le duc de Sora (le seigneur Giaccomo Buoncompagni), il a été comblé par Grégoire XIII, fait assistant au trône pontifical et lieutenant général de la Sainte-Église*. On a vu que, malgré l'importance de ce personnage, Sixte-Quint lui a ôté son commandement et sa dignité de cour. Mais Mario continue à vivre à Rome. Il s'est marié avec une noble et riche héritière, fille unique de Giovanni BattistaGonti, et demeure au palais Riario de la Lungara (Gorsini), menant grand train et supportant bravement sa disgrâce.

Le comte Âltemps, marquis de Galese^ fait duc par Sixte-Quint, est un jeune homme, fils naturel légitimé du cardinal Marco Sitico. Le lecteur connaît sa mésaventure. Gracié, il est obligé de se tenir loin de Rome et sert à Avignon dans les troupes pontificales. Leâ Aitemps ont fait acquisition du beau palais bâti par Peruzzi, que le cardinal occupe et qui restera à la famille.

Les titres de princes, ducs, marquis et comtes empruntés à des fiefs commencent à se multiplier, mais c'est le nom de famille et non le titre qui compte. L'usage pour les souverains de conférer leurs ordres à des étrangers est déjà fréqueiit. La Toison d'or, que

1. A la villa Ludovisi, dans l'appartement particulier de M. le duc de Sora, se trouvent des portraits contemporains du premier duc de ce nom et de sa femme, Donna Gostanza, comtesse de Santa-Fiore.

le roi d'Espagne ne donne d'ailleurs que fort rarement et à des personnages de la plus haute naissance ou à de grandes illustrations, est, de toutes les décorations, la plus recherchée ; on fait moins de cas de celles du pape, l'ordre de Saint-Pierre, de* Saint- Paul, de Saint-Georges, de Lorette et des Lis. Après la Toison d'or vient le Saint-Michel du Roi Très Chrétien, donné surtout pour des actes de bravoure militaire, mais seulement à des Français. C'est en vain que le cardinal de Joyeuse sollicite cette distinction pour le fils de Bernardino Savello. « Il ne suffit pas, lui répond Henri III, d'être naturalisé, il faut être, habiter et résider dans mon royaume, comme il est porté par les statuts d'icelui que j'ai juré et voué d'observer. » Le patriciat vénitien est aussi fort recherché. Les docteurs et professeurs es lettres sont considérés comme nobles. L'aristocratie des provinces passe pour inférieure à celle de Rome.

La carrière militaire anoblit. Les temps des condottieri sont passés, mais la jeunesse romaine aime à servir, soit sous le drapeau de l'Empereur, soit sous ceux du Roi Très Chrétien, du Roi Catholique, ou de la Seigneurie. Les troupes de la Sainte-Église sont commandées par des hommes de guerre renommés. Le pape ne regarde pas à leur nationalité, car à Rome tout le monde est chez soi ; il choisit ceux qui lui iilspirent le plus de confiance. La plus grande illustration t*omaine vient de s'éteindre. Le grand connétable du royaume de Naples, qui a commandé à Lépânte l'escadre jiontificale, Marco Antonio Colonna, n'eiiste plus. Latino Orsino passe pour un bon mili-

taire ; le cardinal Marco Antonio Colonna, vaillant homme de guerre, a, comme on se le rappelle, à Tavènement de Sixte-Quint, purgé la campagne des bandits. Lorsque à la fin du pontificat de Sixte-Quint les bandits y reparaîtront, Ottavio Gesi aura la main moins heureuse.

Les questions d'étiquette commencent à se compliquer. L'étiquette espagnole, nous l'avons dit, est généralement adoptée. On tient à son rang et on ne le cède jamais ; de proches parents même le gardjent entre eux. Le jeune Michel Peretti a des altercations de préséance avec son frère le cardinal. Les relations entre les barons en souffrent, et le pape s'est vu obligé de charger la congrégation des cérémonies d'un travail qui doit fixer le rang des familles romaines. Dans les assemblées officielles, aux grandes fêtes de l'Église, aux cortèges du pontife ou à la réception des ambassadeurs, il y a toujours des con- . testations. Les choses en sont venues au point que, pour éviter des scènes fâcheuses, le duc de Sessa a fait son entrée à trois heures de nuit (après VAve Maria). Néanmoins, les barons sont allés à sa rencontre. On compta jusqu'à cinquante carrosses qui attendaient au Ponte-Molle^ jusqu'à soixante-sept qui suivaient celui du comte d'Olivarès et de l'ambassadeur extraordinaire. Dans cette occasion, Orsini et Ottavio Gesi se sont disputé le pas. On a tiré les épées, et ces deux seigneurs ont été blessés.

Si le duel, condamné par le concile de Trente, et qui, suivant plusieurs bulles, entraîne excommunication, n'a jamais pris racine dans les mœui*s de

f/AIGUILLB. iiy

l'Italie, ce n'est pas faute de livres qui traitent de cette matière. Ces livres prennent pour base Tordalie, ou jugement de Dieu, mais ils admettent Tinfluence des étoiles, exposent la forme du cartel, les qualités requises de l'adversaire et des témoins, enfin les règles du combat. Les barons romains ne s'en soucient guère. Le combat singulier est presque inconnu. Quand ils ont une querelle à vider, ils sortent de Rome avec leurs amis et domestiques, se livrent bataille en rase campagne, ou bien dévastent mutuellement leurs propriétés. Quelquefois on a recours aux braviy toujours prêts, pour un peu d'argent, à tendre un guet-apens ou à tirer une arquebusade en plein jour. Telles ont été les mœurs, il y a peu d'années, mais Sixte-Quint a changé tout cela. La police est si vigilante, la justice si prompte, que les actes de violence sont devenus rares. Sous son règne les barons se plaisent médiocrement à Rome et y sont comparativement en petit nombre. De plus, un siècle d'anarchie et de misère pèse encore sur eux. Les fortunes en ont souffert; mais elles se refont lentement. La noblesse est beaucoup plus riche que la bourgeoisie, mais, sauf les Colonna, les Orsini, le duc Sermoneta, chef des Gaetani, les Cesarini et quelques autres, comme les Vitelli et les Mattei, l'aristocratie romaine n'est pas en mesure de lutter de luxe ou d'influence avec les grands cardinaux et les familles étrangères établies à Rome, à peine avec les prélats qui font carrière, avec ceux enfin qui tiennent au pouvoir, car le pouvoir, changeant souvent de main, multiplie les occasions de parvenir. Les Aldô-

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brandini, les Borghèse, les Barberini, les Panfili n'ont pas paru « sur la scène du monde d ; les Ludovisi, les Rospigliosi, les Odescalchi, les Ottoboni, considérables dans leurs pays, ne le sont pas encore à Rome ; les Chigi n'ont pas refait leur fortune ; les Altieri, patriciens de premier ordre depuis les temps plus reculés, n'ont jusqu'ici vu aucun des leurs ceindre la tiare. C'est le siècle suivant qui verra éclore ces grandes existences.

LAIGUILLË. 115

Sixte-Quint avait le goût, on pourrait dire, la pas sion de bâtir. Il en avait aussi Tintelligence et les connaissances techniques ; on se rappelle qu'il dirigeait lui-même les travaux qu'il faisait exécuter étant cardinal. Dans les longues années de sa retraite , durant le pontificat de Grégroire XIII, il avait évidemment conçu et mûri mille projets. Quiconque a l'esprit tourné vers l'architecture sans posséder les moyens de. satisfaire son penchant est tenté de se laisser aller à ce jeu d'imagination. C'est le cas de l'ermite de la villa Peretti. Mais, devenu pape, il dépendait de lui réaliser les rêves du cardinal pauvre. Dans sa tête les plans étaient tout tracés. Il n'avait qu'à choisir, qu'à ordonner, qu'à vouloir enfin, et ce n'est pas la volonté qui lui faisait défaut. L'activité déployée par le pontife tient du prodige. Mais ce qui nous frappe bien plus que l'étendue et l'importance de ses constructions, commencées et achevées en cinq ans, c'est le travail mental qui a dû en précéder l'exécution matérielle. Or ce travail exige du temps. Sans doute, la pensée se forme avec la rapidité de l'éclair, mais il faut la conduire à maturité : après la

ne SlXTE-QUINT.

conception la gestation. Dans les constructions de Sixte-Quint, tout est réfléchi, tout se tient, tout a son but, rien n'est arbitraire ni superflu.

Quand le cardinal Montalto, cahoté dans son carrosse, descendait lentement et par mille détours le versant de TEsquilin pour se rendre au Vatican, il traçait dans son esprit les longues ayenues qui manquaient pour rendre accessibles les basiliques et, en même temps, pour ouvrir au mouvement et à l'activité ces régions à peine habitées.

En apercevant à côté de la vieille sacristie de Saint- Pierre l'obélisque de Néron, l'aiguille, comme on disait alors, en partie enseveli, il se rappelait le désir qu'avaient exprimé tant de papes de déterrer et de dresser ce monument devant l'église. Quand on lui disait que c'était impossible, il se taisait ; un sourire de dédain et d'incrédulité effleurait ses lèvres.

Après avoir regagné sa vigne, à travers des quartiers déserts parce qu'ils manquaient d'eau, il pouvait voir de ses fenêtres les montagnes latines où les sources abondent. Autrefois ces eaux arrivaient à Rome ; mais les aqueducs des anciens étaient tombés en ruine, et personne ne songeait à les réparer, à les remplacer par d'autres. Était-ce d'ailleurs possible? Évidemment non, lui disait-on ; car on manquait d'argent, et d'ailleurs la campagne appartenait aux bandits.

Une autre impossibilité menaçait d'arrêter tout court les travaux de Saint-Pierre, continués presque sans interruption depuis Jules II. On touchait à une véritable crise. Déjà les piliers de Bramante, destinés à porter la coupole, avaient dû être renforcés. Depuis la

mort de Michel-Ange, on avait, sur ses dessins , fini la galerie supérieure. Restait à y placer la coupole. Les dépenses et les risques effrayaient tout le monde. On évaluait les frais à un million d'écus d'or, et à dix ans le temps voulu pour exécuter cette œuvre gigantesque. L'opinion publique commençait à se faire à ridée que Saint-Pierre resterait inachevé.

Ces différentes questions, la construction de la coupole, le besoin de pourvoir d'eau les quartiers de Rome qui en manquaient, le percement de nouvelles voies de communication et le transfert de l'aiguille, étaient à l'ordre du jour. On les discutait partout, et le cardinal Montalto y réfléchissait sans doute de son côté. Il formait, discutait et arrêtait avec le jeune Fontana des projets, chimériques alors, mais qui prirent soudainement une valeur pratique très réelle quand il fut deyenu pape. Il n'eut alors qu'à les rappeler à sa mémoire. Ses idées étaient arrêtées. Il ne s'agissait plus que de les réaliser*.

C'est ce qu'on ignorait dans le public, fin observateur et, quand il n'est pas égaré parla passion, excellent juge des faits, mais peu disposé à en rechercher les causes. Certes, faire tout ce que Sixte-Quint a fait en cinq ans, c'était arriver aux dernières limites du

1. ^ous n*avons pas de documents à produire à l'appui de cette supposUion , car personne ne s'est donné la peine de relever les causeries inlimes du cardinal disgracié avec Fontana et le peu d'amis qui le rréquenlaient alors ; mais ces questions constamment débattues à Rome devaient le préoccuper, il n*en pouvait pas être autrement. Il avait un grand et injuste dédain pour le gouvernement de Grégoire XIII, et il se disait certainement : Ce que lui ne peut pas, je le pourrais bien si je me trouvais à sa place. Ce qui le prouve, ce sont précisément les actes de son pontificat.

lis SIXTE-QUINT.

possible : concevoir, mûrir ces projets, au milieu de tant d'autres occupations, cela tenait du prodige. Voilà pourtant l'impression qu'il produisit sur les contemporains, et qui est restée dans les traditions et dans l'histoire. On était persuadé qu'il avait tout imaginé et tout créé à la fois. En élevant l'obélisque devant Saint-Pierre, en couronnant cette église, en perçant Rome de cinq artères, 4ont l'une a deux milles et demi de longueur, en amenant dans la ville des eaux abondantes, en accomplissant en cinq ans ce que dans les cinquante ans précédents on avait déclaré impraticable, sans compter tous les autres travaux dont nous parlerons tout à l'heure, Sixte-Quint s'entoura d'un prestige surnaturel. La vérité est que cet homme extraordinaire avait tout préparé d'avance. Pour la politique, pour l'administration de l'Église et de l'État, pour les constructions, ses programmes étaient tout faits. Il n'avait qu'à les mettre en œuvre, à l'exception d'un seul, qu'il dut abandonner au moment où il se trouva appelé à l'exécuter: son programme politique, parce que, de tous les arts, celui de gouverner est le plus difficile et ne s'apprend que par l'exercice même du pouvoir.

Aucune de ses entreprises en matière de construction n'a plus frappé l'imagination que l'érection de l'aiguille de Néron au centre de la place Saint-Pierre. Cet obélisque se trouvait à moitié enseveli, mais encore debout sur le flanc occidental de l'église, près de l'ancienne sacristie. Paul III avait le premier conçu l'idée de le faire transporter sur la place. II consulta Michel- Ange et Antonio de Sangallo, les premiers architectes

de l'époque. Ds furent unanimes à déclarer Tentreprise impraticable. Xeur autorité faisant loi, Tidéefut abandonnée! Le nouveau pape y revint. Quatre mois après son avènement, il en déféra l'examen à une commission composée de quatre cardinaux, de quatre prélats, du sénateur de Rome, et de quelques hommes experts en pareille matière. Il fut décidé qu'on ouvrirait un concours, et bientôt on put choisir entre une multitude de plans, envoyés ou apportés par leurs auteurs, d)e toutes les parties de l'Italie et même de Sicile et de Grèce. Celui de Fontana eut la préférence. Mais, jugeant Tarchitecte trop jeune, la commission chargea Giacomo délia Porta et Bartolommeo Ammanati de Florence de l'exécution des travaux, d'après les dessins de Fontana. Celui-ci s'en plaignit au pape. « Personne, lui disaitil, ne saurait mieux exécuter un projet que celui qui l'avait conçu, car personne ne peut complètement approfondir la pensée d'autrui. » Frappé de la justesse de cette observation, Sixte-Quint remit la tâche ardue entre les mains de son ancien maçon. Rome criait au scandale et augurait mal de l'entreprise. Le célèbre Bartolommeo Ammanati, qui avait demandé au pape une année de réQexion avant de lui soumettre son projet, retourna à Florence pour y mourir de chagrin lorsqu'il eut appris le succès de son obscur rival.

Il s'agissait de soulever l'aiguille, de la poser horizontalement sur un traîneau, de la transporter au centre de la place Saint-Pierre et de l'y ériger. Si la hardiesse de l'entreprise avait frappé les imaginations tout en excitant les réclamations des incrédules, on n'était pas moins surpris de la grandeur des prépara-

tifs et de la rapidité avec laquelle ils avançaient. L'appareil en fer seul pesait 40,000 livres. Il occupait toutes les usines de Rome, de Ronciglione et de Subiaco. Les forets de pins de Nettuno fournissaient les poutres, qui étaient d'une grosseur énorme. Le transport de chacune d'elles exigeait quatorze buffles. Les planches en bois d'orme et de chêne furent apportées de San-Severa. Non seulement Rome, mais l'Europe entière surveillait ces travaux avec une curiosité qui tenait de l'anxiété. En octobre (1585), on avait mis la main à l'œuvre, et déjà le 7 mai de l'année suivante on pouvait procéder à la partie la plus hasardeuse de la tâche, coucher l'aiguille horizontalement sur le*^ traîneau. La foule des spectateurs était immense. Les cardinaux, les prélats, la noblesse étaient présents. Un édit du gouverneur prescrivit au public le silence le plus absolu. Cette précaution était nécessaire pour ménager aux ouvriers la possibilité d'entendre le commandement des chefs. Dans la matinée, Fontana était allé demander sa bénédiction au pape, qui, selon la légende, pour l'encourager, lui aurait dit qu'en cas d'accident il lui ferait couper la tète, et Fontana, effrayé de cette menace, aurait, par mesure de précaution, fait placer des chevaux sellés à toutes les' portes de Rome. En même temps, le bargel aurait fait dresser devant les tribunes des spectateurs des potences entourées d'un nombre proportionné de bourreaux. C'est une des nombreuses fables inventées longtemps après la mort de Sixte-Quint, et acceptées comme des faits véritables, sur l'autorité de Gregorio Leti.

Avec l'intervention de neuf cents ouvriers et d'un

grand nombre de chevaux, les travaux avançaient rapidement au milieu d'un profond silence, interrompu seulement par le cri de commandement de Domenico Fontana,' et par le bruit rauque des câbles et des poulies, lorsqu'une voix stridente se fit entendre : « Mouillez les cordes ! » cria-t-elle. En effet, le feu avait pris dans les cordages. On parvint aisément à Téteindre, et la femme, car c'en était une, qui en contravention de Tédit avait sauvé l'obélisque, eut l'honneur de baiser le pied du Saint-Père. Elle était Génoise, s'appelait Bresca et possédait un jardin sur la rivière. Elle obtint pour elle et pour ses descendants le privilège de fournir les branches de palmier dont on se sert à la procession de Saint^Pierre le dimanche des Rameaux. Sa famille en a joui jusqu'à ce jour*.

Le terrain d'où on enlevait l'obélisque étant à une plus grande hauteur que le centre de la place Saint- Pierre, une digue avait été construite entre les deux points, et le 13 juin l'aiguille y fut transportée et déposée horizontalement. A causes des fortes chaleurs, l'érection fut ajournée à l'automne. Ce fut le 10 septembre, au milieu d'un grand concours de monde et avec un succès complet, que l'obélisque put être dressé et placé sur son piédestal. M. de Pisany, pour reprendre ses fonctions après l'interruption involontaire que le lecteur connaît, et le duc de Luxembourg pour prêter l'obédience au nom du roi de France, devaient faire leur entrée solennelle. Quelques jours

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