‹ Sixte-Quint (volume 3)Chapitre 5 sur 31 · Celte anecdote, racontée diversement, est historique · texte numérisé non relu

Celte anecdote, racontée diversement, est historique

auparavant Sixte-Quint, en tenant chapelle à Sainte- Marie-du-Peuple, avait aperçu le marquis qui y assistait incognito. L'idée lui vint alors de rendre les ambassadeurs témoins ce jour-là du triomphe de l'énergie de ses volontés, de la hardiesse et de l'habileté de l'architecte de son choix. Il fit pendant la messe appeler Mgr Allaleone, son maître des cérémonies, pour l'en prévenir, et il fut convenu que, contrairement à l'usage, les deux ambassadeurs entreraient, non par la porte du Peuple, mais par la porte Angelica, qui mène directement à Saint-Pierre. Ainsi, écrit M. de Pisany à Henri III, nous nous rencontrâmes au lèvementde l'aiguille où Ton travaillait, « si bien que par la multitude du peuple qui avait voulu voir mettre debout cette grande et admirable machine, et de celui qui avait voulu accompagner notre entrée, je crois qu'il n'y avait personne qui ne sortit ce jour-là. » On avait commencé l'opération avant le jour, et les derniers rayons du soleil couchant vinrent dorer l'obélisque de Néron élevé à l'endroit où nous le voyons. Le canon du fort Saint-Ange et les applaudissements frénétiques des spectateurs saluèrent ce moment solennel. Le pape, venant duQuirinal et se rendant au Vatican pour recevoir Luxembourg et Pisany, passait par les'jBancAi, lorsque le feu de l'artillerie et les cris de joie des Romains l'avertirent du succès de Tcntreprise. Ce soir-là, tous les trompettes de Rome, accompagnés de tambours, donnèrent une sérénade devant la maison de l'heureux architecte. Le Saint- Père le nomma citoyen noble de Rome et chevalier, lui fit présent d'une chaîne d'or et de dix prébendes

de la chevalerie Laurétane rendant quatre cents écus et le gratifia de plus d'une pension de deux mille écus et de tout le matériel employé dans le travail. Ces libéralités étonnèrent ceux qui ne connaissaient pas le naturel de Sixte-Quint, fort réservé à l'endroit des dépenses lorsqu'il se méfiait de ceux qui lui demandaient de l'argent ou bien lorsqu'il s'agissait d'entreprises qu'il ne goûtait pas, mais large et libéral quand il faisait exécuter ses propres conceptions par des agents éprouvés et dignes de sa confiance. Il avait l'iustinctde l'importance de cette œuvre. Plein de joie, il en parla avec effusion à Gritti, en lui disant que c'était pour les ambassadeurs de France un très grand honneur d'avoir fait leur entrée au moment même où se dressait l'obélisque de Saint-Pierre.

Les correspondances du temps, les rapports des diplomates, les comédies, cette source précieuse de l'histoire lorsqu'il s'agit non de constater des faits, mais d'apprécier le mouvement de l'opinion, les poésies sans nombre qui célébrèrent cet événement et jusqu'aux plans de la ville de Rome publiés à l'usage des étrangers, par les proportions exagérées qu'ils donnent à l'obélisque*, témoignent de l'intérêt sympathique que l'Europe prit à l'heureux accomplissement d'une entreprise que les premières autorités de l'art et de la mécanique avaient déclarée impraticable. Les étrangers à peine débarqués couraient voir l'aiguille.

1. Voy. le plan de Rome au département des Estampes de la Bibliothèque nationale de Paris, daté, par erreur de 1582, Ce plan ne peut être antérieur à 1589 ou 1590, puisque les travaux de Sixte-Quint s*y trouvent indiqués.

Le pape voulut la consacrer au service de la religion catholique.Ce monument fut, en présence du patriarche de Gonstantinople et d'une nombreuse assistance, pw- W^e et exorcisé. Une croix de bronze doré, s'appuyant sur les armes des Peretti, fut ensuite hissée et plantée sur le sommet, au milieu des salves du fort Saint- Ange, et pendant que le clergé entonnait la strophe cruxy ave, spes unica.

Cette solennité exprimait la pensée intime de Sixte- Quint. Après avoir frappé le monde par la puissance de sa volonté qui savait vaincre les obstacles physiques, il voulait édifier les fidèles groupés autour de ce monument qui avait été témoin des horreurs du cirque de Néron. D'année en année et de génération en génération, ils viendront demander sur cette place la bénédiction du vicaire du Christ.

Toujours en se servant de Fontana, le pape poussa en même temps, et avec une égale activité, les travaux destinés à pourvoir d'eau les quartiers montueux et à y faciliter la circulation. Il avait acheté, au prix de vingt-cinq mille écus, de Marzio Colonna, frère du cardinal, une source abondante, située non loin de Palestrina, à 20 milles au sud-est de Rome. Ces eaux, qui ont pris son nom, devaient être amenées au moyen de l'aqueduc qui fonctionne encore. Il fallut son intervention personnelle pour conduire cette entreprise à bonne fin. Accompagné de trois cardinaux, il se rendit sur les lieux, accepta à Zagarola l'hospitalité de Marzio Colonna, et revint à Rome après une absence de cinq jours. A la suite de grandes difficultés, de grandes explosions de colère, à force de con-

stance et d'énergie, cette œuvre colossale, commencée peu de mois après son avènement, fut terminée dans l'espace de trois ans. VAcquaFelice fécondait désormais des régions naguère stériles et désertes. Des habitations pouvaient s'élever le long des avenues que Sixte-Quint traçait à perte de vue, à travers des vignes, des jardins, quelques rares constructions modernes, des monuments antiques, impitoyablement rasés quand ils se trouvaient sur son chemin. Une église même et des chapelles furent sacrifiées à la ligne droite. De toutes parts la mauvaise humeur du public éclata. Mgr Gerino s'en rend l'écho en écrivant au grand*duc : « Pour faire de nouvelles rues, on démolit des maisons, même des lieux vénérables de dévotion ; pour bâtir une bibliothèque au belvédère (du Vatican), on abîme toute la perspective du noble théâtre (la cour de Bramante). On n'épargne pas même le portique sur les gradins de Saint-Pierre, avec la belle œuvre dite la Navicella, attribuée à Giotto. Non seulement les architectes et tous les gens intelligents, mais le sacré collège lui-même, réclament; mais ici on tourmente les hommes autant que les édifices. Il n'y a que le fort (Saint-Ange) qui triomphe, qui, en échange de pierres, se remplisse d'or. » Malgré ces déchaînements en partie motivés, les grandes artères qui traversent une moitié de Rome, la moins habitée il est vrai et la plus montueuse, furent achevées ; des maisons, quelques palais, comme celui des Mattei aux quatre fontaines (Albani, aujourd'hui del Drago), surgirent comme par enchantement, et on put, en carrosse et par la voie la plus courte, c'est-à-dire en ligne droite, se rendre de

la Trinité-des-Monts à Sainte-Marie-Majeure, et de là au palais de Saint-Marc, de la porte Saint-Laurent à la basilique que nous venons de nommer, et de la même porte aux Thermes de Dioclétien, du Latran au Colisée, de la porte ScUara à la StradaPia. De grands travaux de terrassement facilitèrent l'accès de Sainte-Marie- Majeure. La longue avenue qui relie cette église avec Saint-Jean-de-Latran fut rehaussée. Nous avons vu et nous voyons de nos jours s'accomplir des travaux bien plus gigantesques ; mais si l'impulsion vient des gouvernements, c'est le crédit, la spéculation, les capitaux, disponibles et cherchant un emploi, qui se chargent de l'exécution. Il n'en était pas ainsi des constructions de Sixte-Quint. C'est lui qui les avait conçues, qui les dirigeait, qui les payait, qui trouvait moyen de dépenser des sommes considérables, tout en faisant travailler à bon marché et en vendant aux particuliers les terrains jusque-là incultes faute d'eau, ou inaccessibles faute de rues et parce qu'ils étaient encombrés de ruines ; de subvenir aux frais et de remplir les coffres du fort Saint-Ange, comme on le lui reprochait, en échangeant des pierres contre de l'or.

L'Europe contemporaine, voyant ce qu'il avait fait pendant cinq ans, était frappée d'étonnement. Cela s'explique, quand on réfléchit que les sciences mécaniques étaient dans l'enfance; quand on se rappelle que la force motrice de la vapeur était inconnue, que les moyens de transport dont nous disposons faisaient défaut, qu'il n'y avait pas de chemins de fer, et fort peu de routes carrossables.

En cinq ans le pape achève la construction de sa chapelle à Sainte-Marie-Majeure, commencée lorsqu'il était cardinal, y fait transporter, tout entière, l'ancienne chapelle de la crèche, aplanit la colline et érige l'obélisque qu'on y voit. Il conduit au sommet* du Quirinal l'eau de la source Felice, située à 20 milles de Rome. Il bâtit la façade méridionale de Saint- Jean-de-Latran, dite la loge de Sixte-Quint parce qu'il y donnait la bénédiction, il élève l'obélisque qui se trouve en face de la loge, déblaye la place, construit le grand palais du Latran, et transporte dans le voisinage l'escalier saint.

Après avoir rehaussé et nivelé la Via Pia, de telle sorte que l'on pût apercevoir de la place du Quirinal la porte de ce nom, il reconstruit le petit palais du cardinal d'Esté, transformé par Grégoire XIII en habitation d'été des papes. Les corps principal formant angle avec le grand palais qu'on y voit est son œuvre. Il avait scandalisé les ambassadeurs de Venise en leur racontant qu'il y faisait remplacer par ses armes celles de son prédécesseur. Paul V, qui a agrandi l'édifice et transformé les deux portails, n'a pas agi autrement. Le dragon des Borghèse a succédé à l'ours et à la poire des Peretti. Sixte-Quint a fait en outre retourner et ériger devant le palais, à l'endroit où ils se trouvent, les célèbres antiques qui donnent à cette colline le nom populaire de Monte-Cavallo.

Sur la place du Vatican, il dresse l'aiguille de Néron; il bâtit la bibliothèque, en détruisant, hélas! la magnifique cour de Bramante, relie les appartements avec l'église par un escalier qui part de la sacristie de

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la chapelle Sixiinc et débouche dans la chapelle dite Grégorienne ou du Saint-SauTeur Ml relève la grande lour du Belvédère; enCn il commence et termine dans Tespace de vingt-deux mois cette merveille du monde, la coupole de Saint-Pierre. On y travaille jour et nuit et même les jours de fêtes, excepté les dimanches. II ne manquait que le revêtement en plomb et la lanterne lorsqu'il mourut. Sa dernière œuvre fut Taile du palais du Vatican, terminée par Clément VIII et qui depuis n'a pas cessé de servir d'habitation aux pontifes.

N'oubliant jamais son origine slave, Sixte-Quint fit élever l'église et l'hospice de Saint-Gérôme des Esclavons qui existent encore. Il avait l'intention de réunir à cette fondation le collège que cette nation possédait à Lorette et d'en fonder un autre à l'usage des Polonais. A cet effet, il désirait acheter le palais voisin du cardinal Deza, aujourd'hui Borghèse.

Les mendiants, qui naguère infestaient les rues de Rome, furent malgré eux réunis dans l'hospice bâti par le pape près du pont Sixte. C'est aujourd'hui l'hospice des Cent-Prêtres, qui sert d'hôpital à des ecclésiastiques malades.

Nous ne passerons pas sous silence la restauration des colonnes de Trajan et d'Antonin, consacrées désormais au culte et couronnées des statues en bronze doré des apôtres saint Pierre et saint Paul.

Parmi les nombreuses réparations d'églises exécutées à ses frais, celle de Sainte-Sabine sur l'Aventin

1 . Le Sflint-Përe s'en sert encore pour se rendre à Saint-Pierre.

est la plus importante. Le collège des Marchigiani, ses compatriotes à Bologne, Taqueduc qui alimente Givita-Yecchia, l'agrandissement des villes de Lorette et de Montalto sont également dus à Sixte-Quint.

Tous ces travaux furent conduits par Fontana, sauf toutefois ceux de la coupole de Saint-'Pierre, qui furent exécutés par Giàcomo délia Porta, - alors septuagénaire. A cause de son grand âge, Farchitecte de Sixte- Quint lui fut adjoint, et quoique Giacomo figure dans l'histoire comme constnicteur de la coupole, une grande partie diï mérite revient à Domenico Fontana. Cet homme extraordinaire, si on peut Fétre quand on manque de génie, réunissait, sauf le génie, qui est pour l'artiste la qualité principale, toutes celles qu'il fallait pour plaire à son maître : la promptitude, le coup d'œil, l'honnêteté, le courage. Pour les connaissances techniques, aucun de ses contemporains ne le valait. C'était un maçon et un ingénieur hors ligne; c'était un artiste de second ordre. A peu d'exceptions près, ses compositions manquent de grâce et d'élégance, elles ne mancpient pas de grandeur. Son style, comme nous avons dit, flotte entre le style classique de Yignole et le goût baroque qui commençait déjà à avoir la vogue. Tel qu'il était, Fontana répondait aux besoins de la situation. Un homme de génie se serait révolté contre les exigences impérieuses de Sixte- Quint, qui commandait au temps et aux lieux, aux hommes et aux choses ; qui voulait aussi commander aux muses ; qui ignorait que le feu sacré ne s'allume pas quand on veut, qu'il brûle à son heure, qu'il* s'éteint au contact du profane. Fontana ne courait

pas ce risque. Il ne demandait rien à Tinspiration. Ses dessins sont ceux d'un architecte-ingénieur consommé qui ne recule devant aucune tâche, parce qu'il sait la réduire aux limites du possible ; qui ménage ses moyens, regarde à l'essentiel, charge, simplifie, répète, selon la volonté du maître, les mêmes motifs, les mêmes décorations; qui pèche rarement contre les proportions, jamais contre les lois de la mécanique; qui n'approche pas, tant s'en faut, de l'idéal du beau, mais qui ne s'en écarte pas complètement. Sixte- Quint, en moins de cinq ans, aurait épuisé et ruiné un Bramante. Les œuvres de Fontana ne trahissent aucune fatigue. Elles n'ont pas même le caractère de l'improvisation, car, ainsi qu'on l'a vu, elles étaient préparées de longue main, non sur le papier, mais dans l'esprit du pape et de son architecte. Seulement, cette fabrique, il faut en convenir, était singulièrement bien montée et parfaitement conduite. Celui qui savait la diriger, imprimer aux ouvriers l'activité, l'énergie et la constance dont il était doué lui-même, était, certes, un homme remarquable. S'il doit sa célébrité moins à la valeur artistique qu'au nombre et à l'étendue de ses travaux, à la rapidité fabuleuse de leur exécution, à Sixte-Quint, en un mot, qui l'employait, et auquel il ressemble sous plus d'un rapport, celui-ci, à son tour, lui doit une grande partie de son prestige.

Peu après la mort du pape, l'abbé des bénédictins de Mantoue, le spirituel P. Don Angelo Grillo, qui y Vevient à Rome après une absence de dix arisj écrit : « Je suis à Rome, et cependant je ne m'y reconnais

pas, à tel point tout me paraît nouveau, édifices, rues, places, fontaines, aqueducs, obélisques et tant d'autres merveilles, tout l'œuvre de Sixte-Quint... Si j'étais poète, je dirais qu'au son impérieux de la trompette de c^ pontife magnanime, les ossements réveillés de ce vaste corps, mal ensevelis et dispersés sur la campagne latine, se sont rendus à son appel; que, grâce a la puissance de cet esprit fervent et exubérant, une nouvelle Rome est née de ses cendres. »

Malgré les frais énormes de ses constructions, malgré le million d'écus d'or déposé à la fin de chaque année dans les coffres de TÉtat, Sixte-Quint était assez riche pour être trop généreux envers les siens. En principe ennemi du népotisme, moins prodigue sous ce rapport que ne l'avaient été la plupart des papes de son siècle, que ne le seront ceux du siècle suivant, il subissait Tinfluence de l'esprit du temps, qui permettait que chaque pontificat introduisit "^ dans la noblesse romaine une nouvelle famille princièrc. Comme on a vu, il avait fait cardinal son petit-neveu Alexandre à l'âge de treize ans, et le frère d'Alexandre, Michel, n'en avait que huit lorsqu'il fut nommé général de la Sainte-Ëglise. Les dotations étaient à l'avenant. Donna Camilla amassait des richesses considérables, faisait d'excellentes affaires en achetant des terrains, et en couvrant une partie de l'Esquilin de magasins qu'elle louait à grand prix. Elle ne dédaignait pas non plus les cadeaux que le roi Philippe, la républicpie de Venise, le grand-duc de Toscane et d'autres personnages lui faisaient de temps à autre. Elle ne reculait même pas devant d'importantes spé-

culations. Ainsi elle comptait acheter du prince de Bisignano les gabelles sur les soies de Galabre, qui rapportaient quatre-vingt mille écus ; mais le pape s'y opposa. Il la combla d'ailleurs de différentes manières, lui fit donation de plusieurs imhieubles, entre autres de sa yigne aux Thermes, et monta sa maison. Elle ayait à son senrice une dame d'honneur, deux gentilshommes, un majordome, un aumônier et un secrétaire, un cuisinier, deux valets de chambre, deux pages, deux cstaiiers, et quelques laquais qui portaient la livrée aux couleurs poire mûre et feuille verte que le pape avait inventée lorsqu'il était cardinal. Il lui donna en outre deux carrosses, chacun attelé de deux mulets, et une pension de mille écus par mois. C'était une petite cour convenablement composée, mais dont le luxe n'avait rien d'exagéré. On raconte que Sixte-Quint avait saisi cette occasion pour exhorter sa sœur à ne point oublier son humble origine et à ne jamais donner de scandale soit par un excès de luxe, soit par la prétention de se mêler des affaires d'État. Donna Camilla se conforma aux conseils de son frère, du moins tant qu'il vécut. Après sa mort, il est vrai, on parla un peu de la splendeur de son étabUssement et du nombre de ses carrosses, mais en général elle, vivait avec une grande simplicité, recevait quelquefois des cardinaux à dîner, donnait à ses petits-lîls en carnaval l'amusement d'une représentation théâtrale, et acceptait une ou deux fois à Palô l'hospitaUté princière du cardinal Farnèse. Corhme tous les originaires des Marches, elle avait conservé une vive affection pour sa province, et en la visitant,

la seule fois qu'elle Tait revue, elle y laissa de nombreuses marques de sa munificence. Sa tenue était parfaite, tout le monde appréciait son tact et la facilité avec laquelle elle avait adopté les m^ières et le ton du grand monde. Complètement étrangère aux afTaires, elle voyait néanmoins son frère tous les jours. Quand il s'agissait de petites grâces ou de bénéfices secondaires, elle pouvait être de quelque utilité. Nous ne craignons pas d'être injuste envers sa mémoire en admettant que c'était pour elle Un moyen de battre monnaie. On a vu ailleurs combien à cette époque les idées étaient larges en pareille matière. Les ambassadeurs de Venise, de Toscane et la petite diplomatie lui faisaient une cour assidue. M. de Pisany et le comte d'Olivarès, quoique moins empressés, entretenaient aussi avec elle et sa famille d'excellentes relations, que les orages politiques ne troublèrent jamais*.

La sœur et les petits-neveux étaient donc pourvus. A en croire la rumeur publique, ils l'étaient même trop bien. Parfois le pape sentait le besoin de s'excuser. Il dit un jour à Alberto Badoer que l'abbaye des Trois-Fontaines, celle du cardinal de VerceU et, beaucoup d'autres étaient vacantes, mais qu'il n'avait pas voulu faire comme ses prédécesseurs. Les cardinaux le priaient de les conférer à Montalto, mais il en disposerait autrement. Il se plaignit delà liberté de lan-

1. Les registres de la paroisse de Santa-Maria in via Lata constatent que, le 17 février 1590, une fille du comte d'Olivarès a été tenue sui* les fonts du baplémepar Donna Flavia Orsina Peretti, petite-nièce de Sixte-Quint. C'était l'époque des grandes luttes entre cet ambassadeur et le pape.

gage qu'on se permettait à son égard, des sarcasmes dont on le poursuivait, et ordonna au gouverneur de faire saisir les coupables et de les.reniettre à Tlnquisition.

Les deux petites-filles de Donna Camilla, Flavia et Orsina (Ursule), étaient encore des enfants, mais Sixte- Quint sentait qu'il n'avait pas de temps à perdre. Il fallait les marier. Il avait d'abord songé à Ranuzio, prince héréditaire de Parme. Les résistances secrètes de Philippe II firent échouer cette tentative, dont le succès aurait placé une Peretti sur un trône italien, le roi craignait de voir cette union, en rapprochant le cardinal Alexandre Montalto et les créatures de Sixte-Quint de la cour de Parme, assurer l'élection du cardinal Farnèse. Le pape eut la petitesse de se venger sur le duc Alexandre en ordonnant une revision des titres des fiefs situés autour d'Orviete et dont l'un, Castiglione, appartenait à ce prince.

Après de longues négociations dans lesquelles le Saint-Père intervint personnellement, le mariage fut arrêté entre Flavia Peretti et Don Virginie Orsino, duc de Bracciano, fils de Paolo Giordano, que nous avons vu assassiner l'oncle de la fiancée, et dlsabellc, sœur du grand-duc de Toscane; et entre Orsina Peretti et Don Marco- Antonio Colonna, grand connétable du royaume de Naples,' neveu de l'illustre Marco- Antonio Colonna. Les deux sœurs eurent chacune une dot de cent mille écus, et vingt mille pour leurs épingles,, placés en Monts à six pour cent, « afin, disait Sixte-Quint, qu'elles pussent acheter une paire de souliers sans demander permission au mari. »

Le duc de Bracciano, alors absent de Rome, fut représenté au mariage par Mgr Usimbaldi , évêque d'Arezzo.

Le connétable n'avait que douze ans, sa fiancée n'en avait que dix. Le patriarche de Jérusalem donna la bénédiction nuptiale. Après la cérémonie/ la petite mariée tira un papier de sa poche et le remit au cardinal Ascanio Colonna ; c'était la bulle par laquelle le pape lui conférait le prieuré de Venise et « le pourboire », disait l'enfant, qu'elle lui donnait à l'occasion de ses noces. Les cadeaux de part et d'autre étaient considérables. On admirait surtout un solitaire et un collier de perles envoyés par le grand-duc à la duchesse deBracciano, devenue sa nièce. Lorsque, quelques mois plus tard^ le mari arriva à Rome, le Saint-Père fit inviter le jeune couple à un repas de famille qui devait avoir lieu dans son appartement; mais, comme il avait reçu le matin de mauvaises nouvelles de Pologne, de France et de Venise, il ne trouva pas convenable d'assister au festin. Ses convives dînèrent seuls et furent ensuite conduits dans sa garde-robe, où ils choisirent comme souvenirs quelques objets de valeur. Il y eut aussi force madrigaux et épithalames ; car on aimait toujours à faire des vers comme du temps de Pétrarque , du comte Boïardo et de l'Arioste ; seulement on les faisait moins bons. Il serait même difficile d'en produire de plus médiocres. Sixte-Quint fît les deux maris chefs de la principale branche des maisons Colonna et Orsini, princes-assistants au trône pontifical, en décidant que l'âge des titulaires réglerait désormais

ia préséance si longuement disputée entre ces deux illustres familles. Cette dignité , la plus haute que le pape puisse conférer à des laïques, leur est restée jusqu'à ce jour.

L'avenir des Peretti, parvenus si soudainement au Faite de la grandeur, se concentrait tout entier dans la personne de Michel. C'était à lui à faire souche, à son grand-oncle à lui donner les moyens de porter avec splendeur son nom, naguère obscur, mais désormais inscrit dans l'histoire, à en continuer l'éclat par an grand mariage. Des générations futures perpétueront ainsi l'illustration de Sixte-Quint. Tout ce que sa conscience, trop peu scrupuleuse à notre sens en ces matières, lui permettait de faire, le pape le fit. Michel Peretti, général de la Sainte-Église, gouverneur du Bourg, capitaine de la garde pontificale, et, par suite de l'achat' de terres situées dans les États du ducdeMantoue, marquis d'Incisa et comte de Calusio, fut déclaré héritier universel de Donna Camilla. Cette dame employa ses économies et la fortune particulière laissée par son frère à acheter aux Orsini le marquisat de Mentana ; aux Piccolomini , les villes de Venafro et Piscina et le comté de Colmo, situés dans le royaume de Naples. Tous ces fiefs et domaines devinrent la propriété de Michel, auquel Philippe II conféra le titre de prince de Venafro.

 l'âge de treize ans, il épousa Donna Margarita Gavasio délia Somaglia , fille unique du comte

1. Siite-Quint les acheta en 1589 au prix de 187,500 écus, et, en prévision de la mort de Michel, en fit donner rinventiture conjointement aux deux frères.

Alphonse, de Milan S et d'une Cabrera y Boadilla, comtesse de Ghinchon. C'était l'une des plus riches héritières de l'Europe. Philippe II s'empressa de faciliter ce mariage en autorisant Michel, contrairement aux lois du pays, à jouir des revenus de la dot sans fixer sa résidence dans le duché de Milan. Certes si la Providence se complaisait à seconder les desseins du pape, les Peretti étaient destinés à briller désormais de siècle en siècle à côté des fiers dynastes romains, dont les uns revendiquent la descendance des Césars ou des héros de la République, dont d'autres, plus modestes, se contentent d'être neveux de pontifes.

Dans sa sollicitude pour l'avenir de sa famille. Sixte* Quint n'en négligea pas le passé. Il n'avait pas oublié le fils de sa sœur si vivement pleuré, l'infortuné Francesco, le mari de la plus infortunée Accorambona. A peine la chapelle Sixtine de Sainte-Marie-Majeure,^estinée à sei'vir de caveau aux Peretti, fut-elle terminée, que le pape y fit transporter le corps de Francesco, enterré d'abord dans l'église de Sainte-Marié-des- Anges. Cette lugubre solennité eut lieu avec un grand appareil. Dix-huit cardinaux, les créatures de Sixte- Quint, en capes violettes, leur costume de deuil, entourèrent le catafalque dressé sous les vastes voûtes des Thermes que Michel-Ange a transformés en temple. Le patriarche de Jérusalem donna l'absoute. Les chanoines de la basilique Libériane, la chapelle

i. La jeune comtesse délia Somnglia apportait à son mari vingt-cinq mille ducats en or* — Les revenus nets du comte son père étaient évalués à vingt mille écus.

L'AIGUILLE. ISa

pontificale, des moines de divers ordres, surtout de celui auquel avait appartenu le pape, tous portant des torches, précédèrent ou suivirent le char funèbre. Rome tout entière est sur pied pour voir passer ce convoi immense, qui descend lentement la déclivité de TEsquilin, contourne les jardins de la villa Peretti, gravit la raide avenue de la basilique, dépose enfin, dans le mausolée somptueux de son oncle, les restes mortels du jeune homme inconnu qui n'a attiré la curiosité publique que par sa mort tragique, qui la fixe une seconde fois par la pompe de ses. funérailles, qui sera oublié à jamais au moment même où la tombe se fermera sur lui. Ce jour-là Sixte-Quint versa bien des larmes. De Tamertume, quelques remords peut-être seraient venus se mêler à son affliction, s'il avait pu pressentir que, dans un avenir peu éloigné, la mort frapperait le dernier membre de sa famille ; que les richesses prodiguées par son excessive tendresse auraient disparu, que rien ne resterait des Peretti, sinon l'impérissable mémoire de son pontificat.

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