II. VA
lui l'expédition qu'il prépare contre T Angle terre. » Il fit appeler M. de Pisany et le cardinal de Joyeuse, et les chargea d'écrire à leur maître que s'il méditait la paix avec le chef des huguenots, lui^ le chef de l'Église, s'y opposerait. Il leur rappela que, dans le temps, il avait toujours essayé de les rassurer, lorsqu'ils lui parlaient de leur crainte de voir les armements de l'Espagne se tourner contre la France. Il avait, conformément à la vérité, affirmé que telle n'était pas l'intention du roi catholique, et quand cela serait, il leur avait promis de ne pas le permettre. Maintenant il leur déclarait, sous serment, que nonseulement il retirait sa parole, mais qu'il était décidé, si leur souverain ne changeait pas de conduite,, à persuader au roi catholique de faire usage de ses forces pour sauver la France. Olivarès, fort content de ce re- \irement, s'empresse de le mander à son maître; mais il craint qu'il ne soit de courte durée. « Quand les affaires de la Ligue marchent bien, dit-il, le pape revient vers elle. Celte fois-ci il s'est .surpassé luimême. » L'ambassadeur se trompe. Sixte-Quint veut le triomphe de la foi catholique en France. Son concours appartient à ceux qui sont pour le moment les mieux disposés et. le plus à même de la servir. En ce qui concerne l'accueil fait aux messages secrets de Henri de Navarre, le vigilant ambassadeur d'Espagne en est réduit aux suppositions. Il devine plutôt qu'il ne sait que le pape n'a pas complètement renoncé à la solution que le représentant de Philippe redoute le plus, dont la perspective l'irriteet réveille ses soupçons. Dans les premiers temps après la paix de Nemours,
LA LIGUE. m
lorsque Henri Itl, dont il avait alors moins mauvaise opinion, semblait sérieusement engagé dans la guerre contre les huguenots, et que la LigUjB dévoilait ses projets intéressés et anlinationaux, le Saint-Père tâcha dé se rendre utile au roi eu ramenatit dans son camp les partisans de Henri de Navarre. Ainsi, il essaya d'agir sur le duc de Montmorency, qui tenait le Languedoc pour le Béarnais. Sur cette matière, des paroles assez vives furent échangées entre lui et le représentant de la France * .
Encore à Tépoque de l'ambassade d'obédience *, Sixle-Quint avait conservé quelques faibles espérances. Après le festin qu'il avait offert au duc de Luxembourg et à M. de Pisany, il leur parla avec effusion. Ce dernier écrit ^ : « Il se disait marri des troubles de ce royaume, blâmant infininient ceux qui en étaient cause ; ajoutant que Dieu fera la grâce à Votre Majesté de mettre ce royaume en paix et lui donner succession, et qu'alors il ferait des entreprises poUr entretenir et occuper l'esprit et le courage des Français, qui ne pouvaient être oisifs et sans remuer quelques cas; et qu'à la barbe des Espagnols nous irions tous deux rétablir et refaire la Goulette (Tunis) qu'ils avaient perdue à si bon marché et subjuguerions Alger ; que c'étaient là des guerres qu'il allait discourant et proposant, et non de la faire aux chrétiens, quelque chose que l'on voulût dire, ne désirant que leur repentance
^ Pisany à Henri HI, 8 septembre 15S6. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288, « Septembre 1586.
' Pisany h Henri HI, 17 septembre 1586. Ibid.
et conversion. » Dans ces monnents d'illusion, quand il espère voir Henri III agir avec force et conséquence, la Ligue n'est plus à ses yeux qu'une faction rebelle. c(Les barons de Rome, dit-il aux deux ambassadeurs, avaient, au commencement de notre pontificat, voulu faire les mauvais. Ils se sont bientôt résolus à devenir sages, prévoyant qu'il leur allait de la tête pour la résolution à laquelle ils nous voyaient. Ce même moyen, a-t-il l'imprudence d'ajouter, serait propre au remède des affaires du roi. » «C'était conseil, dit M. de Pisanv en terminant son rapporta Henri III, que Sa Sainteté envoyait à Votre Majesté àTendroitdes plus grands qui voudraient altérer Son État ou ne voudraient obéir à Ses lois et commandements; et là-dessus il nous donna congé.»
Ces bonnes dispositions ne purent se maintenir. Les négociations de la reine mère avec Henri de Navarre détruisirent dans son âme le dernier reste de confiance et d'affection pour le roi. Plus d'une fois M. de Pisany s'efforça de le convaincre de la nécessité où se trouvait son souverain de s'arranger avec les huguenots. Le pape lui répondit^ qu'il lui avait déjà dit que c'était ménager à Navarre le temps qu'il lui fallait pour ses armements. Un autre jour il s'emporte vivement, a Le roi % s'écrie-t-il, est trompé de ceux qui sont auprès de lui ; ils lui donnent de mauvais conseils, et l'engagent à traiter avec les huguenots, avec peu de dignité et de réputation. »
Cependant, le chef des huguenots s'était adressé
» Pisany à Henri III, 10 mars 1587. Bib. Imp. Paris, Coll. iïarlay. 288.
^ Le même au même, 24 mars 1587. Ibid.
au Sainl-Père. Il se plaignait de ce que la bulle privaloire eût été lancée avant qu'il eût été entendu ; qu'on le traitât avec moins d'indulgence que les infidèles, auxquels on envoyait des prédicateurs. Si on voulait lui envoyer des théologiens, il les écouterait volontiers et leur donnerait toutes les sécurités qu'ils demanderaient. A ceci le pape avait répondu que les apôtres et disciples ne demandaient pas de sûretés pour leur personne et que ce serait peine perdue d'en envoyer au roi de Navarre.
En effet, les événements n'étaient pas de nature h faire espérer alors la conversion de Henri. Au commencement de l'année, l'exécution de Marie Stuart avait ranimé le courage et les espérances des huguenots. L'Allemagne réformée armait pour venir à leur secours. Ses bandes s'apprêtaient à envahir la France. Sixte-Ouint revint donc à l'idée d'une action commune du roi et de la Ligue. 11 ne recommandait plus de faire couper les têtes de ses chefs, mais au contraire de leur ouvrir les bras ^ Cette entente était d'ailleurs d'accord avec la situation. Elle se faisait d'elle-même. Seulement ceux qu'un danger commun va rapprocher se sépareront le jour où ce danger aura disparu.
Vers la fin de l'année, deux événements, la déroute du duc de Joyeuse et la destruction des reîtres protestants attristèrent et consolèrent les deux parties belligérantes. Henri de Navarre avait vaincu à Coutras, le duc de Guise avait harcelé et battu les reîtres. La famine, les épidémies, la débandade avaient achevé de
\Pi8any à Henri 1U,7 avril 1587. BibLimp. Paris, Coll. Hariay. 288.
igS SIXTE-QUINT.
les détruire. Après la défaite essuyée par son favori, à Toocasion des avantages remportés par son rival, Henri III fit son entrée triomphale dans sa capitale au milieu de TindifTérenceeldes sarcasmes des Parisiens. Il posa en héros , on ne le trouva que ridicule. Des héros il y en avait bien en France, mais ce n'était pas lui ; c'étaient désormais, sans contredit, le roi de Navarre et le duc de Guise.
Le pape jugea, comme les habitants de Paris, les prétendues prouessesdeleur roi. LorsqueM.de Pisany* vint lui annoncer la défaite des reîtres, il se montra froid et garda le silence. Aux instances du cardinal de Joyeuse qui demandait que cet événement fût célébré à Rome par des actions de grâces et des réjouissances publiques, il répondit que Dieu avait tout fait, que les hommes n'y étaient pour rien. L'ambassadeur voit dans ces paroles les intrigues du cardinal de Sens, Joyeuse^ la honte qu'éprouvait le pontife d'avoir si peuajdé le roi. La vérité est qu'il répugnait à attribuer à Henri III le mérite d'autrui ; qu'il no voulait pas aggraver la situation de ce dernier en fêtant la gloire des Guises, et que, pour se tirer d'embarras, il attribuait les succès obtenus a la miséricorde divine, c'est-à-dire aux maladies qui avaient détruit les derniers débris de l'ar^ mée allemande. M. de Pisany l'interpella sur cette abstension si blessante pour son roi : a M'oyanl parler de cette façon, écrit-il à Henri III, il sembla qu'il s'altérât tant, et comme nous étions nous promenant par
* Pisany à Henri III, -4 janvier 1588. Bibl. inop. Paris, Coll. Harlay. 288.
* Joyeuse à la reine mère, S janvier 1588. Ibid.
LA LIGUE, i8S
sa chambre, il fit trois ou quatre tours par icelle sans dire mot, se battant les mains, comme est sa coutume, quand quelque chose le fâche, et puis tournant enfin le visage vers moi, il me dit qu'à ce propos il avait fait deux chefs : le premier pour montrer la grâce que Dieu, par un si signalé miracle, avait faite à la religion et à la France; et que l'autre chef était qu'il n'en fallait pas faire d'allégresse ni démonstrations publiques, sinon qu'en son cœur chacun rendît grâces à Dieu comme n'ayant les hommes nulle part à telle victoire, et n'ayant fait aucune chose, mais laissé d'y faire beaucoup d'icelles qui s'y pouvaient. Suivaient après cela plusieurs histoires de la Sainte Écriture qu'il étendit avec infinité de longues paroles. » Au consistoire, le pape s'exprima dans le même sens, en évitant de prononcer le nom de Henri III. On remarqua son émotion pendant qu'il parlait, l'effort qu'il devait faire pour ne laisser échapper aucune parole désobligeante pour le roi de France. Quand il eut achevé, le cardinal de Joyeuse se leva pour faire valoir les mérites de Sa Majesté très-chrétienne, mais un regard de Sixte-Quint lui fernia la bouche. Tout intimidé, et avec des précautions oratoires, il se borna donc à parler au pape à l'issue de la séance, et en particulier ; mais à ses premières paroles, la colère du Saint-Père éclata. «Je vous dis, s'écria-t-il, que les hommes n'y ont rien fait. » Le cardinal se tut, suivant le conseil de M. de Pisany « de ne point rompre avec cet homme, dont le courroux et la haine pourraient plus nuire aux affaires du roi que sa bonne faveur ne saurait leur profiter. » Dans l'original de la lettre par la-
quelle le cardinal rapporte ce propos, les mots qu'on vient de lire sont soulignés de la main de M. de Villeroy. Le trait de plume du ministre, pâli sous l'action de trois siècle, est plus éloquent que le long exposé du cardinal de Joyeuse*. Il prouve que réciproquement, au Louvre comme au Vatican, on se jugeait bien; que Henri III était discrédité à Rome et qu'à cet égard, pour son secrétaire d'État comme pour son ambassadeur, les dernières illusions s'étaient évanouies.
* Joyeuse à Henri UI, 8 fémer 1588. Coll. Harlay ; imprimée dans la Vie du cardinal de Joyeuse; Paris, 1654.
Les émotions de la politique, celles surtout que lui donnèrent les nouvelles de plus en plus alarmantes de France, commençaient, nous l'avons déjà dit, à agir sur la constitution du pape si robuste encore au moment de son exaltation ^ Il avait quelquefois des accès de fièvre, et on sait que, dans Tétat de la science médicale de cette époque, chaque indisposition pouvait facilement dégénérer en maladie mortelle Ml était d'ailleurs mauvais malade, mangeait « bravement sa soupe de vin, » se moquait des médecins, se croyait plus fort qu'eux et aimait à disserter savamment sur la nature de ses maux. Son activité n'avait pas diminué, mais ses forces le trahissaient de plus en plus. Gritti est frappé de le trouver assis, trop fatigué pour se lever, pour se promener pendant l'audience selon son habitude. Il expose à l'ambassadeur ses petites misères. La céré-
^ « E sanissimo. » Babbî au grand-duc, 24aynl 1585. Arch. Flor.3605.
» H Tesoro deUa vita humana deW eccellente dottore e cavalière M, Leonardo Fioravanti, bolognese; Venise, 1590. Ce livre est dénature k faire frémir.
monie dernière a été longue. Son manteau de drap écarlate, sa capuce doublée d'hermine, lui avaient paru bien lourds. Ce maladroit d'AUaleone^, son maître des cérémonies, n'a pas su le soulager. De là son indisposition. Somme toute, il vieillissait au physique, et son entourage s'en inquiétait.
Il avait cependant passé le carnaval gaiement à sa façon, et pour fêter le quatrième anniversaire de son élection il avait invité à diner les ambassadeurs de France et de Venise*. Ce fut un dinianche après la messe et l'audience de quelques cardinaux qu'il reçut ses deux convives dans la stance dite de Bologne. Il s'assit à une petite table séparée, mais touchant presque à celle des ambassadeurs. Malgré Thomélie qu'on lisait durant le repas, il ne cessa de les combler de gracieusetés, de les engager à se couvrir, à manger et à boire. Pendant le dîner, fort soigné et bien servi, Donna Camilla eut l'attention d'envoyer quelques friandises, et après qu'on eut, selon l'usage du temps, enlevé les tables, le pape pria de nouveau Pisany et Gritti de rester couverts et d'approcher leurs sièges du sien. Très-séduisant quand il voulait, — seulement il ne le voulait pas souvent, — Sixte-Quint le fut beaucoup ce jour-là. 11 donna à ses convives une médaille frappée en commémoration des quatre années de son pontiGcat, leur raconta l'histoire de son élection, affirma ses bonnes intentions et alla jusqu'à excuser ses em-
*■ Le journal d^Âlialeone est une source précieuse pour les détails de la vie officielle de Sixte-Quint.
* Giovanni Gritti au doge, 30 avril 1588. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 22.
portements qui, disait-il, ne s'adressaient jamais aux princes, mais seulement à leurs péchés. Il n'omit pas de parler des bandits, sujet de conversation qu'il aimait particulièrement et s'étendit longuement sur la politique du jour et des temps passés. Selon son habitude, il ne ménagea pas Grégoire XIII, à qui il imputait presque tous les maux dont le monde souffrait , les bandits, les huguenots, la guerre civile en France. Le calendrier Grégorien, l'une des gloires de ce pontificat, n'échappa même pas à sa critique*. Il trouva cette innovation contraire à l'autorité des conciles, des papes, de saint Âmbroise , soutint qu'elle avait mis la confusion en Grèce et en Allemagne, au déshonneur de la papauté, et tira ses arguments des mathématiques, qu'il disait savoir à fond. Il avait un instant songé à revenir à l'ancien calendrier, mais en donnant un démenti à un pape, il craignait de diminuer l'autorité des pontifes, «quoique, ajouta-t-il, ce ne soit pas grand'chose, qu'ils se trompent en matières qui ne regardent pas la foi. » Jl ne tarissait^pas sur ce sujet. Ces rancunes posthumes le poursuivaient même dans ses rêves. Pendant deux nuits consécutives il avait aperçu Grégoire XIII entouré de flammes. Heureusement ce n'était pas en enfer, c'était seulement en purgatoire que se trouvait son prédécesseur. Dans sa sollicitude, peu flatteuse pour la mémoire du papeBuoncompagni, il lit dire des messes dans plusieurs églises pour le repos de son âme*. Cette faiblesse
*Lorenzo Priuli au doge, 14 décembre 1585. Arch. Ven. Disp. Borne.
^ Giovanni Gritti au doge, rapport cité en d'autres endroits.
faisait sourire les diplomates étrangers, son intempérance de langage les exaspérait, son apparente mais non réelle versatilité les mettait au désespoir. Cependant, nous le répétons, quoique fin et rusé, il était naturellement loyal, et, malgré des alternatives faciles à expliquer quand on veut se rendre compte de sa situation, en réalité plus qu'en apparence conséquent avec lui-même. Impressionnable, vif, incapable de se contenir, il avait le tort, l'imprudence d'exprimer ses impressions du moment ; mais ses impressions changeaient avec les circonstances, et avec ses impressions son langage. Souvent il y avait aussi du calcul dans cette trop grande loquacité qui, parfois, sert mieux que la taciturnité à donner le change aux interlocuteurs, à leur laisser ignorer ce qu'on pense, à fatiguer leur mémoire par d'interminables développements. En disant tout on ne dit rien, et de très-longs entretiens, quand il s'agit de grands intérêts, prouvent presque toujours qu'on ne veut ou ne peut pas tomber d'accord. Sans se douter, ou sans se soucier de l'usage que les ambassadeurs feraient de ses confidences , ou, précisément pour les désorienter, il leur racontait ce qu'il avait dit aux uns et aux autres. Aux malveillants, il n'était pas difficile de découvrir des contradictions. Olivarès ne manquait pas d'en prendre note, de les mandera son roi, de représenter le Saint-Père comme faux et versatile. C'était la vengeance du représentant de Philippe*; car Sixte-Quint
avait commis la faute grave, que les grands person-
^ Olivarès à Philippe II, 50 mai 1588. Ârch. Simancas. S. de £. Rome. Leg. 951.
nages qui traitent avec des ambassadeurs font bien d'éviter, de le blesser personnellement. Celui-ci se fît une fête, non de dénaturer les faits qui se passaient sous ses yeux ou les paroles qu'on lui disait, personne n'était plus appliqué à les reproduire consciencieusement, mais de les présenter d'une manière conforme à son appréciation, qui était celle d'un homme outré, et dans les dernières années d'un ennemi irréconciliable.
En 1588, les événements marchèrent vite. Les chefs de la Ligue, après s'être, en janvier, réunis à Nancy, se rencontrèrent de nouveau à Soissons, prêtèrent la main au corps municipal occulte des Seize de Paris, préparèrent avec lui les émeutes et entrèrent à Paris pendant la journée des Barricades. Le roi s'enfuit, la révolte triompha, le duc de Guise devint maître de delà ville.
On comprend l'émotion des Romains à la réception de ces nouvelles. On comprend aussi les perplexités du pape. Lorsqu'il est informé de la visite, au Louvre, du duc, alors soupçonné d'être l'âme de l'insurrection parisienne, ses sentiments de souverain sont froissés. « Pourquoi, s'écria-t-il, le roi n'a-t-il pas eu vingt hommes à sa disposition pour arrêter ce rebelle, l'enfermer dans une chambre et en faire ce que bon lui semblait? » Puis il regarde le côté politique des événements. Voilà les Guises maîtres à Paris. Certes , ce sont des rebelles, mais ils sont en même temps les défenseurs de la foi, et de ce faible et triste roi il n'y a rien à espérer ni pour la foi, ni pour la France. Envisagée à ce point de vue, la conduite du duc de Guise lui
paraît moins blâmable. Il l'avoue très-francîhement vis-à-vis du marquis de Pisany. Lorsqu'on lui mande que le roi comptait faire à Guise un mauvais parti, et qu'il y allait de sa vie, le pape l'en fait informer, lui recommande d'être sur ses gardes*. Tout ceci, il le raconte lui-même aux ambassadeurs et aux cardinaux «qui l'approchent, au cardinal de Sens, surtout, qui est souvent l'intermédiaire entre lui et Olivarès. Ce dernier recueille ces propos et en dresse un véritable acte d'accusation. « De ce qui précède, écrit-il à Philippe •, Votre Majesté pourra, si Elle ne Ta déjà fait depuis longtemps, Se former une idée du caractère de Sa Sainteté et du peu de fonds qu'on peut faire sur Ses paroles, ainsi que de Sa disposition d'incliner toujours vers le plus fort. » Oui, Sixte-Quint formait des vœux pour le plus fort, pour ceux qui étaient lés plus forls à la défense de la religion catholique. Sur ce point il ne variait jamais. D'ailleurs, jusqu'ici son intervention n'avait pas été active. Sauf l'acle de privation lancé peu après son élection contre Henri de Navarre, et qui avait été principalement inspiré par ses sentimens de prêtre, il s'était borné à prêcher la réconciliation aux deux camps catholiques, à les engager à l'action- commune contre les huguenots. Peu de jours encore avant les émeutes de Paris, il avait sur la demande de M. de Pisany, écrit dans ce sens au duc de Guise'»
* Olivarès à Philippe H ; 30 mai 1588 ; rapport précité, c Que no se fie del Rey, que no le haga alguna burla que le cueste la vida. »
* Même rapport d'OIivarès à Philippe U.
' Olivarès à Philippe II, 22 avril 1588. Arch. Simancas. Si de E* Home. Leg. 951.
Les événemenls dont nous venons de parler, la journée des Barricades, la fuite du roi et le triomphe de la Ligue dans Paris, avaient produit à Venise une profonde sensation. La Seigneurie chargea son ambassadeur à Rome d'intervenir auprès du pape en faveur de Henri III. Avant de s'acquitter de ses ordres, Gritti tint à concerter sa démarche avec lé représentant de France. M. de Pisany se répandit en plaintes contre Sixte-Quint. Selon lui, celui-ci a de tout temps favorisé les Guises et excusé leur conduite, tantôt prenant pour prétexte la religion, tantôt au point de vue delà succession à la couronne, toujours en prétendant qu'ils agissaient dans l'intérêt du roi. Aujourd'hui même que leur rébellion était manifeste, il continuait à les défendre. L'ambassadeur pensait que la grande expédition maritime de Philippe II contre l'Angleterre, et le désir du pape de lui ouvrir les ports de la France étaient les niotifs de cette conduite.
Gritti eut son audience. « Le Sénat, dit-il, très Saint-Père, a appris avec grand déplaisir la tournure que prennent les événements de France, car ce pays étant l'ornement et l'œil droit de la chrétienté et la balance du monde, personne ne saurait voir les afflictions de ce très-noble royaume sanâ éprouver une extrême douleur. Ici il s'agit des intérêts de la religion qui, de toutes les considérations, est la première; il s'agit aussi de la paix de la chrétienté, et, finalement, de celle de l'Italie. Le sérénissime Sénat craint que le roi^ pour se tirer d*embarras, ne se laisse entraîner à une conduite préjudiciable à la foi catholique. Déjà les siens le font pressentir, et rien ne console la Sei-
in SIXTE-QUIiNT.
gneurie si ce n'est ^a confiance dans la prudence et la sagesse de Votre Sainteté, dans Sa charité et dans Son zèle pour le bien public, surtout dans Sa suprême autorité. Elle en usera , ces seigneurs Tespèrent, afin d'éviter le mal qui semble imminent, et de conjurer les dangers qui menacent jusqu'à l'existence de ce noble royaume. »
Le pontife, en poussant un protond soupir, répondit : ce Ces seigneurs ont raison. Leurs plaintes, hélas! ne sont que trop fondées ; mais nous aimons à les entendre, car tant qu'une mauvaise dent ne nous fait pas souffrir, nous ne nous en occupons pas. Ce n'est que lorsqu'elle fait mal que l'on songe au remède. La France est un très-noble royaume. L'Église en a toujours tiré de grands avantages. Nous l'aimons outre mesure et apprenons avec plaisir que la Seigneurie partage notre affection. Sur l'affaire dont il s'agit nous vous dirons ceci : Ayant, à l'époque du départ de notre nonce pour la France, appris, par des jésuites, que la reine d'Angleterre montrait quelques dispositions à rentrer dans l'Église catholique, et sachant que le roi entretient quelques rapports avec elle, nous avons fait prier Sa Majesté, par le nonce, de faire savoir à la reine que si elle se convertissait, malgré Tacle privatoire de Pie V, nous la reconnaîtrions comme reine, lui donnerions toutes les satisfactions qu'elle deman* derait, la défendrions contre ses sujets et contre le roi de Danemark qui, comme on le disait, lui inspirait alors des inquiétudes, en somme qu'il n'y avait rien que nous ne lui accorderions. Le nonce s'est acquitté de sa commission, mais le roi n'a rien fait. Plus tard il nous
a demandé des secours, et nous lui avons oflerl vingtcinq mille fantassins et huit nnille cavaliers à notre solde. De cette façon nous aurions châtié les hérétiques et les rebelles, et aujourd'hui il serait maître absolu de son royaume. Et nous lui avons fait 'cette proposition, parce que, en lui envoyant seulement trois ou quatre mille hommes, nous lui aurions facilité les moyens de s'arranger avec les hérétiques et de faire comme il a fait sous notre prédécesseur, qui lui a envoyé de faibles secours dont il s'est servi pour arranger ses affaires à sa façon et non à la nôtre. Car, si nous Taidons, c'est pour qu'il puisse exterminer les hérétiques et non faire la paix avec eux. En voilà assez sur les choses passées. Voici maintenant les derniers événements de Paris. Le duc de Guise s'y est rendu avec huit cavaliers seulement, et étant descendu dans la maisou de la reine mère, celle-ci lui a demandé comment il venait sans s'être annoncé. Il répondit qu'ayant appris que le roi voulait faire un massacre général des catholiques qui se trouvaient à Paris, lui, étant catholique aussi, y était venu pour mourir avec eux. Le duc a mal fait de répondre ainsi, et nous ne Texcusons pas. La reine lui assura que tel n'était pas le cas, et l'engagea à aller chez le roi. Le duc accepta. On envoya chez le roi pour lui faire connaître l'arrivée du duc. Le roi fit répondre qu'il en était depuis longtemps prévenu, et que, si le duc prenait pour prétexte ses. querelles avec d'Epernon, il ne voulait pas le recevoir. Guise répliqua que ses différends avec d'Epernon n'avaient pas besoin de prétextes, que ces sortes de questions se vidaient avecl'épée et le poignard; qu'il 11. 13
était venu à Paris et qu'il voulait voir le roi. Celui-ci consentit, et la reine prenant le duc dans son carrosse le conduisit chez la reine régnante. Après les avoir fait attendre deux heures, le roi s'y présenta. Ils causèrent ensemble en termes affables. Le duc resta longtemps, prit ensuite congé et retourna chez lui. Le roi eut alors l'idée d'appeler les Suisses à Paris, et de demander à la bourgeoisie un homme par maison, pour en renforcer la garde du palais. De ces hommes un seul se présenta. Les Suisses entrés, les Parisiens se soulevèrent ; car ils prétendent que des soldats étrangers ne peuvent être appelés dans Paris; que si le roi a besoin de soldats, en conformité des privilèges de la ville, il doit les démander à la ville et que c'est elle qui donne les soldats. Il y eut donc des tumultes et beaucoup de Suisses furent «massacrés. Pendant l'émeute, notre nonce est mandé au château. On le prie de s'entremettre, d'apaiser l'échauffourée. Enfin, Morosini, qui s'est fort bien conduit, accompagne le duc de Guise chez le roi, et le roi et le duc se promènent ensemble par la ville, ce dernier ayant toujours la barrette en main et se tenant aux ordres du roi. Us rentrent chacun chez soi, et à la nuit tombante le roi,
sans dire mot à personne, part pour Chartres. Nous nous demandons, puisque le duc §'est mis dans les mains du roi, qu'il s'est rendu chez lui tout seul, ce que le roi avait à craindre. Pourquoi a-t-il appelé les Suisses ? Ou il avait dés soupçons contre le duc, ou il n'en avait pas. S'il avait des soupçons, pourquoi ne pas le relenir, et s'il avait vu qu'il en naissait un mouvement (ce qui aurait prouvé la culpabilité du duc),
pourquoi ne pas lui couper ia tête et la jeter dans la rue? On se serait calmé. S'il n'a pas eu dé soupçons, à quoi bon appeler les Suisses? Et s'il n'a pas fait cela à la première visite, pourquoi ne Pa-t-il pas fait à la seconde? Mais on dit que, le duc tué, le Lorrain qui était armé aurait fait du bruit et se serait vengé. Il n'en aurait rien été. Personne n'aurait bougé. Maintenant le roi est parti de Paris. Qu'avait-il à craindre, et s'il avait lieu de craindre, comment peut-il chercher le salut dans la fuite? Si, dans les troubles de votre ville, vos pères s'étaient enfuis, vous auraient-ils laissé la liberté (l'indépendance delà République) dont vous jouissez? Fuir de Paris, pourquoi? Par peur d'être tué? S'il avait été tué, il serait au moins mort en roi. C'est en cet état que se trouvent les choses. Maintenant on nous demande d'envoyer un légat. C'est ce que nous ne ferons pas. Car nous ne voulons pas^ compromettre notre réputation. Le cardinal Orsino est allé en France comme légat et n'a pas été reçu ; le cardinal Riario, envoyé en Espagne, n'a pas été admis. Nous ne voulons pas nous exposer à un pareil outrage que jamais nous ne pourrions endurer. Â l'occasion de la captivité de l'archiduc Maximilien, le roi d'Espagne, TEmpereur et le roi de Pologne nous avaient demandé un légat, et ce n'est qu'après avoir lu nous-même les instructions de l'internonce de Pologne, et parce qu'en effet son roi le désirait, que nous nous sommes décidé à lui envoyer un légat. Nous enverrons en France un chevalier, un évéque, un archevêque, même un cardinal si on veut, mais pas de légal. Nous avons proposé au roi de nous laisser faire, en nous engageant
à rétablir en peu de temps l'ordre dans son royaume, ou bien s'il veut faire par lui-même, qu'il fasse, qu'il agisse I Maintenant on veut que nous ordonnions à Guise de quitter Paris. Nous n'avons rien à ordonner à Paris, si ce n'est en matière d'hérésie, de péché, ou d'affaires d'Église, et nous n'avons rien à faire dans celte question, qui n'est pas affaire ecclésiastique. Le roi a dit qu'il comptait s'unir aux huguenots. En ce cas, il verra ce que nous ferons. Malgré tout cela, nous lui avons écrit, le consolant et l'encourageant, et nous réfléchirons à ce qu'il y a à faire; car, en dehors des considérations religieuses, il y a encore des raisons d'Ëtat de la plus haute importance qui exigent qu'on pourvoie à la conservation de ce royaume. »
Gritti combattit quelques-uns des arguments qu'il venait d'entendre. Il fit observer que si le duc de Guise était entré à Paris avec huit cavaliers seulement, cela prouvait précisément qu'il avait des intelligences avec la ville, et quand le pape parlaitdes fautes commises par le roi, l'ambassadeur en convenait, mais soutenait qu'il ne s'agissait pas de critiquer les événements, mais de remédier au mal ; à quoi Sixte répondit qu'il disait vrai, et qu'il avait écrit au duc de Guise en l'exhortant fortement à se soumettre au roi*.
Henri III à peine arrivé à Chartres écrivit* au mar-
' Ce qu'on vient de lire est une traduclion textuelle de Timportant rapport de Gritti au doge, 4 juin 1588. Arch. Ven. Disp. Rome, fil. 22. Le pape raconte à cet ambassadeur la journée des Barricades sur la foi des rapports du nonce. C'est la seule relation officielle de ces événements que j'aie eue sous les yeux, et, je crois, la seule qui ait été publiée. J'ai trouvé, aux Archives du Vatican (France, vol. XXVllI, f. 255), le rapport chiffré de Morosini, mais non le déchiffrement. « Henri Itl à l'isany, 23 mai ihS^. Bibl. imp. Paris, Goll.Hariay. 288.
quis de Pisahy . Il exposa ses doléances, ses bonnes dispositrons à Tendroit d'une réconciliation, son intention de convoquer les États-Généraux, non sans faire entrevoir l'éventualité de son alliance avec les huguenots. A titre d'avertissement, il l'informe de l'envoi de vaisseaux anglais devant Boulogne avec mission d'assister les troupes royales qui y sont enfermées, contre les assiégeants, le duc d'Aumale et les Espagnols que le duc de Parme semble y diriger. C'est déjà un commencement d'alliance qu'il explique par la jalousie de la reine d'Angleterre.
c< Yoilà , Monsieur, dit -il à son ambassadeur, l'état auquel se trouve maintenant toute chose, et persiste en la même délibération et volonté que j'étais quand je vous ai écrit ma dernière, savoir de mettre de l'eau sur le feu et l'éteindre par douceur, si Dieu me donne occasion de le faire, sinon ne laisser rien en arrière pour conserver et ma personne et ma dignité, et suis très-marri que notre Saint-Père ajoute plus de foi et de créance à leurs inventions qu'à la vérité et sincérité de mes actions, et voulût les favoriser ou assister en quelque sorte et manière que ce soit en leurs desseins, comme ils publient qu'ils sont; parce que ce serait me contraindre à prendre des résolutions qui ne sont jamais entrées en ma pensée, et auxquelles je n'ouvrirai jamais la porte d'icelle que par une force et nécessité extrême, laquelle je désire fuir et éviter de tout mon pouvoir. » L'ambassadeur s'acquitte des ordres contenus dans cette letlre qu'il irouve c< qu'on . peut bien dire de main de maître ^ » Il expose au
' Pisany à Henri III, 13 juin 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.
ifliS SIXTE-QUINT.
pontife les outrages que les Guises ont faits à son souverain, et celui-ci, « avec un battre des pieds et des mains, lui dennande si tout ce qu'il lui dit est bien vrai, et s'il est vrai, Dieu châtiera ceux qui le font. » Mais lorsque Pisany insiste pour qu'il se prononce ouvertement en faveur du roi, et qu'il écrive aussitôt, à cet effet, trois brefs à Henri, au clergé franc^ais, et un, « très âpre, » aux Ligueurs, Sixte-Quint répond que les lettres du pape et du Saint-Siège ne se font pas à coups de marteau. Toutefois il nommera une congrégation qui s'occupera de cette question. Gomme l'avait déjà essayé le cardinal de Joyeuse % l'ambassadeur sonde le Saint-Père sur une question aussi grave que délicate : quel parti prendrait la cour de Rome, dans le cas où le roi romprait définitivement avec la' • Ligue? Sur ce point important Sixte-Quint garde le silence.
Cependant, le duc de Guise, se renforça dans Paris, s'empara sans coup férir de la Bastille, et se prépara à la lutte avec le roi. En même temps, des négociations dont l'impulsion venait de la reine mère furent entamées avec Henri HI. Mgr Morosini s'en fit l'organe le plus actif*. Obligé par sa situation d'aller rejoindre le roi, il se rendit, avant de partir, auprès du duc de Guise, qu'il trouva entouré du cardinal de Bourboti^ de
' Le cardinal de logeuse à Henri ttl, IB juin l85S. Bibl. imp. t^ris, Coll. HaHay. ^88.-^ Il rêsuUb de toutes tes |)lècës que le pape tenait <ibfiolumetit Je même langage au cardinal et aux amlnssadeurs de France, d'Espagne et de Venise, sauf la réserve que lui imposait la qualité officielle de ses interlocuteurs. C'est au teprésentant dé Veiiise qu'il s^èUvrait avee le plus d^abândori .
* C'est le pape qui donne ces détails à Tarnbassadeur de France. PIsàny à Henri III, 28 juihl588. Bibt. imp. Paris, Coll. Harl^t. S88.
l'archevêque de Lyon et d'autres notabilités du parti. Il recommanda la réconciliation, et le duc répondit, comme toujours, qu'il ne voulait que l'extermination de l'hérésie. « Si vous n'avez pas d'autres intentions, répliqua le nonce, il sera facile de vous mettre d'accord avec le roi. Me permettez- vous de lui dire que vous êtes prêt et décidé à lui obéir en bon et loyal sujet, s'il vous donne les moyens de faire la guerre aux huguenots, sojt en commun avec Sa Majesté, soit à charge particulière? » C'était, en d'autres termes, lui offrir le commandement des armées royales. Aussi le duc le CQmprenait-il de cette façon. Malgré les objections des assistants, qui le jugeaient trop peu exigeant, il accepta donc les propositions du nonce que celui-ci s'empressa d'apporter au roi. Arrivé à la cour errante de Henri III, Morosini ne trouva le terrain que trop favorable à des transactions. Le spectacle d'un désarroi complet s'offrit à ses regards. La peur et l'outrecuidance alternaient, mais la peur finissait toujours par l'emporter. Tout laissait entrevoir que, quelles que fussent les prétentions des coalisés, Henri finirait par les subir. Aussi le représentant du Saint-Siège put-il retourner à Paris, porteur de la promesse du roi c< de bailler au dit seigneur de Guise les charges principales pour faire la guerre aux huguenots. » M. de Villeroy le suivit de près avec mission de régler les détails et de rédiger l'acte de réconciliation. Mais il ne s'agissait plus de réconciliation. La rébellion victorieuse demanda purement et simplement la soumission de la couronne. Le duc de Guise ne voulait plus entendre parler des conditions qu'il avait acceptées dans sa pre-
mière entrevue avec le nonce; il émit de nouvelles prétentions gue celui-ci jugea inacceptables, et prit en un mot Tattitude d'un homme qui se sent et qui est, en effet, le maître de la situation. De son côté, mortifié et compromis vis-à-vis de la cour, Morosini se retira des pourparlers et communiqua aisément à son souverain le dépit profond qu'il éprouvait lui-même, ce Ils sont mauvais, s'écria le pape en parlant des chefs de la Ligue, mauvais et de douteuse volonté! » l[ fit dire au roi, une fois de plus, que le secours du Saint-Siège lui était assuré, pour peu qu'il voulût se résoudre à faire « franchement » la guerre aux huguenots. M^is rinfortuné Henri, de plus en plus intimidé, capitula, et passant sous les fourches caudiues de la Ligue, signa l'édit de l'Union qu'on publia à Rouen le 19, et à Paris, le 20 juillet. Le duc de Guise fut nommé lieutenant général des armées de France.
Peu de jours encore avant de ratifier cet acte important, Henri avait écrit au cardinal de Joyeuse^ Sa* lettre est un long cri de douleur. 11 lui expose Tétat de la France, les hostilités ouvertes déjà par les chefs de la Ligue contre les catholiques royaux, les progrès des huguenots en Languedoc et en Dauphiné, ses embarras, son désespoir. Il demande au Sainl-Siége des secours, tout en témoignant de ses hésitations sur le parti à prendre, et en laissant entrevoir en même temps les résolutions les plus contradictoires, la paix ou la guerre, soit avec les huguenots, soit avec la
< Henri III au cardinal de Joyeuse, 4 juillet 1588. Bibl. iinp. Paris, Coll. llarlay. 288- Celle lettre, ainsi que la lettre précitée, n'est pas imprimée dans la Vie du cardinal de Joyeuse.
Ligue. Pour presser l'envoi des subsides et hâter la nominalion d'un légat, il dépêcha le C'irdinal de Gondi à Rome, et ce personnage obtint non-seulement que le pape revînt sur sou aversion contre les légats en général, mais que Morisini, particulièrement agréable à la cour de France, où il résidait comme nonce, fût sur la demande du roi nommé à ce poste élevé \ Comme conséquence naturelle il eut aussi le chapeau *.
Évidemment, un revirement notable s'était opéré dans l'esprit de Sixte-Quint. Les renseignements qu'il recevait de France, les explications du cardinal de Gondi, les faits mandés par le roi lui-même concoururent à lui faire envisager la journée des Barricades et les événements qui l'avaient suivie sous des couleurs peu favorables aux Guises, ce Ils ont mené le canon à Melun, avait écrit Henri, pour le battre et en ce faisant déclaré et ouvré la guerre de fait aux catholiques. » Le pape en fut indigné, et assura au cardinal de Gondi ' (c qu'il n'abandonnerait point le roi, ni de conseils, ni de moyens d'hommes, ni d'argenf, dont il pense avoir
' Henri lU à Sixte-Quint, 1588. La date est laissée en blanc dans la minute. En marge on lit : « Le roi demande assistance à Sa Sainteté incontinent après les barricades. » Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.
* Le cardinal de Gondi à Henri UI, 15 juillet 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. Hariay. 288. Selon Tusage, Sixte-Quint notifia aussi la. promotion deMorosini au cardinal de Bourbon et au duc de Guise. Ces lettres ont été publiées à Paris, le 10 juillet 1588. Je n'ai pas trouvé les originaux et j*ignore si le texte publié leur est conforme ; mais cela supposé, on ne saurait €n déduire une preuve de duplicité. Sixte-Quint, fort mécontent des Guises, n'entendait nullement les désavouer complètement. Ce qu'il voulait, c^était les rallier à la cour et tourner leurs forces réunies contre les protestants.
^ Le même au même, même date. Ibid,
202 SIXTK-OUINT.
aujourd'hui plus qu'autre prince chrétien qui vive, pourvu que Sa Majesté demeure en une bonne résolution. )> Son ancien projet d'intervention en France avec des forces pontificales considérables, vingt ou vingt-cinq mille hommes, lui revint à l'esprit. La correspondance de Mgr Morosini était faite pour prépai^r ce changement, et pour maintenir le pontife dans ses nouvelles dispositions. On sait d'ailleurs que Sixte- Quint choisissait ses représentants à l'étranger parmi les membres les plus distingués de la prélature et qu'ils jouissaient de son entière confiance. Jamais il n'eut recours au triste expédient de faire surveiller et contrôler, par des agents secrets ou subalternes, ceux qui à l'honneur joignaient le fardeau et la responsabiUté de la représentation officielle. c< Un mot du nonce, dit le cardinal de Joyeuse, a plus de créance, remue le pape plus que ce que les personnes intéressées écrivent^ » Morosini, issu d'une des illustres familles de Venise, jouissait, comme diplomate, d'une célébrité méritée. Successivement ambassadeur de la Seigneurie à Turin, en Pologne, à Madrid, il avait partout laissé les souvenirs les plus honorables. Bailli à Gonstantinople, il avait, pur une fière réponse, intimidé le sultan au moment où celui-ci le menaçait de mort, tl quitta ensuite la carrière diplomatique, fut îiomtné évêque à Brescia, et, après la mort de Mgr de Nazareth, sur la demande du cardinal de Jayetrse*, envoyé à Paris eh qualité de nonce. Comme Vénitien, il avait toujoiirs
* Le càHiHat de Joyeuse a fleririlîl. 4 avril 1587. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.
* T,e même au même, 29 mars 1588. ÎMd.
LA LIGIE. SOS
incliné vers la France. Dans sa nouvelle situation, il rendait à Henri UI les plus grands services. Pisany et Joyeuse ne cessent de se louer de son tact et de son habileté si nécessaires a attendu l'humeur de l'homme {Sixte-Quint) à qui il a affaire*. » En effet, Morosini sut si bieu se conduire, qu'il réussit, pendant quelque temps au moins, à se concilier la confiance du pape et du roi. Le cardinalat et la dignité de légat furent, comme nous venons de dire, sa récompense. Â ce moment, voyant les embarras mortels où se trouvait Henri HI, l'attitude de la Ligue, les progrès des huguenots dans le Midi, apprenant par ses correspondances de Rome le refroidissement du Saint-Père à regard des Guises, mettant aussi en ligne de compte la situation du roi d'Espagne, dont V Armada invincible voguait alors vers les côtes de l'Angleterre, à ce moment critique l'ancien ambassadeur de Venise, le nouveau légat du pape, insinua au roi et à la reine mère, sous sa propre responsabilité, une combinaison politique, laquelle, si on la réalisait, si elle était réalisable, aurait soudainement et foncièrement changé la face de l'Europe. Celait une alliance intime, une union^ comme on disait alors, entre Philippe et Henri. Sixte-Quint saisit cette idée avec empressement. Au fait^ n'élait-co pas là sa pensée? N'était-ce pas ce qu'il avait toujours recommandé? Si les rois catholique et très-chrétieti marchent franchement d'accord eiitre eux et avec lui^ on aura bientôt raison des hérétiques de France et des Pays-Bas. Viendra ensuite le tour de
* Le cardinal de Joyeuse à Hehri III, 5 mai 1588. — ^ Pigany à Henri UI, 13 juin 1588. Bibl. iinp. Paris, Coll. Harlay. 288.
l'Angleterre et de l'Allemagne. El comme il se réservera la haute main, il aura soin, il sera en mesure de veiller à la conservation de la France et au maintien de l'équilibre européen. Il entra donc chaleureusement dans les vues du légat, ût appeler Gondi, l'entretint longuement de la politique espagnole, notamment des relations de la cour de Madrid avec les chefs de la Ligue, lui exposa enfin nettement et véridiquement ses pourparlers avec Philippe. c< Il avait écrit, dit-il, dans le temps, au roi d'Espagne, pour le prier de ne point encourager les ennemis du roi chrétien. Sa Majesté, en répondant, avait avoué qu'EUe donnait des secours aux ligueurs , non pour les armer contre leur souverain, mais pour les mettre à l'abri de leufô ennemis. En ce qui concernait l'entreprise de l'Angleterre, la cour romaine avait conclu un traite avec le roi d'Espagne; il comptait le lire en consistoire public dès que VArmdda aurait paru dans les parages anglais. Le monde apprendrait alors si le Saint-Père avait, oui ou non, sauvegardé les intérêts de la France. En agir autrement n'aurait pas été faire office de pape. »
Dès le lendemain de cet entretien, Sixte-Quint s'en ouvrit au comte d'OlivarèsMl lui communiqua queMorosiniavaitsuggérél'idéed'une union entreles deux rois; qu'il en avait même parlé à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, que Don BernardinodeMendoza avait fort bien accueilli ces ouvertures et comptait sur l'assentiment de son souverain. Il lui exposa les avantages de cette alliance au point de vue des affaires des Flandres et de
'Le cardinal de Gondi à Henri III, 25 juillet 1588. Bibl. iinp. Paris, Coll. Harlay. 288.
la guerre d'Angleterre, et Olivarès, qui ignorait les intentions de son souverain, offrit de transmettre à Madrid, par un courrier extraordinaire, les propositions et les lettres de Sa Sainteté. Ëntin, et c'était ce qui frappa le phis l'ambassadeur, Sixte-Quint fit entrevoir le désir de se charger de la médiation entre les deux souverains.
De son côté, Henri III, par l'entremise de Mendoza, avait fait à Madrid une démarche directe. Mais Philippe II garda lesilence. Des mois se passèrent sans qu'il pût ou voulût faire connaître ses volontés. Sixte-Quint en conçut un vif déplaisir, etOlivarès trouva prudent d'engager son maître à ne pas différer la réponse, surtout à la faire d'abord parvenir au pape. Cet homme d'État eut d'ailleurs de la peine à pénétrer les arrièrepensées de ceux qui recommandaient et désiraient cette combinaison. Que le malheureux Henri cherchât de l'appui partout, même dans le camp ennemi, rien de plus naturel. Mais le Saint-Père, mais Morosini ? Il y a des points obscurs qu'il ne parvient pas à éclaircir. « Le cardinal-légat est Vénitien, écrit-il au roi. Comment peut-il proposer une alliance entre la France et l'Espagne, si odieuse à la Seigneurie et à toute l'Italie? Le grand-duc de Toscane se sentira frappé au cœur. » Peut-être l'ambassadeur ne se trompe-t-il pas en cherchant le motif dans l'ambition personnelle de Morosini? Un cardinal qui a opéré le miracle de l'union entre ces deux royaumes, qui passe par conséquent pour neutre et en bons termes avec les deux couronnes, n'aurait-il pas de grandes chances au prochain conclave? Quant au pape, qui s'offre pour médiateur, il
espère évidemment avoir la haute main entre les deux parties, ne fût-ce qu'en l.eur laissant entrevoir, espérer la conclusion de l'alliance. Exciter ces espérances à Paris el à Madrid est probablement pour lui plus important que de les réaliser, que d'opérer cette union si difficile à faire, plus difficile à conserver\ Telles étaient les suppositions de l'ambassadeur d'Espagne. À nos yeux la parfaite sincérité de Sixte-Quint n'est pas plus douteuse que son désir de devenir l'arbitre suprême entre les deux puissances. Non qu'il se fit illusion ^ur les diflicultés, sur l'impossibilité d'une longue et durable alliance entre les deux États dont la rivalité faisait pour ainsi dire un élément de leur existence politique ; mais un rapprochement temporaire, une action commune contre l'ennemi commun, les huguenots, ne lui semblaient pas chimériques. Cependant, même sous ce rapport, ses espérances se dissipèrent bientôt.
Les nouvelles de France étaient mauvaises. C'est avec un mélange de colère et de mépris pour Henri III qu'il apprit que Lesdiguières s*était rendu maître absolu du Dauphiné. « On nous demande, dit-il à Pisany trois mille écus par mois pour ménager Lesdiguières! Puisque votre roi perd son royaume province par province, chacun en prenant ce qu'il veut, nous en ferons autant. Nous enverrons douze mille hommes en Dauphiné, nous prendrons cette province sans faire du tort au roi^ puisqu'elle n'est plus à lui *. »
^ OliTarès à Philippe U, 12 décembre 1588. Arch. Simancas. S, deE. Rome. Leg* 950. — Le même au même, 21 décembre 1588. Ibid. * Pisany à Henri m, 8 août 1588. Bibl. imp. Paris, GoU. Uarlay. 288.
LA LIGUE. m
Lorsqu'on eut connaissance de la convocation des Etats de Blois, le cardinal de Joyeuse ^ fit observer au pape que les Etats avaient toujours été le principal remède aux maux publics, et que c'étaient ordinairement les rois qui n'en voulaient pas, tandis que cette fois c'était Sa Majesté qui les avait offerts et convoqués de Son propre mouvement, et que tousles gensde bien en espéraient beaucoup pour la pacification du royaume et pour l'autorité de Sa Majesté. Sixte-Quint désapprouva cette mesure. « Les princes, disait-il, y seront aussi, et ils ne feront pas tout le bien désirable.»
Les événements ne tardèrent pas à lui donner raison.
Les États se réunissaient à Blois à la mi-septembre. L'esprit de la Ligue, et, comme nous dirions aujourd'hui, les idées radicales, y prédominaient. Le pouvoir royal s'affaissait de jour en jour. Henri III marchait de défaite en défaite. Encore un pas et le duc de Guise sera maître de la France.
* Le cardinal de Joyeuse à Henri lU... septembre (?) 1588. Bibl. imp. Paris. S. Germ. fr. 1162.
La première nouvelle du meurtre des duc et cardinal de Guise, commis au château de Blois, les 23 et 24 décembre *, fut portée à Rome par un courrier de l'ambassade de Savoie. Le lendemain, 5 janvier, par les rapports du légat et les lettres du roi à M. de Pisany, on en reçut la confirmation*. L'auteur du crime sentait le besoin de s'excuser. «Le feu duc de Guise, écrit le roi, pensait en brief exécuter son dessein qui n'était moindre que de m'ôter la couronne et la vie. U y allait aussi du repos de mes sujets... Vous informerez Sa Sainteté et Lui direz que Ses saintes et personnelles admonitions, et l'exemple de la justice, m'ont Ole tout scrupule. Je m'assure, aussi, (ju'EUe louera ce que j'ai fait, étant chose non-seulement licite, mais aussi pieuse, d'assurer le repos du public par la mort d'un particulier. » Pour captiver le pape
' Henry Ulà Pisany. Bloi^:, Si décembre 1588. L'original qui faisait partie de la collection Lucas de Monligny, a été public dans la Revue rétrospective, tom. III. Paris, 1834. Une copie se trouve àla Bibl. imp. Paris, Fonds Du Puy, tom. CCXLV.
il a rincroyable idée d'ajouter: « J'ai délibéré de reconnaître les bons offices que me rend le cardinal Monlalto, d'une partie des dépouilles du cardinal de Guise, dont vous lui pourrez toucher quelques mots, si vous voyez qu'il soit à propos. » ce J'oubliais, ajoutet-il, en post'Scriptum à cette letlre qui porte la date du second meurtre, de celui du cardinal de Guise, j'oubliais de vous dire que je me suis aussi déchargé de feu Ip cardinal de Guise qui avait été Timpudent de dire qu'il ne mourrait point qu'il ne m'eût tenu la tête pour me raser et faire moine. . . Vous pouvez aussi faire entendre à Sa Sainteté qu'il m'a convenu ainsi de le faire, si je ne voulais laisser encore ce très-dangereux incitement de guerre perpétuelle contre mes sujets. »
Le rapports du légat firent connaître les détails de cette catastrophe sanglante. Le cardinal Morosini résidait à Blois. Informé de l'assassinat du duc, il avait vainement cherché à forcer la consigne du palais. II ne put approcher le roi que le lendemain de la mort du cardinal de Guise, appelé par un billet de Henri III, qui était encore tout enivré de son triomphe. « Monseigneur le légat, lui avait-il écrit, me voilà roi. J'ai pris cette résolution de ne plus tolérer injure et mauvais traitements. Je me maintiendrai en cette généreuse résolution au dommage de qui que ce soit, et à l'exemple du pape notre Saint- Père, m' étant fort bien souvenu de sa façon de parler, disant continuellement qu'il faut se faire obéir, et châtier ceux qui nous offensent. Puisque j'ai atteint mon but, je vous recevrai demain s'il vous plaît.
210 SIXTE-QIINT
Adieu. ^» Les rapports du légat portent le cachet d'un extrême embarras. Il déplore ces faits et les blâme, mais avec mesure. Il se trouve dans une situation difficile. S'il dit tout ce qu'il sait et pense, il risque de surexciter les colères du pape, de le pousser à quelque démarche compromettante ; si en sa qualité de légat il se porte à un acte d'éclat, comme serait son départ de la cour, ou l'excommunication du meurtrier, c'est lui qui engage la politique du Saint-I^ége. S'il reste, s'il se borne à blâmer, entre quatre yeux, le crime du roi, il risque la disgrâce de son maître, mais au moins ce sera lui, le légat, ce ne sera pas le chef de l'Église qui sera compromis. C'est à ce parti qu'il s'arrête, le plus sage, le plus noble, le plus digne de Texcellent Morosini, et en même temps le plus ingrat, celui qui sera le moins apprécié quoiqu'il soit le plus méritoire. Cela s'est vu alors, cela se verra toujours dans des cas semblables. Quand les passions ont pénétré dans les cabinets, l'agent diplomatique assez éclairé et assez courageux pour ne pas servir ces passions est sûr de déplaire ; mais il est sûr, aussi, de servir les intérêts de son pays. Morosini se borne donc à rendre compte de l'entretien qu'il a eu avec le roi,
< Le cardinal Morosini au cardinal Montalto. Blois,24 décembre 1588; déchiffré à Rome, 5 janvier i 589. Arch. du Vatican, France, vol .pXVU, fol. 248. — Billet de Henri III k Morosini, 24 décembre 1588. /Hrf.— Morosini à Wontalto. Blois, 24 décembre. /èid. France, vol. XXIV, fol. 562.— Le même au même. Blois. 26déc€mbre 1588. /ètrf. vol. XXIV, fol. 569.— Le même au même. Blois, 31 décembre 1588; déchiffré à Rome le 13 janvier 1589. /Hrf vol. XXVIl, fol. 250. — Les parties essentielles de ces rapports ont été publiées par Tempesti. Ayant comparé et trouvé conforme à Toiiginal le texte donné par Fauteur de la Vila de Sisto* QuintOf je ne reproduis pas ces correspondances dans les pièces justiiicatives.
des exhortations qu'il lui a adressées en se promenant avec lui dans le parc du château, à raconter Fimpression, généralement mauvaise, que ces meurlres ont produite sur le public. Les ennemis seuls des Guises s'en réjouissent. Les gens raisonnables témoignent de la compassion et non de l'approbation. La reine mère, malade, et presque mourante, est du nombre. Avec son expérience consommée, avec son jugement plus juste que celui de son fils, moins prévenue et moin« passionnée, elle ne se trompe pas sur la gravité de la catastrophe et en préyoit les fâcheuses conséquences. M. de Pisany fut reçu le 6 ; il communiqua les faits et trouva le pape moins irrité qu'il n'avait craint. Le Saint-Père lui parla avec assez de calme, et ne manqua pas cette occasion de faire un retour désobligeant sur la politique de son prédécesseur. Il accusa les cardinaux de Sens et de Côme d'être, après Grégoire XIII, les principaux auteurs de tous ces maux*. Après l'ambassadeur de France celui de la Seigneurie fut introduit*. «Qu'en dites-vous? s'écria Sixte-Quint en apercevant Gritti. Nous ne pouvons pas louer, nous devons blâmer le premier acte qu'a fait le duc de Guise, qui était de s'armer et de s'unir à d'autres princes contre le roi ; car il ne lui appartenait, en aucune façon, de prendre les arçies contre son souverain, et, quoiqu'il choisît la religion
* Le cardinal de Joyeuse à Henri HI, 9 janvier 1589. — Le même au même, 10 janvier 1589; d'après des copies faites en 1643. BibLimp. Paris, Fonds des Minimes 58 ; ces pièces ont été imprimées dans les Lettres du cardinal d'Ossat.
* Giovanni Gritti au doge, 7 janvier 1588 (1589). Arcîi. Ven. Disp,
Rome,/i[. 22.
pour prétexte, il n'avait pas le droit de marcher contre son roi, ni de lui imposer la loi ; c'était un excès et un péché, car ce n'est pas au vassal de commander et de faire violence au prince ; il peut bien l'avertir, exhorter, persuader, mais s'insurger contre son roi est une action inexcusable, c'est un péché. Et si, pour ce motif, le roi avait procédé et l'avait puni, il n'y aurait eu rien à dire ; car c'était son sujet et on n'aurait pu que l'approuver. Le second acte du duc a été son arrivée à Paris, il y a quelques mois, suivi seulement de sept cavaliers. Il s'est rendu chez la reine mère, et ensuite chez le roi. Si celui-ci avait voulu procéder contre lui, il pouvait le faire; il pouvait l'arrêter et châtier, et s'il l'avait mis à mort, et fait jeter son corps par la fenêtre, personne n'aurait bougé, et tout était dit. Le roi eut tort de ne pas le faire alors, tout le monde l'en aurait loué ; mais, comme vous savez, il s'est enfui et est allé à Chartres. Maintenant vient de s'accomplir le troisième acte. Le roi étant souverain et le duc sujet, le roi peut agir contre ses sujets. Il n'est tenu de rendre compte de ses actions à personne. Mais après s'être réconcilié avec lui, après l'avoir admis dans son conseil et dans son intimité, faire appeler le duc dans sa chambre et massacrer cet homme qui s'y rendait en toute confiance, c'est ce que nous ne saurions approuver, car ce n'est pas un acte de justice, c'est un homicide. Il devait le faire arrêter, lui faire son procès, et ensuite agir selon sa convenance, car il est roi, et en se conformant aux lois, en observant les formes ordinaires de la justice, tout était bien l'ait. Si une insurrection avait eu lieu, il aurait pu le
faire mourir sans procédure {tumultariamente) ; mais le tuer comme il l'a fait était homicide et péché et non justice, et nous sommes affligé que le roi Tait commis. En ce qui concerne le cardinal, si le roi avait le moindre motif de plainte, pourquoi ne pas s'adresser à nous ? Nous aurions appelé le cardinal à Rome, et tout se serait arrangé ; et s'il n'était pas venu, nous lui aurions pour désobéissance ôté le cardinalat, et alors le roi aurait pu faire selon son bon plaisir. Nous l'avons dit à l'ambassadeur qui a été ici avant vous, et nous lui avons demandé quel prince a jamais osé tuer un cardinal. En somme, le roi a mal agi en traitant de la sorte des gens avec lesquels il s'était réconcilié. » Le pape paraissait affligé et embarrassé; il se plaignait du fardeau de son ministère, tout en convenant, que chacun c< préfère ses peines à celles des autres, et que saint Augustin avait dit avec raison, que si les souffrances de toute l'humanité étaient renfermées dans une chambre, et que les hommes fussent libres d*en choisir, chacun reprendrait plutôt les siennes que celles du prochain. Et cependant nous sommes pape ! Quand nous étions cardinal, nous étions plus tranquille, et nous n'avions pas à nous tourmenter l'esprit pour savoir si nous devions excommunier un roi, ou le citer à Rome, ou prendre quelque autre parti . »
Vers le soir, quoique ce ne fût pas son jour d'audience, le comte d'Olivarès se rendit au Vatican. Il y retourna le lendemain et, au grand déplaisir du cardinal de Joyeuse, resta « une grosse heure. »
Le sacré collège avait, à la nouvelle du meurtre d'un
de ses membres, poussé un cri d'indignation. «La faction espagnole, écrit Joyeuse à Henri 111, exagère ce fait. De façon que si Votre Majesté avait fait tuer l'ambassadcur d'Espagne qui est auprès d'Elle, lesdits Espagnols ne sauraient montrer d'en être plus marris.» Il suppose avec raison qu« dans ses deux audiences, Olivarès «a aigri fort Sa Sainteté*. » Celui-ci trouva le pape un peu perplexe*. «Tout dépendra, écrit-il à Philippe, de la tournure que prendront les affaires de France et de l'attitude de Votre Majesté. Je tâcherai de donner du courage à Sa Sainteté et de L'exciter autant que je pourrai, sans toutefois engager trop Votre Majesté, à moins que les exigences du moment ne m'obligent d'en agir autrement. » Les instructions du roi ne tardèrent pas à lui arriver. Philippe était résolu à la guerre. Le duc de Guise avait été le dépositaire de son secret, l'agent et l'exécuteur principal de ses volontés. Désormais il fallait déchirer le voile, si transparent d'ailleurs pour tout le monde, et paraître sur la scène. Olivarès reçut l'ordre d'irriter et de raviver les colères du Saint-Père, le duc de Parme de ranimer le courage de Mayenne, de se tenir prêt, et, dès que la guerre serait déclarée, de s'emparer de Qambrai ; enfin. Don Bernardine de Mendoza d'organiser à Paris les moyens de résistance'.
Après l'ambassadeur, ce fut le tour du cardinal de
* Olivarès à Philippe H, 9 janvier 1589. Ârch. Simancas. S, de E. Rome. Leg, 952.
* « Un poco de perplexidad. »
^ Hieronimo Lippomano au doge. Madrid, 18 janvier 1588 (1589). Arch.Ven. Disp, Espagne, /î/. 21.
Joyeuse*. Dès les premiers mots le pape lui coupa la parole. Une discussion fort animée s'engagea entre eux, si on peut appeler discussion une altercation entre deux personnes qui, sans s'écouter, crient à la fois et à qui mieux mieux. c< Et ayant allumé ma colère par la sienne, écrit le cardinal au roi, il fit que je ne l'écoutai guère aussi longuement, tellement que nous ne faisions qu'estoquer l'un l'autre. » Le pape répéta ce qu'il avait dit à Gritti, et le cardinal rappela à son interlocuteur ses propres paroles, celles qu'il avait dites^ à l'occasion de la journée des Barricades, alors qu'il regrettait que le roi n'eût pas fait jeter le duc de Guise par la fenêtre. Sixte- Quint dut en convenir, mais « ne sut parer ce coup ni faire autre chose que se courroucer. » En résumé, le protecteur de France soutint qu'en ce qui concernait la mort du duc, son souverain n'en avait à rendre compte qu'à Dieu, et que ce n'était que par honnêteté et pour la révérence due au chef de l'Église, que Sa Majesté lui en faisait parler. Quant au cardinal, le roi n'informait pas seulement le pape de ce qui s'était passé, mais il lui en demandait aussi l'absolution. Sixte-Quint répondit qu'il fallait que Sa Majeslo écrivît Elle-même pour solliciter l'absolution, et (|i>e, en attendant, il en parlerait aux cardinaux.
Ce fut surtout la résolution du Saint-Père de communiquer ces événemenis au consistoire qui alarma les représentants de Henri III. Ni Joyeuse ni Pisany, qui eurent le 8 une seconde audience, ne parvinrent à l'en dissuader.
* Sa lettre à Henri 10, 9 janvier 1589; citée précédemment.
216 SFXTE-QUIIST.
Le consistoire eut lieu le lendemain, 9 janvier. Selon l'usage, les cardinaux approchèrent le pape individuellement avant qu'il prit la parole.
Leur ressentiment, les observations* qu'ils lui soumirent étaient de nature à augmenter son indignation, sa douleur et ses alarmes. Après avoir, selon l'usage, à l'occasion de sa septième promotion, ouvert la bouche aux nouveaux cardinaux, un profond silence s'établit dans la sal]e\ Visiblement ému, le pape fut longtemps sans le rompre. Enfin il s'écria : c< C'est avec une douleur indicible que nous vous annonçons un crime inouï : le meurtre, le meurtre, le meurtre d'un cardinal, tué sans procès, sans jugement, contrairement aux lois, par les armes séculières, sans notre autorisation, sans celle du Saint-Siège. » Il continua sur ce ton, se bornant, cependant, à parler du cardinal, et ne faisant aucune allusion au duc de Guise. Son allocution était un long et éloquent réquisitoire contre Henri III, qu'il taxa d'injustice, de cruauté, d'ingratitude et d'irrévérence envers le Saint-Siège. Il appela sur lui les punitions du ciel et se reconnut à lui-même le droit et le devoir de le châtier. « Les ambassadeurs du roi, dit-il, se sont jetés à nos pieds; ils ont demandé l'absolution de leur maître, mais celui-ci, en nous écrivant, n'en fait même pas mention. Parricide
*■ Voy. le rapport précité d'OIivarès à Philippe H. « Todos concuerdan on que el papa hablo con grande afecto y acudiô bien à lo que en la silla ledijeronlos cardinales. »
* Relacion del consislorio del lunes 9 Enero del eardind Asca' nio Colonna, faisant annexe au rapport précité d'Olivarès. Tempesti» (Vita di Sisto-Quinto) , donne le texte officiel, éyidemment châtié, de Tallocution.
el sacrilège, il n'a aucun mot de repentir à donner à son crime ! » Toute son indignation éclata en racontant que le roi, dans sa lettre, prétendait, en commettant cet assassinat, avoir suivi son exemple*. Il cita rhistoire ancienne et moderne, annonça la formation d'une congrégation ad hoc^ et fit une véhémente sortie contre ce quelques cardinaux qui, oublieux de leur propre dignité et, à son grand étonnement, avaient osé en sa présence excuser le crime, sans réfléchir à ce qu'il atteignait l'honneur et la sécurité de tout le sacré collège. c< Ce n'est pas nous qui demandons à redevenircardinal. Ce n'est pas nous qui, pour obtenir la pourpre, nous adresserons à tel prince ou roi pour qu'il intervienne en notre faveur. Ce n'est pas de notre personne qu'il s'agit, mais vous, vous voulez donc être privés de la liberté, des honneurs, des pensions et privilèges dont vous jouissez, vous voulez devenir l'objet du mépris des princes et des rois ! Soyez-en bien persuadés, si nous laissions impuni l'assassinat d'un cardinal, vous tous pourriez bien partager son sort. »
Le cardinal de Joyeuse, auquel ces mots s'adressaient particulièrement, se leva pour répondre, mais le pape, d'une voix altérée, lui ordonna de se taire, de s'asseoir, et, comme l'intrépide protecteur de France restait bravement debout, il le chassa de la salle*. Le cardinal Santa-Severina, nommé chef de lacongréga-
< Ce passage est supprimé dans le texte officiel publié par Tempesti.
' Le cardinal, dans sa lettre précitée à Henri III, ne s'en vante pas ; il relate sa tentative infructueuse de parler, mais il passe sous silence le fait de son expulsion, racontée par le cardinal Santa-Severina dans
tion, s'entremit à Fissue du consistoire, excusa Joyeuse sur sa jeunesse et son ignorance des règlements, et fit si bien que ce dernier, cette fois inlimidé , et voulant d'abord quitter Rome, se résigna au prochain consistoire à se jeter aux pieds du pape, et à lui demander pardon de l'affront que Sa Sainteté lui avait infligé.
Le premier résultat et la conséquence naturelle du meurtre des Guises étaient un rapprochement momentané entre Sixte-Quint et TEspagne. Le rêve d'une entente de Philippe et de Henri s'était évanoui. Olivarès constate avec plaisir que la congrégation, instituée pour Texamen de ces faits, est bien composée. Sanli- Quattro,, Facchinetti, Lancelloto, Pinelli, Mattei, sont tous des hommes selon son cœur, sauf peut-être celui-ci qui pourrait bien incliner un peu du côté de la France* ; mais il pense que la nature de la question exclut tout danger de défaillance. Dans ces jours de surexcitations il voit souvent le Saint-Père et le trouve fort irrité contre le légal. C'est surtout le billet que Henri HI avait écrit à ce dernier qui lui faisait craindre une trahison. H soupçonna Morosini d'avoir conseillé le meurtre, et se promit de le lui faire payer cher. Il ne l'appelait plus autrement que le secrétaire du roi de France, mais il hésita h le remplacer. Sa colère, ses inquiétudes, se firent jour dans des discoure impru-
sa Vita de Giulio-Antonio SantoHo^ card. diSanla-Severina, Manuscrit de la Yallicellana. — Strictement, le cardinal de Joyeuse était en faute, car ce n'était que sur Tinvitalion ou avec l'autorisation du pape que les membres du consistoire pouvaient prendre la parole.
* Olivarès à Philippe II, 11 janvier 1589. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg, 952.
dents, soigneusement recueillis et transmis à Madrid par son ennemi intime, l'ambassadeur d'Espagne. Le cardinal de Sens, connu comme menteur, rapporte les propos que le pape a tenus ou qu'il lui prête. Il raconte qu'il avait été dans le temps témoin de l'audience de congé d'un agent du duc de Guise, l'abbé d'Orbais, qui partait pour la France. Le pape se serait exprimé ainsi : « Dites à Sa Majesté le duc de Guise de se tenir prêt. Tantôt nous romprons avec le roi. » Olivarès croit et reproduit, dans sa correspondance, tout ce que le cardinal lui raconte, en citant sa source, il est vrai; car il est prudent et consciencieux autant qu'un homme passionné peut Têlre. Il en prend prétexte pour appeler l'attention de son maître sur la question de succession, fort débattue à Rome, où, depuis les événements de Blois, l'on considérait Henri III comme un obstacle à l'apaisement de la France. On allait jusqu'à discuter l'opportunité d'un acte privatoire à lancer contre lui, et la question de savoir s'il convenait de procéder dès à présent au choix du futur roi de France.
A ce sujet , l'ambassadeur est convaincu que Sixte- Quint se conformera aux intentions de Philippe, ne fût-ce que parce qu'il lui serait impossible d'en agir autrement. « Les nouvelles de Paris, écrit-il, sont bonnes. Tout est en mouvement. Il ne faut pas laisser aux Français le temps de se refroidir. » Il a même pris sur lui, tant la crise lui paraît imminente, d'engager le duc de Terranuova, le gouverneur de Milan, à faire des préparatifs militaires et à se tenir en mesure de coopérer avec le duc de Mayenne. Celui-ci
n'avait pas lardé à faire connaître à Philippe son intention de venger la mort de ses frères. Il était maître, disait-il, du Havre., de la Bourgogne, de la Champagne,
et décidé à marcher sur Paris. Par Tentremise de l'ambassadeur d'Espagne à Turin, Don José Acuna, qui s'adressa à cet effet au duc de Terranuova, il demanda et obtint un secours de cinquante mille ducats ^
Pour Sixte-Quint, c'étaient de mauvais jours. Les deux partis s'agitaient autour de lui avec une extrême violence. La faction espagnole et les agents de la Ligue insistaient pour qu'il se déclarât ouvertement en faveur de la Sainte-Union. Les ambassadeurs de Henri lU, M. de Pisany et Jérôme de Gondi, arrivé depuis peu à Rome en mission extraordinaire pour traiter de l'iilcident de Salaces, les partisans de la France, chaleureusement mais prudemment appuyés par Grilti, tâchèrent de le calmer, parlèrent des dangers d'une intervention espagnole, le conjurèrent de ne pas s'engager dans une action commune avec Philippe. Pour gagner du temps, pour agir selon les événements, Sixte-Quint prétexta qu'il fallait avant tout connaître l'avis de la congrégation appelée à examiner les questions relatives à la mort du cardinal de Guise. Dans celte crise, sous l'impression des nouvelles de France de plus en plus favorables à la Ligue, pendant que Mayenne marchait sur Paris, que la Sorbonne déclarait le peuple délié de son serment de fidélité, que Henri HI briguait une alliance, une trêve, comme il disait timidement, avec le roi de Navarre, les ambas-
* Àcuna à Philippe II. Turin, 12 janvier 1 589. Àrch. Simancas. S. de E. Leg. 952.
LÀ LIGUE. 2âi
sadeurs d'Espagne, de France et de Venise assiégeaient le Vatican, et, malgré Timmense ascendant que Philippe exerçait à cette cour, le sentiment anli-espagnol éclatait de toutes parts. « C'est la maxime de cette cour, écrit Olivarès à son maître, d'appuyer le roi de France; car, bien qu'il inspire de la méfiance, on pense que, si la France succombe, l'Italie deviendra l'esclave de Votre Majesté. »
Le pape avait fait savoir à M. de Pisany qu'il eût à s'abstenir de paraître aux chapelles ; il lui retira aussi les audiences ordinaires et ne le reçut plus que sur sa demande et exceptionnellement, voulant ainsi témoigner de l'horreur que lui inspiraient les meurtres de Blois.
Par contre, Olivarès rapprochait presque tous les jours. Ces entretiens étaient de la plus haute importance. Depuis la lettre par laquelle Philippe avait fait connaître * sa ferme intention d'intervenir en France à main armée, dans le cas où, à Rome, on admettrait l'abjuration du roi de Navarre, le comte n'avait pas reçu d'instructions sur les affaires de France. Néanmoins il avait pris sur lui, comme on a vu, d'engager le gouverneur de Milan à prêter mainforte au duc de Mayenne. Maintenant il informait le Saint-Père des dernières nouvelles de Paris. Cette ville demande que le duc Alexandre de Parme fasse en sa faveur une démonstration militaire sur les frontières des Flandres. Qu'en pense Sa Sainteté ? Sixte-Quint répond que l'idée ne lui paraît pas mauvaise. L'ambassadeur le trouve tiède et réservé. Son ressentiment
* San-Lorenzo, 15 septembre 1586, citée précédemment.
contre Henri III ne lui semble pas très-profond ; il croit même savoir qu'il a, vis-à-vis de M. de Pisany, lâché d'atténuer la portée deson allocution au consistoire. Toutefois, afin de donner à cette manifestation la plus grande publicité, Olivarèsaeu soind^'en répandre un grand nombre de copies en France et en Italie. 11 se console, d'ailleurs, de la tiédeur qu'il rencontre au Vatican en pensant que si les affaires du roi trèschrétien vont mal en France, « Sixte-Quint deviendra un lion et niera d'a-voir jamais ménagé ce prince. » Un propos du pape l'effraye pourtant. Le légat a mandé que Henri de Navarre avait offert au roi de France de s'unir avec lui. Le Saint-Père ne semble pas y ajouter foi, mais ce renseignement ôte le sommeil à l'ambassadeur. Il retourne au palais et le pontife répète que si l'union entre les deux Henri a lieu, elle ne se fera pas par son intermédiaire.
On était à la fin de janvier * et Aé]h cette éventualité se présentait à tous les esprits. Tout le monde comprenait que tôt ou tard, Henri III se jetterait dans les bras des huguenots. Beaucoup de personnes qui approchaient le pape favorisaient cette combinaison, suivant elles, la seule solution conforme aux intérêts de l'Italie. Lorsque Luigi Dovara, envoyé à Rome par le grand-duc Ferdinand, pour faire les invitations à ses noces, prit congé d'Olivarès, il lui raconta naïvement avoir exposé au pape, qui n'y semblait pas contraire, les avantages qu'il y aurait à apaiser la France par ce moyen. Sans cloute, il faudrait d'abord l'abjuration de Henri de Navarre ; mais on pourrait, à cet * 1689.
effet, convoquer un concile national, et ensuite le chef de TÉglise ne ferait plus de difficultés pour donner l'absolution.
On peut juger de la colère et des angoisses de Tambassadeur. Il ne perd pas un instant pour se rendre auprès de Sixte-Quint. Le roi de France, dit-il, traite avec Henri de Béarn ; il compte proposer aux Etats de Blois la succession de cet hérétique ; celui-ci, approuvé d'avance par la reine d'Angleterre, par ses ministres protestants, n'aura aucun scrupule à abjurer, à faire une fausse conversion. Il rappelle à Sa Sainteté les résolutions de son maître. Le pape répond évasivement, loue assez froidement le zèle du roi pour la sainte religion, considère une alliance entre lés rois de France et de Navarre comme probable, et promet de ne prendre aucune résolution sans en donner connaissance à la cour de Madrid. Aux yeux dé l'ambassadeur cet engagement ne suffit pas ; mais le pape s'en tient là. Olivarès se retire plein de méfiance et d'appréhensions*.
Pourtant, ces soupçons n'étaient pas fondés. Sixte-Quint n'avait pas de parti pris. Aux ambassasadeurs de France et de Venise il tenait le même lan* gage. Ce fut à ce dernier qu'il ouvrit son cœur*. Il blâme la Seigneurie de favoriser secrètement le roi de France. Il lui dit que l'union de celui-ci avec les héré-* tiques n'est plus douteuse, et que, somme toute, Henri
^.Olivarès à Philippe n, l5 jantief 1589. Arch. Simancas. S. de E. ftome. LeÇi 952* — Le même du iilême, 21 janvier 1589. Ibid. — Le même au même, 25 janvier 1589. Ibid.
* Giovanni Gritti au doge, 2 S janvier 1588 (1589). Arch * Yen* Disp» Rome^ fiL 22.
de Navarre vaut mieux que Henri III ; que ce dernier aura le sort qu'il a préparé aux Guises. Puis viennent des accusations injustes contre le légat, qu^il accable de reproches non mérités. Il va même jusqu'à le taxer de connivence dans les meurtres de Blois. La prétention de Henri III d'avoir suivi son exemple et le grossier essai de le corrompre moyennant les dépouilles du cardinal assassiné, dont il offrait une partie à son petit-neveu, avaient ulcéré son cœur. « Si nous sommes l'exemple de justice, s'écria-t-il, comme dit le roi, il verra comment nous la ferons à son égard. Ce n'est pas nous qui nous passons des procédures et des formes de la justice. Donner la mort sans jugement, ce n'est pas faire justice, c'est un acte de vengeance. Si le roi a agi par vengeance, il en sera puni à l'heure que Dieu voudra. S'il a fait un acte de justice, où sont les pièces du procès, où est la défense des accusés? Et encore se croit-il appelé à juger les ecclésiastiques? Ce serait de l'hérésie .* Nous avons fait pour lui tout ce qu'il nous demandait. A notre avènement, Mgr de Nevers est venu nous demander notre adhésion à la Ligue. Que Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la cause; au pape Grégoire, à Côme, à Sens! Le roi sait ce que nous avons répondu. Nous avons dit que les sujets ne doivent pas s'insurger contre leur souverain ; que si le roi est négligent à combattre les hérétiques, ce n'est pas à eux à lui faire là loi, que c'était à nous et non à eux à l'exhorter à faire son devoir. Il nous a demandé permission pour l'aliénation du temporel, nous l'avons donnée; il nous a demandé un cardinal, nous le lui avons donné; un
nonce, il Ta eu ; un cardinal légat, contrairement aux constitutions de l'Église, nous l'avons encore contenté. 11 a sollicité la dispense d'un chevalier de Malte, frère du cardinal de Joyeuse, et, ce qui ne s'est jamais vu auparavant, nous l'avons accordée. En toute chose nous l'avons satisfait. Mais voyez aussi comment vont ses affaires! Vous savez l'histoire de Pharaon! Il avait épuisé la patience de Dieu. Lorsqu'il vit le peuple d'Israël marcher sur les ondes et lui-même et les siens engloutis par la mer, il s'écria : Digitm Dei est hic; et en effet ce qui arrive est le doigt de Dieu . »
Comme il insistait pour que le roi envoyât une personne chargée de demander l'absolution, Henri confia cette mission à Claude d'Angennes, évêque du Mans*. Ce prélat avait, à son passage par Florence, trouvé le grand-duc Ferdinand fort bien disposé à l'égard de son souverain et approuvant hautement les meurtres des Guises. Arrivé à Rome à la fin de février, il descendit chez le cardinal de Joyeuse, pensant qu'il était peu convenable de loger chez l'ambassadeur « en maison de gens de guerre et mariés. » Grilti, quoique malade de la goutte, fut l'un des premiers à le visiter.
* L'évêque du Mans à Henri HI, 15 mai 1589. BibL imp. Paris, Coll. Harlay. 288. Un résumé de ce rapport a été publié à Paris, en 1589, sous le titre de: Avis de Rome tiré des lettres de V évêque du Mans, du 15 mai'S, à Henri de Valois, jadis roi de France, L'éditeur y approuve le pape : « vu Fhypocrisie de Henri de Valois et Timpudence ou trop grande bêtise et aveuglement de Tévêque du Mans. » — Olivarès à Philippe II, 2G mai 1589. Aroh. Simancas. S. de E, Rome. Leg. 952. — Giovanni Grittiaudoge, 4 mars 1589. Ârch. Yen. Disp. Rome, flL 23. — Le même au même, 11 mars 1589. Ibid, — Le même au même, 18 mars 1589. Ibid. — Le même au même, même date. Ibid. — Alberto Badoer au doge, 29 avril 1589. Ibid. — Le même au même, 6 mai 1589. Ibid. — Le même au même, 27 mai 1589. Ibid.