II
tt6 SlXTË-QUINT.
Il ne sut assez se louer du tact, de la dignité, des manières agréables du prélat français. Admis le surlendemain de son arrivée à l'audience, en compagnie de H. de Pisany, l'évéque du Mans exposa longuement la situation où le roi s'était trouvé, et s'efforça de représenter la catastrophe de Blois sous les couleurs d'un acte de défense imposé par une impérieuse nécessité. 11 soutint, comme l'avait déjà fait M. de Pisany, que le roi, comme souverain, n'avait aucun compte à rendre des punitions qu'il infligeait à ses sujets rebelles ; que c'était seulement par déférenee pour le Saint-Père qu'il faisait ici mention de la mort du duc de Guise ; qu'en ce qui concernait le cardinal, son frère, « on avait fait scrupule au roi (en lui rappelant que c'était un membre du sacré collège) à quoi Sa Majesté n'avait pensé auparavant, ainsi seulement, à ses déportemenls et entreprises. » Il termina sa harangue en demandant au pape pour le roi « sa sainte bénédiction et prudents et sages conseils. »
Sixte-Quint répondit d'abord assez doucement, mais en s'animant à mesure qu'il parlait, et avec sa profusion habituelle, tout en disant « qu'il n'aimait pas les longs discours (ceux de l'évéque). » Les informations que celui-ci lui donnait sur l'état de la France n'étaient pas, en tout point, conformes, elles étaient même sur plus d'un point contraires à celles qu'il recevait luimême, a Si le roi avait eu des traverses, il ne devait s'en prendre qu'à lui-même. Touchant la mort du duc de Guise, il laissait cela, puisque le duc était sujet de Sa Majesté, et savait que le roi était souverain. Néan^ moins, pour ce qui regardait le péché d'homicide
LA LIGUE. m
commis par le roi, en faisant tuer un homme sans procès, le roi était sujet de TËglise et par conséquenfe'du pape, du successeur de Saint-Pierre, puisque le roi reconnaissait être brebis de Jésus-Christ. Mais il passait aisément tout cela, ayant à se plaindre grandement que le roi eût touché à un cardinal, membre du Saint-Siège, personne privilégiée qui n'était plus sujet du roi, mais le sien. » Ici, i] accumula une série de citations de l'histoire pour prouver qu'aucun souverain n'avait jamais commis un semblable crime, en semblable circonstance. Si le cardinal, par sa conduite, avait donné lieu à des soupçons, il fallait le remettre au légat, fort ami du roi (ceci était dit d'un ton sarcastique), et l'envoyer à Rome. Le pape', «connu pour prince zélateur et amateur de la justice, » aurait veillé à ce que le procès du cardinal fût fait régulièrement, et de toute façon il l'aurait empêché de faire du mal au roi. Il finit par ordonner à l'évêque de formuler, par écrit, l'objet de sa mission.
Mgr du Mans se dit ne pas être autorisé à remettre un écrit, admit que les cardinaux et les évoques étaient sujets.de l'Église à l'égard de leurs charges spirituelles, mais soutint que, pour le temporel, ils étaient justiciables de leurs souverains, et qu'il ne leur était pas permis de troubler l'État et le repos public.
Le Saint-Père ne contesta pas qu'il fût défendu aux hommes d'Église de faire des séditions, mais lorsque l'évêcpie insista sur le droit de son souverain de punir un cardinal, il l'interrompit avec colère. c< Faites attention, s'écria-t-il, à ce que vous dites! ce E vedete di non cascar in qualche disordine I » Il
228 SlXTE-QUlNT.
s'étonna que le roi osât lui demander la bénédiclion, tenant encore en prison un cardinal et un archevêque. En résumé, cette première et si longue audience se termina assez mal.
Dans uqe seconde audience, également en présence de M. de Pisany, l'évêque revint sur les événements politiques, mais le pape l'interrompit aussitôt : ce Nous avons, lui dit-il, déjà entendu tout cela. Nous ne voulons pas nous arrêter là ; il n'est pas question de ceci. Il s'agit de la mort d'un cardinal. Ouest l'écrit que nous vous avons chargé de nous remettre ? Les lettres du roi, nous ne les comprenons pas, nous ne savons ce qu'il nous demande : absolution , bénédictions, nous ne l'entendons point. Qui veut absolution de ses péchés, doit se confesser, les reconnaître et en demander humblement pardon, les avoir en horreur, et n*y pas persévérer comme fait le roi, en retenant un archevêque prisonnier. » Il énuméra tous ses griefs contre Henri, les bienfaits dont il l'avait comblé, et insista pour que le cardinal de Bourbon, si le roi craignait son séjour en France, fût transporté à Rome. Lorsque Tévêque lui fit observer qu'un pareil voyage, à travers la France, dans l'état actuel du pays, n'était pas possible, le Saint-Père proposa qu'on le fît escorter par des fantassins du duc de Parme. Ici le marquis de Pisany perdit patience. Le roi, dit-il sèchement, n'entend pas que le duc de Parme se mêle si avant de ses affaires; « de quoi le pape se prit à sourire. »
Dans sa troisième audience, l'évêque, s'abstenant cette fois de toute considération politique, eut le courage de traiter encore une fois la question de droit.
c< Le roi dit-il a agi en juste défense , et en France il y a des cas privilégiés dans lesquels les juges royaux ont ' juridiction sur les clercs. »
Sixte-Quint, bondissant de fureur, ne le laissa pas continuer, a II s'émerveillait, s'écria-t-il, de lui entendre dire ces bagatelles. En France, on interprète mal la sainte Écriture. Le îïouveau Testament de Luther, de Calvin, et d'autres tels hérétiques, comme aussi celui de la reine d'Angleterre (de laquelle, dit l'évêque dans son compte rendu, il semble parler volontiers parce qu'elle a du cœur et sait se faire obéir), le Nouveau Testament du duc de Saxe et autres sont le même que nous avons, mais ils l'interprètent mal, ils sont hérétiques. » Il pose deux conditions : que le roi demande l'absolution purement et simplement, et qu'il remette en liberté, ou entre les mains du légat, le cardinal et l'archevêque captifs. Sinon, Sa Majesté encourra les censures de l'Église, Ses sujets seront déliés du serment de fidélité, et Son envoyé, l'évêque du Mans, sera mis en prison.
Il n'eut pas plutôt proféré ces menaces que M. de Pisany répondit avec un aplomb et une dignité qui furent fort appréciés dans le corps diplomatique. Le roi, par la mission de Mgr du Mans, «avait fait acte de respect et d'obéissance envers le Saint-Père; les ministres des princes étaient autorisés à dire en toute liberté les raisons de leurs maîtres, sans être intimidés ou menacés de prison. Pour le respect de Sa Sainteté, lui et l'évêque baisseraient toujours la tête, et s'humilieraient sous Elle ; mais pour le service de Sa Majesté ils accompliraient leurs devoirs^de loyaux
230 SlXTE-QUIlfT.
et fidèles sujets, et ne craindraient point d'être mis en prison, mais s'acquitteraient, comme ils devaient, de leur mission, même au péril de leur vie^ » Le pape, sans répondre, changea de propos.
Averti du peu de succès de ses représentants, Henri III se décida à demander l'absolution. L'évêque, accompagné de M. dePisany, s'acquitta de cette pénible commission dans sa quatrième et dernière audience. II connaissait maintenant a l'humeur de cette cour, et les buts différents des uns et des autres, » le travail incessant de l'ambassadeur d'Espagne, le peu d'estime qu'on avait pour le roi de France, qui n'avait même pas su tirer parti de son crime. En approchant Sixte-Quint, il commença par rétracter les principes de droit qu'il avait soutenus dans l'audience précédente, et conformément à ses nouvelles instructions, après s'être mis à genoux, lui et l'ambassadeur, il dit : « Je vous demande, Saint-Père, l'abso-^ lution pour le roi très -chrétien. » Le Saint -Père les engagea à se relever et à reprendre leurs sièges, exprima sa satisfaction, et ajouta, a en faisant de grands soupirs et exclamations, que les affaires de France le travaillaient fort et ne le laissaient reposer; qu'il fallait se gouverner avec prudence et être avisé; qu'on se pouvait défendre d'un cardinal d'une manière moins scandaleuse, et qui eût fait le ipême effet. » Il allégua des exemples , disant « que l'Empereur Charles-Quint, encore qu'en son cœur il fût bien aise de la prise du pape Clément et sac de Rome, fît néanmoins porter le deuil en sa cour, et faire processions
* « Et qu*on portât leurs tètes au bout du pont, n
LA LIGUE. SSl
pour la délivrance du pape ; et que le roi Philippe, victorieux contre Paul IV qui lui avait fait la guerre, avait fait rendre les villes prises, et chargé le duc d'Albe d'aller à Rome demander l'absolution. » La fin de ce long développement historique était qu'il ne donnerait l'absolution qu'après que le cardinal et l'archevêque auraient été remis entre les mains du légat. Comme dernière concession, il annonça qu'il se contenterait d'un écrit par lequel le roi déclarerait que ces deux personnages étaient gardés par ses gens, mais au nom du légat. C'est ainsi que se termina cette mission.
Un grand événement et un petit incident contribuèrent à la faire échouer. Des dépêches du cardinal Morosini firent connaître l'accord établi entre les rois de * France et de Navarre, tandis qu'en même temps le légat annonçait avoir quitté la cour de Henri III. C'était l'événement. L'incident était l'arrestation à son passage par Roanne du maître d'hôtel de Mgr du Mans. Les lettres qu'on trouva sur lui furent envoyées à Rome. L'évéque et l'ambassadeur écrivaient au roi que Sa Sainteté n'avait en vue que de l'humilier ; qu'en Lui montrant de la fermeté, on La ferait bientôt changer de ton*; que d'ailleurs on n'avpit rien à espérer d'Elle. Le pape s'en montra fort irrité et on attribua en partie à son dépit l'insuccès de Mgr du Mans. Mais ce fait s'explique plus naturellement par la tournure qu'avaient prise les affaires de France depuis les meurtres
* c Sua Santîtà gli anderebbe con la beretta in mano. » — Le pape donne ces détails à Badoer. G*est en effet le langage habituel des rapports du cardinal de Joyeuse et de M. de Pisany. — A.lberto.Badoer au doge, 17 juin 1589. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 23.
de Blois. Néanmoins, malgré les mauvais traitements qu'il avait fait subir à l'envoyé de Henri, Sixte-Quint, craignant de livrer le roi complètement aux huguenots, hésitait à rompi^e avec lui. Les cardinaux de la congrégation de France étaient divisés sur l'opportunité du rappel du légat, que celui-ci demandait avec instance. Mais le Saint-Père supposant avec raison que cette mesure serait interprétée comme une déclaration du Saint-Siège en faveur de la Ligue, envoya au l^at l'ordre de rester à son poste. •
Cet homme d'État éminent, accablé par Sixte-Quint d'injustes reproches, avait pourtant fait les plus grands efforts pour empêcher un rapprochement entre les rois de France et de Navarre. Il avait saisi l'occasion de la mort de Catherine, moment favorable, pensait-il, pour toucher le cœur de son (ils, pour lui représenter l'étendue de son crime. «Tâchez, Sire, lui avait-il dit, de vous réconcilier avec Dieu grandement irrité contre vous pour les choses passées. » Il le conjura de ne pas tendre la main aux huguenots ni à leur chef hérétique, relaps et condamné par l'Église ; et Henri IH, quoique déjà en pourparlers avec Navarre, jura et affirma sur l'honneur que jamais il ne s'allierait avec ce prince S Le légat en était là de ses remontrances stériles, lorsqu'il reçut un courrier portant des dépêches qui blâmaient vivement sa conduite. Quoique le cardinal Montalto eût timidement tâché d'atténuer l'expression du mécontentement de son oncle, ces pièces ne laissèrent aucun doute sur la disgrâce du légat.
' Horosini à Montalto. Blois, 15 janvier 1589 ; déchiffrée ^ Rome, Â février. Arch. Vatic. France. toI. XXVil, f. 254.
Horosini répondit avec dignité : il avait exécuté les ordres, il avait agi dans l'esprit des instructions de Sa Sainteté; sa conscience ne lui faisait aucun reproche ^
De son côté, le roi continue à le payer de bonnes paroles qui sont autant de mensonges. 11 évite d'ailleurs de le voir. Lorsque le légat apprend que le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, au lieu d'être mis en liberté, seront transférés au château d'Âmboise, se prévalant de ses privilèges d'ambassadeur, il pénètre, sans avoir demandé audience, dans l'appartement du roi. On lui dit que Sa Majesté est dans son cabinet de toilette et s'habille, mais le cardinal ne se laisse pas arrêter. Il entre, il Lui adresse les plus vifs reproches. Henri répond que c'était là un de ces cas où le père ne pardonne pas au (ils, que Sa Sainteté Elle-même lui conseillerait d'empêcher par tous les moyens que, sa vie durant, d'autres que lui ne soient rois de France*.
Les rapports enjtre ce prince et le représentant du Saint-Siège se tendent de plus en plus. Lorsque le roi propose au légat de le précéder à Moulins, celui-ci accepte avec empressement, d'autant pins volontiers, lui répond-il, que c'est la route d'Italie. Il ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur Tarrière-pensée de Henri, sur son désir d'éloigner un témoin incommode, pendant que les messagers vont et viennent entre Blois et le camp du roi de Navarre*.
* Morosini à Montalto, 26 janvier 1589; déchiffrée à Rome, 9 février. Arch. Vatic. France, vol. 27, f. 260.
^ Le même an même, Blois, 51 janvier 1589; déchiffrée à Rome, 14 février. Ibid. f. 275.
' Le même au même. Blois, 25 février 1589; déchiffrée à Rome, 9 mars.
En effet, le 3 avril, la trêve fut signée entre ce dernier et Henri III. Le légat jugea le moment venu pour quitter la cour. Il se rendit à Moulins. Le tableau qu^il tracede l'état du pays qu'il traverse est effrayant, et dépasse, en fait d'horreurs et de misères, tout ce que de nos jours nous avons pu voir de semblable dans des circonstances analogues. Morosini en a l'esprit frappé. Il pense que si on laisse aux auxiliaires étrangers appelés par les deux partis, par la Ligue et Henri III, le temps d'arriver, la France sera à jamais ruinée. L'exaltation des ligueurs, leur hostilité contre le roi ne laisse aucune chance de réconciliation. ÂLyon, un père dominicain a affirmé du haut de la chaire que le roi était hérétique. Le légat renouvelle ses instances d'être rappelé ^ Lorsque Henri III s'est fait annoncer à Moulins, Mgr Morosini, bien que malade et sans nouvelles de Rome, car ses courriw's sont interceptés, se décide à partir précipitamment. Sa dignité personnelle, autant que les égards dus à sa position officielle, ne lui permettent pas de revoir un prince devenu l'allié des ennemis de la foi. Quoique les chemins soient infestés de maraudeurs et de bandes de voleurs, il se met en route. C'est à travers mille dangers qu'il arrive enfin à Lyon. Là sous la protection du frère du duc de Nemours, le marquis de Saint-Sorlin , qui commande pour la Ligue, il espère pouvoir attendre avec sûreté l'autorisation si souvent sollicitée de retourner à Rome. Il n'en est rien. La terreur règne dans la ville, le peuple
Arch. Vatic. France, vol. 27, f. 294.— Lé même au même. Blois, 27 février 1589; déchiffrée k Rome, iO mars. Ibid. f. 360.
< Morosini k Montalto. Moulins, 23 mai 1589 ; déchiffrée à Rome, 2 juillet. Ibid. f. 507.
LA LIGUE. â35
est fanatisé. Les suspects sont arrêtés, quelques-uns d'entre eux mis à mort. Lui-même, passant pour favorable à Henri III, est regardé avec méfiance. On le reçoit, il est vrai, avec lies honneurs réservés à son rang élevé, mais les autorités municipales ne lui ca^ chent pas l'embarras que leur cause sa présence. Il est obligé de leur exposer la conduite qu'il a suivie depuis « le malhereux 23 décembre. » C'est à grand'peine qu'il parvient à les calmer, mais malgré la bienveillante protection du marquis de Saint-Sorlin, sa situation n'est guère tenable*. D'ailleurs il ne doute plus du triomphe final du roi de Navarre. Ce qui se passe sous ses yeux, dans ce centre de la Ligue, le confirme dans l'opinion que Henri sera vainqueur. Seulement, il voit dans son triomphe celui de l'hérésie. Lorsque le bruit, qui avait couru à Lyon pendant quelques jours, de la maladie et de la mort du chef des huguenots, est démenti, il écrit à Montalto : « 11 n'a pas plu à Dieu de nous accorder un si grand bienfait, car cette mort seule pourrait empêcher ce royaume de tomber sous la domination des hérétiques. » Le contre-coup de ce démenti était une nouvelle démarche de trente-six prévôts qui, vu l'effervescence du peuple, venaient le prier de quitter Lyon. Il était accusé d'entretenir des intelligences avec le camp ennemi, d'avoir engagé les princes et prélats catholiques à se rallier aux deux Henri, d'organiser dans la ville une levée de boucliers en leur faveur, fl tâcha de les détromper, les engagea à visiter sa maison. «Les armes que vous trouverez chez moi,
* Morosini à Montalto. Lyon, 26 juillet 1589; déchiffrée à Rome, 5 août.Arch. Vatic. France, vol. XXVII, f. 337.
236 SlITE-QUINT.
leur dit-il, sont des bréviaires. » Enfin il refusa de partiret restai
A Rome, le comte d'Oiivàrès, blâmant hautement la tiédeur du pape, essayait, de vive force, de lui arracher le monitoire. De l'autre côté, Alberto Badoer, le nouvel ambassadeur de Venise qui venait de remplacer Gritti, ne cessait d'appeler l'attention du pontife sur les inconvénients d'une semblable mesure. Son langage lui était d'ailleurs dicté par des instructions pressantes. «Représentez au Saint-Père, lui écrit le doge, la gravité de la situation. Déjà à Constantinople on se réjouit delà perspective d'une conflagration générale. Elle sera le résultat inévitable de l'état de choses en France, si on ne parvient pas à y éteindre le feu. Que le Saint-Père y réfléchisse ; qu'il intervienne ; qu'il ne soit pas toujours sévère ; qu'il use d'indulgence (envers Henri III) ; qu'il tienne compte des circonstances et des difficultés des temps ; qu'il suive l'impulsion de son cœur bienveillant *. » Ces remontrances respectueuses et amicales ne firent qu'ajouter aux embarras du pape. c( Que pouvons-nous faire, répondit-il à l'ambassadeur en haussant les épaules, si le roi ne veut pas être sauvé? Nous avons eu grande patience. Il va de mal en pis. Que pouvons-nous faire, pauvres gens que nous sommes ? — Du courage , Saint-Père , répliqua le diplomate vénitien, vous trouverez dans votre sagesse le moyen de remédier aux maux passés et d'empêcher de plus grands maux qui semblent imminents. — Que
* Morosini à Montalto. Lyon, 9 août 1589; décbiflrée à Rome, i 9 août. Arch. Vatic. France, vol. 27, f. 337. s Le doge à Alberto Badoer, 29 avril 1589. Arch. Yen. Delib. f. 1 25.
Dieu nous vienne en aide ! s'écria Sixte-Quint ; nous ne savons que faire. »
L'intervention de la république de Venise en faveur de Henri III n'avait pas échappé à l'ambassadeur d'Espagne, et lorsque Badoer se présenta un jour chez lui pour en atténuer la portée, Olivarès blâma la partialité de la Seigneurie, et donna à entendre que les sommes d'argent envoyées à ce roi par le gouvernement vénitien n'étaient pas un secret à Madrid. Il déclara que l'union de Henri III avec Béarn avait complètement changé la situation ; que son maître ne tarderait pas à se déclarer, que la tendresse de la Seigneurie pour le roi de France était étrange, et témoignait de peu de zèle pour la religion, car son appui moral prêté en apparence à Henri III était en réalité donné à Béarn.
Après de longues hésitations le pontife se décida. Le 5 mai, il tint un consistoire, imposa aux cardinaux réunis le secret le plus absolu, traça un tableau fort sombre de l'état général de la France, fit lire un recueil de pièces diplomatiques , et finit par communiquer le projet de monitoire que l'assemblée s'empressa d'adopter. Le 12, ce document fut expédié au légat avec ordre de le publier le même jour qu'il serait affiché à Rome. Le roi y était, sous peine d'excommunication, sommé de mettre en liberté le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon dans l'espace de dix jours, et, dans l'espace de soixante, de comparaître à Rome, personnellement ou par procuration. Quelques jours après, le monitoire fut communiqué aux ambassadeurs de France, d'Espagne, de Venise, de Savoie et de Toscane. Le pape envoya un prélat chez Olivarès pour lui expo-
ser la nécessité où il s'était trouvé d*en arriver là, «comme s'il avait besoin, écrit l'ambassadeur à Philippe, d'excuser cet acte, au lieu d'excuser plutôt ses lenteurs et ses irrésolutions. » Le pontife en parla à Badoer. Il tenait toujours, lui disait-il, les bras ouverts, prêt à embrasser le roi, et c'était par un sentiment de convenance * qu'il n'avait pas dans le mo* nitoire fait mention de l'union de Sa Majesté avec les hérétiques ; mais en réalité c'était précisément cette union qui avait déterminé le chef de l'Église à lancer la sommation .
Le chevalier Yinta, secrétaire d'État du grand-duc Ferdinand , eut ce jour-là une longue audience. Le pape l'accabla de reproches , trouva indigne la conduite de son maître, toute favorable au roi de France, et si contraire aux obligations que sa maison avait à Charles-Quint et à Philippe; si imprudente, puisqu'elle exposait le grand-duc au ressentiment des Espagnols et l'Italie aux troubles qui en seraient la fatale conséquence. Ces propos sont significatifs et méritent d'être relevés, parce qu'ils concourent, avec d'autres indices, pour prouver qu'à ces moments Sixte- Quint ne voyait plus de salut en dehors de Talliance espagnole.
Les représentants de Henri III, après avoir vainement essayé d'obtenir un sursis, eurent hâte de partir avant la publication du monitoire. Le cardinal de Joyeuse et l'évêque du Mans prirent congé du pontife. Celui-ci, encore sous l'impression des lettres interceptées du prélat français, lui dit : « Racontez au roi ce
* « Per modestia. n
quevous avez vu ici^ et surtout pas de mensonges ! » Le marquis de Pisany trouva plus digne de son rang de partir sans audience. Sauf le bonheur domestique qu'il avait trouvé à Rome, en y épousant une femme charmante du pays (une Savella), il n'avait eu à endurer à la cour pontificale que dégoûts et humiliations, ^ ses deux ambassades s'étaient terminées par une brouille. En cheminant vers la France il rencontra entre Florence et Pise l'ordinaire de Lyon, et s'amusa à confisquer les lettres du pape et du cardinal de Sens\ La mauvaise fortune semblait d'ailleurs s'attacher à ses pas. Son bateau fut pris par le fameux corsaire Barboset. L'évêque du Mans se constitua prisonnier. Pisany obtint qu'on le laissât dans sa barque sous la garde des gens du corsaire. Dans la nuit, lui et les siens les surprirent ; un combat sanglant s'engagea ; le diplomate militaire, se battant bravement, tua une partie des corsaires, et parvint à gagner sain et sauf un petit port près de Narbonne. A cette nouvelle, Sixte- Quint, oubliant tous ses griefs, loua fort « la belle résolution » de l'ancien ambassadeur*.
Cependant, quelques heures après son départ, le 24 mai au matin, au milieu des attroupements de curieux, le monitoire fut affiché dans Rome aux lieux habituels. Le public donna à cet acte l'importance d'un événement. C'en était un en effet, en ce sens qu'il constatait la rupture entre les Valois et le Saint-Siège. Il la constatait, il ne la produisait pas. On n'a qu'à comparer les dates des faits qui se passèrent en France avec la mar-
* Alberto Badoer au doge, 17 juin 1589. Arch. Ven» Disp. Rome, /l/. 23.
* Le même au même, "29 juillet 1589. Ibid.
cbe de la mission de i'évéquc du Mans. Les pourparlers de ce prélat, arrivé à Rome le 25 février, se prolongent jusqu'à la moitié du mois suivant. Pendant ce temps Henri III poursuit une double négociation, avec la Ligue qui repousse ses avances, avec le roi de Navarre qui les accueille. Les nouvelles données à Henri III par bes agents à Rome sont défavorables. On lui fait néanmoins espérer que s'il se résigne à demander l'absolution, tout en tenant un langage altier, le pape se laissera intimider, et le difTérend né de la mort des Guises sera assoupi à sa satisfaction. Le roi, suivant ces conseils, sollicite l'absolution et refuse la mise en liberté du cardinal de Bourbon et de l'archevêque de Lyon. La quatrième audience, dans laquelle Tévéque du Mans communique au pape cette résolution, a lieu à la fin d'avril. Cependant, dès le 3 du même mois, la trêve a été signée entre les rois de France et de Navarre, et le 21 ce traité a reçu un commencement d'exécution moyennant la remise de Saumur entre les mains du dernier. L'union de Henri III avec le chef des huguenots est désormais un fait accompli, et c'est à la réception de cette nouvelle que, dans le consistoire du 5 mai, le pape, de concert avec le sacré collège, se décide à faire le monitoire. Il hésite encore pendant une semaine avant de le lancer. C'est le 12 seulement que cette pièce est expédiée au légat, qui ne Ta jamais reçue *. Le 24, la publication en eut lieu à Paris et à Rome. Depuis le 30
* Le courrier qui en était porteur fut arrêté en route. Morosini à Montalto. Moulin?, 23 juin 1 589; déchiffrée à Rome, 9 juillet. Arcii. Vatic. France, vol. XX VU, f. 325. — Le même au même. Moulins, 29 juin 1589. lbid.L 320
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avril, l'entrevue des deux rois à Tours avait scellé leur alliance. C'est donc par erreur qu'on a souvent attribué celle-ci à la précipitation de Sixte- Quint. L'union entre ces princes était dans la nature des choses ; elle était le résultat nécessaire, inévitable de l'attitude prise par le duc de Mayenne à la suite du coup d'État sanglant de Blois. Henri III avait frappé la Ligue à la tête ; il ne l'avait pas frappée au cœur. Loin delà tuer, il en avait au contraire ranimé les forces vitales. Dès lors il ne lui restait que l'union avec Henri de|Navarre. Pour Rome, toute la question était là. Le meurtre d'un membre du sacré collège, l'emprisonnement d'un autre étaient pour la forme les griefs avoués ; mais la défection de Henri à la cause de la religion était le véritable motif du différend. C'est ainsi qu'on jugeait à Rome son alliance avec le roi de Navarre. Cette alliance n'était pas nécessairement le triomphe et pour l'avenir la succession au trône de France d'un prince protestant, mais elle menait très-probablement à ce résultat. Aux yeux de Sixte-Quint, l'événement grave n'était donc pas la catastrophe de Blois, c'étaient ses conséquences, la fusion des intérêts des deux rois. Seulement, il ne lui appartenait pas, il eût même été de la dernière imprudence, de se prononcer du haut delà chaire de Saint-Pierre sur les intérêts temporels d'un pays étranger. L'esprit public du temps ne comportait plus ce genre d'immixtion de la papauté dans les affaires intérieures d'autres Ëtats. Pour cette raison, ou comnae il disait à l'ambassadeur de Venise, « par modestie,» le pontife n^avait touché l'union des deux rois ni dans ses pourparlers avec l'évêque du Mans, ni dans le monitoire.
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Gomme cela arrive souvent dans les transactions diplomatiques, il l'avait traitée sans la nommer, indirectement et en se renlermant dans la question qui, selon les idées de Tépoque, était incontestablement de son domaine, dans celle qui avait été suscitée par le meurtre et l'emprisonnement de membres du sacré collège. A ses yeux, le monitoire n'était pas d'ailleurs nécessairement une rupture. Comme prêtre, comme pontife, il espérait encore le repentir de Henri III; comme homme politique, il le désirait plus qu'il ne Tespérait. Le monde en jugeait autrement. Le roi d'Espagne, Olivarès, le duc de Mayenne, la Ligue, considéraient la défaite et la ruine de Henri comme un fait accompli. Les amis de ce dernier déclaraient impossible une soumission au monitoire. Parmi ceux qui blâmaient Sixte-Quint, le duc de Nevers, rallié au roi depuis son retour de Rome, se fil remarquer par la vivacité de ses plaintes. Il les consigna dans une lettre à son agent à Rome, Gamillo délia Voila, noble bolonais, l'un des membres officieux les plus remuants du corps diplomatique, pour son malheur sujet du Saint-Siège, et ne jouissant par conséquent pas des immunités des ambassadeurs. Volta fut chargé de communiquer au pape avec les ménagements nécessaires, non les accusations, mais les doléances du duc, de le mettre en garde contre les rapports faux ou exagérés que Sa Sainteté recevait de France, de Lui faire connaître l'état prospère des affaires du roi, la détresse de la Ligue, enfin les renforts que Henri III attendait de Suisse et d'Allemagne. Volta, personnellement mal disposé, se fit une fêle de donner à cette lettre une
grande publicité *. Le Saint-Père ne dissimula pas son dépit. « Ce duc, dit-il h Badoer, est venu naguère nous dire des horreurs du roi , il nous a conjuré d'entrer dans la Ligue, affirmant que le roi Philippe, l'archiduc Ferdinand, le duc de Parme et d'autres princes en feraient autant, et que c'était le seul moyen de sauver le royaume; mais nous n'avons pas voulu l'écouter. Aujourd'hui ce même duc de Nevers veut faire le médiateur, et excuser l'union du roi avec les hérétiques ; mais nous vous dirons que si le roi ne se repent pas, il aura le sort de Saûl ; il finira mal". » Ce mot prophétique fut prononcé deux jours avant que Henri III fût frappé par le poignard de Jacques Clément. Bientôt après, des bruits vagues d'un attentat commis sur sa personne se répandirent dans Rome; mais par suite de l'interruption des communications dans le midi de la France, ce fut seulement le 20 août au soir que le pape reçut, par un courrier du grand-duc de Toscane, la nouvelle officielle de l'assassinat'. A Lyon même, on n'en acquit la certitude que le 16 août, par un billet daté de Paris le 2, que le duc de Mayenne avait écrit au duc de Nemours, et que celui-ci communiqua à son frère le marquis de Saînt-Sorlin : « Notre Seigneur Dieu, y est-il dit, nous a regardé d'un œil miséricordieux au temps de notre plus grande détresse. C'est un miracle. Le por-
* Le duc de Nevers à Camillo VoUa. Nevers, 6 juillet 1580, formant annexe au rapport dWlberto Badoer au doge, 29 juillet 1589. Arch.Yen, Disp, Rome, fiL 23.
* Alberto Badoer au doge, 29 juillet 1589 ; rapport précité.
* Le même au même, 20 août 1589. Arch. Yen. Disp, Rome, fil. 9.5.
leur de ia présente vous donnera les détails. N'en doutez pas, notre plus grand ennemi est mort ^ »
* Morosini à Montalto. Lyoi^ 16 août 1589. Arcb. Yutic. France. Tol. 24. Le légat donne le f)illet du duc de Mayenne en traduction italienne.
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Par suite de la mort du dernier des Valois, les affaires de France élaient entrées dans une nouvelle phase. La proclamation de Henri IV, l'acte qui ralHait autour de lui les chefs de la noblesse catholique, sans qu'il eût consenti à embrasser leur religion, produisirent au Vatican la plus douloureuse impression. Dorénavant, se disait-on à Rome, il n'y a plus que deux camps : d'un côté la Ligue , de l'autre le chef des huguenots, salué, il est vrai, par beaucoup de catholiques, mais fort surtout, sans parler ici de sa capacité personnelle, par l'armée qu'il commande, et le noyau de celte armée est protestant. Si Henri sort victorieux, comme cela est presque sûr dans le cas où la Ligue serait réduite à ses propres forces, l'hérésie triomphera avec lui, car il est évident que parmi ses partisans l'élément huguenot prédomine. Il est clair aussi que ceux qui l'auront placé sur le trône de France ne permettront pas que leurs efforts tournent au profit de la religion catholique ; ils ne déserteront pas la cause pour laquelle ils auront combattu et vaincu. Ce raisornement parfaitement logique était d'ailleurs basé sur la situation du moment, telle qu'elle
se dessinait immédiatement après la mort de Henri III, telle, du moins, qu'on la connaissait, telle qu'on la jugeait à Rome à la lin du mois d'août. Mais si les ralliements des seigneurs, des prélats et des villes catholiques continuent et augmentent, Henri ne sera plus seulement le représentant de l'élément huguenot. Le jour pourrait même venir où les rôles seraient changés, où les troupes protestantes ne formeraient plus la majorité, et, dans ce cas, le triomphe de Navarre ne serait pas nécessairement celui de l'hérésie. Pour comprendre la conduite de Sixte-Quint, il est indispensable de tenir compte de ces deux éventualités, dont la seconde ne se présentait pas encore à son esprit, à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en septembre et jusque vers la fin de l'année. Alors , à ses yeux, la foi courait en France les plus grands périls, La sauver, la sauver à tout prix, même, ce qui lui répugnait tant, en rendant Philippe II l'arbitre de ce royaume, lui paraissait, à ce moment, un devoir sacré, impérieux, supérieur à toute autre considération. Si Henri III, après avoir rompu avec la Ligue, avait, par la force des choses, dû s'unir à Henri de Navarre, Sixte-Quint, en voyant une partie de la noblesse catholique se rallier autour d'un prince hérétique, devait, lui, chercher le salut de l'Église de France dans l'union avec la Ligue, et si, comme il le pressentait, celle-ci était trop faible à elle seule, d^ns le concours du roi d'Espagne.
Philippe II n'avait su la mort de Henri qu'à la lin d'août. Sa joie était grande, mais non sans mélange. Le régicide lui faisait horreur, et sa cour pleurait d'ua
œil el riait de l'autre. Tous les gouverneurs de provinces espagnoles limitrophes de la France reçurent Tordre dé faire des hommes; le duc de Parme de concentrer les troupes de Flandre *.
En réunissant, le 1^"^ septembre, la congrégation de la signature, Sixte-Quint s'exprima avec réserve sur la conduite qu'il comptait suivre. Il ne se mêlera pas, disait-il, des affaires d'autrui*. Le 9, au consistoire, il parla de la mort du roi\ C'était une oraison funèbre peu flatteuse qui commençait par ces mots : À Domino factum est istud. Il énuméra ensuite les bienfaits dont il avait comblé cet infortuné prince, puni ainsi miraculeusement pour ses nombreux péchés. Vu son itnpénitence, il regrettait de ne pouvoir lui faire des obsèques. En ce qui concernait la Ligue, elle ne lui avait pas demandé de secours ; il agirait donc selon les circonstances, et attendrait, pour donner des subsides, que les coalisés eussent fait des progrès notables.
M. de Dieu, envoyé par le duc de Mayenne, fut reçu dè^ son arrivée, mais il ne lui était pas permis de déployer le caractère d'ambassadeur. Il ne put entrer solennellement et n'eut pas de place aux chapelles. Malgré ces réticences officielles, Sixte-Quint se décida à prendre la voie que nous venons d 'indiquer, à resserrer ses liens avec les chefs des coalisés, et en même temps avec Philippe II,
Au fur et à mesure que Henri III avait, dans les
< Tomaso Gontarini au doge. Bladrid, 5 septembre 1589. Arch. Ven.. Disp. Espagne, /î/. 21.
* Alberto Badocr au doge. 1 •'septembre i 589. Ibid . Disp, Rome, fil, 25 . ' Le même au même» 16 septembre 1589. Ibid.
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derniers mois de son existence, baissé dans Topinion catholique, la question de la succession au trône avait gagné en actualité. Quelles étaient les intentions du roi d'Espagne ? C'est ce qu'on ignorait. On savait seulement que Mayenne se sentait des velléités ambitieuses, mais impuissantes. Le grand-duc de Toscane s'était empressé de faire à Rome des démarches secrètes en faveur de son beau-père, le duc de Lorraine. Sixte-Quint, sans se prononcer sur ce point, approuva la proclamation du cardinal de Bourbon, qui avait eu lieu à Paris et dans le camp ligueur. Il trouvait qu'elle donnait le temps nécessaire pour s'entendre avec le duc de Mayenne, avec le grand-duc, avec Venise, surtout avec Philippe, qui, selon lui, avait pourtant aussi un avis adonner. «Vous autres, dit il un jour à Nicolini, l'ambassadeur du grand-duc Ferdinand, vous ne pensez qu'aux affaires d'Italie; nous y pensons aussi , mais, comme pape, nous devons penser * plus encore à la religion. Nous devons exterminer l'hérésie, c'est-à-dire Navarre, et pour le faire nous avons besoin des épaules de l'Espagne. »I1 se prononce dans le même sens envers l'ambassadeur de Venise, envers toutes les personnes qui rapprochent. En ce moment, c'est sa pensée intime et son unique préoccupation, a Sans doute, dit-il, la France est un bon et noble royaume qui a infinité de bénéfices et nous est particulièrement cher ; aussi tâchons-nous de la sauver, mais la religion nous tient encore plus à cœur que la France. » C'est dans cet ordre d'idées que, Morosini étant enfin rappelé, il fait choix d'un nouveau légat dans la personne du cardinal Gaëtani a comme
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particulièrement agréable au roi d'Espagne et en bons termes avec les autres. » Cette politique nouvelle lui est fort antipathi(|ue. Il n'en fait pas mystère; mais elle lui semble la seule possible.
Le cardinal Gaëtani se mil en route le 2 octobre. La veille, il avait reçu ses instructions élaborées par la congrégation de France. En voici les principales dispositions^ :
' Islruzione per lUL e rev. Sigr card. Gaëiano Legato in Francia, mandaio a 19. S. (pour rapprobation) con quella del Sig, cardinale S, S. Quatro (Fachinetti) sabbato, ^settembre a oreXVI, 1589. Arch. Vatîc. Hiscellania di Francia. Le P. Theiner, préfet des Archives du Vatican, a bien voulu me communiquer cette pièce. — Les instructions données par Tempesti, Vita di Sisto-Quinto, tome II, p. 235, sur la foi d*un manuscrit de la Bibl. Barberini, sont apocryphes. D'après cet écrit, le pape loue Tentreprise de Philippe contre Henri de Navarre , dit qu'il a de bonnes raisons de la favoriser, et s'étend sur Tévcntualité de la conversion de Navarre. Contrairement à son caractère, à son langage habituel, à ses propos sur sa quasi- infiaiillibilité en toutes matières» rapportés d'innombrables fois par les ambassadeurs, Sixte-Quint dirait : «Le roi de Navarre pourrait alléguer qu'il a abjuré la foi par peur de la mort, laquelle peur peut aussi saisir un homme courageux, comto/i/em virum, et quoique le pape (lui-même) Tait condamné comme relaps, on pourrait prouver que cela s'est fait par suite d'une erreur de fait, le pape pouvant commettre des erreurs de fait. » L'instruction se termine par une espèce de traité de morale sur les vertus de la prudence et de la probité, tel qu'on n'en voit pas dans les correspondances et actes diplomatiques, mais qtti trahit le goûrt et le langage du dix-septième siècle, auquel appartient ce manuscrit, à en juger par le papier et les caractères,, et auquel, vu le style et les locutions, en appartient aussi la rédaction. De plus, la tendance de cette pièce, décidément favorable k Henri lY, est diamétralement opposée à la situation du moment que nous avons exposée d'après les correspondances des ambassadeurs. Gela seul suffirait pour faire constater que ce document est un des très- nombreux manuscrits fabriqués dans la seconde moitié du dix-septième siècle, dont nous avons parlé dans l'introduction. Enfin les pièces authentiques qu'on va lire, les véritables instructions tirées des Archives du Vatican, en tous points contraires à celles qui ont été données par Tempesti, mais en parfait accord avec la situation et avec le langage du pape, dissipent jusqu^au dernier doute et établissent le fait important, et je
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ce Premièrement, y est-il dit, Votre Seigneurie illustrissime ne perdra jamais de Yue le but de cette léga* tion qui est la conservation de la .sainte foi catholique dans tout ce royaume, l'extirpation de l'hérésie et des hérétiques, l'union et concorde de tous les princes,^ nobles et peuples pour le service de Dieu, le bien pu^ blic, la conservation de cette couronne etdece royaume^ afin que, réunis sous un bon et catholique roi, ils puissent vivre tranquilles et en paix dans la religion catholique. Ce sera votre tâche de méditer constamment sur les modes et moyens d'arriver à celte fin... Deuxièmement, vous vous conformerez à tous les avertissements particuliers que Sa Sainteté vous a donnés sur ce que vous aurez à faire, tant pendant le voyage, qu'après voire arrivée en France. »
Ces avertissements particuliers sont fournis ensuite fort en détail : Le légal voyagera à grandes journées,, verra le grand-duc de Toscane et lui remettra les brefs^ de Sa Sainteté, lui exposera le but de sa mission et prendra les avis et conseils de Son Altesse. Il se ren* dra aussi aux autres cours d'Italie, mais évidemment ce ne seront que des visites de cérémonie. Il n'en est pas ainsi de celle qu'il fera au duc de Savoie. Il lui demandera, au nom du pape, de concourir avec toutes^ ses forces « à cette sainte entreprise ; » il r^gagera
croisjusqu ici inconnu, que, immédiatement après la mort de Henri III, et en présence du ralliement des catholiques royaux autour du roi de Navarre, Sixte-Quint s'est franchement et sincèrement décidé à combattre Henri IV, d'abord avec Faide de la Ligue et ensuite aussi avec celle des adhérents catholiques du roi de Navarre, s'il parvenait, comme il Tespérait, à les en détacher. On verra comment, trois mois plus tard, 1& revirement favorable à ce prince s'opéra dans son esprit.
aussi à éviter tout ce qui pourrait donner des soupçons aux princes catholiques. À Lyon, l'un des grands centres de la Sainte Union, il donnera, à la cathédrale et avec solennité, la bénédiction apostolique, et transmettra au lieutenant et frère du duc de Nemours, le marquis de Saint-Sorlin, la bénédiction particulière du Saint'Père, Il convoquera les conseils et cchevins de cette ville, et les encouragera, au nom de Sa Sainteté, à persévérer dans cette sainte union des catholiques.
Il aura ensuite, selon l'état du pays, à choisir entre la route du Bourbonnais ou celle de la Bourgogne. Dans le premier cas il passera par Moulins, Nevers, la Charité, Monlargis, Orléans et Ëtampes. S'il préfère la route de Bourgogne, il se dirigera vers Màcon et continuera par Châlon, Dijon et Troyes, Pendant son séjour à Lyon, il s'informera des dispositions de h ville et du Parlement de Grenoble, et dans le cas où ils seraient en bons rapports avec la Ligue et les catholiques il leur enverra par un prélat de. sa suite les brefs de créance du pape. IJ chargera un autre de ses prélats d'une commission semblable pour la Provence, notamment pour Marseille, Aix et .Arles, et pour le Languedoc, où il devra s'aboucher avec le duc de Montmorency. Il se rendra ensuite à Toulouse auprès du maréchal de Joyeuse et à Bordeaux, etse mettra en relation avec la ville et le Parlement ainsi qu'avec le gouverneur, le maréchal de Matignon, s'il est vrai que ce dernier se soit prononcé contre Henri de Navarre. A tous ces personnages et corps il remettra, s'il y a lieu, les brefs du Saint-Père. Ces missions particulières devront s'accomplir con-
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formément au but de la légation et aux instructions verbales de Sa Sainteté. Partout où le légat passera, il ranimera le zèle des catholiques et tâchera de gagner les tièdes et les indécis à la cause de la foi et de la Sainte-Union.
Sixte-Ouint attache surtout du prix à agir sur le duc de Nevers, Tun des principaux personnages rallies à Henri IV. Le légat est chargé de s'aboucher avec le duc, de lui exposer le but de sa mission, de lui donner la bénédiction et le bref de Sa Sainlclé, d'affirmer Ses bonnes dispositions envers ce royaume et tous les catholiques de France , et Sa sollicitude constante pour leur salut ; de lui représenter enlin que comme chrétien, comme seigneur, comme prince, son devoir l'oblige d'être avec les catholiques, par conséquent de se séparer complètement des hérétiques, et, comme il l'a fait dans d'autres temps, de s'unir avec les autres princes et seigneurs catholiques, dans le but d'exterminer l'hérésie, de conserver le royaume et de faire un roi qui soit bon et zélé catholique. Le légat fera aussi des efforts afin de détacher le gendre de Nevers, le duc de Longueville, du service du «prétendu» roi de Navarre.
L'instruction passe en revue les principeles villes que le légat devra traverser, les prélats et seigneurs qu'il aura ou à gagner ou à confirmer dans leurs bonnes résolutions.
Il fera son entrée à Paris avec la plus grande pompe et donnera, à Notre-Dame, la bénédiction apostolique. Si le roi (le cardinal de Bourbon) est en liberté, ce sera avec lui, s'il est encore prisonnier, avec le duc de
Mayenne, avec le Conseil Général de la Ligue et avec les princes qui se trouveront à Paris, qu'il aura à traiter en leur exposant le but de sa mission, et en les assurant «deTamour paternel, du zèle fervent, du désir et de rintention de Sa Sainteté de les aider, favoriser et satisfaire de tous les moyens dont Elle dispose. » Ses lettres de créance sont adressées au duc de Mayenne et au Conseil Général. Il négociera, selon le besoin, avec le corps municipal, l'Université, la Sorbonne et les principaux personnages. Dans le cas où Mayenne serait absent, il n'attendra pas son retour, mais se mettra directement en communication avec lui. En ce qui concerne les cent mille écus que Sa Sainteté lui a donnés en lettres de crédit, destinés à la subvention des catholiques de la Ligue, et les sommes qu'ElIe enverrait encore, le légat, relativement au mode et au temps des payemenis, s'en tiendra aux prescriptions particulières de Sa Sainteté.
L'instruction passe sous silence la question de succession. Un membre de la congrégation, Fachinetti, avait proposé une clause concernant l'éventualité de l'élection du cardinal de Vendôme, après la mort du cardinal de Bourbon. La congrégation trouva inopportun de toucher cette matière. On se borna à prescrire au légat de prendre les ordres de Sa Saintelé, le cas échéant. Enfin il s'opposera de tous ses moyens, et même en engageant le duc de Mayenne à employer la force, à la réunion d'un concile nalional,et, autant que possible, à la convocation d'une assemblée générale des princes et seigneurs partisans du roi défunt et maintenant alliés au roi de Navarre.
Ce document et la mention des sommes considérables mises à la disposition du légat démontrent jusqu'à révidence la parfaite résolution de Sixte-Quint de combattre Henri de Navarre. L'instruction est tout aussi explicite sur l'alliance que le pape contracte avec la Ligue : mais elle laisse en même temps entrevoir clairement le fond de sa pensée , qui est de détacher du chef des huguenots les anciens «catholiques royaux, » d'opéi^er une fusion entre eux et la Sainte-Union , de réunir en un mot tous les Fran- • çais catholiques sous un seul drapeau. C'était une manière de tuer la Ligue. Dans ce but il écrivait et envoyait sa bénédiction aux uns et aux autres, à Nevers et à Mayenne. C'est ce qu'il appelait la neutralité. Il voulait être neutre, non à l'égard de Henri, mais entre ses adhérents catholiques et la Ligue. Il voulait aussi autant que possible se ménager la liberté de ses mouvements. C'est dans ce but, au moins autant que pour coaliser l'Europe catholique, qu'il revint à ridée d'une enlente intime des cours d'Italie, principalement de Venise et de Toscane. Il demanda à la Seigneurie que son ambassadeur en France fût tenu de résider désormais à Paris, et d'entretenir des rapports de contiance avec le légat qui était chargé de combiner sa conduite avec Mocenigo. Ce concert qu'il tâchera d'étendre à d'autres princes sera, il l'espère, le moyen de contenir à la fois les velléités antinationales de la Ligue et l'ambition de Philippe.
Mais les nouvelles qui lui arrivaientde Venise étaient peu satisfaisantes. La République inclinait évidemment du côté de Henri IV. Badoer niait le fait que la Sei-
gneurie eût donné à ce prince le titre de roi ; il avouait cependant qu'ils étaient en bons termes, ce que le pape ne désapprouvait guère, disant qu'il valait toujours mieux adoucir les choses que les envenimer. Illui fit, toutefois, pressentir son renvoi de Rome et le rappel du nonce dans le cas où la Seigneurie reconnaîtrait Henri comme roi de France ^
Dans ces jours, un acte sanglant de justice, si on peut le qualifier ainsi, eut lieu à Rome. Le 7 septembre en sortant de che2 lui, Camille délia Volta fut arrêté et écroué aux prisons de Tordinona. Cet agent du duc de Nevers,dont nous avons déjà fait mention, appartenait à la classe de ces intrigants que l'on rencontre dans tous les grands centres politiques. Ils pénètrent par les escaliers dérobés auprès des hommes au pouvoir, leur apportent les nouvelles du jour vraies ou fausses, reçoivent et colportent le mot d'ordre, sauf à être démentis ; ils servent tous les partis, remplacent quelquefois par l'esprit, toujours par l'audace, la discrétion et la loyauté qui leur manquent, se rendent utiles à certains moments, mais finissent ordinairement par compromettre ceux qui ont l'imprudence et le mauvais goût dé s'en servir*. Volta, homme d'esprit, était
* ^icolini au grand-duc Ferdinand, 2 septembre 1589. Arch. Flor. fil. 3298. — Le même au même, 23 septembre 1589. Ibid, — Le même au même, 25 septembre 1589. Ibîd. — Le même au même, 30 septembre 1589. /M. — Alberto Badoer au doge,20 août 1589. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 23. — Le même au même, 1" septembre 1589. Ibid. — Le même au même, 16 septembre 1589. Ibid.
* Gamilio VoUa au duc de Nevers, 9 janvier 1589. BIbl. imp. Paris, Fonds fr. 8919. — Volta mande qu*au Vatican on a appris avec une satisfaction infinie la nouvelle des meurtres des Guises. On est enchanté que Sa Majesté commence à être roi. On regrette seulement que le car-
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connu pour être mauvaise langue. M. de Pisany eut à s'en plaindre. Morosini était en correspondance avec lui*.
Dans le corps diplomatique son arrestation fit quelque bruit. Les ambassadeurs eurent de la peine à en pénétrer le motif. On leur disait que cet individu, dans des lettres au duc de Nevers qui avaient élé interceptées, parlait fort librement de Sa Sainteté, qui, selon lui, aurait témoigné une grande joie en apprenant l'assassinai de Henri III V Quelque temps après, on crut savoir que le procès s'instruisait sur ces trois chefs d'ac-
dinal nVit pu être épargné; le pape et le sacré collège en ont eu- du déplaisir, mais on désire que le roi ne relâche pas les prisonniers (!), qu'il les traite doucement, mais qu'il les garde en otages, en leur faisant craindre pour leur vie. C'est un tissu de mensonges calculés pour plaire au roi et au duc de Nevers, et qui sufflraient pourjustifier notre manière d'en apprécier Tauteur.
* Voici un échantillon de cette correspondance. « Chercher, lui écritil de Paris, les règles de la politique qu'on suit ici, ce serait chercher les règles de la folie. C'est pourtant l'ingrat métier que je fais. » — £t une autre fois : « Nous vivons ici sans roi, sans reine, sans guerre, sans paix et sans melons ! Excusez le format de cette lettre, c'est à la française et pour économiser papier et port. » En revanche, l'agent du duc de Nevers donnait à Morosini les nouvelles de Rome.
* Alberto Badoer au doge, 8 septembre 1&89. Arch. Ven. Disp. Rome, /I/.25. — Nicolini au grand-duc Ferdinand, 8 septembre 1 589 . Arch. Flor. 3298. -:- Le même au même, 12 septembre 1589. Ibid. — Le même au même, 16 septembre 4589. lind. — Le même au même, 22 septembre 1589. Ibid, — Le même au même, 29 septembre 1589. Ibid,
— Le même au même, 15 octobi^e 1589. Ibid, — Mario Volta au duc de Nevers. Venise, 31 octobre 1589. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 8919.
— Mémoire du duc de Nevers remis au l^at Gaetani, à Noyon, par Salvali. Arch. du duc de Sermoneta; publié dans la Bévue du monde catholique; Paris, "1867. — Avvisi, Cod, Urbin. Bibl. du Vatican. — Mgr de Nazareth à Camille Volta, 13 août 1581. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 3365. — Le même au même, 1*' septembre 1586. Ibid, — Pisany à Henri III, 17' novembre 1586. — Villeroy au duc de Nevers, 11 octobre 1586. Ibid. Fonds fr. 3372.
cusation : Yolta a donné au duc de Nevers le conseil de se rallier au roi de Navarre ; il a montré une lettre fabriquée par lui et attribuée au duc, dans laquelJe il est dit que le pape voit avec plaisir la France périr dans le feu, semblable en ceci à Néron qui s'était amusé à regarder du haut de sa iour Tincendie de Rome; enGn, Yolta a proposé la convocation d'un concile national en France et Télection d'un patriarche. L'Inquisition étant saisie de l'affaire, les amis de l'indiscret agent commencèrent à craindre pour sa vie. Son fils s'enfuit, cherchant asile à Venise et emportant les chiffres et les papiers compromeltnnls du père. Celui-ci fut reconnu coupable d'avoir blâmé les actions du pape et des supérieurs relatives aux affaires de France et d'avoir entretenu des correspondances avec les huguenots. La nuit du 14 octobre, dans la prison de Tordinona, il eut la tête tranchée sur un échafaud. Le lendemain, son corps fut pendant deux heures exposé au pont Saint-Ange, transporté ensuite à Saint-Jean des Florentins, et le même soir enterré à la Minerve avec les honneurs dus aux gentilshommes. Cet exemple d'une sévérité extrême exercé contre un homme fort connu passa presque inaperçu. Le cardinal de Sens seul s'en prévalut pour intimider un secrétaire du cardinal de Gondi, évêque de Paris, venu à Rome avec des commissions des catholiques royaux. Il lui prédit le sort de l'agent de Nevers, et le pauvre abbé, presque raort d'effroi, se réfugia à l'ambassade de Toscane*. Un événement plus grave contribua à faire oublier
* Nicolini au grand-duc Ferdinand, i4 octobre ihS9» Àrch. Flor. fil.