LIVRE SEPTIÈME
L La convention deJoinTille. — Le duc de Nevers à Rome. — Sixte- Qaint trayaille à la réconciliation entre Henri II l et la Ligue. — Le traité de paix de Nemours. — Bulle privatoire lancée contre le roi de Navarre.
n. Philippe II soutient qne la conversion de Henri de Navarre, si elle a lieu, est nécessairement feinte. Il ne reconnaîtra jamais ce prince comme roi de France, et interviendra en faveur des catholiques de ce royaume. — Attitude de Sixte-Quint. — Son dédain pour Henri III.
m. La journée des Barricades racontée par le pape. — Intervention de la seigneurie de Venise auprès de Sixte-Quint en faveur de Henri UI. — Mgr Morosiniy nonce apostolique, négocie la réconciliation des chefs de la Ligue avec le roi. — Il est fait légat en France. — Son projet de former une alliance étroite entre Henri III et Philippe H. — Les état» généraux réunis à Blois.
IV. Les meurtres des Guises jugés par Sixte-Quint. — Son allocution au consistoire. — Mission de Tévèque du Mans. — Monitoire contre Henri 111. — Départ de Rome de l'ambassadeur et du cardinal protecteur de France. — Morosini quitte Blois. — Assassinat de Henri III.
V. Un revirement s*opère dans l'esprit du pape. — Pour sauver la religion catholique en France, il se résigne à sacrifier l'indépendance de ce pays. — Il se rapproche de la Ligue et de TËspagne. — Le cardinal Gaëtani nommé légat à Paris. ^ Ses instructions. — Exécution de Gamille Volta, agent du duc de Nevers. — M. de Maisse reçu à Venise cmnme ambassadeur de Henri IV. — Démêlés entre la Seigneurie et le pape. — Leonardo Donato envoyé à Rome. — Impression produite par ce diplomate sur Tesprit du Saint-Père.
YI. Mission du duc de Luxembourg. — Il parvient à convaincre Sixte- Qaint de la sincérité de Henri IV relativement à rabjuralion. — Le
pape propose àPbilippe-II une intervention armée en France. — Il tâche de se dégager. — Ses luttes avec le comte d'Olivarès. — Celui-ci le menace de protester contre sa conduite et parvient à Tintimider. — Le pape, résigné à céder, compte couvrir sa soumission par le vote d'une congrégation composée de vingt-trois cardinaux» appartenant tous à la faction espagnole. — Elle se prononce contre les demandes d'Olivarès.
VU. La bataille d'Ivry. — Sixte-Quint, de plus en plus convaincu que Henri est le seul roi possible» et que son avènement garantira la conservation de la religion et Tintégrité de la France, tâche de gagner du temps. — Il est contrecarré par Faction et les rapports du légat Gaëtani. — Relations de Henri de Navarre avec la Sablime Porte. —Mort du car. dinal de Bourbon. — Les divers candidats à la couronne de France, jugés par le légat. — Instructions de Philippe II à Mendoza» Moreo et Tassis sur la succession. — Le duc de Mayenne, comme prix de son élection, fait insinuer la cession à T Espagne de la Provence» du Dauphiné» de la Bourgogne et de la Bretagne.
YUL Mission du duc de Sessa. — Projet de capitulation combiné «n. tre les ambassadeurs d'Espagne et les cardinaux délégués par le pape. — Sixte-Quint refuse la signature. — Il saisit la congrégation de France de la question de savoir si Téleclion du roi de France appartient au Saint- Siège. — Il compte envoyer deux prélats en France pour inviter les princes» la noblesse, les parlements et les villes à procéder à l'élection du roi. — Insuccès de la mission de Sessa.
La France, déchirée par ses factions, épuisée à a suite de longues années de luttes intestines, semblait
A Henri III au cardinal d'Esté, 13 mai 1585. Bibl. imp. Paais» Coll. Harby. 288. — Le cardinal d^Este à Yilleroy» 20 juillet 1585. Bid. — Le même au même, 29 août 1585. Ifnd — Le même au même, 19) septemiNre i 585. Ibid. — Le cardinal d'Esté à Lenoncourt, 29 août 1585> Ibid. — L'abbé d'Orbais au duc de Nevers, 25 février 1586. BibL imp. Parts, Fonds £r. 5364. — Lorenzo Priuli au doge, 8 juin 1585. Ârch.Ven. Disp. Rome, /li. 19. -^ Olivarèa au duc de Nevers, 50 mai 1585. Ardi. Simancas. S,de E Rome. Leg. 946. — Olivarèa à Philippe II, 12 juin 1585. Ibid. — Le même au même, 20 juin 1585. Ibid. — Le même au même, 15 juillet 1585. Ibid. — Philippe II à Olivarèa. Monzon, S août 1585. lèid.
vouée désormais à une ruine imminente et inévitable. Au milieu du conflit des partis le pouvoir royal s'était évanoui; le dernier prestige de la couronne portée par Henri III avait disparu. lies protestants se groupaient autour du roi de Navarre, les Ligueurs autour des Guises ; les politiques j cherchant le succès dans un jeu de bascule, se donnaient tantôt aux défenseurs, tantôt aux ennemis de Tancienne foi. Mais les chefs de tous ces partis visaient au même but, à s'emparer du pouvoir suprême, à succéder aux Valois, dont la race allait s'éteindre. Ils appelaient, sans scrupule, à leur secours : le duc de Guise, le roi d'Espagne; Henri de Navarre et le prince de Condé, la reine d'Angleterre et les princes protestants de l'Empire, les uns comme les autres décidés à sacrifier la patrie commune à leur ambition particulière, et résignés d'avance , s'il le fallait, à partager le butin, soit entre eux, soit avec l'étranger, en autres termes à démembrer la France. Depuis l'édil de pacification * signé au château de Fleix, qui mit fin à la Guerre des Amoureux^ une sorte de trêve avait succédé aux hostilités ouvertes des partis; mais cette paix, qui n'en était pas une, n'avait profité nia la couronne ni au pays ; elle avait seulement permis aux gouverneurs des provinces de se transformer en autant de roitelets, d'agir en maîtres et, en consolidant leurs pouvoirs, d'effacer complètement l'autorité royale. C'est de cette façon que le duc de Guise et ses frères, les ducs de Mayenne et d'Aumale, gouvernaient et régnaient en Champagne, en Lorraine et en Picardie; leur cousin, le duc de Mercœur, en Bretagne;
Lesdiguières, dans le Dauphiçé, Henri de Béarn, en Guienne, le maréchal de Montmorency, en Languedoc. Le roi s'amusait, le pays souffrait. Dans Tannée qui avait précédé l'avènement de Sixte-Quint, la mort du duc d'Anjou, frère du roi, avait ranimé les aspirations et l'activité du duc de Guise. N'osant pas encore poser sa candidature à la couronne de France, il convint, avec les anciens chefs de la Sainte-Union et avec Philippe II, de désigner le vieux cardinal de Bourbon comme successeur de Henri III, pour le cas, certain d'ailleurs, où celui-ci mourrait sans postérité. Trois mois avant l'élection dU pape^, les ducs de Guise et de Mayenne signèrent, qvec les représentants de la cour de Madrid et du cardinal de Bourbon, la convention secrète connue sous le nom de traité de Joinville. Par cet acte, on reconnaissait le cardinal de Bourbon comme héritier de la couronne, à la condition que tout prince hérétique serait exclu de. la succession. Le roi Philippe s'engageait à fournir des secours à la Ligue. On déclarait en outre illicites les navigations vers les possessions d'outre-mer du roi catholique. Cette concession si préjudiciable au commerce français était comme un premier à-compte des sacriGces bien autrement importants, par lesquels les coalisés semblaient déjà résignés à s'assurer le concours de l'Espagne. Ce traité glaça d'effroi le parti protestant. Sous l'inspiration de Henri de Navarre , il prit les armes.
On conçoit les colères, les angoisses, les perplexités qui régnèrent au Louvre. La guerre civile allait donc
* Le 16 janvier 1585.
se rallumer, avec la connivence, avec l'appui secret mais actif du roi Philippe. Tandis que la reine Catherine conjurait son fils d'entrer en composition avec ses vassaux rebelles, celui-ci, au contraire, faisait mine de se jeter dans les bras des protestants. Il accueillit avec faveur les avances du roi de Navarre, de la reine Elisabeth, des insurgés néerlandais; reçut solennellement une députation de ces derniers et, des mains d'une ambassade anglaise, Tordre de la Jarretière. Aux démonstrations du roi les chefs de la Ligue répondirent par des faits. Le 30 mars, ils firent, à Péronne, publier leur manifeste que le premier prince du sang, le cardinal de Bourbon, avait signé. En avril, ils étaient déjà maîtres de la Champagne, d'une partie de la Picardie, de la Bourgogne, de la Normandie, de la Bretagne et d'un grand nombre de villes considérables. Du côté du roi, les ducs d'Épernon et de Joyeuse eurent, il est vrai, quelques avantages sur la Loire et en Normandie, et une tentative d'insurrection dans Marseille échoua ; mais ces succès insignifiants étaient loin de contre-balancer les pertes énormes que la couronne avait essuyées dès les premiers jours de cette nouvelle levée de boucliers.
On en était là lorsque le roi de Navarre, afin d'attirer Henri III dans son camp, publia sa déclaralion de Bergerac*. Il croyait, disait-il, aux symboles de la foi catholique , et il admettait les décrets des anciens et légitimes conciles. Il était prêt à restituer au roi les places de sûreté confiées à lui et au prince
' 10 juin 1585.
de Gondé, si les chefs de la Ligue renonçaient à leurs gouvernements. Enfin, pour épargner l'effusion du sang, il eut l'étrange idée de provoquer le duc de Guise en combat singulier. Cette démarche n'eut pas de résultat. Depuis deux mois, la reine mère négociait avec les chefs des coalisés, et on reconnut bientôt que les velléités de défection de son fils, qui avaient un instant alarmé le monde catholique, n'étaient que de vaines et impuissantes menaces.
Au moment où Sixte-Quint entra au Vatican, l'atmosphère qu'il y trouva était décidément espagnole. Le sacré collège, dans sa grande majorité, inclinait du côté de l'Espagne. Pour tout ce qui concernait la France, Grégoire XIII avait subi l'impulsion qui lui venait de Madrid. Philippe n'élait-il pas le grand défenseur, Henri de Navarre l'ennemi déclaré de la religion catholique ? Cela aurait suffi pour déterminer la politique du pieux pontife, quand même son premier ministre, le cardinal de Côme, son entourage, la pluralité des pourprés et le comte d'Olivarès n'auraient eu soin de le pousser, et, quand il semblait hésiter, de le maintenir dans cette voie. Dans les régions officielles, l'ascendant de la cour d'Espagne était tellement prédominant que, pour s'en affranchir, il aurait fallu à Grégoire des convictions toutes différentes des siennes et une énergie de caractère qui lui faisait complètement défaut. Cependant, l'opposition ne manquait pas. L'opinion nationale, italienne^ comme on l'appelait déjà dans un sens très-différent d'ailleurs de celui que nous attachons aujourd'hui à ce mot, l'opinion italienne, qui voulait, non l'unification.
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la transformation de la péQinsuIe en un seul État, mais rindépendance de Fétranger des différents États italiens, cette opinion dominait à Rome en dehors du Vatican. Elle sut, plus d'une fois, y pénétrer et arrêter le pape dans des moments de crise. Ainsi, les chefs de la Ligue avaient demandé des bulles par lesquelles Grégoire se déclarât ouvertement en leur faveur. L'ambassadeur dTspagne avait appuyé leurs démarches avec instance; mais, cette fois, le pontife résista. Il recula devant la voix de sa conscience, et aussi devant celte opinion nationale, exclue, il est vrai, du pouvoir, mais néanmoins assez puissante pour l'obliger de compter avec elle. Il refusa donc les bulles, mais il autorisa le cardinal de Sens à transmettre au duc de Guise des paroles encourageantes et chargea de messages analogues le P. Mathieu, de la Compagnie de Jésus, qui allait et venait entre Paris et Rome. C'est à quoi se borna l'intervention de Grégoire XIII; mais les chefs des coalisés, dénaturant le caractère de la lettre du cardinal de Sens, firent répandre le bruit que le pape avait, par des bulles, sanctionné leur entreprise.
Pendant que Henri III, fort inquiet de l'attitude du Vatican, faisait parvenir ses doléances mêlées de menaces au cardinal protecteur de sa couronne, et que celui-ci s'empressait de le rassurer sur les intentions de la cour romaine, Grégoire XIII disparaissait de la scène du monde. Peu importait désormais de se prévaloir de son nom et de ses sympathies timides et stériles pour la cause de la Ligue. Mais quelle serait la conduite du successeur? C'est ce qu'on se demandait. Henri III
sentit la faute qu'il avait commise, en se rapprochant, en apparence et non en réalité, du chef des huguenots. Aussi s'empressa-t-il de s'excuser et de protester de sa fidélité. « Un prince, écrit-il au cardinal d'Esté, tel que je suis et veux être tant que je vivrai, ne mérite être blâmé et accusé de manquement de piété et de zèle de religion, comme je suis à mon très-grand regret. »
A Rome, les représentants et adhérents des deux partis, de celui delà Ligue, autrement dit de l'Espagne, et du parti français ou national, car c'est ainsi qu'on doit les désigner, se mirent aussitôt à l'œuvre. Sans parler de la très-grande majorité du sacré collège, de l'entourage du Saint-Père et des nombreux agents de la Sainte-Union, le comte d'Olivarès et le cardinal de Sens étaient les principaux avocats dçs coalisés. Le cardinal d'Esté, le marquis de Pisany, en seconde ligne, et en s'entourant de mille précautions, mais au fond plus influent que les agents officiels de Henri III, l'ambassadeur de Venise, combattaient dans le camp opposé. Ils s'appuyaient sur l'opinion italienne et faisaient intervenir une foule de petites gens qui, à titres divers, avaient accès auprès du nouveau pape. Les correspondants du grand-duc de Toscane étaient du nombre. Olivarès et le cardinal de Sens s'adressaient aux sentiments religieux de Sixte-Quint. La Ligue, disaient-ils, défend la foi : donc les bénédictions, Tappui avoué et efficace du chef de l'Église doivent lui être acquis. Le cardinal d'Esté et Pisany firent appel à ses sentiments de souverain. Suivant eux, les ligueurs sont des rebelles qui abritent sous le faux drapeau de la foi
leurs visées ambitieuses et antinationales, qui compromettent même la religion, car ils poussent le roi dans les bras des huguenots. Priuli, le diplomate vénitien, faisait valoir le côté politique de la question. La Ligue, insinua it-t-il, n'est pas en mesure de vaincre Thérésie. Il lui faut un appui. Cet appui, c'est le roi d'Espagne qui le donnera. C'est lui qui vaincra, c'est à lui que reviendront les profits de la victoire.
La lutte une fois engagée, on se disputait ce terrain si important avec un extrême acharnement. On ne publiait pas, il est vrai, comme en France, de pamphlets, les rues ne participaient pas aux combats qui se livraient dans les antichambres et dans le cabinet du pape; mais c'était une guerre à outrance, où les plus grands personnages ne maniaient pas toujours des armes courtoises. Entre les cardinaux d'Esté et de Sens, il y eut des scènes peu dignes de princes de l'Église, et qui firent les délices de la société et du public de Rome. Le cardinal protecteur déclarait « ne vouloir plus avoir aucune accointance ni participation avec cette mauvaise et pernicieuse nature qui se plaisait à mal faire et à mal dire d'un chacun. » Les choses en arrivèrent au point qu'il fut sérieusement question de les renvoyer tous deux. Des considérations politiques prévalurent ; Sixte- Quint n'exécuta pas ses menaces, et les deux antagonistes continuèrent à se ivrer combat toutes les fois qu'ils se rencontraient. D'ailleurs, le cardinal de Sens amusait le pape, qui ne le prenait pas toujours au sérieux, et se moquait de ce politique enragé qui avait la prétention d'être le membre le mieux informé II. 11
du sacré collège, et ne lui apportait que de fausses ou vieilles nouvelles.
En proie à ces tiraillements, tout nouveau sur la chaire de Saint Pierre, fort imparfaitement informé du véritable état des choses en France, trouvant, nous Tavons dit, le Vatican tout envahi encore par les influences espagnoles qu'il n'aimait pas, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de subir dans une certaine mesure, Sixle-Quint se vit engagé dans un dédale de difficultés et chercha vainement les moyens d'en sortir. Son inexpérience en ces matières, sa longue abstetition des affaires d'État^ conséquence naturelle de sa longue disgrâce, ajoutèrent à ses perplexités. Que Henri de Navarre fût un hérétique, un relaps, indigne de tout ménagement, condamnable et devant être condamné et exclu de la succession, c'était ce qui ne faisait pas le moindre doute dans son esprit. Cette partie delà question, il eut le tort et commit la faute de ne l'envisager qu'avec les yeux du prêtre. Sous ce rapport, il se trouvait d'accor avec ce que le comte d'Olivarès et le cardinal de Sens ne cessaient de lui dire. Mais comment s'y prendre en présence de la déplorable scission qui venait de se renouveler entre le roi et les Guises, qui partageait en deux camps les catholiques, qui ouvrait, qui livrait la France aux Espagnols? Ici son instinct et sa sagacité le servirent bien. Il comprit qu'il fallait tâcher de faire disparaître ces dissensions et réunir sous le même drapeau tous les catholiques de ce royaume. Mais cela était-il alors possible? Il s'en flattait. Âtitre erreur, suite de son ignorance des hommes et des choses de France I En
somme, ses sympathies appartenaient à Henri III, non à la personne de ce prince, dont il avait fort médiocre opinion, mais à sa qualité de roi légitime. Les ligueurs, c'étaient des rebelles, mais ces rebelles étaient malheureusement les seuls défenseurs delà foi ; du moins, ils le disaient, tandis que le roi très-chrétien, au contraire, menaçait d'apostasier. Comment, alors , les repousser? comment no pas les aider, les éclairer, les diriger vers le grand but, qui n'était certes pas d'occuper les provinces de leur souverain, mais de combattre, de vaincre, de terrasser, d'exterminer T hérésie et les hérétiques? Faisant violence à ses sentiments, à son instinct, à son jugement, Sixte-Quint se montra donc disposé à favoriser la Ligue.
A ce moment, envoyé par les chefs des coalisés et accompagné du cardinal de Vaudemont, le duc de Nevers arriva à Rome. Le 1** juin*, il fit son entrée solennelle. Le cardinal d'Esté son beau-frère, le cardinal de Médicis, tous les cardinaux français se portèrent à sa rencontre. En descendant de voiture, il reçut un billet de l'ambassadeur d'Espagne, rempli d'informations et de conseils utiles. De son côté, il se mit aussitôt en relation avec ce puissant auxiliaire. Pour ne pas attirer l'attention par des entrevues trop fréquentes, c'est un ami commun, Scipion Gonzague, qui leur sert d'intermédiaire. Ne vers ne fait rien sans consulter Olivarès, et celui-ci s'étudie à aplanir les difficultés sous les pas de l'ambassadeur des Guises.
La mission du duc était de solliciter des bulles qui donnassent à la Ligue, aux yeux du monde, l'appui
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officiel du Saint-Siège, et de demander, en outre, une bulle priiatoire par laquelle Henri de Navarre et le prince de Condé fussent déclarés incapables de succéder à la couronne de France.
Ces deux questions furent, entre l'envoyé des coalisés et Tambassadeur de Philippe, l'objet de longues et fréquentes discussions. «Insistez, disait celui-ci, pour que le Saint-Père se fasse montrer les minutes des lettres que le cardinal de Sens a écrites dans le temps avec autorisation du pape Grégoire. Adressez-vous surtout aux sentiments religieux de Sa Sainteté, car Elle est pleine de zèle pour tout ce qui a rapport à la foi. » Quant à la bulle privatoire contre Navarre, Olivarès, s'inspirant des instructions de son maître, demanda que, non-seulement le Béarnais et le prince de Condé mais aussi les enfants catholiques de ce dernier fussent frappés d'incapacité Le duc s'y opposa. «L'extension, répliqua-t-il, à des princes catholiques de la déclaration d'incapacité déplairait au parlement et au public français. On la dirait dictée par des motifs, non de religion, mais de politique, par l'Espagne, en un mot ; on ne la trouverait ni juste, ni raisonnable. » C'était, aussi l'opinion de l'Inquisition, que Si)rte-Quint avait déjà saisie de cette affaire. Elle déclarait que le pape seul pouvait, s'il le jugeait convenable, prononcer la privation des enfants catholiques; mais d'office et sans l'intervention des parties intéressées.
Nevers ne cache pas à Olivarès l'impopularité de l'Espagne, non-seulement auprès des catholiques royaux mais aussi au sein de la Ligue, iout en convenant de la communauté des intérêts entre celle-ci et la
cour d'Espagne. « Sans doute, disait-il, nous avons besoins des secours du roi catholique, mais Sa Majesté a aussi besoin de nous. Si un prince protestant monte sur le trône de France, c'en est fait de la religion catholique, et non- seulement chez nous, mais aussi en Flandre, et, selon toule probabilité, les Pays-Bas seraient perdus pour l'Espagne. Que Sa Majesté nous aide, qu'EUe donne des subsides, mais qu'Elle les donne en secret; car tels sont les préjugés, les passions et l'ignorance du public français, que le nom seul de l'Espagne suffit pour exciter des soupçons et dépopulariser les coalisés. Si le pape accorde de l'argent, on pourra faire croire que les subsides espagnols viennent de Rome. »
Mais Sixte-Quint ne songeait pas à débourser. Olivarès le savait bien. Lorsqu'il apprend que Pisany et le cardinal d'Esté ont demandé pour leur roi, qui offrait alors de faire la guerre aux hérétiques, une subvention de quatre mille écus par mois, il engage Nevers à en demander autant pour la Ligue, a Dites à Sa Sainteté que, en vous refusant ce qu'Elle accorderait au roi, Elle se déclarerait l'ennemie de la cause de Dieu, qui est celle de la Ligue. Glissez au pape un mol sur les mignons, auxquels passeraient probablement Ses écus. » Ce stratagème eut l'effet qu'Olivarès s'en était promis. Les représentants de Henri III ne purent rien obtenir.
Le Saint-Père avait accueilli fort gracieusement les envoyés des Guises. Non qu'il leur eût épargné les reproches; il les gronda même vCàlement de s'être mis en état de rébellion contre leur souverain, mais il
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admit des circonstances atténuantes, et les excusa, en quelque sorte, par l'approbation indirecte de son prédécesseur qui avait favorisé la Ligue, qui avait été, disait-il, « consentant. » Nevers et Vaudemont crurent entrevoir chez Sixte-Quint des dispositions analogues. En effet, il trouva justifiée la méfiance que leur inspirait le roi, mais il insista vivement sur la nécessité d'une transaction. « Mettez-vous en rapport, leur disait-il, avec Pisany et Este. Traitez avec eux doucement et amicalement. Concertez tous les quatre ensemble un projet d'accommodement. Montrez-le-moi , et nous verrons. Si vous ne parvenez pas à tomber d'accord, c'est nous qui prendrons la chose en main. » A leurs instances concernant les bulles, il répondit évasivement.
Âpres un séjour de deux semaines, le duc et le cardinal quittèrent Rome pour retourner en France. En dehors de quelques paroles bienveillantes, mais vagues, ils emportaient, non des bulles publiques, car ils n'étaient pas parvenus à vaincre complètement les méfiances du pape à l'égard des coalisés, mais un bref au cardinal de Bourbon et à ses amis, moins, explicite qu'ils auraient désiré, mais dont ils espéraient néanmoins pouvoir tirer quelque parti.
Deux incidents marquèrent le départ de cette ambassade. Le duc de Nevers, botté etéperonné, au moment de monter à cheval, se sentit soudainement assailli par des scrupules de conscience. Avait-il bien fait de s'enrôler dans la Ligue? n'était-ce pas violer son serment de fidélité, commettre un acte de rébellion ? Il se rendit en toute hâte chez le cardinal Madruccio pour lui ouvrir son cœur, et il fallut au prolecteur
d'Espagne deux heures d'efforts oratoires pour calmer cette âme timorée. Les inquiétudes du duc n'étaient pas intempestives : elles coïncidaient avec des lettres de France qui, grâce à l'activité diplomatiquie de la reine mère , pouvaient annoncer comme assurée la paix entre le roi et la Ligue. On riait donc un peu des remords politiques de Nevers,*qui partit accompagné des plaisanteries des Romains.
La question brûlante étaittoujours l'acte de privation contre Navarre vainement sollicitée par les délégués de la Sainte-Union. Dans leur audience de congé, le cardinal de Vaudemont fît un dernier effort. Le Saint-Père répondit d'abord doucemenl : «Nous ne devons faire ce que vous demandez. Nous n'avons pas l'habitude de condamner les gens sans les avoir entendu. Il sera toujours temps d'en venir là. » Lorsque le cardinal insista, il le repoussa rudement : « Nous vous avons dit, s'écria-t-il, pourquoi nous ne devions fiiire telle chose ; maintenant nous vous disons que nous ne voulons pas la faire. »
Mais, malgré ce refus si catégorique, la résolution du pape était presque arrêtée. Dans son esprit, l'excommunication et l'exclusion de la succession du roi de Navarre étaient devenues une nécessité. Seulement cet acte de déchéance et de proscription devait être dégagé de tout caractère politique, et, loin d'être inspiré par les envoyés de la Ligue, émaner delà libre initiative du chef de l'Église. L'Inquisition et le sacré collège en débattaient encore la rédaction, lorsqu'on apprit la conclusion de la paix de Nemours^, si labo-
* Signée le 9 juUlet 1585.
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rieusement préparée parla reine mère, et par laquelle Henri III s'engageait à prohiber Texercice de la nouvelle religion, à donner des places de sûreté et des gouvernements aux principaux chefs de la Ligue, et à révoquer les édits de paix et de tolérance. Raison de plus de lancer la bulle, de creuser l'abîme qui devait dorénavant séparer le roi huguenot des catholiques français de toutes les nuances.
Le cardinal d'Esté et Pisany avaient combattu une résolution qui leur paraissait attentatoire à l'indépendance de la France, et, en apprenant la scène que le pontile avait faite au cardinal de Vaudemont, ils se croyaient victorieux. Sixte-Quint ne tarda pas à les détromper. 11 fit appeler d'Esté et lui communiqua sa résolution, c< prise en partie, disait-il, pour renforcer le roi, car ceux qui se verront exclus de la succession y penseront à deux fois avant de conspirer contre leur souverain légitime. » Mgr de Lenoncourt qui, sur la demande de Henri HI, s'était rendu auprès du roi de Navarre pour l'instruire en matière de religion, reçut du pape l'ordre péremptoire de retourner dans son diocèse. Enfin, le 9 septembre, la bulle fut affichée dans Rome, aux lieux habituels. Henri de Bourbon, prétendu roi de Navarre, et Henri de Bourbon prétendu prince de Condé, y étaient déclarés hérétiques, relaps, déchus, eux et leurs héritiers, de toute principauté et incapables de succéder au royaume de France et à aucun autre duché ou seigneurie. Leurs vassaux et sujets étaient déliés du serment de fidélité.
C'était le premier acte du règne de Sîxte-Quint relatif aux affaires de France, et cet acte était une faute
qu'il ne tardera pas à regretter, qu'il se reprochera en secret, qu'il avouera même dans ses épanchements intimes, tout en lâchant de l'excuser. Mais, à part cette faute, qu'expliquent son inexpérience et les influences espagnoles qui l'entouraient à son avènement, il eut le mérite de comprendre, dès le premier jour, que la solution du problème posé en France devait se trouver dans l'union de tous les catholiques français, et en dehors de l'immixtion de l'Espagne. Sur ce point capital il vit parfaitement clair. C'est sur les moyens d'exécution que portaient ses hésitations, que les principaux acteurs et témoins prenaient pour de l'irrésolution, pour l'effet de la mobilité de son esprit, mais qui, en léalité, n'étaient que la suite naturelle des circonstances données. Inclinant un moment, bien que faiblement, en faveur de la Ligue, il travailla à la dissoudre en la ramenant dans le camp royal. Ce fait acquis, en apparence plutôt qu'en réalité, non par son intermédiaire, comme il s'en était flatté pendant un instant, mais par la force des choses et grâce aux négociations de la reine mère, il lança son interdit contre le chef des huguenots. Désormais la situation était éclaircie. Il n'y avait plus que deux partis en France : les défenseurs et les ennemis de la foi. Si la réconciliation est sincère, si les coalisés de la veille se groupent franchement autour de Henri III, si, sous le drapeau du roi légitime; toutes les forces de la France catholique se tournent contre les hérétiques, la religion et, avec la religion, la France sont sauvées. On pourra alors s'occuper de la grave question de succession ; on sera en mesure de la résoudre, et, ce qui est Tessen-
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tiel, on la résoudra sans rintervention et à l'exclusion de TEspagne.
Tel était le raisonnement de Sixte-Quint, parfaitement juste, à une condition : à la condition que la réconciliation, officiellement proclamée par le traité de Nemours, entre le roi et les chefs de la Ligue, fût sincère, ce qu'il croyait possible parce qu'il ne connaissait pas encore la France, ce^ qui était illusoire aux yeux de ceux qui la connaissaient.
Il est à peine nécessaire de rappeler ici sommairement les événements qui ont suivi la conclusion de la paix de Nemours : les vicissitudes de la guerre, la répugnance du roi de confier ses armées h la direction des Guises, les scandales de son voyage à Lyon, les propos blessants échangés dans une audience solennelle entre lui et les ambassa<]eurs des électeurs et princes protestants, les colères, l'invasion de TAllemagne réformée, la défaite de Joyeuse à Coutras^ et la destruction des reîtres allemands.
Ces événements embrassent deux années ^ remplies pour Sixte-Quint d'embarras et de soucis. Quoique travaillant de son mieux à la réconciliation du roi avec la Ligue, à la fusion des catholiques royaux et du paru des princes, il eut bientôt perdu toute illusion sur le peu de solidité de Tunion établie par le dernier traité. Plein de méfiance et plus encore de dégoût envers la personne du roi, il eut de la peine à dissimuler son dédain et ses sinistres pressentiments. Lorsque Tam-
» 1586 et 1587.
bassadeur d'obédience de la Seigneurie entremit ses bons offices en faveur de Henri III, en priant le pape d'accorder à ce prince Tau lorisation d'aliéner des biens du clergé, il répondit froidement*: « Nous désirerions voir Sa Majesté déployer plus d'activité dans la guerre contre les huguenots. Nous sommes étonné qu'un si grand roi, malgré les charges énormes dont il grève son peuple, n'ait pas songé à faire des économies pour les besoins extraordinaires. Qu'il agisse sérieusement, qu'il ne manque pas à ses devoirs, et nous l'aiderons, »
La faiblesse, l'ineptie, le manque de loyauté de cette cour le plongeaient dans un profond découragement. Non-seulement la Ligue ne s'était pas dissoute, non-seulement elle ne s'était pas franchement ralliée au roi, mais la situation s'aggravait de jour en jour, et les méfiances réciproques né lui semblaient que trop justifiées. Comme par le passé, on se trouvait donc placé entre la guerre civile, c'est-à-dire le triomphe final des hérétiques, et entre l'intervention espagnole, c'est-à-dire le démembrement de la France.
Sixtc-Qumtesiiérait encore la conversion de la reine Elisabeth. Celle de Henri de Navarre serait-elle nécessairement feinte, comme les Espagnols, comme les ligueurs le lui disaient? il était tout disposé à le penser. Cependant le doute était permis, et, à ces moments, il commençait déjà à regretter sa bulle privatoire. Mais des bulles peuvent être révoquées. Cela s'était vu, c'est ce que Philippe craignait. « Il y a des personnes,
* IViuli au doge, 19 octobre 1585, Arch. Yen. Disp. Rome.
écrit-il à son ambassadeur à Rome*, qui espèrent ébranler Sa Sainteté, La déterminer à révoquer Sa bulle contre le prince de Béarn, et à accueillir sa conversion qui ne saurait ne pas être feinte. Je ne puis le croire ; mais la chose est trop grave pour que je ne me croie pas obligé d'y appeler Tattention de Sa Sainteté. Vous Lui remettrez la lettre ci-jointe dont je vous envoie copie, et Lui direz de ma part que je suis persuadé de Son intention de conserver le peu qui reste encore debout de la chrétienté. Rappelez-Lui la grandeur de la France. Dites-Lui qu'aussi longtemps que Thérésie ne s'est pas emparée des chefs de l'État, il y a à espérer, mais que, si le mal est devenu maître de celui qui commande, tout l'édifice croule d'un seul coup. Nous en avons, pour l'expiation de nos péchés, tant d'exemples sous les yeux, qu'il serait inutile de les énumérer. On me mande de France que des efforts sont faits auprès de Sa Sainteté pour qu'Elle admette l'abjuration de Béarn. De cette façon, on espère assurer à celui-ci la possession du royaume. Ce serait y metti^e le feu. Vous donnerez à entendre que la présente démarche ne m'est pas dictée par la peur que j'ai de Béarn. Il ne cesse de me demander* secours et faveurs, en offrant toutes sortes de sécurités et de gages que je voudrais prendre. Je la fais exclusivement pour le service de Notre-Seigneur. Que Sa Sainteté Se détrompe
* Philippe Uà Olivarès. San Lorenzo, 15 septembre 1586. Arch. Simancas. S, de E. Rome. Leg, 947; copiée sur la minute.
' Henri de Navarre envoyait de temps à autres des agents secrets à Madrid. Hieronimo Lippomano au doge. Madrid, 2 mai 1587. Arch. Yen. Disp, Espagne, fiL 20, et en d autres endroits.
au sujet de la prétendue sintérité de Béarn. On pourrait y croire, s'il ne demandait qu'à se retirer dans un coin et à faire pénitence ; mais comme c'est pour lui le moyen de succéder au royaume, on voit que ce sont des feintes. L'Église et Tlnquisition prononcent la peine capitale confre le relaps; à plus forte raison, doit-on s'opposer à ce qu'un relaps devienne le maître d'un royaume tel que la France, qui ne tarderait pas de s'emplir d'hérésies. Vous préviendrez le pape, que, loin de consentir à une éventualité qui exposerait mes États à la contagion, je me verrais obligé de favoriser et de protéger les catholiques de France. Il en résulterait des guerres civiles et peut-être le démembrement de ce royaume, qui, uni et puissant, tant qu'il est catholique, est d'une grande utilité pour la chrétienté, tandis que perverti et voué à la damnation, il renfermerait tant de dangers pour elle, qu'on devrait nécessairement chercher à en réduire les forces*. Pour intimider Sa Béatitude, on Lui dit qu'en insistant sur l'exclusion de Béarn et en conseillant aux catholiques de continuer la guerre, je vise à détruire les fot-ces dès uns et des autres, et qu'après qu'elles auront été détruites, je compte me diriger contre l'Italie. Combattez cette erreur, non en mon nom, et comme si, en présence des ces vaines imaginations, vous aviez à excuser ma conduite, mais en déclarant que, si je vois qu'on favorise la succession d'un héré-
^ Voici ce passage important : « Gon que habria disensiones y guerras y podrian quizâ dividirse las fuerzas y poder de aquel Reyno que asi como unîdo y catolico son muy utiles à la cristiandad, asi perbertido y danado serian tan temerosas à toda Ella que en tal caso serià fuerza procurar que quedasen menores. »
tique à la couronne de France, j'aiderai les catholiques. C'est le chemin qui mènera au démembrement de ce royaume, car chacun qui pourra en pi'endra un morceau. Le moyen de le conserver est une entente entre nous, Sa Sainteté et le roi très-chrétien (s'il veut), t)u bien entre les catholiques français. Le but de cette entente devra être l'exclusion de tout candidat hérétique et le choix d'un catholique capable de mettre fin aux maux de ce pays, pour le cas où le roi n'y parviendrait pas, sa vie durant, et Sa Sainteté, d'après ce qu'on voit, .peut juger par Elle-même si cela est à espérer. »
Voilà coïtiment le roi d'Espagne pose la question de succession qui est pour lui la principale, qui est secondaire aux yeux de Sixte-Quint. Henri de Navarre, pour se rendre possible, se convertira. Philippe le prévoit ; mais cette conversion sera feinte. Cette hypothèse est le point de départ de son raisonnement. Donc, dans sa sollicitude pour la foi, pour les intérêts de la religion en général, pour ceux de son royaume en particulier, il ne saurait admettre la candidature de Henri. Si le pape accueille l'abjuration de ce dernier. Sa Sainteté en posera la candidature, et Philippe la combattra •; il interviendra à main armée ; ce sera, il prononce le mot, le partage de la France. H l'écrit lui-même à Sixte-Quint, et le lui fait dire par son ambassadeur: Celui-ci est expressément chargé, non de l'excuser auprès du pape, mais simplement de lui notifier ses Volontésl Quel sera le prince catholique qui, de Ijeur choix commun, devra être placé sur le trône de France? Philippe n'a garde de le désigner. Déjà, sous
le ponlificat précédent, cette question avait été débattue entre lui et Olivarès. Le comte s'était prononcé contre le cardinal de Bourbon, selon lui, dangereux, et avait insinué le choix du duc de Monlpensier. Le roi lui avait répondu que, tout en appréciant ses arguments, il semblait plus prudent de ne pas encore prendre d'engagement en faveur de Monlpensier, ni d'aucun autre candidat. « Il suffit, écrivait-iP, pour le moment, de prévenir des éventualités préjudiciables au service de Dieu et au bien public. Nous devons nous ménager la liberté d'examiner les titres et forces des prétendants, et d'agir selon les circonstances. »
Ainsi placé entre les prétentions du roi d'Espagne, qui vise à être l'arbitre de la France en attendant qu'il en devienne le maître, et entre ses devoirs de chef de l'Église, le pape parle beaucoup, beaucoup trop même, mais il s'abstient d'agir. Il observe la marche des événements. Il laisse faire et regarde, mais non d'un œil indifférent. Les plaintes incessantes d'Olivarès au sujet de la versatilité de Sixte-Quint, nous le répétons, ne sont pas fondées. Ce sont les hommes et les choses de France qui changent, ce n'est pas lui. Quand le nonce lui mande de Paris* que Henri III, intimidé par les dispositions turbulentes qui se manifestent, à Paris, par l'attitude des Guises et, en général, par l'esprit catholique d'une grande partie du royaume, a rompu ses négoc ations avec le roi de Navarre ; qu'il s'est rap-
^ Philippe II à Olivarès. San Lorenzo, 29 juin 1584. Ârch. Simancas. S. de E, Rome. Leg. 945.
* Commencement de 1587. — Olivarès à Philippe H, février 1587. Archi Simancas. S. de E. Rome. Leg, 948.
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proche des princes catholiques, le pape, sur la demande du cardinal de Sens, dont le rôle grandit à ces moments, envoie aux chefs de la Ligue sa bénédiction apostolique, mais en même temps il l'envoie aussi au roi, en l'exhortant à ne pas séparer sa cause de celle de la religion. Et Olivarès de crier contre l'instabilité et l'ignorance de Sixte-Quint ! Il applaudit, il est vrai, à ce retour de faveur vers les Guises, mais sa joie n'est pas sans mélange, car, selon lui, le pontife n'est pas seulement d'une mobilité d'esprit désespérante ; sa conduite témoigne aussi d'une déplorable duplicité. Gomme preuve, l'ambassadeur rappelle les messages secrets de Béarn, au sujet de sa conversion, et qui lui semblent indiquer l'existence de rapports intimes avec le Vatican.
Lorsque, à la fin de cette même année, Henri III, sur le conseil du duc d'Épernon, arrête en route après Iqs avoir appelés le duc de Lorraine et ses troupes, déclarant que, s'ils entraient en France, il se rallierait aux hérétiques, Sixte-Quint désespère de lui*. Le nonce lui a mandé les rassemblements des troupes de la Ligue qui avait résolu d'attaquer le roi : « Eh bien , s'écrie-t-il en montrant ces dépêches à Olivarès, que les coalisés se réunissent, qu'ils fassent un effort sérieux, qu'ils en finissent en une fois! Puisque la maison va crouler,mieux vaut la démolir que la laisser tomber sur nous. Si le roi (Henri III) exécute sa menace de s'allier avec les huguenots, ces princes feront bien de l'attaquer, et votre roi de tourner contre
* Olivarès à Philippe II, 14 décembre 1587. Àrch. Simancas. S. deE, Rome. Leg. 951 .