‹ Sixte-QuintChapitre 12 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

le sort tragique de Vol ta. C'était Tarrivée inopinée du nonce de Venise. Sans demander les ordres du pape, il avait rompu les relations diplomatiques avec la Seigneurie. La brouille entre elle et le Saint-Siège semblait donc inévitable. Voici ce qui s'était passé.

Le gouvernement vénitien avait observé dans les derniers mois, avec une anxiété croissante, la tournure que prenaient les affaires de France. Il déplorait les meurtres de Blois, non par excès de tendresse pour les victimes, mais parce que, avec sa sagacité habituelle, il en pressentait les conséquences *. Voir Sixte-Quint céder à la pression de la diplomatie espagnole n'était pas le moindre des dangers qui en résulteraient, et qu'on s'appliquait à conjurer autant que possible. Le Sénat faisait dire et redire au pape* que s'il sévissait contre Henri III (qui vivait encore), les forces réunies de celui-ci et du roi de Navarre, grossies journellement par les ralliements de seigneurs catholiques, par la réaction naturelle que produisaient en France les excès de la Ligue, démocratique et antinationale à la fois, que ces forces réunies pourraient se tourner contre Rome même, et, en donnant aux Turcs l'occasion de reprendre les hostilités, mettre l'Europe à feu et à sang. À l'appui de ces remontrances, le Sénat produisit les rapports qu'il recevait de toutes les cours chrétiennes, et de Constantinople. Il parla

* Son ambassadeur, Mocenigo, moins clairvoyant, en mandant cet éié* nement de Blois, le représente comme un acte de haute sagesse et d'impérieuse nécessité. Sa dépêche a été publiée par M. de Mas-Latrie : Rapport à M, le comte Walewskif ministre d'Etat, sur les Archives de Venise, Paris, 1867.

' Le doge à Alberto Badoer, 13 mai 1589. Arch. Ven. Delib.f, 126.

Là ligue. 259

enfin le langage du bon sens, auquel Sixle-Quint ne fermait jamais Toreille. c< Nous il avons, écrit le doge à Badoer, qu'un désir, celui de conserver la paix européenne. Nous ne pouvons croire que Sixte-Quint, ce grand pontife, manquera à sa mission, qui est de détourner du monde chrétien les dangers qui le menacent; imitant l'exemple divin de Celui qu'il rieprésente sur terre, il usera de clémence et ne procédera pas à des actes qui pousseraient le roi aii désespoir. » Pour la Seigneurie, toute la question est là. Si le pape intervient militairement de concert avec Philippe II, l'existence do la France est menacée, la République ne pourra garder la neutralité, et sera, ce qu'elle redoutait par-dessus tout, attaquée par le sultan. « Nous reconnaissons, continue le doge, que tout prince doit conserver respect à Ma sainte Eglise, c'est la première règle ; mais il y a des cas extrêmes , imposant le devoir de s'écarter des règles et de s'accommoder aux nécessités du temps et des circonstances. De plus, ce n'est pas trop demander au Saint-Siège que de le prier de vouloir bien tenir compte, quelquefois, des intérêts et passions des princes, puisqu'ils ont si souvent combattu pour la conservation de TEglise. » Lorsque la Seigneurie apprend la publication du monitoire, elle ne dissimule pas son désappointement * ; mais, sans se décourager, elle continue ses bons offices à Rome, travaille surtout à arrêter le pape sur la pente fatale qui mène à l'alliance espagnole. Elle n'oublie pas son illustre compatriote, le cardinal Morosini, traité par Sixte-

» Le doge à Alberto l3adoer, 27 mai 1589. Arch. Ven. Delib. f. 129.

Quint, mal informé, avec une injuste sévérité. Elle le défend chaleureusement*, et fait si bien que l'ancien légat Unit par rentrer dans les bonnes grâces du pontife. Aussi longtemps que le gouvernemenf vénitien s'en tint aux représentations amicales, assez bien accueillies par Sixte-Quint, car ses antipathies espagnoles se rencontraient avec celles delà République, les relations entre Venise et Rome conservèrent le qaractère habituel d'une bienveillante intimité. Mais, lorsque le pape apprit que la République entendait agir dans le sens de ses paroles, sa colère éclata soudainement. Déjà le titre de sérénissime, qu'une dépêche du doge donnait à Henri III, alors qu'il se trouvait placé sous le coup du monitoire, l'avait fort irrité*. Son mécontentement fut plus vif encore quand il sut, aprèâ la mort du roi, que l'ambassadeur de Venise en France avait reçu l'ordre de se rendre auprès de Henri de Navarre. Le Sénat, craignant plus que jamais l'ascendant croissant de l'Espagne au Vatican, jugea prudent de s'excuser. « Tout sage prince, dit le doge, pour des motifs de bonne politique, cherche à conserver l'amitié des autres. C'est surtout l'habitude de cette République. Or le roi de Navarre ayant, par des princes du sang et des cardinaux, fait prévenir notre ambassadeur Mocenigo du serment qu'après la mort du roi lui ont prêté les principaux personnages, ainsi que de sa promesse de maintenir la religion catholique et de son

* Le doge h Alberto Badoer, 2 septembre 1589. Arch. Ven. Delib. f. 142. — Le même au même, 16 septembre 1589. Ibid. f. 144. — Alberto Badoer au doge, 17 mars 1590. Arch. Ven. Disp. Rome. ÛL 24.

* Le doge à Alberto Badoer, 16 septembre 1589. Ibid, Delib, f. 144.

désir d'établir de bonnes relations avec Venise, nous avons dû répondre à ces avances par des compliments d'usage qui n'engagent à rien. Mais en nous conformant aux sages conseils de Sa Sainteté, nous sommes décidé à observer la marche des événements et à nous abstenir de toute intervention. »

Lanominalion du nouveau légat, avec ordre de résider à Paris, le choix de la personne, son départ précipité (le pape n'avait pas voulu attendre l'arrivée du duc de Luxembourg annoncé déjà à Rome), enfin la prétention de Sa Sainteté que l'ambassade de Venise fût transférée au siège de la Ligue, tous ces faits réunis étaient de nature à alimenter les méfiances et les appréhensions de la Seigneurie*. Le bruit d'un cencert établi entre le pontife, Philippe et le duc de Savoie prenait de la consistance, et on trouvait, à Venise, que les paroles de Sixte-Quint répondaient peu à ses actions. « Sa conduite, écrit le doge à Badoer, est faite pour attirer les hérétiques dans le camp des catholiques royaux, et pour augmenter, au lieu de les conjurer, les dangers d'une conflagration générale. » Ces plaintes ne s'adressent, d'ailleurs, qu'à l'ambassadeur. Elles doivent à peine transpirer dans le langage respectueux que celui-ci tiendra au Saint-Père. 11 l'éclairera, mais il n'aura garde de l'irriter, car si on l'irrite, on le pousse dans les bras de l'Espagne ; mais si on ne l'éclairé pas, il s'y laissera peut-être glisser, faute de connaître la situation, telle que la Seigneurie la juge à son point de vue, telle que Badoer est chargé de la faire apprécier à Rome.

* Le doge à Alberto Badoer, 7 octobre 1589. Àrch. Yen. Delib. f. 118.

guerre, et soutient, surtout vis-à-vis de Philippe, que Tadmission de l'ambassadeur de Henri n'est qu'un acte de courtoisie internationale qui n'engage, en aucun sens, la politiquede la République. C'est le point essentiel, et en même temps, il faut en convenir, la partie faible de ces documents ^

A Ijconardo Donato, l'ancien ambassadeur auprès de Grégoire XIII, que le lecteur a vu complimenter Sixte- Quint à Toccasion de son avènement, incombe la mission délicate d'apaiser les colères du pontife et de le retenir, si cela est encore possible, dans une attitude de neutralité. Il a l'ordre de faire connaître les fai(s et d'user des arguments connus, de défendre le gouvernement vénitien contre les interprétations malveillantes, de relever surtout les dangers d'une guerre avec le sultan, dont les troupes se concentrent sur les frontières de Pologne, dont les ports offrent le spectacle alarmant d'une activité inusitée, qui prépare évidemment une expédition maritime, qui semble résolu à envahir l'Adriatique '. La conduite du nonce est blâmée avec mesure, mais sévèrement. La protestation comminatoire est une atteinte portée aux droits de souveraineté, à ce trésor, inestimable et transmis de génération en génération, de la république de Saint-Marc. S'il y a des princes intéressés au maintien de l'indépendance de Venise, ce sont les souverains d'Italie, et aucun d'eux ne l'est plus que le pape. En agissant comme elle a fait,

* Le doge à Tambassadeur de Venise, k Prague, 14 octobre 1589. Àrch. Yen. Delib, f. 155. — Ibid, Espos., commuuiqué à Tambassadcur *Espagneà Venise, 14 octobre 1589. f. 154. ^instructions de Leonardo Donato, 21 octobre 1580. Ibid, Delib A. 1 56.

en donnant au roi de Navarre le titre de roi de France, en admettant en sa nouvelle qualité M. de Maisse, la Seigneurie a non-seulement exercé un droit , elle a aussi agi avec prudence ; ellen^a fail quesuivre les us et coutumes consacrés par le droit des gens ; elle s'est conformée à d'illustres exemples, à ceux qui onlété donnes par des papes et par des empereurs ; elle a suivi une maxime incontestable de politesse internationale, qui veut qu'on reçoive gracieusement même les envoyés des puissances avec lesquelles on se trouve en guerre. Le Saint-Père n'objecte pas à ce que la République accueille M. deMaisse comme ambassadeur du roi de Navarre, mais il s'oppose à sa réception comme ambassadeur de France. La Seigneurie ne saurait admettre cette nuance. Ce n'est pas à elle à s'arroger le droit de résoudre, implicitement, la question de succession dans ce royaume ; ce serait en outre manquer à tous ses devoirs si, par une semblable prétention, elle s'attirait les ressentiments de Henri, proclamé roi par l'armée sous les yeux et du consentement du roi mourant, salué par les acclamations des princes du sang, des cardinaux, de beaucoup de prélats, d'une grande partie de la noblesse de France ; désireux et solennellement obligé de conserver la religion catholique; tout disposé aussi à l'embrasser lui-même ; donnant l'espoir fondé qu'il lui sera possible d'apaiser les troubles de France, mais redoutable au dernier point, si on lui ferme les voies de la réconciliation; si, poussé au désespoir, renforcé par les hérétiques allemands, par ceux qu'on voit journellement grossir les rangs des siens, il tournait ses armes contre les princes catholi-

qucs, s'il cherchait le salut dans une conflagration qui embraserait la chrétienté, mais dont l'Italie et Rome seraient, sans aucun doute, les premières victimes. Telles étaient les instructions de l'ambassadeur extraordinaire. Pour faciliter son début, M. de Maisse fut prié de ne pas paraître aux cérémonies publiques. Pendant que la Seigneurie s'étudiait à éviter une brouille avec Rome, les événements marchaient en France, non sans réagir quelque peu sur les dispositions de Sixte-Quint. Parfois l'éventualité de la conversion de Henri s'offrait à son esprit sous des couleurs moins défavorables que par le passé, alors que ce prince représentait la cause des huguenots, qu'il ne pouvait espérer la victoire que par leur concours, que cette victoire impliquait celle de la religion protestante. Le ralliement de tant de mennbres de la haute aristocratie et de la noblesse de France avait modifié la situation; s'il remporte la victoire, c'est à eux qu'il la devra en grande partie. Sa conversion en serait la conséquence naturelle. Elle ne serait pas nécessairement feinte, car elle ne serait plus un moyen de réussir, puisque les catholiques ne la lui ont pas demandée avant d'accourir sous ses drapeaux. A la rigueur, elle pouvait être sincère, et c'était pour la conscience du pontife le point essentiel. D'ailleurs, Henri vaincra, cela est probable; sans l'intervention de l'Espagne, cela est même certain; et l'intervention sera plus diflicile à motiver après que Henri aura abjuré ses erreurs et obtenu le pardon du chef de TÉglise. Un moment, mais un moment seulement, Sixte^Quint entra dans

cet ordre d'idées ; sans démentir son langage de la veille, il se montra moins inaccessible aux arguments des amis de Henri IV.

A son retour de Sermoneta, d'une de ses courtes et rares excursions, on s'aperçut de ce revirement qui, d'ailleurs, ne devait pas se soutenir \ Le pape avait-d'abord insisté pour que la République ne traitât pas avec l'ambassadeur du roi de Navarre, puis il admit qu'elle pût traiter avec lui, mais non lui reconnaître la qualité d'ambassadeur du roi de France. Maintenant il faisait même cette concession, mais à la condition que *M. deMaisse n'eût pas sa résidence permanenteà Venise.

Mgr Matteucci, en quittant sa nonciature^ avait couru la poste jour et nuit et à franc étrier. Il tétait arrivé pendant l'absence du pape qui, à son retour, se montra mécontent de sa conduite > et ne voulut pas le voir. Il ue s'en cacha pas à Badoer et celui-ci suggéra ridée de le renvoyer à Venise. C'était, dit-il, la meilleure satisfaction à donner à la Seigneupie. Sans réfléchir un instant, Sixte-Quint sonna et. dit à Mgr Berlinoro, son c^mérier secret: «Faites savoir à l'archevêque Matteucci, que, puisqu'il est venu incognito parla poste, il s'en retourne de la même façon; qu'il monte à cheval tout de suite; que ce soir nous voulons savoir s'il est parti et que nous n^admettons pas de réplique. » Evidemment, il était mieux disposé. A la tin de cette audience, la causerie prit une tournure importante, et dépassant toutes les espérances d'Alberto Bar doer. Sixle-Quint maintint toujours qu'il ne fallait pas

* Alberto Badoer au doge, 21 octobre 1589. Arch. Yen. Disp, Rome. fil. 25.

*m SIXTE-QUINT.

admettre un ambassadeur de France ordinaire ; que TEmpereur en agissait de même, qu'il n'avait pas répondu aux lettres du roi; qu'il croyait même avoir commis un péché en les lisant, mais que, sur ce point, Sa Majesté Se trompait puisqu'on ne pouvait pécher involontairement; et il ajouta et répéta plusieurs fois: « La République a une belle occasion de conseiller à Navarre de se réconcilier avec l'Église. S'il le fait, il sera comblé de faveurs, et nous, l'embrasserons tous à la fois.» Pendant ces épanchements intimes, le malheureux archevêque monta à cheval pour regagner^ son poste avec la même diligence qu'il avait mise à s'en éloigner*.

A la satisfaction de l'ambassadeur de Venise répondait le mécontentement de celui d'Espagne. Un mot de ce dernier produisit un certain effet sur Sixte-Quint, et lui fit presque regretter d'avoir renvoyé son nonce. « Si M. de Maisse est admis, avait dit le représentant de Philippe, mon maître et le duc de Savoie rappelleront leurs ministres de Venise, et Ton n'y verra plus que les représentants du pape et d'un prince hérétique relaps*. » Ce trait porta. Dans le consistoire suivant, Sixte-Quint excusa le renvoi de Mgr Matteucci par le fait qu*il avait, en partant, agi de sa propre autorité. Il ajouta être décidé à le rappeler dans le cas où M. de Maisse serait admis comme ambassadeur-résident à Venise. La grande majorité du sacré, collège approuva cette résolution, et le cardinal Corna ro courut chez

* Le doge à Tambassadeur de Venise, à Prague, 28 octobre 1589. Arch. Ven. Delib, f. 159.

^ Alberto Badoer au doge, 24 octobre 1589. Itnd, Disp. Rome. fU. 25.

Badoer pour lui raconter ce qui s'était passé au consistoire et un entretien qu'il avait eu avec le Saint- Père. « Vous autres, Messeigneurs les Vénitiens, lui avait-il dit, vous nous avez mis l'esprit en grand Iravail quoique vous ayez la réputation d'être prudents, lents dans vos résolutions, et habiles dans les choses douteuses à tirer, parti du bénéfice du temps. Nous avons vu certaines gravures qui représentent de vieux Vénitiens ayant des hmeltes sur le nez et regardant faire les autres, et nous avons entendu dire que les Vénitiens aiment à se tenir à la fenêtre avec la papauté. Et maintenant ils agissent avec précipitation, veulent recevoir un ambassadeur-résident d'un hérétique excommunié, faire ce qu'aucun autre prince, grand ou petit, n'a fait! Où est la prudence de ceux qui se déclarent pour un homme qui a encore les armes à la main, dont la victoire et la fortune finales sont encore incertaines? On allègue que des princes chrétiens négociaient, sans encourir les censures, avec la reine d'Angleterre ; mais Elisabeth a été couronnée catholique et, quoique déclarée privée de son royaume, n'en a jamais perdu la possession. Nous ornons et respectons la République ; nous savons qu'il y a à Venise de braves gens, mais il y a là, aussi, des méchants, et les bons vieux se laissent intimider par la jeunesse, qui n'a pas toute la prudence requise. Nous attendrons l'arrivée de Donato, qui sait si bien défendre les intérêts de son pays, mais l'éloquence ne suffit pas là où manquent les bonnes raisons. Nous n'avons rien contre le roi de Navarre, excepté ce qui touche à la religion ; nous n'avons pas voulu l'excommunier ,

parce que nous ne voulions pas le meltre au désespoir ; parce que nous voulions laisser la porte ouverte à une transaction, ce que nous no pouvons plus faire maintenant, à moins qu'il ne tente des démarches auprès de nous ; mois, à notre avènement, la bulle était faite, on n'avait qu'à meltre le nom de Sixte-Ouint à la place de celui de Grégoire. Dieu nous a toujours protégé, il nous protégera aussi dans le cas où nous serions obligé de faire quelque démonstration contre la Seigneurie ^ »

Le bruit qu'avait causé le renvoi de M^'^r Malteucci ne s'apaisait pas. Ce fut sous l'impression des déchaînements violents de la faction espagnole que le pape, dans un autre consistoire, blâma la conduite de la Seigneurie. Mais, vis-à-vis de Badoer, ses colères officielles se calmèrent; sa vraie et profonde affection pour Venise transjnra, et ce qui frappa le plus sou intelligent interlocuteur, c'est que l'idée d'une réconciliation à préparer par les soins de la Seigneurie et par l'intermédiaire de M. de Maisse semblait de plus en plus s^'emparer de son esprit. Dans ces entretiens, l'ambassadeur déploya une finesse, un tact et une présence d'esprit admirables. Le Sainl-Père lui demanda : ce La Seigneurie aura t elle plus de respect pour un roi hérétique excommunié, que pour le chef de l'Église?— Votre Sainteté Se laissera-t*Elle entraîner à faire les affaires d'autrui? — Certes^ non, » répondit le pape en se plaignant vivement des diligences terribles et fastidieuses que certains ambassadeurs faisaient auprès de lui. En louchant une corde aussi sensible, en parlant de

' Annexe du rapport précité d^Àlberlo Badoer au doge,24 octobre 1589*

la pression exercée par Olivarès, en exploitant les susœptibilités secrètes et si profondément enracinées du ponlife, Badoer parvint à conjurer Torage, à empêcher toute nouvelle démonstration désagréable et à préparer le terrain à Leonardo Donalo \

L'attitude de la république de Venise, de plus en plus favorable à Henri, avait, on s'en souvient, excité le mécontentement de Philippe II. Soit par son ambassadeur à Madrid, soit par Badoer, toujours aux petits soins auprès du terrible comte d'Olivarès, la Seigneurie tâchait de se justifier. Conlarini', admis eniin à l'audience du roi catholique, expliqua la politique de son gouvernement, non sans toucher quelques mots des empiétements du pape sur le terrain du pouvoir temporel des princes. Il savait que c'était une manière de plaire à Philippe. Celui-ci le reçut gracieusement et avec cette affabilité froidement courtoise qu'il témoignait toujours aux représentants des cours étrangères dans les rares occasions où ils pouvaient le voir. Pas un mot de reproche ne tomba de ses lèvres, rien qui indiiquât son intention d'entrer en discussion. Ce n'était pas métier de roi ; c'était aux ministres de traiter les affaires et non aux souverains. A l'étudié et long exposé du diplomate véni* tien il répondit par de vagues paroles. Toutefois, deux observations qu'il- y glissa frappèrent Contarini. « Dans les affaires de France, dit-il, il s'agit

* Alberto Bodoer au doge, 38 octobre 1589. Ârch. Yen. Disp.Kome, fil. 25. — Le même au même, 30 octobre 1589. Ibid»

* Tomaso Gontarini au doge. Madri i, 15 décembre 1589. Arch. Yen. Disp, Espagne. /S/* 21.

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de questions de foi. C'est ce qui fait leur importance. » C'était dire ; Mon parti est pris. J'appuierai la Ligue jusqu'au bout, car c'est une question de foi, et sur les questions de foi la transaction est impossible. Au sujet de l'envoi de Donato à Venise, il exprima la conviction que cet ambassadeur réussirait facilemen à apaiser le Saint-Père. Le ton légèrement sarcastique dont ces paroles furent prononcées laissa à Conlarini l'impression que le roi croyait l'entente entre Venise et Rome plus solide et plus complète qu'on ne le pensait généiMlement. Ces deux petites phrases produisirent sur le représentant de la Seigneurie plus d'effet que les vociférations du public madrilène, alors fort excité contre la République, que les péroraisons fulminantes des prédicateurs, que les véhémentes remontrances du secrétaire d'Élat.

Ce ne fut que vers la fin de novembre que le Nestor de la diplomatie vénitienne, si impatiemment attendu, arriva à Rome. Accompagné de Badoer, il fut aussitôt admis à l'audience. L'accueil fut gracieux et cordial \ On discuta de part et d'autre l'affaire deM. de Maisse, en se prévalant des arguments que le lecleur connaît, ce Comment, s'écria le pape, les bons vieux sages ont-ils pu faire cette escapade ? Ils ne sont pourtant pas assez bêtes poitr vouloir se permettre ce qu'aucun autre prince n'a fait ! » Il en revint aux besicles, emblème de la prudence vénitienne, ne ménagea pas le blâme, mais sans s'emporter et parlant avec bonhomie, avec le laisser-aller d'un fidèle et véritable ami, fâché'des

* Alberto Badoer et Leonardo Donato au doge, 25 novembre 1589. Arch. Ven. Disp, Rome. fU, 25.

fautes commises, mais ne demandant pas mieux que d'aider à les réparer. Des deux côtés on euL garde de rien dire de désobligeant pour le roi Philippe. Cependant les ambassadeurs, en se plaignant des bruits malveillants répandus à dessein, firent une légère allusion à la diplomatie espagnole. Sixte-Quint s^empressa d'affirmer que le comte d'Olivarès se montrait toujours, à l'égard de la Seigneurie, animé des meilleures dispositions. Ces réticences mutuelles prouvent combien, dans cette crise, l'ascendant espagnol prédominait dans le camp catholique. Donato et Badoer tinrent surtout à sonder le pontife sur le fond de sa pensée relativement à la conversion de Henri . << Il ne peut pas être désagréable à Sa Sainteté, direntils, de savoir à Venise un agent de Navarre. Ce sera pour la Seigneurie un moyen d'interposer ses bons offices ^ » C'était au fait la pensée de Sixte-Quint. Il l'avait lui-même déclaré plusieurs fois à Badoer, mais il ne voulait pas se laisser engager, indirectement, dans une transaction avec Henri, à l'insu et en dehors de la diplomatie espagnole. Il répondit : «Non, nous ne demandons, nous ne voulons pas que la Seigneurie s'entremette auprès de Navarre. Cela produirait l'effet contraire, rendrait cet homme plus prétentieux et plus orgueilleux qu'il n'est. Trois ont été excommuniés : le roi défunt, le prince de Condé, enfin Navarre. Les deux premiers ont misérablement fini. Navarre, nous n'en avons pas le moindre doute, finira comme eux* ! »

' « nche toccassimo in due parole per tentare se essa havesse queslo Goncetto. »

* «Tre sono stati scommunicati : il Ré passato, il Principe diCondé ed

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