‹ Sixte-QuintChapitre 13 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

L'audience a duré deux heures et demie et les deux ambassadeurs se retirent avec Timpression qu'à moins d'incident imprévu, le pape ne rompra pas avec Venise. <c II est plein de bon sens, écrivent-ils au doge, il a les affaires de la République grandement à cœur, ses intérêts sont conformes aux nôtres, et de part et d'autre on tâchera d'aplanir le différend. »

La seconde audience fut moins satisfaisante. Donato avait débuté par demander la permission de retourner à Venise. Ses explications contentaient Sa Sainteté, il aimait à l'espérer, sa mission était donc remplie. Maïs le pape ne l'entendait pas ainsi. Une longue discussion s'engagea. Ce furent d'innombrables redites, Sixte- Quint s*animant de plus en plus, pendant que les ambassadeurs gardaient leur sang-froid au milieu de l'orage, a Vous avez peur de Navarre l Et pourquoi? Voyons, causons un peu entre nous ! 11 aura beaucoup àfaire pour se faire accepter, pour apaiser la France remplie de factions et de troubles. La République n'a rien à craindre de lui. Nous la défendrons, s'il le faut, avec notre argent, avec nos soldats; nous ne manquons ni de Tun ni des autres. Nous pouvons vous faire plus de bien que lui ne peut vous faire de mal. Le roi catholique a fait sa pragmatique sur les titres. C'était une offense à notre dignité, et il l'a révoquée. Le gouverneur deGaëtea exigé que nos galères saluassent le fort les premières. Nous lui avons envoyé un interdit, et aurions fait pis que cela, si le roi catholique n'avait ar-

il Nayarro. Due sono malamente morti, il terio ci trayagb'a e Dio, per nostro esercizio lo mantiene, ma finira ancor esso, e terminera maie corne gli altri, non dubbitiamo punto di lui. »

rangé Taffaire à notre satisfaction. Pourquoi Ta-t-il fait? Par peur? Mais nous sommes, par rapport aux forces niaténelles, une mouche et lui un éléphant. Il l'a fait par déférence pour le vicaire du Christ sur la terre. Voilà comment devraient faire ces bons vieux sages dont chacun serait capable de gouverner un monde. Nous ne demandons pas que Maisse soit chassé ou ne soit pas reçu au collège, mais seulement qu'il ne soit pas reçu avec tous les tapis, avec tous les honneurs dus aux ambassadeurs de France. Ce serait une atteinte portée à notre dignité, un encouragement donné à Navarre, qui est hérétique et excommunié, un dommage infligé aux catholiques. »

Les ambassadeurs sortirent du cabinet du pape fort inquiets, mais ne désespérant pas encore d'une bonne solution. Evidemment, le Saint-Père ne comptait pas rompre, mais il exigeait qu'il fût constaté par quelque marque extérieure, si futile qu'elle fût, que la République n'entendait pas, la seule et la première entre les puissances catholiques, procéder à la reconnais- ^nce de Henri comme roi de France. Les ambassadeurs le comprirent ainsi et s'étudièrent à trouver le moyen de satisfaire le pontife. Dans les transactions diplomatiques il arrive souvent que des intérêts de premier ordre se débattent, sous le déguisement d'une question secondaire, sinon minime. Ici il s'agissait de la succession en France, de la conservation de la religion catholique dans ce pays, de la situalion de l'Europe, de l'indépendance du Saint-Siège. Si Venise reconnaît Henri isolément, avant que celuici ait abjuré, on entre dans une nouvelle et, aux yeux

du chef de l'Ëglise, dans une mauvaise phase. Ne pouvant résoudre la question conformément à ses désirs, il cherche à l'ajourner. Il fallait donc arrêter la République, mais il fallait l'arrêter sans se brouiller avec elle, car si on se brouillait , on ne l'arrêtait pas. Ici cette grave complication, la plus grave du temps, nous le répétons, se présentait sous la forme d'une querelle d'étiquette. Un tapis de plus ou de moins pouvait décider du sort delà France et de l'Europe, comme une petite tringle de fer, une aiguille mal placée, peut faire dévoyer un convoi. Il s'agissait donc de trouver cet expédient. Le pape avait à deux reprises parlé de tapis. Mais quel tapis veut-il qu'on ne tende pas en recevant M. de Maisse? Est ce le tapis de Tantichambre du collège? En est-ce un autre? C'est ce que les ambassadeurs se demandent, car il ne s'en est pas expliqué davantage. Peut-être suffira-t-il que le doge reste assis quand M. de Maisse entrera ou qu'il le reçoive dans ses appartements particuliers et non dans la salle du collège? Donato se décide à différer son départ et à demander les ordres de son gouvernement sur ces puérilités, sous l'apparence desquelles on négocie des intérêts de première importance.

Six jours après ils ont leur troisième audience\ Le pape se montra dès l'abord fort irrité et coupa la parole à Donato toutes les fois que celui-ci voulut la prendre, a 11 avait, dit-il, toujours eu l'intention de pourvoir à la succession en France, de concert avec l'Empereur, l'Espagne et la République, mais la Ré-

' Alberto Badoer et Leonardo Donato au doge, 2 décembre i589; Ven. Disp, Arch. Rome, fil, 25.

publique a voulu agir isolément, et il n'est pas vrai qu'elle ait été obligée d'en faire ainsi, puisque TEmpereur, aussi, s'est abstenu. »

Dans l'intervalle, des dépêches du dogfe sont arrivées aux ambassadeurs. Elles leur prescrivent de s'en tenir à leurs instructions. La Seigneurie semble décidée à ne pas céder. Par déférence pour le Saint-Père, on a fait insinuer à M. de Maisse de ne pas paraître aux cérémonies publiques. Ne pas l'accueillir comme ambassadeur-résident est impossible. Si le pape, comme il l'a plusieurs fois dit à Badoer, désire son intervention officieuse pour décider le roi Henri à se rapprocher du Saint-Siège, la Seigneurie est toute prête à faire les diligences nécessaires. IjC duc de Luxembourg s'est fait annoncer comme porteur des lettres du roi et des princes du sang catholiques notifiant la mort de Henri III et l'avènement du roi de Navarre. Ce personnage sera reçu, mais contrairement à l'usage, on n'enverra pas de députation à sa rencontre. Enfin, le doge déclare, relativement à la nouvelle prétention du pontife (sur le tapis qui a tant intrigué Donato et Badoer), qu'il ne peut et ne doit pas faire de nouvelles concessions ^

Ces. ordres, si péremptoires, détruisirent les dernières chances d'un accommodement. Les deux réprésentants de la République en approchant le Saint-Père, le 15 décembre', le trouvèrent fort excité. Il savait

^ Le dogek Leonardo Donato, 28 octobre 1584. Arch. Ven. Delib, f. i6i . — Exposé d'une audience de M. de Maisse, 22 novembre 1589. Ibid. t. 167. — Le doge à Alberto Badoer et à Leonardo Donato, 9 décembre 1589. Ibid, f. 169. — Le même aux mêmes, 16 décembre 1589. Ztid.f, 171.

< Alberto Badoer et Leonardo Donato au doge, 16 décembre 1589. Arch. Ven. Disp. /U. 25.

l'arrivée à Venise du duc de Luxembourg, blâma la manière dont celui-ci avait été reçu et donna un libre cours à son mécontentement. Il dit à Donato que s'il voulait partir, il pouvait s'en aller le soir même, que ce n'était pas lui qui le retiendrait, que Badoer aussi était libre de mettre fin à son ambassade. Un moment la rupture sembla accomplie. Mais le vieux diplomate ne se tint pas pour battu. Il n'avait rien de nouveau à produire. Il se rabattit donc sur les arguments connus, mais il les débita avec éloquence, avec douceur, avec logique surtout, et parvint à calmer le pontife. Celui-ci ne parla plus de son renvoi, il l'engagea même à rester. Il voulait réfléchir pendant les fêtes de Noël et attendre, pour dire son dernier mot, l'arrivée à Rome du duc de Luxembourg. Ici Donato eut une heureuse inspiration. « Comment! dit-il, Votre Sainteté veut attendre l'arrivée du duc avant de me congédier? Mais ne serait-ce pas là se mettre en contradiction avec Elle-même ? Ne serait-ce pas rattacher aux affaires de France ma mission qui leur est complètement étrangère, qui n'a rien de commun avec les questions politiques de ce royaume, qui se rapporte uniquement à un incident d'étiquette et de compliments ? » Le pape se tut pendant quelques instants ; ensuite, oc inspiré de Dieu, écrivent les ambassadeurs au doge, ou peut-être aussi, convaincu par la solidité de nos très-vives représentations, quand nous nous y attendions le moins, il reprit : Vous nous avez vaincu ; mais qui a compagnie a seigneurie; nous devons en parler aux cardinaux et à la congrégation de France. Nous leur dirons que nous

nous sommes fâché avec vous, mais que vous nous avez vaincu. Vous pouvez l'écrire au Sénat, mais dites-lui qu'en matière de religion il doit, à l'avenir, procéder avec plus de circonspeclion et de prudence, et avec les égards dus au Saint-Siège. » Quelques jours après, Donato put prendre congé \ Le pape l'embrassa, répéta ses conseils et ajouta quelques paroles d'amitié, presque de tendresse pour le serénissime domaine, évidement heureux d'avoir, malgré la pression de la cour d'Espagne, évité une rupture avec la première puissance italienne, plus heureux d'avoir, par là, maintenu la solidarité entre les Etats catholiques, à ses yeux plus précieuse que jamais. Si Navarre reste impénitent, la coalition est faite, et, comme on verra, c'est précisément dans ces jours-là que Sixte-Quint est occupé à la former. Elle écrasera Henri, et la religion sera sauvée, il est vrai, au prix de l'intégrité de. la France, Mais si Navarre, comme il l'espère toujours , quoiqu'il n'en convienne qu'à des moments d'abandon et avec ses intimes, si Navarre abjure, cette solidarité sera plus précieuse encore, car elle le fera lui, le pape, l'arbitre ' suprême ; elle lui permettra, s'il la brise à l'heure propice en se servant des appréhensions qu'inspire l'Espagne à la Seigneurie, au grand-duc, aux princes catholiques d'Allemagne et à l'Empereur lui-même, elle lui permettra , avec l'aide de ces princes , de contenir l'ambition de Philippe^ de sauver à la fois la religion et la France.

Alberto Badoor et Leooardo Donato au doge, 20 décembre 1589.

Arch. Yen. Disp, Rome, fil, 25.

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I/uniondes princes du sang et de la noblesse catholique avec Henri de Navarre, proclamé roi de France, ramena en scène le duc de Luxembourg. Il reparut en Italie, passa par Venise, Mantoue, Ferrareet Florence, et remit à toutes ces cours des lettres du roi et des princes, des cardinaux et des grands dignitaires catholiques. A Venise, comme on a vu, il fut, pour nous servir d'un terme technique, alors inconnu, reçu officieusement mais non officiellement, comme ambassadeur temporaire du roi de France. Le grand-duc Ferdinand, tout en le comblant de procédés gracieux, n'accepta que les lettres des princes, et déclina la remise de celles de Henri, en s'excusant sur les égards dus au chef de TÉglise, auquel il comptait laisser l'initiative en ces matières. Le duc de Mantoue en fit de même. Celui de Ferrare avait accepté. les lettres du roi, mais les envoya au Saint-Père, disant qu'on les avait déposées sur son bureau sans qu'il s'en fût aperçu. A l'exception du duc de Savoie inféodé à l'Espagne, les princes d'Italie marchaient donc de concert avec le pape. ' ' •

Le jour de l'an *, Sixte-Quint fît appeler tous les car-

« Alberto Badoer au doge, 6 janvier 1589 (1590). Arch. Yen. DUp- Rome, fil, 25.

dinaux et les ambassadeurs dans la chambre où il avait l'habitude de s'habiller avant d'aller en chapelle. Il leur souhaita la bonne année, leur communiqua les dernières nouvelles de France et de Pologne, et annonça la prochaine arrivée du duc de Luxembourg. En se retirant, Tinfaligable Badoer, le voyant en si bonne disposition, saisit un moment favorable pour lui glisser à l'oreille : c< Il faut prier Dieu pour qu'il inspire Navarre. Le jour où Votre Sainteté l'embrassera, mais ce jour- là seulement, les affaires de France seront accommodées. Humainement parlant, il n'y pas d'autre moyen de pacifier ce royaume. » Le pape se borna à répondre que Dieu ferait tout pour le mieux, et que pour sa part il attendrait.

Le duc de Luxembourg arriva dans les premiers jours de janvier, et fut, au grand déplaisir de l'ambassadeur et de la faction espagnole, reçu dès le surlendemain. Un message de Sixte-Ouint extrêmement gracieux, porté à l'envoyé français par le cardinal Montalto, sembla de bon augure. Le duc se rendit au Vatican avec vingt-deux carrosses occupés par des gentilshommes français ; mais une fois au palais, il trouva la porte de l'appartement du pape fermée, les postes doublés, les officiers de service chargés, d'intimer aux Français, à l'exception du chef de l'ambassade, l'ordre de déposer leurs épées. Arrivés à la bussola^ la porte du cabinet du Saint-Père, le duc et trois gentilshommes de sa suite purent entrer. A l'indignation qu'éprouvèrent les Français se mêlèrent les appréhensions d'un guct-apens. Luxembourg lui-môme ne put se défendre d'un sentiment de terreur vague, et grand

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fut son élonnement lorsque introduit auprès du pontife, celui-ci l'accueillit avec de grandes démonstrations d'afTection, lui demanda des nouvelles de son voyage, dit qu'il aurait voulu le loger au palais, le fit asseoir, distinction réservée aux ambassadeurs des rois, écouta enfin avec patience le long exposé de l'envoyé français. Lorsque celui-ci eut fini, il lui avoua ne l'avoir pas parfaitement compris (le duc ne sachant pas Tilalien avait parlé dans sa langue), et le pria d'amener un interprète à la prochaine audience. En somme, les réceptions intra et extra muros ne se ressemblaient guère, mais répondaient assez fidèlement à la situation de Sixte- Quint, à demi engagé avec la Ligue par la mission de Gaëtani, avec Philippe par ses démarches récentes que nous allons faire connaître, ébranlé de plus en plus, en réfléchissant à ce que lui avait dit Donato, et regrettant déjà de s'être trop avancé du côté de l'Espagne.

Luxembourg n'omit pas de faire les visites d'usage auprès des petits*neveux du pape, auprès de Donna Gamilla, à laquelle il insinua que le nouveau roi n'entendait nullement retirer au cardinal Montalto la riche abbaye* que Henri III lui avait promise, enfin auprès. de tous les membres du sacré collège, chaque visite devant, selon l'étiquette, durer deux heunes. Dès le lendemain de la première audience, ^il en eut une seconde, trouva de nouveau les postes doublés, les portes des appartements fermées, et, admis chez le Saint-Père, le même accueil cordial que la veille. Jusque-là, Luxembourg s'était borné à parler de l'état de la

* Elle rendait 24,000 francs. .

France ^ En en traçant le tableau sous des couleurs fort sombres, il avait produit une vive impression; mais prudemment il s'était, dans la première entrevue, abstenu de parler du but de sa mission. Il n'avait pas prononcé le nom de Henri de Navarre. Cette fois il rompit la glace. A son départ, il avait pris les ordres de Sa Majesté. «Que voulez-vous, Sire, Lui avait-il demandé, que je dise au Saint-Père en votre nom? — Dites-lui, fut la réponse, que je ne suis pas hérétique; si je suis dans l'erreur, qu'il mêla fasse connaître, et je l'abandonnerai. Rappelez à Sa Sainteté que je L'ai fait prier de nae faire connaître la vérité, et je l'embrasserai. » — C'est vrai, c'est vrai! s'écria le pape. — Voici, continua le duc, ce que le roi, en causant familièrement avec moi, comme cela convient à des parents, voici ce qu'il m'a dit : ce Nous croyons tous la même chose, car nous croyons au Symbole des apôtres. » Votre Majesté, ai-je interrompu, croit bien au Symbole, mais ce n'est pas tout. Vous croyez bien en Dieu, Sire, mais vous ne croyez pas à son omnipotence. « Comment cela? dit le roi. » Puisque, répliquai-je , vous ne croyez pas qu'il puisse se trouver actuellement présent dans l'hostie consacrée, et dans le sacrement de l'au^ tel. « En ceci, répondit le roi, nous avons tort, et, pour ma part, j'y crois et y tiens fermement, et s'il n'y a pas d'autres difficultés, nous tomberons facilement d'accord. »- — Dieu soit loué! s'écria Sixte-Quint tout joyeux , c'est une bonne nouvelle que vous nous donnez. Mais est-ce bien vrai ce que vous dites là?

^ Alberto Badoer au doge, 13 janvier 1589 (1590). Âarch. Yen. Disp. Rome, fiL 25.

Comment pouvons-nous le croire? — Parce que je vous le dis , Sainl-Père. » Le duc en vint aux conclusions pratiques. Il sollicita, pour les catholiques qui s'étaient ralliés au roi, Tautorisation de persévérer dans leur soumission sans encourir les censures de ' l'Église, et, afin de sauver l'âme du roi et d'une grande partie de ses sujets, l'envoi auprès de sa personne de prêtres chargés de l'instruire de la religion. Le pape, sans se prononcer sur la première demande, consentit à la seconde, et l'engagea à désigner lui-même la personne qui serait chargée de cette mission, et comme Luxembourg s'en rapportait aux décisions de Sa Sainteté, le pontife proposa Mgr Séraphin, auditeur français de la Rote, témoignant, par ce choix plus que par ses paroles gracieuses, de ses bonnes dispositions pour la France S

Pendant que l'envoyé de Henri gagnait tous les jours du terrain au Vatican, la lutte des deux partis continuait avec une véhémence croissante. La faction espagnole était la plus nombreuse, la plus influente au sacré collège, et la plus puissante, parce qu'elle s'appuyait sur la force matérielle de Philippe, noaitre d'un tiers de l'Italie et levant en ce moment des hommes dans le royaume de Naples et dans le Milanais. Ces troupes étaient, il est vrai, destinées à secourir la Ligue ; mais elles pouvaient, au besoin, aussi être employées contre Rome. Olivarès, les cardinaux Madruccio, Deza et Mendoza avaient des entrevues journalières.

^ C'est Sixte-Quint lui-même qui donne à Tambassadeur de Venise les détails qu'on Tient de lire. Alberto Badoer au doge, 20 janvier 1589 (1590). Arch. Ven. Disp. Rome, fil. 25.

Quelquefois les cardinaux Rusticu&ci et Gôme venaient se joindre à ces conciliabules. C'est de là que partaient Ifô mots d'ordre pour M. de Dieu et le cardinal de Sens. Aucun moyen de pression, de persuasion et d'intimidation ne fut épargné. D'un autre côté, le duc de Luxembourg et l'ambassadeur de Venise, marchant toujours de concert, tâchaient de conlrecarrer de leur mieux les intrigues des adversaires. Le palais pontifical s'était transformé en un champ de bataille.

Olivarès et ses amis demandèrent le renvoi de Luxembourg. Sixte-Quint refusa net. Aux cardinaux de la faction espagnole il répondit : « Vous voulez nous enseigner notre métier! Qu'avez-vous à nous dire que n,ous ne sachions pas? Nous nous sommes fait moine à l'âge de neuf ans, nous avons constamment lu et étudié les canons, l'histoire sacrée, les docteurs et théologiens et surtout les décisions des papes et des conciles. Nous n'aimons pas que tout le monde se croie appelé à se faire notre pédagogue, parce qu'il est évident que nous en savons plus long que vous tous. » Ce n'était pas un raisonnement à opposer au comte d'Olivarès ; mais le Saint-Père tint bon, et Luxembourg resta à Rome. GcHnment vaincre ces résistances? L'ambassadeur d'Espagne essaya d'autres moyens. Il radoucit son langage et, spéculant sur l'aversion du Saint-Père pour débourser, il détermina M. de Dieu à déclarer , au nom du duc de Mayenne, que la Sainte-Union, étant maintenant secourue par le roi catholique, renonçait aux subsides qu'elle avait demandées au Saint-Siège. Pour appuyer l'agent de la Ligue, Olivarès fit une ouverture oflicielle : son maître déclarait solennellement

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qu'en s'occupaiit de la question de succession, il n'avait d'autre but qne de donner à la France un roi vraiment catholique, et que par conséquent ce prince ne pouvait être en aucun cas Henri de Béarn.

Prenant également pour point de départ le zèle du pape pour la religion et ses habitudes d'économie^ Badoer lui représenta Fimpossibilité de faire accepter par la France un prinee étranger ou qui ne fût pas de sang royal français. Il en déduisit que Henri de Navarre était le seul compétiteur sérieux^ le seul possible; que si Sa Sainteté Se laissait induire à appuyer d'autres combinaisons, Elle serait entraînée à de fortes dépenses, peut-être à supporter. Elle seule, le fardeau de la guerre, à l'attirer sur l'Italie et sur Rome. Si, au contraire. Elle facilitait la conversion de Henri, Elle ne sauverait pas seulement l'âme de ce prince, mais' encore celles de millions de Français, hérétiques aujourd'hui mais qui, sans doute, suivraient l'exemple de leur souverain ; qu'ËIle assurerait aussi à l'Église les riches bénéfices, abbayes, et reliques de ce royaume ; enfin qu'EUe ménagerait, qu'Elle sauverait Ses finances. «Que faire! que faire! » s'écria le vieux pontife en se tordant les mains. Puis dans un moment d'abandon il ajouta : «M. de Dieu nous a dit que, selon un bruit qu'on mandait de France, le roi d'Espagne s'est fait proclamer protecteur de la Ligue et de la religion catholique en ce royaume. Tant mieux, car cela réunira tous les Français contre les Espagnols, et peut-être iwler duos litigantes^ ter tins hœres gauderet. Nous ne voulons pas • renvoyer Luxembourg. Nous sommes content de l'avoir icu S'il n'était pas

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venu, nous devrions l'appeler, car c'est un otage. Non que nous entendions le traiter ainsi 4 au contraire nous lui ferons d^ gracieesetés ; iniiis c'est un gage de la sincérité de ceux qui l'ont envoyé, et tant qu'il est ici, ils ne pourront se jouer de nous. Si c'est la volante de Dieu de se servir de cette voie, ce n'est pas nous qui la fermerons ! » Et le Saint-Père fondit en larmes, en disant au diplomate vénitien que ses paroles lui avaient fait le plus grand bien dans ces terribles épreuves.

Un instant il eut l'idée, abandonnée aussitôt par suite des remontrances de la congrégation de France, de déférer à un certain nombre d'évêques et de prélats français le soin d'examiner et d'instruire le roi de Na-* varre, avec permission de l'absoudre s'il y avait lieu. Le même jour où la congrégation s'était prononcée contre ce projet, on vit, à l'issue de la séance^ l'un de ses membres se rendre dans son carrosse et en toute hâte à Santa- Maria m via lata^ située à côté de l'ambassade d'Espagne, et conférer dans une chapelle avec Olivarès, dont l'œil et le bras étaient ^rtout *.

Âuc onsistoire du lundi suivant', le pape se laissa aller à une violente philippique. ail y a des aveugles, des imprudents, s'écria-t-il, qui nous blâment parce que nous traitons le duc de Luxembourg avec courtoisie, parce que nous ne le congédions pas, parce que nous n'excommunions pas ceux qui suivent le roi de Navarre ; mais ceux qui parlent ainsi ne savent pas

* Alberto Badoerau doge, 27 janvier 1589 (1590). Arch. Yen. Disp. Rome^ fil. 25.- ' Le même au même, 3 féyrier 1589 (1590). Ibid,

comment oh doit se conduire en matière d'hérésie. Nous le sayons. Il y a loin de traiter à pactiser, et nous n'écouterons pas seulement Navarre, mais aussi le Turc, le Persan, tous les hérétiques du monde, et le diable lui-même s'il venait se présenter ici. »

Cependant Luxembourg commençait à s'impatienter. Il réitéra ses instances pour avoir réponse à ses lettres, et donna à entendre qu'il comptait partir. Le Saint-Père lui répondit avec douceur qu'il était libre de s'en aller, mais que ce serait faire grand plaisir à ceux qui ne voulaient pas de sa présence à Rome. L'envoyé de Henri resta donc, et reçut quelques jours après des brefs pour le cardinal de Vendôme, et les princes et officiers de la cour. C'étaient les réponses aux lettres qu'ils avaient écrites au pape. Il obtint en outre que, par une nouvelle instruction, le légat fût chargé de conférer avec les partisans catholiques du roi hors de Paris, dans un lieu qui ne paraîtrait pas suspect. « Par ce moyen, dit Sixte-Quint à l'ambassadeur de Venise à qui il racontait ces détails, nous entamerons des pourparlers qui, si Dieu le veut, pourront aboutir à quelque résultat*. »

Les sorties, si blessantes pour beaucoup de cardinaux, et indirectement pour l'ambassadeur d'Espagne, auxquelles le Saint-Père se livrait dans les consistoires, ses doléances au sujet de la conduite du légat Gaëtani qui, disait-il, au lieu de rester neutre comme il le devait, se faisait l'agent de la Ligue, et promettait de sa propre autorité argent et troupes au Saint-Siège ; toute

* Alberto Badoer au doge, 10 février 1589 (1590). Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 25.

l'attitude de Sixte-Quint, de plus en plus prononcée, ne laissaient de doutes à personne sur son intention bien arrêtée de s'arranger avec le roi de Navarre. En effet, le duc de Luxembourg lui ayant dit un jour que Henri écrirait à Sa Sainteté, et Lui enverrait une mission chargée de demander son pardon, le pape répondit : « Que Dieu le veuille, car en ce cas nous terminerions toute chose bien vite. »

Il était donc vrai qu'il allait échapper aux étreintes de l'Espagne. Après avoir épuisé les moyens de la persuasion et les promesses, Olivarès eut recours à l'intimidation. Pénétré de l'imminence et de la gravité de la crise, il prit sur lui de faire entrevoir des mesures coercitives, des hostilités à main armée, la guerre avec l'Espagne. Sixte-Quint s'en ouvrit à Badoer. * c< Les Espagnols nous menacent de guerre, ils veulent nous contraindre par la peur, nous forcer à agir selon leur volonté, mais ils se trompent de route. — Saint-Père, répondit le rusé ambassadeur, vous ne doutez pas, j'espère, de la piété, de la prudence du roi catholique ni de son respect pour le souverain pontife ? — C'est ce que nous pensons, répliqua Sixte- Quint, mais ses ministres parlent et écrivent comme nous vous le disons. Nous n'entendons pas dire que nous n'avons pas peur des hommes, mais nous craignons Dieu plus que les hommes, et si nous servons Dieu, nous sommes indifférents pour le reste. Peutêtre en arrangeant promptement l'affaire de Navarre, leur donnerons-nous à penser, et quand ils auront ce

* Alberto Badoer au doge, 24 février 1589 (1590). Arch. Ven. Disp, Rome, fil. 25.

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