II
290 SIXTE-QUIM.
chien à Toreille, ils perdront envie de nous tourmenter. Nous ne pouvons croire que le roi ait vraiment l'intention qu'on lui prête, puisque malgré la guerre que Paul IV lui faisait, il a envoyé le duc d'Âlbe à Rome pour demander son pardon, et lorsque Pie IV accorda la préséance à la France en dépit de toutes ses protestations, il n'a rien entrepris contre le Saint- Siège. Maintenant ses ministres font beaucoup de bruit, nous manquent de respect et nous accablent de menaces, mais chiens qui aboient ne mordent pas.» Il parla sur ce ton pendant deux heures, tâchant de se donner du courage à lui-même, mais trahissant cependant ses inquiétudes et finissant, au grand étonnement du diplomate vénitien, par lui demander de réfléchir sur l'éventualité d'une ligue défensive, entre lui, la Seigneurie et quelque autre prince de l'Italie*. Après avoir promis de donner son avis à la prochaine audience, Badoer se retira, surpris et inquiet. Il y avait en effet de quoi.
Voici ce qui s'était passé. Le lecteur connaît les instructions qu'avait emportées le légat en quittant Rome au commencement d'octobre, à un moment où les affaires de la Ligue allaient fort mal, où l'ordre du jour au Vatican était de sauver la religion à tout prix. Avec des fluctuations diverses, cette disposition d'esprit sç maintint pendant le reste de l'année. On a vu combien le pape avait, dans une conversation avec Vinta, blâmé les velléités antiespagnoles du grand-duc de Toscane. On se rappelle avec quelle véhémence il s'était opposé à la réception de M. de Maisse à
« Voy. livre IV, chap. III.
Venise, et que c'est vers Noël seulement que, grâce à l'éloquence, à la finesse, à la présence d'esprit de Donato, il s'était décidé à ne pas rompre avec la République. Mais la mission de cet homme d'État eut encore un autre résultat. Donato avait éclairé le Saint- Père sur la situation, ravivé ses antipathies espagnoles, ranimé l'espoir d'amener une entente avec le roi de Navarre. Le duc de Luxembourg, arrivé à ces moments propices pour lui, acheva d'opérer le revirement préparé par l'envoyé vénitien en parvenant à convaincre Sixte- Quint de la ferme volonté de Henri d'abjurer. Jusque-là, c'est-à-dire depuis septembre jusqu'à la mi-décembre, non sans éprouver parfois des velléités contraires, le pape n'avait vu le salut que dans .l'appui de* la Ligue. Gela étant, conformément à sa nature active, il était entré résolument dans la nouvelle voie. Les événements de France, les lenteurs habituelles de Philippe, et surtout la défection imminente delà Seigneurie, l'effrayaient. Évidemment, il y avait péril en la demeure. C'est sous l'empire de ces impressions, pendant les négociations avec Donato, qui vu l'attitude équivoque de la République semblaient devoir échouer, qu'il prit vis-à-vis de Philippe l'initiative d'ouvertures de la plus haute importance. Des pourparlers , entamés à ce sujet avec Olivarès et conduits par le cardinal Gesualdo, qui était tout dévoué à l'Espagne, aboutirent à cette époque. Le 15 décembre, Donato eut une audience. Elle devait être la dernière, car le Saint-Père, informé du refus du Sénat vénitien de faire les concessions qu'il lui demandait, ne doutait plus que la Seigneurie
D^cchappâl à son influence. Une brouille avec Venise, quelque pénible qu'elle lui fût, était, dans son opinion, devenue inévitable. On a vu comment, au moment suprême, Donato parvînt soudainement, et lorsque lui-même s'y attendait le moins, à calmer le pape et à éviter la rupture avec le Saint-Siège. Cette audience s'était donc terminée par une double surprise, car l'envoyé de la Seigneurie, comme Sixte- Quint, avait désespéré d'un pareil résultat. Par une de ces singulières coïncidences qui se présentent parfois dans les grandes crises, et moins rarement qu'on ne le pense, car le hasard est souvent nialicieux, pendant que le pape «se laissait vaincre, » comme il le disait, se laissait faire une douce violence, comme nous dirions, par l'éloquence et la logique de Donato autant que par son désir ardent de ne pas s'aliéner la République, le même jour et à la même heure, le comte d'Olivarès pouvait préparer l'expédition d'un courrier, porteur des propositions de la cour de Rome que nous allons faire connaître. Le lendemain encore, le 16 décembre , jour où le courrier partit pour Madrid, le cardinal Gesualdo apporta à l'ambassade le compte rendu d'un de ses derniers entretiens avec le Saint-Père ; c'était le complément des ouvertures précédentes. Ainsi, au moment où l'un des motifs principaux de cette grave résolution, la brouille imminente avec Venise, avait disparu, Sixte-Quint se trouvait, du moins moralement, engagé avec Philippe.
Les propositions dont nous parlons étaient rédigées en forme de notes verbales, que le cardinal Gesualdo,
par ordre de son maître, avait remises à Olivarès.. En voici la substance * .
Sa Sainteté est disposée et résolue à conclure une alliance avec Sa Majesté catholique. Le but en serait de sauver la religion, gravement compromise en France dans le cas où un prince hérélique serait roi, et de préserver les pays limitrophes de la contagion. Dans l'éventualité de la mort du cardinal de Bourbon, Sa Sainteté favorisera le candidat recommandé par le roi Philippe. La promptitude et la vigueur d'action étant nécessaires, le pape est prêt à concourir dans la même proportion que le roi, et à faire plutôt davantage. Il recommande instamment l'activité, et désire qu'au printemps on soit en mesure d'entrer en campagne. Il s'en remet à Philippe du soin de faire élaborer les plans d'opérations. En attendant, il admet que le secret est nécessaire. Par conséquent, il n'engagera pas encore les princes d'Italie à entrer dans l'alliance. L'adhésion du duc de Savoie n'est pas douteuse. Le grand-duc a des forces considérables, mais c'est lui qui doit solliciter d'être admis. Mantoue et Ferrare sont faibles. Les Vénitiens tâcheront, certainement, de rester neutres. S'ils prenaient une attitude hostile, le pape se chargerait de les contenir.
Le 16 décembre', le cardinal remit à l'ambassadeur
* Decifrado. Copia del primer papel que enlregô el Card. Gesnaldo de loqueSuSantidadpropone à SuMagestad para las cosasde Francia. Remis à Olivarès peu de jours avant le 16 décembre 1589. Arch. Simancas. S.deE. Rome. Leg. 955. La pièce est sans date.
* Copia del segundo papel que entregé el Cardinal Gesualdo en las cosas de Francia para embiar d S. M. 16 décembre 1589. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 955.
d'Espagne une autre note reproduisant le langage que le pape avait tenu à Gesualdo postérieurement à la remise de la pièce que nous venons d'analyser. Le pontife exhorle le roi à ne pas perdre de temps, à ne pas permettre que l'adversaire en profite ; il lui recommande de suivre l'exemple de César, dont le nom est devenu synonyme d'empereur, et de Charles-Quint, qu'il appelle l'un des plus grands princes. H évalue à quinze mille hommes les soldats payés du roi de Navarre, y compris les troupes auxiliaires de la reine d'Angleterre et des princes protestants, et pense que si lui et le roi catholique réunissent quarante ou cinquante mille hommes, on pourra compter dès le début sur des succès importants.
Ici se présente une question sur laquelle nous sommes réduits à des conjectures. Pourquoi le pape, décidé à ne pas rompre avec la Seigneurie, n'a-t-il pas suspendu le départ du courrier espagnol ? Pourquoi n'est-il pas revenu en temps utile, c'est-à-dire entre les 15 et 16 décembre, sur ses propositions tendant à conclure une Ligue avec Philippe? Probablement pour les raisons suivantes. D'abord, parce que intimidé comme il l'était alors, il n'osait pas; parce qu'il craignait les colères, les violences du comte d'Olivarès; ensuite, parce que l'attitude de la république dé Venise était toujours fort équivoque. On avait évité une rupture, c'est vrai, mais ce résultat était dû à la condescendance du pape et non à celle de la Seigneurie. L'éventualité de la voir se déclarer en faveur ^de Henri subsistait toujours. Cela étant, il ne pouvait risquer une brouille avec Philippe, en retirant ses propositions au moment
même où il les faisait. Enfin, à cette époque, à la midécembre, il considérait encore la guerre avec le chef des huguenots comme le seul moyen de rétablir en France Tunité de la foi. Sur ce point, sur l'éventualité de la conversion de Henri , l'ambassadeur extraordinaire de la Seigneurie Tavait, il est vrai, ébranlé; il ne l'avait pas convaincu. Ce n'était que graduellement que les sages paroles de Donato agirent sur son esprit, et le revirement favorable à Henri s'accomplit seulement dans son esprit lorsque le duc de Luxembourg, arrivé quinze jours après les faits que nous venons de relater, fut parvenu à lui faire croire à l'intention sérieuse du roi de Navarre de rentrer dans le giron de l'Église.
Le courrier d'Olivarès était arrivé à Madrid, le 17 janvier. Dès le 28, Philippe répond* que, ne visant qu'aux intérêts de la religion, l'entente entre lui et le souverain pontife sur le règlement de la succession sera facile. Il accepté la coopération militaire de Sa Sainteté et prend acte de Son offre de supporter les frais de la plus grande partie de l'entreprise. Il pense comme Elle que quarante ou cinquante mille hommes suffiront. Il a ordonné des levées d'hommes en Flandre et dans ses domaines d'Italie, et conformément au désir de Sa Sainteté', le^ commandement en sera confié
* Lo que Su Magestad es servida que se responda de su parle à Su Santidad sobre lo que ha propueslo por Los dos escritos que el cardenal Gesualdo diô al conde de Olivarès para remedio de las cosas de Francia, 28 janvier 1590. Arcb. Simancas. S, de E, Rome. Leg,
^ Ce point important, qui constate l'intention de Sixte-Quint de prendre en main la direction suprême de Tintervention en France, n'est pas
à un capitaine général à nommer par Elle. Il approuve qu'on garde le secret pour le moment ; plus tard il sera nécessaire d'inviter les princes d'Italie à se joindre à la coalition et d'employer les armes spirituelles contre ceux d'entre eux qui, directement ou indirectement, voudraient agir contre une si sainte entreprise.
Cette réponse, communiquée en forme de feuille volante, arriva à Rome le 22 février. Signée par Olivarès qui en constatait l'authenticité et traduite en italien, elle fut le même jour apportée au pape par le cardinal Gesualdo*. On sait quel revirement s*était opéré dans les idées de Sa Sainteté pendant les deux mois qui s'étaient écoulés depuis l'expédition de Ses propositions du 16 décembre. La lecture achevée, Sixte-Quint s'exprima en termes vagues, disant qu'il était toujours disposé à concourir avec le roi au règlement des affaires de France ; que depuis le meurtre du cardinal de Guise, il s'en était ouvert au comte d'Olivarès ; que , dans cet ordre d'idées , il avait lancé le monitoire contre le roi défunt, et pris une attitude plus prononcée à la nouvelle * de la mort de Sa Majesté très-chrétienne. C'est dans ces généralités qu'il se renferma. Le cardinal devint pressant; il demanda ce qu'on devait répondre aux Espagnols. Le pape répliqua qu'il fallait, avant tout, attendre les nouvelles du légat; qu'il y avait une scis-
mentionné dans les notes verbales du cardinal Gesualdo. La proposition y relative a été évidemment transmise à Madrid par Olivarès.
' Hespuesta de Su Santidad por el cardenal Gesualdo à la que Su Magestad le diô por el conde de Olivarès sobre la of/erta de ayudar d las cosas de Francia. Ârcb. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 955.
sion au séîn de la Ligue ; que Mayenne avait froidement accueilli l'offre de troupes étrangères faite par le cardinal Gaëlani ; qu'on parlait de paix entre le duc et Henri de Navarre ; et que, malgré l'opposition du légat, des manift:stations intempestives pourraient en accélérer la conclusion.
Le cardinal appuya sur la nécessité de prononcer dès lors l'excommunication des catholiques qui suivaient Béarn. Le Saint-Père, de son côté, lui rappela que le légat était chargé de se mettre en relation avec eux, de tâcher de les gagner par la douceur ; mais qu'il était aussi autorisé à faire usage des armes spirituelles quand les moyens de persuasion seraient épuisés. Dans ce cas lui-même prononcerait les censures.
Lorsque Gesualdo se hasarda à faire observer que, dans les circonstances actuelles, il serait bon d'agir promptement et énergiquement, il eut pour réponse qu'il fallait se conformer aux prescriptions canoniques, c'est-à-dire publier d'abord les monitoires, et procéder ensuite, s'il y avait lieu, aux censures. C'est dans cet esprit qu'étaient conçues les dernières instructions envoyées à Gaëtani.
Répondant aux arguments que le cardinal produisait pour obtenir l'expulsion de Luxembourg, Sixte- Quint affirma que ce n'élait pas lui qui encourageait des espérances coupables, et entra dans de longs développements, condamnant les hérétiques, blâmant Henri, déplorant la captivité du cardinal de Bourbon, mais, en fin de compte, soutenant qu'il ne pouvait renvoyer Luxembourg brusquement.
Ce langage vague, mais pourtant significatif, rapporté aussitôt à Tambassade d'Espagne, exaspéra le comte d'Olivarès. Le samedi, 28 février, à son audience ordinaire, il eut avec le pape une scène des plus violentes \ Il lut des lettres de son roi ; elles rappelaient les propositions faites par Sixte-Quint et annonçaient la formation en Italie d'un corps d'armée espagnol , sous le comniiandement de Don Piélro de Medicis, composé de mille lansquenets allemands, de six mille Espagnols et de six mille Italiens. Ces forces étaient destinées à la guerre contre les huguenots. Le roi fait son devoir, que le pape fasse le sien; qu'il renvoie sur-le-champ le duc de Luxembourg; qu'il déclare Navarre à jamais incapable de succéder à la couronne de France ; qu'il excommunie sans retard les cardinaux, prélats, princes et seigneurs qui le suivent. En cas de refus de la part de Sa Sainteté, le roi avisera en mettant toutes ses forces au service de la cause du Christ.
Sixte-Quint avait à plusieurs reprises tâché de Tinterrompre. Lorsque l'indomptable ambassadeur eut terminé, il éclata à son tour. « Les lettres du roi ne lui semblaient guère authentiques. Il en avait reçu d'autres pleines de bonnes paroles et en tous points différentes de celles que lui, Olivarès, lui avait lues. Ces lettrés sont du roi ou elles ne sont pas de lui. Si elles ne sont pas du roi, la conduite de l'ambassadeur est indigne d'un gentilhomme '^ si elles sont du roi, il
^ Alberto Badoer au lioge, 3 mars 1590. Arch. Yen. Disp, Rome, fil, 24. C'est le pape qui donne les détails de Taudience k Tambassadeur de Venise.
* f l)i buon cavalière. »
répondra que Sa Majesté catholique a fait la trêve avec les Turcs sans Ten prévenir, comme c'était son devoir ; qu'il a fait une ligue avec le roi hérétique de Danemark, sans que la cour romaine eût relevé ce fait ; qu'à Prague, son ambassadeur était le seul parmi les agents des princes catholiques qui eût donné le scandale de visiter et de fêter l'envoyé danois; qiie maintenant Sa Majesté voulait lui faire la loi et lui enseigner comment il fallait traiter les hérétiques. Que le roi y prenne garde! Il verrait ce que peut un souverain pontife justement irrité. Si le roi procède ainsi , lé pape l'excommuniera, soulèvera contre lui les peuples d'Espagne et de ses autres États, le privera des grâces et bénéfices, le sommera de rendre compte du million d'or qu'il a tiré des biens de l'Église. » A ces mots, il se leva de son siège, tourna le dos à l'ambassadeur et se retira. Olivarès, pâle de colère, sortit brusquement du cabinet, traversa les antichambres sans se donner la peine de cacher son émotion au curieux Sangaletto et' à la foule des courtisans qui s'y trouvaient, et qui ne tardèrent pas à remplir Rome du bruit d'une brouille avec l'Espagne.
Cependant, le secret fut bien gardé. Nicolini, le représentant du grand-duc, malgré quelques demi-confidences du cardinal Gesualdo, ne put le pénétrer *.
De part et d'autre on sentit avoir été trop loin. Le cardinal et quelques affidés s'entremirent. Sixte- Quint promit de revoir l'ambassadeur à la condition
* Nicolini au grand-duc Ferdinand, 2 mars 1590. Ârch.Flor. fil. 3299. *- Le même au même, 5 mars 1590. Ihid. — Le même au même, 10 mars 1590. Ibid.
300 «IXTE-QUINT.
que celui-ci ne lui parlât pas de la question brûlante. On avait insinué à ce dernier que Sa Sainteté ne de* mandait pas mieux que de pouvoir reculer avec honneur. Olivarès se déclara disposé à y prêter la main. Ces préliminaires terminés, le mercredi 28 février, le représentant de Philippe, après avoir le matin fait dire une messe du Saint-Esprit et reçu la communion, se rendit au Vatican ^ Mais l'audience de réconciliation fut loin de le rassurer. Au moment où il entra, le pape prit la parole, et parla pendant plus d'une heure sans lui laisser le temps de placer un mot. 11 ne peut encore, disait-il, congédier Luxembourg, mais il le fera dans certaines éventualités. Seulement, il faut lui donner les moyens de le faire avec honneur. De toute façon il faut attendre les rapports du légat. Il faut quelques incidents, quelque chose de nouveau qui puisse motiyer le renvoi du duc. Enfin le thème étant épuisé, il fallut bien donner la parole à l'ambassadeur, cette fois respectueux dans la forme, mais insistant sur l'immédiat départ de l'envoyé de Henri. Il a hâte, de porter ce fait à la conaissance de son souverain. Le pape répondant que les dépêches de Gaëtani doivent arriver sous peu de jours, Olivarès se déclare prêt à ajourner au samedi l'expédition de son courrier. C'est son ultimatum. Il veut d'ailleurs lui-même gagner quelques jours, car pour intimider le Saint-Père, il médite une mesure extrême , il compte faire lire au nom du roi, dans le prochain consistoire qui aura lieu
« Olivarès à Philippe U, 28 février 1590. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg.^bb
le 12 mars, une protestation contre le séjour du duc de Luxembourg à la cour pontificale. Il ne se fait, d'ailleurs, aucune illusion sur la portée des paroles évasives qu'il vient d'entendre.
Ce sont pour Sixte-Quint des jours d'angoisses et d'hésitations. 11 lutte, mais en faiblissant. Le langage qu'il tient aux acteurs principaux, à Olivarès , à Gesualdo, à Mgr Séraphin qui attend toujours son expédition pour le camp de Henri, à son confident l'ambassadeur de Venise, porte l'empreinte de la situation. Des moments de découragement alternent avec des résolutions énergiques, plus conformes à son caractère et à ses sympathies. Quand, il parle à Badoer des concessions faites à Olivarès, il en atténue un peu la portée. Il se peint un peu plus brave qu'il n*a été, en lui racontant ses scènes avec l'ambassadeur d'Espagne. D'ailleurs ses réticences, ses longues déductions ne trompent personne. Elles trahissent, au contraire, le combat qui se livre dans son âme. Au duc de Luxembourg il répète ses vœux pour la sincère conversion de Navarre, à Séraphin il parle dans le même sens, et en cela il ne dit que ce qu'il souhaite, ce sont des vœux et non des engagements, ce n'est plus même la solution qu'il espère, car évidemment il est intimidé. 11 en convient presque avec son ami Badoer ^ «Les Espagnols sont terribles, » lui dit-il. Il a appris, par les rapporls du nonce à Naples, les détails de leurs armements, qui se font sur un grand pied. Puis, soudainement, il lui demande s'il a réfléchi à l'idée de la ligue à former avec Venise et un prince italien, et
^ Alberto Badoer au doge, 3 mars 1590 ; rapport cité précédemment.
30*2 SlXTE-QUllNT,
lorsque Badoer lui répond que jamais la Seigneurie n'entrerait dans une semblable combinaison, il ne sait plus que dire, parle de Philippe comme chef de la ligue projetée, endn se perd dans des contradictions, et laisse à Tambassadeur affligé, mais non plus surpris, l'impression que les Espagnols sont pour le moment les maîtres du terrain.
Badoer ne se trompait pas. Le pape cédait mais en luttant. Le 3 mars, le terme fixé par Olivarès avait expiré. Ce jour-là l'ambassadeur se présenta au Vatican * pour solliciter la résolution finale du Saint- Père sur les trois demandes qu'il avait formulées : le renvoi immédiat de Luxembourg, la déclaration contre le Béarnais, l'excommunication des catholiques royaux. Sixte-Quint chercha à atténuer la portée des concessions faites dans la dernière audience. Il lui échappa même de dire qu'il serait imprudent d'irriter le roi de Navarre dans le cas où il aurait le dessus. L'ambassadeur pensa que le moment était venu « de lui faire sérieusement peur. » Il déclara que Sa Majesté était étonnée de voir les actes de Sa Sainteté si peu répondre à Ses paroles, et qu'il comptait faire une protestation publique avec l'assistance du docteur Martos, président de la cour de la Summaria de Naples. A cet effet, il demanda l'autorisation du Saint-Père. Une vive altercation s'ensuivit. Le pape se mit « à hurler de rage*, » en menaçant d'excommunier Olivarès et ceux qui l'assisteraient dans cet acte impie, et* de les
^ Olivarès à Philippe II> 3 mars 1 590. Arch. Simancas. S. de £. Rome. Leg. 955.
^ i Ëinpezô à chirriar con gran coraje. »
chasser, lui et eux, de Rome. Il paraît qu'il alla jusqu'à dire qu'il les ferait tuer *. Olivarès, froid et impassible, le laissa parler sans l'interrompre. Lorsque le vieillard essoufQé et fatigué se tut enfin, il ré^ pondit sèchement que les ambassadeurs jouissaient d'immunités. Si Sa Sainteté comptait les violer, en exécutant Ses menaces , et qu'ËUe voulût même Se porter aux dernières extrémités, ce ne serait pas pour lui un motif de surseoir à l'exécution des ordres du roi; aussi comptait-il, avec Son autorisation, faire lire la protestation dans le prochain consistoire. « Le roi, s'écria Sixte-Quint, veut-il se faire pape? Dans ce cas, nous le créerons d'abord cardinal ! — Non, répondit Olivarès, mon maître ne veut pas sortir de ses attributions,» et il demanda, et le Saint- Père refusa de nouveau la permission de faire la protestation.
L'ambassadeur se retira, incertain de l'issue delà crise, mais décidé à pousser les choses à l'extrême. Il s'attendait à être expulsé et se promettait de ne céder
^ Alberto Badoer au doge, 10 mars 1590. Arch. Yen. Disp, Rome, fil. 24. C'est ce que Sixte-Quint raconta lui-même à Badoer. Mais on sait qu'il avait Thabitude de charger un peu les couleurs, en répétant à ses intimes ses conversations avec les ambassadeurs. A cela près, le récit de cette audience, donné pnr Badoer d'après lai relation de Sixte- Quint, est conforme au rapport d'Olivarès, lequel de son côté a soin d'atténuer UA peu la véliémence des paroles échangées. C'est cette scène violente qui a donné lieu à la légende populaire, reproduite dans les manuscrits du siècle suivant et accréditée parGrégorio Leti, d'après laquelle le pape, non-seulement aurait menacé Olivarès et résolu de lui faire trancher la tête, mais aussi fait dresser l'échafaud devant l'ambassade. (Voy. la note du livre !•', tome I, page 18.) Dans les traditions du peuple romain, cet acte décourage forme Tune des gloires de ce pontificat. En vérité, les scènes déplorables qui se passaient dans le cabinet du Saint- Père constatent ses angoisses, et ses menaces n'étaient que des cris douleur, y intimidé c'était lui, et non Olivarès.
qu'à la force. En vue de cette éventualité, il pria le roi de munir des instructions nécessaires le duc de Sessa , annoncé déjà comme ambassadeur extraordinaire, et devant, sous peu, arriver à Rome.
Olivarès comptait ne plus se rendre à Taudience, le pape ne plus le recevoir. Ce fut encore le cardinal Gesualdo qui intervint. On lomba d'accord sur un nouveau sursis. Le duc de Luxembourg, donnant pour prétexte un pèlerinage à Lorette, s'éloignera temporairement de Rome; Olivarès ajournera sa protestation, et prendra les ordres du roi. En effet, le 7 mars, l'envoyé de Henri se mit en route pour le sanctuaire de la Vierge, laissant une partie de sa maison à Rome. La ville et la cour étaient persuadées qu'il se rendait à Paris, et ne reviendrait pas. L'ambassadeur de Venise partageait cette opinion , car il savait que le Saint- Père avait, par Tintermédiaire de Séraphin, fait engager le duc à s'éloigner. Le 9, le courrier d'Olivarès partit pour Madrid. Il était porteur d'une lettre du pontife à Philippe. Sixte-Quint assurait le roi de son affection , rappelait l'obligation qu'il avait d'écouter les hérétiques, prolestait à son tour contre la menace de conciles et de schismes, et déclarait ne pouvoir admettre que des princes séculiers se constituassent juges du vicaire du Christ. Dans un postscriptum il ajoutait de sa main, que pour en faciliter la lecture, il avait fait copier cette lettre, mais qu'elle avait été rédigée par lui-même.
A Rome, les Espagnols chaulèrent victoire. Leurs cris de triomphe arrivèrent jusqu'à Sixte-Quint, qui se défendit avec vivacité d'avoir changé de politique. Il
est toujours le même, dit-il à Badoer, mais celui-ci n'en croit rien. II répond à ses conûdeuces par quelques paroles respectueuses, s'abstenant de toutes remontrances a compromettantes, écrit-il au doge, puisqu'elles auraient irrité le pape autant que les Ëspa* gnols, et inutiles, puisque la chose est faite^»
La trêve négociée par le cardinal Gesualdo ne dura pas vingt-quatre heures. Dans son audience du samedi suivant, Olivarès ne parla plus de Luxembourg, qui était parti, mais il demanda l'excommunication immédiate des adhérents catholiques du roi de Navarre. De là une autre de ces tristes scènes où le pape s'emporte, appelle Olivarès la pierre de scandale, l'accuse de mentir, d'agir contrairement aux ordres de son maître, le menace de prison, et s'enfuit enfin de son cabinet'. Avec Badoer il revient à l'idée de la ligue, et trouve cet ambassadeur, dont le refus d'y entrer a été approuvé par la Seigneurie, tout aussi peu enclin que les premières fois à prêter la main à de semblables combinaisons. Que faire? Abandonné de tout le monde, privé de l'appui qu'il avait espéré trouver à Venise, voyant les armements de Philippe poussés à Milan et à Naples contrairement aux lenteurs habituelles des Espagnols avec une activité extrême, le vieux pontife semble s'affaisser sous le coup des dangers qui l'entourent, des menaces qu'on lui prodigue, des émotions, des inquiétudes qui troublent son sommeil, de la fièvre qui le mine. Lorsqu'il expoçe à la congrégation de France l'état de la question, les
« Rapport précité d'Alberto Badoer au doge, du 10 mars 1590.
* Alberto Badoer au doge, 17 mars 1590. Ârch. Ven.I)î«p. Rome, fil, 24.