LIVRE HUITIÈME
I. La crise est considérée comme terminée. — Sixte-Quint n'interviendra pas en France comme allié de Philippe. — Sa maladie. — Sa mort. — Jugements des ambassadeurs d'Espagne et de Venise. — Peu de signes d'affliction dans Rome. — La populace veut détruire la statue du pape. — Dispositions prises par le sacré collège. — La famille Pcretti.
U. Le pontificat de Sixte-Quint jugé au point de vue des affaires de France.
Nous sommes arrivés à la fin de ces longues et douloureuses péripéties. Sixle-Quint en est sorti victorieux. Son parti esl pris. Tout le monde le comprend ^ La papauté ne se fera pas l'instrument des ambitions politiques. Elle ne prêtera ni à Philippe ni à la Ligue les foudres du Vatican et les trésors du château Saint-Ange. Elle servira la cause de la religion qui est en même temps, qui est toujours, celle de la société, La France restera catholique et ne disparaîtra pas de la carte. L'équilibre européen sera con-
* C'est l'appréciation de tous les ambassadeurs.
serve. C'est Tissue de la crise qui a, depuis dix-huit mois, tenu le monde en suspens. C'est le dernier mot de Sixte-Quint. Sa tâche est accomplie. Il ne lui reste plus qu'à mourir.
Depuis le printemps , depuis ce terrible mois de mars tout rempli de ses combats avec l'ambassadeur de Philippe, sa santé dépérissait visiblement ^ Une flèvre catarrhale, mal soignée, car il était mauvais malade, avait pris un caractère intermittent. Était-ce la fièvre tierce, était-ce la fièvre quarte? On l'ignorait, car il refusait obstinément de se laisser tâter le pouls, et, au lieu d'observer la diète voulue en pareil cas, faisait comme font en Italie les gens du peuple, il tâchait de noyer la fièvre dans quelques verres de vin de plus. Au commencement on comptait sur la constitution robuste du malade, mais bientôt son état inspira des inquiétudes sérieuses*. Le jour de l'Ascension, pendant la messe à Saint-Pierre, il fut pris d'un accès de fièvre. On remarqua sa mauvaise mine, sa faiblesse et son air abattu ^. Au temps des fortes chaleurs de juillet
* Alberto Badoer au doge, 28 avril i 590. Ârch. Ven. Disp» Rome, fil, 24. — Le même au même, 5 mai 1590. Jbid,— Le même au même» 19 mai 1590. Ibid. — Le même au même, 26 mai 1590. Jbid. -^ Le même au même, 14 juillet 1590. Jbid, — Le même au même, 25 août 1590. Ibid, — Nicolini au grand-duc Ferdinand, 11 mai 1590. Arch. Flor.,/l/. 3299.— Olivarès à Philippe II, 27 avriM590. Arch.Simancas. S, deE. Rome. Leg. 956. — Le même au même, 2 juin 1590. Ibid.
* « Por haversele reno?ado à S. S. un terribilisimo catarro que en otra compleccion se pudiese tener por sospechoso, pero en contrapeso de la buena que Su Santidad tiene hace grandes desordenes y bebe mas cantidad de la quebebia cuando estubo sin él, y no quiere haverse ningun remedio. Con todo esto no ha tenido basta agora calentura que se sepa porquo él no quiere dar el pulso à medico. » — Olivarès à Philippe II, 27 avril 1590. Arch. Simancas. S. de E, Rome. Leg, 956.
^ « Con gran ilaqueza, caimiento y raelancolia, y à la misa es cierto
et d-août les accès devinrent plus fréquents, plus longs et plus violents. Il en fut saisi au consistoire public pendant qu'il parlait des affaires de Pologne, en présidant la congrégation de France, aux audiences des ambassadeurs. On eut beaucoup de peine à lui persuader de garder le lit pendant quelques jours. Sa forte nature, aidée d'une énergie indomptable, lulla cependant contre le mal, mais lui-même sembla comprendre que ses jours étaient comptés.
Le 15 août, il tint son dernier consistoire ^ L'allocution qu'il prononça, en touchant différentes matières, était comme un résumé historique de son pontificat, comme un adieu adressé aux cardinaux. Après avoir propose le cardinal Âlessandrino pour l'Église de Yerceil, il dit : Gomme Jésus-Christ le rédempteur a partagé avec ses apôtres les bons et les mauvais jours, de même lui, son vicaire sur la terre, se faisait un devoir de communiquer aux cardinaux ses joies et ses afflictions. Aujourd'hui il avait trois nouvelles à leur annoncer. La première était des plus heureuses, celle de la conversion du margrave de Bade, sur laquelle il donna beaucoup de détails. Il leur fit part ensuite, autre sujet de satisfaction, de la. prise par ses galères de trois fustes de corsaires; ce c'était le premier succès de sa marine,
que tubo gran caleutura, y le ardian tnucho las manos. No se, acabado este ardor/si es erratica o cuartana, porqué ha despedido los tnedicos y quedàdose coq el suyo ordinario, y de aquel hace lo que le parece. Tiene con gran miedo â los suyos ver que con haberle renido evacuacion natural de sangre, enlugar de mejorar ha empeorado. » — Olivarès à Philippe II; rapport précédemment cité, du 2 juin 1590.
* DecifrddOy lo quepasô en el Consistorio de losiùde Agostode \ 590; envoyé à Philippe par Sessa. Ârcb. Simancas. S. de £. Rome. Leg, 955; cité précédemment.
évidemment favorisée par la Providence, puisqu'il l'avaii créée seulement pour purger la mer des pirates et non pour molester des princes chrétiens. »
Après ces bonnes nouvelles vinrent les mauvaises : la licence des prédicateurs espagnols, le sermon do jésuite qui avait osé accuser le pape de favoriser les hérétiques ^ Il s'étendit longuement sur cet inpcident, releva que c'était à Madrid, à la cour si catholique d'un prince si chrétien que ce scandale avait eu lieu; mais il comptait sur le seeours de la divine Majesté qui le protégerait, lui, l'Église et ses Étals, lesquels, en ce moment, par la suile des mauvaises récoltes, par la disette et la pénurie, comme d'autres pays, étaient fort éprouvés. Mais si ses greniers d'abondance étaient vides, ses coffres étaient remplis d'or, et il proposa à la congrégation de consacrer la somme de cinq cent mille ducats au soulagement de ses sujets. Il était heureux de pouvoir ainsi non-seulement donner, avec grande facilité, des sommes importantes, mais de prouver aussi par ce don, aux yeux du monde, qu'il avait accumulé tant de trésors, en prévision de mauvaises années, pour aider ses sujets et non pour faire des guerres.
Ce n'étaient pas seulement la misère du peuple et la famine de 15u0, qui venaient dans ses derniers jours ternir l'éclat de son règne, et donner un si terrible démenti aux fières paroles qu'il avait à son avènement adressées aux conservateurs de Rome, alors qu'il leur promettait l'abondance pendant son pontificat. Les ban-
* Voir livre V, chap. iu«
dits aussf reparaissaient sur la scène * : Piccolomini, du côté de la Toscane, d'autres sur les frontières du royaume. Dans les derniers jours qui précédèrent la mort du pontife, les brigands furent vus aux portes de Rome. On envoya Ottavio Cesi à leur poursuite; mais il fut obligé de rebrousser chemin, ses soldats ayant refusé de se battre. Ces mauvaises nouvelles avaient d'abord été cachées au Saint-Père; lorsqu'il les apprit, il en conçut un profond chagrin, et ordonna aussitôt des mesures énergiques.
Mais il touchait à sa fin. Le dimanche 19, il avait encore reçu les ambassadeurs d'Espagne. Les émotions de cette entrevue lui causèrent une mauvaise nuit. Le lundi, il eut la fièvre. Le jour smvanî, le mardi matin, malgré sa faiblesse, il convoqua (pour la dernière fois) la congrégation de France *, se plaignit comme toujours des Espagnols, dit que Philippe qui comptait se faire proclamer Dieu aurait le sort de Nabuchodonosor, et forma des vœux pour la conversion de Henri de Navarre. Séraphin serait fait cardinal s'il parvenait à le faire abjurer; puis, répondant à une interpellation d'Aragon, il affirma qu'il ne reconnaîtrait pas Henri comme roi. C'était le langage confus,
incohérent, contradictoire d'un fiévreux. A l'issue de
^ Alberto Badoer au doge, 11 août 1590. Arch. Yen. Disp. Rome, flL 24. — Le même au même, 18 août 1590. Ibid. — Olivarès à Ydiaquez, 2 juin 1590, cité précédemment. — Avvisi, A jmWei 1590. Arch. FJor. 4027. Ibid.; 18 juillet 1590. Ibid.; 4 août 1590. Ibid.
* Sessa à Philippe II, 22 août 1590. Arch. Simancas. S. de E, Rome. Leg. 955. — Relacion del Cardenal Aragon de lo que pasô en là congregacion de Francia^ Martes , 21 de Agosto de 1590, formant an-^ nexe au rapport précité. — Alberto Badoer au doge, 25 août 1590, cité précédemmenté
368 SJXTE-QUINT.
la congrégation, vers la Gn de la matinée, survint un grave accès qui lit craindre pour la vie du malade. On appela les médecins en toute hâte. Vers deux heures de nuit (dix heures) Taccès se renouvela avec une grande vioience. Le cardinal Aldobrandini qui, en sa qualité de dataire, logeait près du Quirinal, accourut, et, pendant deux heures, le pape sembla près de s'éteindre. Malgré les supplications des médecins, il se leva le lendemain, mercredi 22, dîna avec un melon et prit- quelques verres de vin. 11 travailla ensuite longuement, selon son habitude, avec le cardinal dataire, avec le gouverneur de Rome et d'autres personnes. Le jeudi 23, quoique très-faible, il se leva, dit la messe, et présida pendant quatre heures la congrégation de l'Inquisition. Vers la fia de la journée, nouvelle crise. Le vendredi 24, il se vit obligé de décomniander les audiences des ambassadeurs. Les médecins déclarèrent que la fièvre élait continue gt compliquée de retours périodiques; ils trouvèrent l'état de Sa Sainteté dangereux, moins par la nature du mal qu'à cause de l'impossibilité de Lui faire suivre un régime. En transmettant les bulletins au doge, l'ambassadeur Badoer ajoute : a Qu'il plaise à Dieu, en ces temps de grande calamité, de préserver les jours de ce sage et bon pontife, si plein de sollicitude, comme on voit , pour la tranquillité et la prospérité de ce pauvre royaume de France* ! »
C'est le vieil ami de Sixte-Quint, son camérier secret Sangaletto qui le soigne, a S'il voulait obéir aux médecins, écrit-il à Mgr Usimbardi, il guérirait, si-
> Alberto Badoer au doge, 26 août 1590; rapport cité précédemmeat.
non, non. Ce soir on le lui dira crûment; on lui fera connaître l'état où il se trouve, et c'est à moi à rompre la glace, car personne autre n'ose le faire ; mais votre Sangaletto est un martyr quand il s'agit du service dé Sa Sainteté, d
Le dimanche 26 fut un ^jour de grandes souffrances. Le pape laissa faire les médecins; ses forces déclinaient rapidement. La messe fut dite dans sa chambre et Donna Camilla entra, sans être annoncée, embrassa son frère en pleurant et passa plusieurs heures auprès de son lit. Le lendemain matin, le lundi 27 août, après une nuit agitée, il demanda à entendre la messe. Pendant Télévation il essaya de se mettre à genoux, ce qu'il ne put faire qu'avec l'aide de Sangaletto. Vers midi, il tomba en syncope; un instant on le crut mort, et Donna Camilla, les cardinaux Giustiniani,Pinelli, Âldobrandini et son confesseur furent appelés en toute hâte. Le jeune Montalto, vaincu par la douleur, se laissa tomber par terre. Les accès se répétèrent plusieurs fois. Le malade revint par moments, poussa des gémissements, ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt. On lui administra l'extrême-onction, et à sept heures du soir, pendant qu'un violent orage enveloppait Rome d'éclairs et de ténèbres, Sixle-Quint rendit son âme à Dieu \
1 Sangaletto au graDd-duc Ferdinand, 27 août 1590. Arch. Flor. fil, 5609. C'est la lettre confuse d'un homme qui a perdu la tête sous le fardeau de sa responsabilité, effrayé aussi de ne pas avoir, en temps utile, averti le pape, et de le laisser mourir sans les sacrements. Â la fin de sa lettre y fermée peu d'instants avant la mort, il était dit que Sa Sainteté S'était confessée à 6 heures, mais qu'il ne serait pas possible de Lui donner la commuMion. Dans uae autre lettre du 29, il écrit au grand-duc : « Ce bon et saint vieillard a voulu mourir. On n'a pas négligé de lui