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dirai que cette lettre, en tant qu'elle se rapporte à ma personne et à ma famille, n'est qu'une chimère. Vous avez de grands Etats et de grands peuples. C'est pour cela que vous feriez bieji de renoncer aux innovations et de vous occuper de ce qui est le plus important. Si je vous dis cela crûment , croyez bien que c'est ma grande affection pour vous qui me fait agir ainsi. Je vous ai fait dire certaines choses. Depuis lors je ne vous aï plus écrit ni fait parler parce qu'il m'a suffi de vous faire connaître mon opinion. J'espère donc que vous vous calmerez. Je n'ai pas autre chose à vous dire et vous souhaite tout bien.» Le ton de cette lettre, comme de plusieurs autres, semble justifier la susceptibilité de Ferdinand. Ainsi, à l'occasion d'une promotion de cardinaux, Sixte-Quint lui écrit* : « Je tâcherai de vous satisfaire, mais je n'aime pas votre versatilité. Il ne me paraît pas convenable que vous procédiez avec si peu de respect pour le Saint-Siège. » Mais après l'orage revint le beau temps. L'impétuosité de caractère commune à ces deux hommes les éloignait quelquefois Tun de l'autre; l'analogie de leur situation finissait toujours par les rapprocher. Cette intimité, que des épisodes fâcheux ne pouvaient troubler, donnait à penser à la diplomatie espagnole. c< Il n'y a pas d'exa'géralion dans ce que nous mandons au roi, écrit le duc de Sessa à Ydiaquez', du mauvais état où se trouvent ici
* Sixte-Quint au grand-duc Ferdinand, 5 décembre 1587. Arch.Flor,, fiL 3715.
* Sessa à Ydiaquez, 1*" août 1590. Arch. Siniancas* S* de E. Rome, Leg. 955.
les choses, el de la mauvaise conduite du pape. Au contraire nous écrivons avec mesure. Il est extrêmement lié avec les Vénitiens et le grand-duc, qui ne perd aucune occasion pour gagner du crédit et pour le consolider dans cette cour, tant par rapport aux affaires ecclésiastiques que pour le temporel. Il a en vue le pontificat actuel aussi bien que la prochaine vacance, afin que le page qui sortira du conclave lui soit aussi et plus favorable que Sixte-Quint. » Le souverain de Toscane était des deux le plus intéressé au maintien de bons rapports ; mais le pape aussi les trouvait désirables. Il appréciait la portée d'esprit de Ferdinand, bien supérieur à son frère, et en tirait parti au moment opportun.
Il comprit qu'en effet le grand-duc était un autre homme qu'avait été le caidinal ; que des défauts au sacré collège pouvaient devenir des qualités sur un trône, et que, évidemment, le diadème ceignait mieux que le chapeau rouge le front de Ferdinand*.
Par la mort du cardinal Savello le vicariat de TEglise était devenu vacant. C'était une excellente occasion de se débarrasser de Rusticucci. Ce cardinal, on se le rappelle, s'était flatté, à l'avènement de Sixte-Quint, de gouverner l'État sous le sceptre « du vieux bonhomme. » Il avait dû, au contraire, subir
» Giovanni Gritti au doge, 21 janvier 1588 (1589). Aich. Ven. Disp. Kome, fil. 22. — Alberto Badoer au même, 12 mars 1589. Ibid.^ fil. 23. — Le même au même, 15 avril 1589. Ibid.-^ Le même au même, 19 août 1589. Ibid» — Hieronimo Lippomano au même. Madrid, 20 janvier 1588 (1589). Ibid. Disp, Espagne, fil. 21. — Pisany à la reine mère, novembre 1 587 . Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay, 288. — Niccolini au grand-duc Ferdinand, 25 novembre 1588. Arch. Flor., (il. 5297.
rhumiliation d'êire tenu dans Tignorance des affaires du département dont il était le titulaire. Il l'échangea alors contre le vicariat que le pape s'empressa de lui offrir, quitta le Vatican, et s'établit dans son palais nouvellement construit sur la place de Saint- Pierre\ Les relations étrangères furent confiées au jeune Monlalto. Avant de mourir, Azzolino lui avait déjà remis les affaires dont il était chargé, en sorte que cet enfant, par les fonctions qu'il cumulait, tenait entre ses mains la direction du gouvernement temporel. Et pourtant l'orage grondait de tous les côtés ; l'horizon ne cessait de s'assombrir. Un an avant sa mort, en causant avec un cardinal, Sixte-Quint disait': a Je suis fort préoccupé, tous les princes du monde sont mal disposés à notre égard. » il regardait la France comme perdue pour l'Église, craignait les déboires que ses autres ennemis pouvaient lui préparer, et se répandait en plaintes contre l'Espagne. Il étonnait le cardinal par la vivacité de ses propos sur le gouvernement de Philippe II, sur la nation espagnole et le peu de respect qu'elle témoignait au Saint- Siège. De l'Empereur il disait qu'il manquait de bons conseils et que, dans les affoires de Pologne, il avait presque défait le travail si laborieux du légat. Le duc de Savoie lui était devenu hostile parce qu'il lui avait refusé des subsides pour l'entreprise de Genève ; le grand-duc de Toscane (on était en brouille pour le moment) ne lui faisait plus communiquer les nou-
* Giovanni Gritti au doge, 19 décembre 1587. Arch. Ven. Disp, Rome, fil, 21.
* Alberto Badoer au même, 19 août 1589. Ibid,, fil, 23.
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velles de Tétranger. Ferrare était mal disposée et Maiitoue mal satisfaite. Venise même se conduisait fort mal dans l'affaire des barques d'Esclavonie, de façon qu'il voyait le moment où il serait obligé de rompre ouvertement avec la Seigneurie.
Ces sombres perspectives le préoccupaient, comme il l'avouait, mais elles ne l'effrayaient pas. Spectacle étrange et peut-être inouï que de voir un vieillard presque septuagénaire et un enfant d'à peine seize ans tenir le gouvernail, pourvoir aux besoins de la situalion, vaquer aux plus grandes et aux plus minimes affaires, et suffire à cette mission ardue, l'un par la lucidité de l'esprit, par la force de la volonté, par l'intrépidité qui fait le fond de son âme; l'autre par un dévouement proportionné à la tendresse dont il est l'objet, par une réserve, une discrétion à toute épreuve, par une assiduité aux affaires surprenante chez un adolescent! Dans les transactions avec les représentants des grandes coure, le pape ne pouvait, naturellement, pas se servir de son petit-neveu . Il avait alors recours à l'intermédiaire de divers cardinaux, surtout de Santa Severina, de Gesualdo et d'Aragon. Mais ces cas étaient rares, car jusqu'aux derniers jours de sa vie, il traita personnellement avec les ambassadeurs. Quand ceux-ci demandaient au jeune Montalto à parler à son oncle do leurs affaires, il déclinait doucement, disant qu'il n'osait pas, mais il s'empressait de les assurer de ses bonniBS dispositions pour leurs souverains. Sa taciturnité n'était égalée que par sa politesse, plus tard que par son goût pour les arts, par ses vertus chrétiennes et par sa piélé. Le jeune secrétaire d'État, dont les vê-
temenls usés avaient choqué l'ambassadeur de Venise, lorsqu'il le vit pour la première fois dans l'humble demeure de Donna Camilla, aimait l'élégance, portail la pourpre avec grâce, ne dédaignait pas la bonne chère, et se montrait un peu efféminé.
On a conservé des instructions attribuées à Sixte- Quint et destinées à servir de guide à son petit-neveu. Elles définissent la mission de la papauté, du sacré collège, du cardinal neveu, donnentdesenseignements sur la manière de traiter les hommes et de diriger les affaires, le tout entremêlé de maximes générales. Écoutons ce qu'elles disent des souverains et de leurs représentants : « Les princes sont ailiers, avides d'accroissements de territoire et de gloire, jaloux du progrès que d'autres pourraient faire. Ils aiment h être redoutés, ne supportent ni le blâme ni la franchise du langage, et ne reconnaissent jamais avoir tort quand bien même cela serait évidep t. Us élèvent beaucoup de prétentions, pas toujours bien fondées, et souvent tout à fait vaines. Ils craignent les ruses et le déclin de leur pouvoir. Entre eux ils sont constamment en suspicion, s'observent l'un l'autre d'un œil jaloux, se surveillent mutuellement, surtout quand ils sont voisins. Toute concession de privilège, de titre, de secours ou de faveur faite à l'un d'eux entraîne, de la part des autres, de semblables prétentions. Un refus les offense, et même des hésitations ou de petites difficultés suffisent pour les blesser. Ils font rarement preuve d'attachement et de confiance. Peu de personnes exercent de l'influence sur eux. Us poursuivent leurs intérêts, sont souvent obligés de simuler et de dis-
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simuler, font beaucoup de démonstrations de dévouement et d'obéissance envers le Saint-Siège ; se liguent et déligumt entre eux selon leur avantage particulier. La mauvaise fortune d'autrui ne leur déplaît pas toujours ; ils en profitent au contraire pour faire des acquisitions et augmenter la perte des autres. Ils ne courent pas après les succès éloignés ou douteux ou dispendieux et difficiles, et n'aiment pas à s'en rapporter à l'arbitrage des autres princes. Les entrevues entre eux ne produisent pas de l'affection, mais quelquefois du dépit et des zizanies. Ils aiment en toute chose l'excès, et prêtent volontiers l'oreille à ceux qui les flattent en exagérant leur grandeur. Ils aiment à faii-e montre de leur autorité et veulent passer pour libéraux. Ils affectionnent les cadeaux, surtout les choses rares et d'une grande perfection ou utiles pour la conservation de la vie. Ils se croient tout permis lorsqu'il s'agit de l'accroissement de leur pouvoir... Les ambassadeurs sont d'ordinaire des hommes fins, sagaces, curieux, habiles à s'insinuer, agréables parleurs, doux dans la conversation, prudents lorsqu'il s'agit de prendre un parti à rimproviste, intrépides là où il faut répliquer et résister, infatigables avec la plume. Ils cherchent à connaître les affections, les haines, les forces et desseins du prince et de toute sa cour. Ils observent chaque chose, et, à l'aide de conjectures et de petits indices , ils flairent et découvrent des faits importants. Ils font grand cas de ceux qui leur donnent des informations et cherchent à s'en procurer par tous les moyens. Dans les autres cours, leur tâche unique est d'augmenter l'influence et la considération de leur prince; à Rome,
qui est république commune de tous, ils poursuivent aussi leurs intérêts particuliers. Ils aiment être réputés fidèles à leur maître et agréables au prince près duquel ils résident. S'il y a plusieurs ambassadeurs, ils ont entre eux les mêmes émulations qui existent entre les princes. A Rome, ils ont toujours Tœil ouvert sur l'avenir... »
Le jeune cardinal est invité à éviter, comme dangereuses , « les conversations fréquerîtes et intimes avec beaucoup de gens, surtout avec des hommes publics et curieux ; car on leur donne par là l'occasion d'observer et de pénétrer les secrets, outre que la frop grande familiarité est contraire à la dignité qu'on doit garder dans le commerce avec eux. Vis-à-vis même de nos domestiques une trop grande affabilité n'est pas toujours à sa place, car si elle peut parfois être de quelque utilité, elle entraîne de plus graves inconvénients. Aux grands personnages on doit communiquer les motifs qui nous ont fait agir, aux autres il suffit de communiquer simplement nos résolutions. On fait bien d'écouter avec patience de longs exposés ; cela vous ménage le temps de réfléchir sur la réponse à faire, et donne de la satisfaction aux interlocuteurs, car tout le monde aime à être entendu. Noter après l'entretien les parties essentielles de la conversation est de la plus grande utilité. Nous avons entendu dire que la reine Catherine de Pologne le faisait. Dans les audiences, et en sortant du cabinet du prince, même quand on aurait lieu d'être troublé, il faut avoir soin de ne pas changer de mine et de conserver à ses traits leur expression habituelle ; c'est le moyen de ne pas
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laisser pénétrer le fond de notre pensée par celui avec qui nous conversons, ou par les personnes qui nous voient sortir de chez lui.
c( Qui ne finit pas de réfléchir, ne commence pas d'agir.
« Il est de l'intérêt du prince (du pape) et du vôtre, d'avoir l'œil sur ses domestiques favoris ou intimes, de les gagner ou de les maintenir dans votre dévotion .
a Choisissez bien votre temps pour traiter les affaires avec le pape. Gardez-vous de l'importuner. Commencez par les choses faciles et agréables, et passez ensuite aux plus graves qui exigent une prompte résolution. »
Voici Rome peinte par Sixte-Quint : « La cour de Rome est le rendez-vous et la patrie commune de toutes les nations chrétiennes. Chacun en a sa part, chacun peut s'y rendre, espérer, et aspirer à toutes les dignités qui s'y distribuent, y compris celle du pontificat. L'autorité des princes a pour notre ville de l'importance et, à leur égard, les affections et inclinations particulières sont divisées à Rome. Par suite de cette participation de tous, la forme du gouvernement est celle d'une république, laquelle cependant tient de la royauté l'autorité suprême et absolue du pape. A Rome on parvient par la vertu, par la noblesse, par la servitude, par l'argent, par la faveur des princes et par d'autres moyens encore. La patience est encouragée par l'espoir qui est un appui solide, car il survit aux mécomptes. On spécule d'ailleurs sur les mutations fréquentes et sur les faveurs variables de ceux qui ont
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le pouvoir. C'est là la seule persévérance qu'on rencontre à Rome, pleine d'esprit, de savoir, mais qui sait plus qu'elle ne peut. Elle est riche de bénéfices, de grands emplois, de mouvement, de splendeur et chère à tous, même aux étrangers non contaminés d'hérésie. Rome déteste la guerre chez elle et contre elle ; elle déteste moins la voir chez les autres ; elle aime les changements auxquels sont exposés l'antorilé et le pouvoir de tous, et elle n'aime pas la stabilité. Les camaraderies s'y font et s'y défont facilement. On fait comme les navires qui changent de cours selon le vent qui souffle. Les vrais amis sont rares. Rome est insinuante, courtoise et large dans ses promesses, souvent prompte à aider, mais habile aussi à se dégager et à démolir. Vu la fréquence des mutations, il faut tenir compte de chacun, et comme les serviteurs et parents du prince sont nombreux, les mœurs et les dehors de Rome changent un peu selon l'individualité du pape; mais au fond Rome reste toujours la même. Enfin elle est studieuse et curieuse de savoir ce qui se passe de par le monde, sagace et prévoyant souvent l'avenir, qui forme l'objet constant de ses calculs^ »
* Istruzioni al cardinale Montalto. J'en ai trouvé des copies du dix- septième siècle dans les archives d'État de Florence, Carte strozzane, 368, et dans la collection de manuscrits de feu M. le prince de S:mta Croce, à Rome. Elles ont été imprimées dans le Tesoro polilico, Vicence.. 1602, ainsi douze ans seulement après la mort du pape. Cet écrit est-il authentique? Je ne saurais Taffirmer. Ce qui est certain, c'est qu'on y retrouve la tournure d'esprit et les idées de Sixte-Quint, et même des phrases qu'il a dites aux ambassadeurs, et que ceux-ci ont consignées dans leurs rapports. S'il n'est pas Fauteur de ces instructions, il lésa, très-probablement, inspirées, ou bien un de ses familiers a recueilli, sous cette forme, les paroles du pontife.