II
style lombard. Bramante en apporta les éléments à Rome. Il y apporta aussi ce qui manquait à la première Renaissance, son sentiment exquis des proportions. Il forme la transition entre celle-ci et ce qu'on est convenu d'appeler la haute Renaissance, Tâged'or de Tarchitecture moderne en Italie. Son passage à Rome y a laissé des traces ineffaçables. Ses œuvres* firent les délices des contemporains, propiagèrent l'entente des proportions, le calcul de la perspective, le culte de Tharmonie entre les détails et l'ensemble, réformèrent le goût, firent époque dans l'architecture profane. La sécurité publique, inconnuedans les siècles précédents, aidant, les grands seigneurs comprirent que la tour et le blockhaus crénelé n'étaient pas le dernier mot del'art ni de l'agrément. Le mezzo ceto^ la classe moyenne, ne se contentait plus du nécessaire; elle recherchait le beau, et apprenait à en réaliser l'idéal dans des constructions de modestes proportions. Qu'y a-t-il, comme habitation bourgeoise, de comparable à la maison toute bramantesque d'un écrivain apostolique située sur la strada papale en face du Governo Veechio*?
Bramante survécut peu à Jules IL On était en plein âge d'or. Raphaël, Michel-Ange, Jules Romain, Balthazar Peruzzi prodiguèrent leurs trésors*. La villa
* La cour Saint-Damase, le Belvédère, les galeries du Vatican, ses dessins pour la reconstruction de Saint-Pierre, le petit temple près Saint-Pierre in MoîUoriOyle cloître de Sainte-Marie de la Paix, la chancellerie et le palais du cardinal de Cornete (Giraud).
* Elle porte Finscription suivante : Petrus Fusdm, novariensis a literis apostolicis scribendis dictantisque^ anno sasculari 1500 fecit*
3 Oulre la villa Madama, la villa Lante, les palais Gicciaporti et Genci (Maccarani), sont Tœuvre de Jules Romain. La Farnesina, les palais
Madama, de Jules Romain, devint le type de la maison de campagne ; le palais Massimo des colonnes , la Farnesina, de Balthazar Peruzzi, celui du palais raodeme\ Raphaël, en peintre plutôt qu'en architecte, composa les dessins du palais Vidoni. C'était la grande époque du culte de la simplicité dans la grandeur, du dédain de tout ce qui est petit etsuperflu, de l'expression exacte mais noble de la pensée donnée. On suivait toujours les modèles de l'antiquité, mais en les transformant. On traduisait, comme l'a dit spirituellement un juge compétent en ces matières, des pensées modernes dans la langue sonore, mais morte et étrangère des Romains. C'est dans l'ornementation de l'intérieur que l'individu pouvait donner un libre cours à ses inspirations, qu'il s'affranchissait sans scrupule des règles sévères qu'on s'était tracées pour la façade et la composition générale du dessin. Hélas ! c'était jeter les germes de la décadence. Le goût public ne tardait pas à donner la préférence à ces prodigalités d'une imagination fantastique, exubérante et, comme on croyait, inépuisable. A Florence, dans la chapelle des Médicis, Michel-Ange avait été le premier à entrer dan? cette voie. On y aperçoit des niches, des fenêtres, des ornements qui charment l'œil mais qui n'ont aucune raison d'être \ Plus tard seulement, sous le pontificat
Massimo des colonnes, AUemps celle de Penizzî. La Bibliothèque impériale de Paris possède une belle estampe de 1545 représentant le palais Cenci (Maccarani), tel que Jules Homaîn Pavait dessiné.
* Les palais Vidoni et Pandolfi, la chapelle Chigi à Sainte-Marie-du- Peuple et le portique de la Navicella lui sont attribués.
«Burckhardt, Cicérone in Italien, Bâle, 1855. J'ai emprunté Tappréciation qui précède à cet auteur trop peu connu en dehors de l'Allemagne.
de Paul III, le peintre du Jugement dernier^ le sculpteur de Moïse ^ se manifesta à Rome comme architecte, donna son cachet au palais Farnèse d'Antonio de SanGallo, étonna le monde en reconstruisant Saint-Pierre. Bientôt ce style prit le dessus. La simplicité céda le pas à la richesse, la logique au caprice ; une liberté sans limites succéda à la gêne volontaire que les maîtres de la grande époque s'étaient imposée. Il y eut cependant des temps d'arrêt. Il y eut, comme dans toutes les choses humaines, action et réaction. Moins dans les détails que dans Tensemble, Vignole à Rome, Palladio à Vicence, à un certain degré Scamozzi à Venise, ramenèrent l'architecture à la sobriété du commencement du siècle. Mais à Rome la mort de Michel-Ange* avait mis les architectes en plein désarroi. Depuis trente ans il y avait dominé exclusivement. Les papes n'avaient eu confiance qu'en lui. Ils imposaient aux artistes qu'ils employaient l'obligation de suivre ses traces. Piero Ligorio, architecte de Saint-Pierre, fut renvoyé parce qu'il avait trahi des velléités de s'écarter des plans de Michel -Ange. En protégeant officiellement les mânes du maître défunt, ils espéraient en transférer le génie aux survivants. C'était une grande et funeste erreur.
On n'a jamais plus bâti à Rome que pendant le dernier tiers du seizième siècle. En examinant avec soin les édifices et les monuments de cette époque, on reconnaît la lutte sourde entre les imitateurs serviles de Buonar-
roti et les hommes du progrès, ceux-ci désireux, mais parce qu'ils manquaient d'invention , incapables de s'affranchir^; les uns fatigant le public en reproduisant avec exagération, les motifs maniérés connus • et mille fois répétés de Michel-Ange, les autres par la stérilité de leurs efforts en tendant vers la simplicité, tous par la monotonie. On tournait dans un cercle vicieux.
Ici nous devrions nous arrêter, car nous sommes arrivés à l'époque de Sixte-Quint. Mais peut-être nous est-il permis d'ajouter quelques mots sur le développement ultérieur de l'architecture romaine? Souvent, le passé se juge mieux quand on le compare aux temps subséquents.
Pour sortir de l'impasse où Ton se trouvait, il fallait du nouveau, et pour faire du nouveau, il fallait de la hardiesse. Si on y joignait du talent, on n'avait qu'à oser pour plaire à un public ennuyé et blasé qui, à force de contempler et d'admirer le bizarre et l'arbitraire, avait perdu la faculté d'apprécier le beau et le
* Giaccomo della Porta surtout dans sa jeunesse, Mariino Longhi aîné, Giovanni del Duca, suivaient Michel-Ânge. Domenico Fontana, Tarchitecte de Sixte-Quint, tâchait parfois de s'émanciper. Carlo Maderno, Ottaviano Mascherini, — tous deux précèdent immédiatement l'école nouvelle de Bernini, — oscillaient entre les deux genres, le simple etTexagéré. En général, comme cela arrive toujours dans les époques où le style dominant s^éteint ou qu'il n'y en a plus du tout, les architectes n'ayant rien d'original à offrir se conformaient facilement au goût de celui qui les employait. Le public se divisait en consenrateurs, qui tenaient au style maniéré de Michel-Ange, et en progressistes, qui voulaient du simple et du nouveau. De tout ceci il s'ensuivait que les mêmes artistes produisaient des dessins des deux genres, selon la commande qu'ils avaient reçue. Pour constater cette lutte qui précède la naissance du style baroque, il faut faire abstraction des noms propres et se borner à l'examen des édifices.
logique. Si à ce moment Bramante eût reparu sur la terre, il eût été sifflé^
C'était rheure propice pour le triomphe du genre baroque, préparé par Michel-Ange, arrêté dans une certaine mesure par son élève Vignole, prôné par les imitateurs du premier, légèrement et impuissamment combattu par l'école du second, adopté enfin, poussé jusqu'aux dernières aberrations par les grands maîtres du dix-septième siècle, par Bernini,Borrommi, Pietro de Cortone, les Rossi, les Rainaldi. L'abus des crossettes et des ordonnances antiques dont on fait des motifs de décoration, les ornements plus refouillés, surtout l'exagération des saillies dans le but de produire de grandes ombres, excitent l'admiration universelle. Les pierres ne produisent plus l'impression delà solidité. On passe en frémissant sous des avalanches d'architraves saillantes, de groupes de statues miraculeusement suspendues et qui semblent comme agitées par un ouragan. Tous les membres, frontons, encadrements, frises, prennent du mouvement, se tourmentent, se brisent, se cabrent. Ces écervelés courent après l'impossible, se posent des problèmes insensés, savent les résoudre, grâce à leur talent, grâce à la richesse d'une imagination pervertie, grâce au génie qu'on né saurait leur contester, car souvent ils produisent du même jet des horreurs et des chefs-
*■ < Le palais du cardinal Borghèse (Giraud), dit un voyageur français qui a visité Rome sous le pontiticat de Paul V, n'est pas tant estimé par sa structure que par le nombre infini de pièces rares et singulières qui sont dedans. » Manuscrit de la Bibl. imp. Paris, Fonds Saint-Germain 11 02.
d'œuvre. Us ne manquent pourtant pas complètement d'intervalles lucides. Forts de l'autorité acquise, ils osent alors braver le goût public, renier leurs propres idoles, revenir pour un moment au culte de la vraie beauté. La colonnade de Saint-Pierre, de Bernini, en est une preuve. Rome ancienne n'a rien créé de meilleur.
Après avoir changé la physionomie de la ville éternelle, après avoir régné en maître absolu près d'un siècle, ils virent soudainement le sceptre échapper à leurs mains sacrilèges. Le public, pris de satiété et de dégoût, leur retira sa faveur, car il est versatile de sa nature, et c'est à .la beauté classique seule qu'il est donné d'en vaincre l'inconstance. C'était le tour des académiciens. Ils cherchaient à se retremper dans l'étude des modèles antiques, des dessins de Vignole qui les avait le premier mesurés avec exactitude. Mais à part Fuga et \Unvitelli, qui ont du mérite, l'Italie du dix-huitième siècle semble frappée de stérilité. On dirait que cette longue orgie a fait tarir les sources de la vie, éteint les forces créatrices. C'est la France qui désormais prétend à donner le ton. Son architecture offre le spectacle des mêmes évolutions * et arrive aux mêmes résultats.
* Les élèves de Jules Romain qui avaient, sous la direction du maître, décoré Tintérieur du palais du Té à Mantoue, transportèrent le nouveau goût à la cour de Henri II. Le château de Fontainebleau devint le berceau de la renaissance française. En subissant diverses transformations, elle prédomina pendant tout le reste du seizième siècle, jusque vers la moitié du siècle suivant. Sous Louis XIV, les classiques reprirent le dessus. Â Tavénement de Louis XV, le style rageur fut salué par Fenthousiasme d'un public fatigué des grandeurs solennelles du règne précédent. Bientôt il céda le pas au classicisme, mais cette fois complètement dégé-
88 SlXTE-QUliNT.
Ces deux styles , le baroque et le classique, ces frères ennemis, enfants de la même mère, la Rome antique, se sont combattus sans cesse, ont alternativement dominé et, à force de lutter, fini par s'épuiser. Après avoir arrêté, dans les pays où il est né, le développement de Tart gothique, ils se sont donné réciproquement la mort , laissant derrière eux l'absence de style qui .caractérise notre siècle.
nérc, abâtardi, expirant enfin avec FEm pire, dont il a emprunté le ^
nom. En Espagne, les platéresques et les churiquéresques suivent les mêmes errements.
L'AIGUILLE. 8î)
A l'exception du Latran rebâti par Urbain V ^ et de Saint-Pierre en voie de reconstruction, toutes les nombreuses basiliques de Rome portaient encore à l'avénennent de Sixte-Quint le cachet des premiers temps du christianisme. Dans les ornements, dans les chaires et confessions^ les Gosmates avaient, il estvrai, introduit le goût du moyen âge, mais ils n'avaient pas touché à la construction. Peu de temples, comme Ara-Cœli^ avaient subi des transformations notables. Sainte-Marie de la Minerve représentait seule le tyle gothique italien, créé par les Pisani. Il y avait quelques églises de la première renaissance, d'autres, en petit nombres, bâties vers le milieu du siècle sous l'influence du goût de Michel-Ange% enfin la plus récente, destinée à faire école, l'œuvre de Yignole, le Jésus Farné-
sien'.
* Sainte-Catherine des Funari (1564) est, selon nous, ce que cette époque a produit de plus gracieux. Saint-Louis des Français, Saint- Jean des Florentins, Téglise neuve ou Sainte-Marie i» Vallicella, n'éiàieni pas encore achevés.
' C'est ainsi. que cette église est désignée dans les publications du temps ; par exemple dans l'ouvrage intitulé : Pompei Ugonis Romani
Les palais, bien moins nombreux qu'aujourd'hui, appartenaient en grande partie à la première renaissance ; ceux de Saint-Marc et Capranica à une époque antérieure*, au style introduit alors de Florence. Vinrent ensuite les chefs-d'œuvre dont nous avons précédemment parlé.
Dans des proportions modestes, avec une timidité qui frise la gaucherie sans manquer de charmes, parfois mais rarement avec la prétention du parvenu, la maison bourgeoise suit les révolutions que subit l'habitation des barons *.
Mais pénétrons dans cette Rome de Grégoire XIII et de Sixte-Quint.
Nous sommes à la porte du Peuple. Des voyageurs déclarent leurs noms au bargel, se débattent avec les douaniers qui visitent les bardes et, par mesure de précaution, confisquent les livres, sauf à les restituer avec l'approbation du Saint-Office. Une foule de désœuvrés entoure les étrangers, les accable de mots mordants, rit des sons nasaux de leur prononciation, si ce sont des Français, mal protégés à Rome, comme dit l'un d'eux, parce que le très-chrétien n'est pas comme le roi catholique prodigue de pensious^. Si ce sont des hommes de qualité, ils vont descendre à l'Ours, l'hôtel-
oratio in funere Jacobi Savellii cardinaliSf habita in templo Jesu Farnesiano; Romae, 1588.
*■ La maison des Mathei aa Transtévère, construction beaucoup plus ancienne, a aussi été rebâtie à cette époque (Pie II ou Paul II), mais elle mérileà peine le nom de palais.
^Yoy. k la fin de ce volume la noie sur la maison bourgeoise de home aux quinzième et seizième siècles.
' Voyage en Allemagne et en Italie^ 1605. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562.
lerie fort à la mode depuis longtemps, probablement depuis Sixte IV, dont l'époque se reconnaît aux piliers octogones de la vieille masure*.
La place du Peuple est irrégulière et dépourvue encore de Tobélisque que Sixte-Quint ne tardera pas à y faire ériger. Au centre, un grand nombre de femmes sont occupées à laver du linge dans un large bassin. Des muletiers avec leurs bêtes de somme, des étrangers à cheval et à pied passent sans cesse. Ces derniers tâchent de gagner les quartiers mieux habités et plus animés de la ville.
Nous nous engageons dans le Corso, la via lata des anciens, qui est déjà la rue principale maisnonla plus animée de Rome*. Le commerce ne Ta pas encore envahie ; peu de grands seigneurs y ont transféré leurs habitations , mais le beau monde s'y rend déjà aux
* Ce vénérable établissement existe toujours. Il ne reçoit plus que des marchands de la campagne et des routiers. Mais, durant son existence quatre fois séculaire, il a vu de meilleurs jours. Ses petites chambres pourraient raconter une bonne partie de l'histoire secrète de Rome. Les grands personnages, les cardinaux étrangers qui voulaient garder Tincognito pendant une couple de jours, les voyageurs de distinction, de jeunes prélats, ceux qui cherchaient fortune à Rome, les premiers touristes connus, Montaigne est du nombre, descendaient à TOurs. Le cardinal André d'Autriche, dont le lecteur a fait connaissance au conclave, rhabitait pendant un voyage d'agrément, espérant se Soustraire ainsi aux ennuis de la vie officielle. Mais il fut découvert à la fenêtre par un cardinal qui passait et obligé d'accepter l'hospitalité du Vatican. C'est là, entre les bras de Clément VIII, qu'il mourut enlevé par une courte maladie. Un voyageur français assiste à son enterrement et voit les patriarches et les archevêques suivre à cbeval le cercueil du prince. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562. — Amayden, Pontificum et cardinal Hum omnium elogia. Bibl. Gorsinienne.
-Je renvoie à une note séparée certains détails qui ne sauraient ofCrir de l'intérêt qu'à ceux de mes lecteurs qui connaissent Rome et ont le goût dos choses passées.
heures de la promenade. En quittant la place du Peuple, on passe entre des enclos de potagers et de vignes, devant quelques maisons isolées de peu d'apparence. Le seul édifice qui attire l'attention vient d'être achevé ; c'est le magnifique palais (Ruspoli) que le banquier florentin Ruccellai a fait construire par son célèbre compatriote Barlôlommeo Âmmanati.
Nous sommes à l'entrée de la via Condotti qui à travers un quartier malsain et mal famé* mène à la place de la Trinité {piazza diSpagnaj.far une rampe droite, fort rapide mais ombragée par de beaux arbres, nous gagnons les hauteurs aérées du Pincio, l'église de la Trinité des monts, et la villa Médicis, l'habitation d'été du cardinal Ferdinand (l'Académie de ^France). Devant cette construction sévère le cardinal Alexandre de Médicis, qui pendant un mois sera Léon XI, ne tardera pas à planter ce groupe d'arbres et à faire jaillir l'eau de cetle coupe de pierre, à créer enfin l'un des lieux le plus poétiquement pittoresques de Rome, Le Pincio n'est pas encore transformé en promenade, le jardin de la villa, des vignes et des terres labourables occupent le collis hortulorum des Romains. Le monde élégant se contente de l'avenue de la porte du Peuple; il ne remonte pas encore dans ces régions délicieuses pour respirer l'air frais du soir et jouir d'une vue sans pareille. Ce seront les peintres de la génération suivante
* Le triangle formé par le Corso t la via Condotti elle BabbuinOy était le quartier des courtisanes. C'était aussi la partie la plus malsaine de la ville, le foyer des grandes épidémies qui, à plusieurs reprises^ ont décimé la population de Rome. Vida deh P. Francisco Borja^ pu-^ bliéeen 1591 parle P. Uibadeneyra.
qui, bravant le mauvais climat el le mauvais voisinage, s'établiront dans le quartier adjacent, découvriront et feront valoir les beautés de ce site. Les Garrache, les Dominiquin, les Guide, et après eux Salvator Rosa * s'y promèneront les premiers, suivis de leurs nombreux amis, échangeant des regards courroucés avec leurs rivaux, montrés au doigt par les premiers dceroni aux premiers touristes. Maintenant, sous Sixte-Quint, nous y trouvons la solitude, mais la vue splendide nous en dédommage. Rome s'étend à nos pieds*. A notre gauche s'étagcînt les points culminants. Les sept collines, les tours du Gapitole, sur le Palatin dans les jardins de Farnèse les restes du palais des Gésars, sur TEsquilin le clocher de Sainte-Marie-Majeure, dépourvue encore des deux chapelles de Sixte-Quint et des Borghèse; le Quirinal, qui ne développe pas encore les masses imposantes du palais pontifical ; le palais Rospigliosi n'existe pas; la villa du cardinal Sforza n'est pas encore devenue le palais des Rarberini, En tournant nos regards vers la ville basse, Rome habitée, nous sommés étonnés d'apercevoir si peu de coupoles, à peine trois ou quatre'. Par contre, une forêt détours s'élève de tous côtés. Quelques-unes sont d'une hauleur prodigieuse. Sur la rive gauche beaucoup de ces monuments féodaux ont déjà disparu, et dans les nouveaux: palais on les remplace par la loggia ; mais le Transtevère, aussi turbulent que conservateur, en est
* Passer], Pittori.
' C'est la vue que l'on découvre des loges de la villa Médicis. ^ Saint-Augustin , Sainte-Marie-du-Peuple, Sainte-Marie-de-LoreUc, àesFoniari et leGesu,
tout rempli encore ; il offre l'aspect de la denture d'un peigne renversée Ce qui nous frappe en planant du regard sur la capitale du monde chrétien, en prêtant l'oreille aux mille bruits confus qui remontent jusqu'à nous, c'est le petit nombre d'églises et la rareté du son des cloches'. C'est que la réaction catholique qui depuis cinquante ans remue les âmes a à peine commencé à remuer les pierres. Ce sera le siècle suivant qui donnera à Rome le cachet de l'Église triomphante. Et s'il y a peu de temples, et que par conséquent le son des cloches peu nombreuses se perde au milieu du vacarme des quartiers animés, on ne voit à l'intérieur des églises que fort peu de tableaux'. Les étrangers en sont choqués, parce qu'ils ignorent qu'en Italie, pendant tout le moyen âge, les églises ne contenaient qu'un seul autel placé entre Tabside et la grande nef; que la messe ne se célébrait que sur cet autel ; que les mosaïques et plus tard les fresques suivaient nécessairement l'architecture, et que ce n'est que dans là seconde moitié du seizième siècle que les autels et les peintures à l'huile se sont multipliés dans les chapelles.
Revenant sur nos pas, nous gagnons le Corso près de l'arc de Marc Aurèle qui partage celte rue en deux parties distinctes, et qu'Alexandre VII sacrifiera aux besoins de la circulation et aux droits imprescriptibles de la ligne droite. Cette belle ruine et le château fort
' San Gemigniano près de Sienne est la seule ville d'Italie où presque toutes les maisons de gentilshommes aient conservé leur tour. * Montaigne, Journal de son voyage en Italie. » Ibid.
adjacent (palais Fiano) s'appellent l'arc et le palais de Portugal, parce que ce dernier a servi de résidence à plusieurs cardinaux et ambassadeurs de cette nation . Ce n'est qu'après avoir passé sous le monument triomphal du grand empereur que nous nous trouvons véritablement dans Rome. De hautes maisons percées de fenêtres non vitrées, dépourvues de balcons, et presque toutes couvertes de fresques, empêchent le soleil, excepté au milieu du jour, de pénétrer dans cette longue et étroite artère. Au bout on aperçoit au dessous du palazetto de Saint-Marc le couvent crénelé d'Ara Cœli et la tour du Gapitole. Après avoir passé sous les fenêtres du comte d'Olivarès, devant le palais d'Urbin, dont le terrain sera occupé par les trois palais Panfili (Doria), nous débouchons sur la place de Saint-Marc (de Venise). Ici, le palais de ce nom développe ses immenses façades crénelées, percées de fenêtres guelfes et- surmontées d'une tour colossale. 11 frappe et arrête les arrivants par la majestueuse et sombre grandeur de son aspect. Bâti avec les débris d'un autre monument de triste célébrité qui a vu couler le sang des martyrs, longtemps l'habitation des papes, il a joué un rôle dans l'histoire de la ville et du monde, wrWs et orbis. C'est dans sa vaste cour que les Romains, non sans éprouver de sinistres pressentiments, ont aperçu pour la première fois un parc d'artillerie que Charles VIII avait amené. C'est dans cette cour même qu'est né le style de la renaissance romaine: les arcades qu'on y voit sont le premier, timide et gauche essai de copie de l'architecture du Colisée. « Plus château que palais, s'écrie Giovanni Corraro,
c'est le plus notable de tous les édifices de Rome. » Pie IV, il y a vingt ans, en fit don à la Seigneurie ; un jour il passera à rAutriche.
Nous nous trouvons ici entre les approches du Capitole, le quartier de prédilection de Paul III, dernier pape qui ait habité le palais de Saint-Marc, et entre Je versant occidental du Quirinal, qui n'est plus le domaine^ mais où Ton respire encore l'atmosphère des Colonna. Ces puissants seigneurs résident toujours et résideront encore pendant des siècles dans leur palais plusieurs fois centenaire et dont la vaste cour leur servait jadis de place d'armes. A côté, s'élèvent l'église et le couvent des Apôtres, où frà Felice a vu plus de mauvais que de bons jours, et où il s'est complu lorsqu'il exerçait les fonctions de supérieur, à rendre la vie dure à ses moines, où l'on montrera aux générations à venir les deux cellules par lui occupés et qui seront un jour l'habitation d'un autre frère conventuel célèbre, Ganganelli, Clément XIV. Dans les traditions du couvent une anecdote survivra. Lorsque les moines des Apôtres, à l'occasion de son exaltation, vinrent offrir leurs hommages à Sixte-Quint et profitèrent de l'occasion pour lui demander des grâces et des faveurs, leur ancien confrère en religion reçut fort mal ces sollicitations. A la fin de l'audience, le cuisinier de la communauté s'approcha : c< Saint-Père, dit-il, vous vous souviendrez sans doute des mauvais repas que vous avez faits chez nous. » Sa Sainteté n'en disconvint pas. » — « C'est la faute du manque d'eau. Donnez nous de l'eau. » Le pape trouva que c'était la seule demande raisonnable qu'on lui eût adressée et
fit construire une belle fontaine (aujourd'hui délabrée) dans l'une des cours du couvent.
Nous nous dirigeons vers le Capitole en passant devant le temple Farnésien, le Gesù. Cette église, avec la petite habitation attenante des Pères delà Compagnie, où saint Ignace est mort, où saint François Borgia vient à peine d'expirer, a déjà donné son nom à la place des Allieri, dont les maisons portent encore le cachet de l'âge féodal, en attendant que leur pape y fasse ériger l'un des plus somptueux palais de Rome.
En face, Paul in, à l'occasion d'une visite de Charles- Quint, a ouvert la communication avec le Capitole. Plusieurs des maisons et des sombres palais situés des deux côtés de la rue et de la place à^Ara-CœH appartiennent à son pontificat. Les hauts et étroits portails encadrés de grosses pierres rustiquées, plus faits pour admettre des cavaliers que des carrosses , les grandes mais rares fenêtres, toute l'architecture donnent à ce quartier un caractère sévère et solennel; mais un dernier souffle de l'âge d'or, si près encore de cette époque, se reconnaît à la pureté du dessin et aux belles proportions.
Nons gravissons la cordonata de Michel-Ange, et nous voici sur la place du Capitole, tout couvert d'échafaudages et en train de subir de grandes transformations.
Nous nous abstiendrons de descendre sur leForum, encore abandonné aux bestiaux et aux chercheurs de statues antiques. Nous ne pénétrerons pas, en passant sous Tare de Titus, dans des quartiers presque déserts, voués à jamais, à ce qu'il paraît, à la solitude, II. 7
au silence et à la prière. Nous avons hâte de gagner le centre de la ville, le foyer de toutes les activités mondaines qui agitent Rome moderne, Rome temporelle, le grand triangle entre le CorsOj le Tibre et le Capitole. Des artères longues mais étroites et tortueuses la traversent en convergeant vers le pont Saint-Ange. La via Giulia et celle de Monserrato, le faubo urg Saint- Germain, le quartier des grandeurs d'autrefois, sont les plus riches en palais, et les moins animées. C'est aux banchif dans la longue Strada papale^ et, de l'autre côté de la place Navone, dans le quartier opulent des Espagnols, dans les rues des Coronari et Tordinone, que la Rome de Sixte-Quint déploie non ses grandeurs, mais son activité, ses richesses et son exubérante vitalité. Du lever du soleil jusqu'à son coucher, jusqu'à VAve-Mariaj la foule se presse dans ses rues mal pavées, mais où l'on trouve toujours de la fraîcheur et de Tombre. Plus nous approchons du pont, plus se multiplient les palais modernes, c'est-à-dire ceux qui ont été bâtis dans les derniers trente ans^Cesont les habitations des hommes nouveaux, des prélats, parvenus grâce au mérite, au hasard, ou aux Montiy mais pas assez riches pour faire
^ Paolo Paruta, arrivé à Rome en qualité d'ambassadeur de Venise» un an et demi seulement après la mort de Sixto-Quint^ fait à son retour, en 1595) la description suivante de la ville éternelle : « En résumé je dirai seulement que la ville et cour de Rome sont présentement arrivées à Tapogée de la grandeur et de la prospérité. Ce qui le prouve, c'est qu*on y vit avec une pompe et splendeur extrême. Le luxe a pénétré dans toutes les capitales et jusque dans les pays barbares, mais nulle part plus que dans cette ville et cour de Rome; car au goût du faste et des commo^ dites de la vie elles joignent les moyens de le satisfaire. Des fortunes énormes se sont fuites, et les dépenses augmentent en proportion. On est étonné Je voir à quel'point s>st généralisée la splendeur qu'autre*
coipme font les cardinaux qui pour leurs vastes habitations, pour les jardins dont ils les entourent, recherchent et trouvent, sur les collines, Tair et l'espace qu'il leur faut. Les grands banquiers aussi, qui donnent le nom à ce quartier, y ont, avec leurs comptoirs, des demeures piiesque princières. La presse dans les nies étonne les étrangers. Ils ti*ouvent qu'à Paris le Marais est à peine aussi aninaé, que Venise seule l'est davantage.
Autour du Panthéon et de la Minerve, on n'entend parler que des langues étrangles, surtout le français. Les loueurs de maisons y font leurs meilleures récoltes. Ce sont des appartements luxueux, tendus de cuir de Cordoue, garnis de meubles sculptés et dorés. Malgré les prix élevés, il n'est pas facile d'en Irouver, car les étrangers ne sont pas des touristes. C'est l'espérance de faire fortune qui les amène, et Tespéuance a la main ouverte; elle compte sur l'avenir, sur l'inconnu, qui a tant de charmes, et ne regarde pas trop à la dépense*. Ce qui manque à ces établissements, c'est la propreté, le linge, mais le luxe et le brillant y aboïident.
fois un petit nombre des principaux cardinaux et quelques barons seulement étaient à même de déployer. Les constructions et les ameublements des palais se font avec une pompe vraiment royale. Les édifices publics et privés, les temples et palais, les rues, fontaines et maisons de campagne, battis dans ces dernières années, suffiraient seuls pour faire l'ornement d'une ville de premier ordre. » — Rel. Ven. Rome, Coll. Alberi.
* Tons ces renseignements sont empruntés à des manuscrits du temps delà Bibliothèque impériale de Paris, Fonds fr. 5550, 5562. Fonds St-€erm. 1162, au Voyage de Montaigne, aux Avvisi, à une foule do livres de IVpoque, et, en petit nombre, aux coiTespondances diploma^ tiques.
Les voilures circulent avec peine. Le nombre en est considérable. Quiconque se respecte ne saurait s'en passer. Charles Borromée lui-même avait dit qu'à Rome il fallait deux choses : aimer Dieu et avoir carrosse. La formede ce véhicule rappelle la tartane espagnole. C'est un cylindre ouvert des deux bouts, percé de deux portières aux côtés, et cahoté dans un panier sur quatre lourdes roues. Les élégants pratiquent dans la toiture des vasistas pour regarder les belles dames qui aiment à se montrer aux fenêtres. « Ils en font un astrolabe, s'écriait un prédicateur très-éloquent et populaire qui prêchait aux jésuites, selon Montaigne, non sans beaucoup de suffisance parmi son excellence de langage. » Vers la place et le pont de Saint-Ange, la foule est compacte pendant la plus grande partie de la journée. On se dirait en plein jubilé, alors que, du temps de Boniface VIII, la police prenait des mesures de précaution pour faciliter la circulation*. Quel embarras quand Sixte-Quint passe par les rues encombrées pour « faire une chapelle, » porté dans un brancard ouvert de tous les côtés, précédé et suivi d'offlciers, de sa garde suisse, de cardinaux et d'évêques tous montés sur de beaux mulets'!
* Corne i Roman, perPesercilo molto, L'anno del giubbileo, su per lo ponte Hanno a passar la gente modo tolto ;
Che dall' un lato tutti hanno la fronte Verso '1 castello, e vanno a santo Pietro Dair altra sponda vanno verso 1 monte (Gîordano).
Dante, Enfer, ch. xviii.
^ « Il est porté, écrit un voyageur français, dans un brancard ouvert de tous côtés et doublé par dedans et dehors de velours rouge et cramoisi, orné de (ranges d'or et d'argent, ses armoiries derrière. Il est
Les étrangers sont surpris d'apercevoir si peu de femmes de qualité, car elles sortent rarement et jamais autrement qu'en voilure. Les carrosses sont chargés d'ecclésiastiques, de prélats, de moines, de jésuites. Les barons aussi préfèrent la voiture au cheval. Ce n'est qu'au Corso^ à l'heure de la promenade et pour se montrer aux dames, qu'on les voit caracoler, soit pour faire cortège au pape ou à quelque ambassadeur, soit pour fêter le saint de leur quartier, de l'église dont les somptueuses chapelles contiennent les cendres de leurs ancêtres en attendant les leurs. c< Ils sont, selon Montaigne, fort simplement vêtus, à quelqu'occasion que ce soit, de noir et de sarge de Florence, et, parce qu'ils sont un peu plus bruns que nous, je ne sais comment ils n'ont pas la façon de ducs, de comtes et de marquis, comme ils sont, ayant l'apparence un peu vile; courtois au demeurant et gracieux tout ce qu'il est possible. » Comme les Italiens en général, ils sont excellents cavaliers et inférieurs seulement aux Espagnols qui, grâce aux combats de taureaux, non encore abandonnés aux toreros mercenaires du peuple, ont appris l'art de dominer, dérégler les mouvements du cheval et créé la haute école. Les ma-
assis comme dansun bahut, vêtu de ses ornements accoutumés. La chaise est portée sur les épaules par Imit honunes velus de longues robes écarlates rouges, les bras passés, et les manches de satin rouge (c'est encore la livrée des papes). Devant lui marchent les ofBciers, les trompettes et la garde suisse vêtus de manteaux et bonnets rouges. Après lui suiventles cardinaux en longues robes de camelot rouge, aussi beau que satin, et lés évéques montés tous sur leurs mulets superbement accoutrés. Après suit une autre litière, portée par deux mulets, dans laquelle il n'y a personne. Elle a toujours accoutumé de suivre. Et à la queue suit une compagnie de chevau-légers avec les lances. Elle est de la garde ordinaire du pape. » — Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5550.
i02 SIXÏE-QUINT.
négesde l'Italie jouissent d'une grande célébrité. Plus que les universités et presque autant que les sanctuaires, ils attirent annuellement de France et d'Allemagne ungrand nombre de gentilshommes . Les plus renommés se trouvent près du Latran et du Colisée. C'est là que les étrangers de distinction font connaissance avec la jeunesse romaine, car le salon n'existe pas. La vie de famille ou de coterie remplace le commerce habituel et continu de ceux qui composent ce qu'on appellera un jour la société. Dans les grandes occasions seulement, il y a des assemblées nombreuses. C'est là ou au Corso j pendant le carnaval, aux représentations théâtrales, qu'on peut approcher les femmes de qualité, moins belles que celles du peuple, mais fort agréables, et toujours, quand elles se montrent, richement parées de perles et de pierreries. Montaigne trouve c( qu'on en voit de moins laides qu'en France. La tête, elles l'ont sans comparaison plus avantageusement accommodée. Le corps est mieux en France, leur contenance a plus de majesté, de mollesse et de douceur. » On ne les voit jamais en public en compagnie d'hommes ; mari et femme même ne sortent guère dans le même carrosse.
C'était un âge démonstratif. Les hommes, en se rencontrant dans la rue, se faisaient de profondes révérences. Les amis s'embrassaient avec effusion. On saluait les femmes qui passaient en voiture, on se jetait aux pieds des personnes auxquelles on avait une faveur à demander. Pour témoigner de ses sympathies, pour des félicitations ou des condoléances, on .avait toujours des larmes abondantes à sa disposition.
Les repas étaient somptueux et d'une longueur extrême. Dans la pièce où Ton servait le dîner, car la salle à manger n'était pas inventée, ou dans la pièce précédente, était étalée, sur des buffets sculptés, la vaisselle d'argent, ordinairement d'une grande richesse et conservant le style du cinque-cento , Les principaux des convives prenaient place à côté ou en face du maître de la maison. Les dames paraissaient rarement à table. On servait le vin versé dans des coupes, et chaque invité y mettait de l'eau, que des valets vêtus de riches livrées lui présentaient dans une aiguière d'argent. Les invités placés près du maître étaient seuls servis par les échansons de la maison ; ceux qui occupaient les bouts de la table s'aidaient eux-mêmes en mettant la main dans les plats. Les convives les plus marquants se rinçaient la bouche avant et après le repas. La hiérarchie sociale se rencontrait partout. On aimait les vins capiteux de Grèce, surtout le Malvoisie et les grands crus napolitains comme le Lachrima et \e Mangiaguerra^. Si l'art culinaire était fort développé, l'école laissait à désirer et supposait des forces surhumaines de digestion. Le grand Vatel du seizième siècle, le cuisimer secret^ c'était son titre officiel, de Pie V, de ce saint pape qui ne dépensait pas six jules pour ses repas personnels, mais qui aimait à traiter ses convives d'une manière digne du Vatican, Bartolommeo Scappi, n'existait plus, mais ses mânes n'avaient cessé d'inspirer les artistes des générations suivantes.
* Bernardo Navagero, Rome, 1558. Rel.'Yen. Coll. Âlberi : « È )>ossenle e gagliardo, nero e tanto spesso che si potiia quasi tagliare. »
i04 SIXTE-QUINT.
Grâce à son livre*, la postérité peut juger de ses théories, heureusement abandonnées par la pratique. «Le cuisinier prudent, dit-il, et à la hauteur de sa mission, qui veut commencer, continuer et finir avec honneur, doit imiter l'architecte lequel, après avoir fait ses plans, jette les fondements et érige sur cette base solide les merveilles de son génie... » Le cuisinier doit avoir égard à la diversité des goûts, et ses œuvres doivent non-seulement plaire au palais, mais aussi charmer l'œil par la beauté des formes et des couleurs. Il faut qu'il possède une connaissance approfondie des créations de la nature de toute sorte, des volailles et quadrupèdes, des poissons, des fruits et légumes. 11 doit, pour sa personne, être agile, patient, modeste dans tout ce qu'il fait, sobre autant que possible, car s'il manque de sobriété il perd la patience et, avec la patience, la finesse du goût. L'honneur du maître et le sien doivent lui êlre sacrés, et l'intérêt du maître passer avant toute chose, hormis l'honneur. Il doit être riche d'expédients, et capable en cas de besoin de donner à la même matière les formes et les goûts les plus divers. Après l'humilité et les autres qualités
' Il est devenu fort rare ; en voici le titre exact : Opéra di M. Bartholoineo Scappi,cuoco secrète di papa Pio Quinte, divisa in sei libri. — Nel primo si contiene il ragionamento clie fa Tautore con Gio suo discepolo.
— Nel seconde si traita di diverse vivande di carne si di quadrupedi, corne di volatili. — Nel terzo si parla délia statura e stagione de' pesci.
— Nel quario si mostrano le liste del presentar le vivande in tavola cosi di grasso corne di magro. — Nel quinte si contiene Tordine di far diverse sorti di paste, et altri lavori. - Nelsestoet ultimo libre si ragiona de' convalescenti, et moite altre sorti di vivande per gli infermi. — Con il discorso funerale che fu fatto nelle esseqnie di papa Paulo III. — Con le figure che fanno bisogno nella lucina, et alli reverendissimi nel conclave. — Venetia, 1570, in-4".
L^ÂIGUILLE. 105
désignées, vient la propreté de sa personne. Il doit étudier le goût du prince ou seigneur qu'il sert et ne se jamais fier aux aides et marmitons, car, suivant le proverbe : a Qui se fie beaucoup esl beaucoup trompé. » Le grand chef, on le voit, avait comme tous ses successeurs, dignes de leur vocation, une haute idée de sa mission. Il ne nous est pas permis de le suivre dans l'exposé de son art, d'examiner les nombreux menus qu'il indique, ni d'en pénétrer les mystères. Nous nous bornerons à dire que, dans les grands dîners, il y avait quatre services; que le premier consistait en fruits confits, qu'on y voyait des pâtés représentant les armes du pape ou contenant de petits oiseaux ; que les autres services se composaient d'une multitude de plats de tout genre, la volaille avec son plumage, des chapons cuits en bouteilles, les viandes, les poissons, le gibier, les plats sucrés alternant de façon à bouleverser toutes nos idées culinaires. II y avail des mots préparés à l'eau de rose, et les substances les plus hétérogènes se rencontraient souvent dans le même plat. Le disparate passait pour le sublime du genre. Avant le dessert, la nappe était enlevée, on se lavait les mains, et la table se chargeait de plats doux fortement parfumés, d'oeufs confits et de sirops; au moment de se lever, on distribliait des bouquets de fleurs. En carnaval, les soupers étaient fort à la mode*. Les dames y prenaient part. Elles seules étaient assises, et servies par leurs maris, qui
1 I.C souper du mardi gras s'est conservé dans les maisons princièros et dans beaucoup de familles. Ce jour-là tout le monde est invite, ou donne à souper.
se tenaient debout derrière leurs chaises. A la fin du repas, on enlevait la table, au-dessous de laquelle il s'en trouvait une autre, avec le dessert.
Rome n'était jamais plus brillante que dans les dix jours qui précèdent le mercredi des Cendres. Paul II, dont la bonhomie se complaisait à répandre la gaieté autour de lui, avait transféré au Corso les jeux traditionnels de la place Navone. Assis dans la petite pièce du coin du palazetlo de Saint-Marc, d'où Ton domine cette rue dans toute sa longueur, il aimait à assister aux divertissements des derniers jours du carnaval, et à voir arriver les barberi (petits chevaux de course) qu'on arrêtait et arrête encore au-dessous de ces fenêtres. C'est de là que date la servitude attachée à cette chambre : depuis quatre cents ans, pendant ces heures de gaieté folle, le gouverneur de Rome, revêtu de sa robe officielle qui n'a pas varié de coupe, vient s'y installer avec sa suite. Sous Grégoire XIII, les courses avaient fort dégénéré. On faisait non-seulement courir des chevaux et des buffles, mais aussi des juifs et des enfants, et la licence dépassait toutes les bornes. C'est Sixte-Quint qui rétablit le bon ordre par des ordonnances régissant encore, sauf quelques modifications, ces saturnales modernes.
A Rome comme dans toute l'Italie, excepté à Milan où, à cause de la captivité de l'archiduc Maximilien, le gouverneur avait défendu les réjouissances publiques, le carnaval de 1588 fut particulièrement animé. Les rigueurs des premières années de ce pontificat avaient rétabli l'ordre et la sécurité. Dès lors il y eut moins d'exécutions, moins de ces exemples d'une sévérité
extrême, et Rome redevint ce qu'elle était autrefois, ce qu'elle sera toujours, les circonstances le permettant, une ville qui aime à s'amuser. Dans les régions du pouvoir aussi, on se laissait aller à la gaieté. Les affaires politiques se présentaient sous des couleurs moins sombres. V Armada de Philippe II allait quitter enfin les ports de FEspagnô. Les Guises n'éfaient pas encore massacrés. Des espérances vagues d'un avenir meilleur se rencontraient dans tous les esprits. Ceux qui approchaient le Saint-Père le trouvaient de fort bonne humeur. On obtint même de lui la permission pour les comédiens ambulants de jouer dans les maisons particulières. La défense des masques fut levée. Tout le monde pouvait se costumer à la condition de payer un demi-gros destiné à des œuvres pieuses. Un nouvel édit défendit sous des peines sévères d'insulter les juifs au Corso, A la place Navone, on put faire la fête du pont d'Horace, après que les entrepreneurs eurent livré des otages, comme garantie du maintien de l'ordre. Enfin, le pape étant en si bonnes dispositions, on ose lui demander et il accorde l'autorisation de représentations publiques à la célèbre troupe des Desiosi, la première de l'Italie; mais il est bien entendu que les représentations auront lieu pendant le jour; que les rôles des femmes seront tenus par des hommes ; que le public assistera sans armes. Aussi, tout se passe à merveille. Il y a bien un peu de scandale. On surprend la célèbre Angela, cette beauté sicilienne si renommée, dans le carrosse de Mgr Volta, le gouverneur du Borgo. Le cas est grave, car il est défendu aux femmes de son état de se montrer en voiture, et
c'est dans celle d'un prélat qu'on l'a trouvée; mais on est clément. La belle dame ne reçoit pas le châtiment voulu par la loi et MgrVolta n'est pas jugé responsable des personnes que son cocher promène dans Rome. Des mauvais plaisants qui ont fait du tapage au Corso ^ en sont quittes pour la défense de sortir pendant le reste du carnaval. Un homme déguisé en femme choque les sbires par la liberté de ses allures. Il reçoit trois coups de volées de cordes «de bonne mesure; » mais comme c'est un gentilhomme, on a l'attention de respecter son incognito, et on lui permet de garder son masque pendant l'exécution. C'est le petit événement du mardi gras. Le mercredi des Gendres, le pape quitte sa vigne, où il a passé les derniers jours, pour tenir chapelle à Sainte-Sabine, et donner les cendres selon sa coutume, le cardinal Aldobrandini disant la messe.
Pendant ce carnaval, plusieurs mariages sont célébrés dans le grand monde. Donna Camilla et beaucoup do daines romaines assistent aux festins des noces. Celles du seigneur Gottofredi ont été splendides. Le souper a coûté 500 écus. Toutes les dames de rarislocralie et quatre cardinaux, sur onze invités, ont daigné y assister, les pourprés soupant à part. Les ambassadeurs se mettent aussi en frais. Celui du roi très-chrétien qui habite le palais Lanti offre une collation aux cardinaux, seigneurs et dames affectionnés à la France. Des fenêtres, on admire un simulacre de tournoi exécuté par la jeunesse dorée. Le lendemain, une fête semblable est donnée par d'autres seigneurs romains au Corso j devant le palais d'Urbin, dont le comte d'Oliva-
L^ÂIGUILLE. 109
rès fait les honneurs à l'éJite de la société amie de l'Espagne. Le Saint-Père a aussi, à sa façon, participé aux gaietés du carnaval. Après un sermon que le P. Tolédo avait prêché dans la salle de Constantin, Sa Sainteté avait reçu à souper sa sœur, le cardinal Montalto, Don Michel Peretli et leurs deux sœurs. Donna Gamilla s'était ensuite retirée avec la jeunesse dans son habitation au palais de Tarchiprêtre de Saint-Pierre, et là les Desiosi avaient eu Thooneur de représenter une comédie fort applaudie. Un autre soir. Donna Camilla et ses petits enfants assistent à la pièce qui se donne dans le palais du seigneur Ridolfi. On compte dans l'auditoire jusqu'à neuf cardinaux et toutes les dames de l'aristocratie. De semblables divertissements ont lieu chez Yirginio Orsini , Federico Cesi, Giuliano Gesarini et Orazio Ruccellai. Le cardinal Sforza donne une soirée théâtrale dans sa garde-robe ; on est en petit comité; quelques cardinaux et plusieurs prélats en font partie.
Le goût du théâtre était alors fort répandu. Il n'y avait pas encore de salles publiques, mais les princes commençaient à faire construire des scènes dans leurs palais. L'Académie olympique, à Yicence, en avait donné l'exemple*; on voit encore dans cette ville le théâtre de Palladio. Le grand-duc Gôme, fit dans ce but, approprier par Vasari l'un des salons des Uffizi*. On étudiait et imitait les anciens. La mise en scène, les décors et les machines faisaient l'admiration desspec-
* En 1580. Le théâtre a été achevé après la mort de Tarchitecte. Le théâtre Farnésien de Parme ne date que de 1618.
* Andréa Gussoni, 1576. Rel. Yen. Coll. Alberi.
lateurs^ ; mais les pièces qu'on donnait témoignent de la triste décadence de la littérature. La forme était tout; Foriginalilé , l'invention, la poésie faisaient presque complètement défaut. Les comédies manquaient du sel de Machiavel, mais elles en empruntaient la licence. Les situations étaient plus qu'équivoques, et le langage d'une crudité extrême. Pietro Âretino, Grazzini,plu§ connu sous le nom de Lasca, l'un des fondateurs de l'académie de la Crusca^ l'ennemi officiel du Tasse; Lodovico Dolce, Matteo Galladei comptaient parmi les auteurs les plus appréciés ; r Amour constant^ les Dédains injmtes^ la Calandra, l'Alexandre^ parmi les pièces les plusà la mode*. Tous ces auteurs méritent l'oubli où ils sont tombés. A l'occasion des noces du ducCharles-Emmanuel avec l'infante Catherine, Guarini venait de créer le dm me pastoral. On a de la peine à concevoir l'enthousiasme produit par son Pastor fido. Les tragédies fort goûtées étaient de ternes et lourdes imitations des Grecs. On les représentait dans les collèges des jésuites et dans les maisons des cardinaux et de la haute prélalure où la Mandragola n'était plus de saison. Aux cours des princes, on les tolérait à la condition que la richesse des costumes et décors des intermèdes aidassent à faire supporter les vides et interminables tirades des héros et des dieux de l'Olympe. Il y avait eniin des tragi-comédies spirituelles ^ heureusement
* Voy, la curieuse Descrizione deW apparato e degli intermedt fatti per la comedia rappresenlatain Firenze, mile no%%e dei serenissimi Don Fernando Medici e Madama Chrislina di Lorena, Grand^Duchi di Toscana» Florence, 1589.
* Prologue de l'Amore scolasticOf de Raffaello Martini. Florence, 1570.
L'AIGUILLE. ill
en petit nombre. C'était de la philosophie chrétienne entremêlée de scènes burlesques, et faite pour dégoûter à jamais de la morale qu'elle prêchait*. En dehors des compagnies d'amateurs qui se formaient dans presque toutes les villes un peu considérables, il y avait des troupes de comédiens ambulants qui jouaient alternativement dans les grands centres. Elles étaient un des liens entre les différentes parties de la péninsule, et contribuaient beaucoup à faire disparaître les dialectes du langage habituel des classes supérieure et moyenne qui fréquentaient le théâtre .
Une première édition, incorrecte et défectueuse, de la Jérusalem délivrée venait de paraître à Tinsu de l'auteur. Malgré l'hoslilité du grand-duc François, fort irrité contre le poète, et de l'académiedela Crusca^ l'œuvre du Tasse eut un succès immense. Elle le devait à la beauté de la diction, et la diction suffisait à celte génération essentiellement prosaïque, tenant à l'élégance, des formes, trop absorbée par les soucis de la vie réelle pour donner à la littérature une attention sérieuse, pour chercher dans les spectacles ou dans la poésie autre chose qu'une distraction passagère, une occasion de rire, d'admirer de beaux décors et de belles femmes*.
Pour se faire une idée du goût du temps, il faut
< La Conversione del peccatore a Dio, par Battista Leoni, dédié à la grande-duchesse Christine de Toscane; Venise 1601, et d'autres pièces de ce genre.
* K Rome, il était strictement défendu aux femmes de paraître sur la scène ; mais cetlo sévérité était inconnue en dehors des Etals pontificaux.
avoir le courage de parcourir les nombreux essais critiques publiés alors ordinairement en forme de dialogue. On contestait le mérite d'Arioste, on condamnait Dante. « Ce poète, dit Giuseppe Malatesta *, a emprunté ses ailes à Icare pour s'éloigner tant qu'il pouvait du vulgaire et, à force de chercher le sublime, il est tombé dans une mer obscure d'obscurités. Il est philosophe et théologien ; du poète il n'a que les vers. Pour mesurer son Enfer ^ son Purgon toire, son Paradis^ il faudrait des astrolabes ; pour les comprendre, on devrait toujours avoir sous la main quelque théologien capable de donner un commentaire. Sa diction est souvent barbare et crue ; il cherche à être dégoûtant el obscur là où il lui serait si facile d'être élégant et clair, ressemblant en ceci à ces princes et grands personnages qui ont une belle main, mais qui par affectation écrivent en caractères illisibles. »
Nous entrons dans l'un des palais de Taristocratie. La cour entouréed'arcades, peu spacieuse encore, car les vastes cortiles appartiennent au dix-septième siècle *, est remplie des laquais et eslaiiers des convives, tous munis de torches. Un escalier étroit et fort roide mène à la sala où se tiennent les domestiques de la maison. Nous traversons la seconde pièce, celle des valets de chambre et nous sommes, dans la suivante,
* Délie mwve poésie, ovvero délie diffese delFurioso, Dialogo delsignor Giuseppe Malatesta al serenissimo Duca di Ferrara; Vérone,
« Fort peu de palais antérieurs au dix-septième siècle ont des cours spacieuses : ce sont les palais de Saint-Marc, Golonna, Orsini, Governo- Vecchio (alors Borgia), CSesarini Sforza et Allemps.
L'AIGUILLE. i13
Vaniicamera noW/e, reçus par Tun des gentilshommes de service. 11 nous fait passer par une enfilade de salons dont les yoûtes sont peintes, si elles ne sont pas remplacées par des soffites en boiseries sculptées et richement dorées. Dans ce cas, de larges bandes couvertes de fresques entourent le haut de la chambre. Les murs sont tendus d^arrazzi. ou de cuirs dorés, rarement encore ornés de fresques. Ces peintures nous laissent froids. On voit que les artistes* travaillent vile et à bon ma ché, qu'ils reproduisent machinalement certains motifs de Michel-Ange; que les efforts surhumains de leurs figures ne s'expliquent que par le désir de frapper Tœil; qu'on produit des effets sans cause, et que l'exagération de la composition ne parvient pas à masquer l'impuissance du compositeur. Ce qui charme, ce sont les encadrements, les arabesques, les fruits, les fleurs, les mascarons, le remplissage en un mot, car l'essentiel ne supporte pas la critique. Vasari mort depuis plusieurs années, les Zuccaro, surtout Frédéric, sont les plus appréciés. Dés peintres de moindre renom, Paris Nogari, Gesare Nebbia, Salimbeni, dont les meilleurs produits appartiennent à leur jeunesse, Roncalli dit le Pomerancio, l'auteur des horreurs de Saint-Étienne rotondo^ tous ces maîtres sont en pleine activité*. Ils décorent les appartements de la noblesse et couvrent de fresques colossales,qui ne résisteront pas à l'intempérie des hivers, les façades des maisons bourgeoises. En attendant l'avénement des Garrache qui, par leurs célèbres fresques
* Burkhardt, Cicérone in Halien.
* On peut voir de leurs œuvres dans la villa Peretli-.