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au palais Farnèse, inaugureront sous peu une nouvelle école, l'art de la peinture dépérit à vue d'œil.
Dans les appartements on voit peu de ces riens élégants que les générations à venir aimeront à entasser dans leurs salons. Sous ce rapport, Rome est fort arriérée en comparaison de Venise; les petits écrans, dits cabinets, sont encore rares, mais la vaisselle plate trahit l'influence de BenvenutoCellini, mort depuis une quinzaine d'années seulement. Les orfèvres romains sont et resteront des artistes.
En général, la statuaire avait, plus que Tarchitecture et la peinture, échappé à la loi commune de l'époque, à la décadence rapide des arts. Le genre de Michel-Ange prédominait. Sans doute c'étaient des pygmées qui s'efforçaient de marcher sur les traces du géant, et qui encore n'en imitaient que les erreurs. Cependant, en cherchant bien, on trouve parmi les œuvres de ces sculpteurs de petits et môme de grands trésors ^
Le goût des antiques était fort répandu. Les grands personnages et de riches particuliers ornaient les cours de leurs maisons de statues qu'on trouvait presque partout, et en grand nombre dans les Thermes, au Palatin et autour du Capitole. Sixte-Quint avait autorisé les fouilles ; elles donnèrent de bons résultats, mais firent tomber bien des restes d'édifices romains que
* Le célèbre tombeau de Paul IIl, à Saint-Pierre, exécuté plusieurs années après la mort du pape, œuvre de Guglielmo délia Porla et la fontaine des Tortues, devant le palais Mattei, peuvent être comparés aux plus belles créations de Page d'or. On a quelquefois contesté que cette fontaine, d'abord appelée des Dauphins, soit de Guiglielmo délia Porta. D'après la Roma figurata, érigée en 4585 aux frais du peuple romain et nu prix de douze cents écus, elle aurait élé dessinée par le Florentin Taddeo Landini.
les chercheurs de sculptures démolissaient sans scrupules*.
Toujours conduit par le gentilhomme, nous arrivons enfin à la stance fort imparfaitement éclairée où se tient l'assemblée. Les dames sont assises, le long des murs, sur des fauteuils ou des tabourets dorés. Les hommes forment des groupes. S'il y a quelque cardinal, on lui rend des honneurs presque royaux. Les grands seigneurs, les chefs de famille ne sont approchés qu'avec de grandes démonstrations, mais la conversation est familière et libre. On parle haut, on rit ; hommes et femmes disent tout et nomment toute
* Voy . les manuscrits français précédemment cités . — Le Antichità delta città di Roma, opéra non falta piii mai da scrittor û/cw«o;Venise,1558, contient une description des collections d'antiques qui existaient alors au Vatican, au Gapitole et dans les maisons des particuliers. En parlant de la Vénus du Belvédère, Fauteur dit : « Gli anticbi la dipinsero ignuda, perche apparessero le sue gran belleze, o pure perché gli amanli, chc )ei ed il figluolo se^uono, mostrano tutti ignudi iloropensieri, e fanno molto aU'aperto le loro cose, non credendo perô, che altri le vegga. » « Les anciens représentaient la déesse nue, pour en faire valoir la beauté, ou bien parce que les amants, voués au culte de la mère et du ûJs, montrent à nu leurs désirs et agissent sans se gêner, croyant que personne ne les voit. » La liste des statues de Mgr Caipi remplit douze pages. Après celles du Belvédère et du Gapitole, les collections du cardinal Alexandre Farnèse et dos Savelli étaient les plus renommées. Il y en avait à la chancellerie, aux palais Régis, appelé par le peuple la Farnesina, non loin de la Chancellerie ; aux palais Madama, Valle, Santacroce, Serlupi, dans ceux desMassimi etÀlferi, de Camille Capranica, des Mellini, de Buffialo Macarone, dans Thabitation de Tarchevéque de Chypre et de plusieurs prélats, comme Mgr Fiore, Mgr Gaddi. Mgr Faratini, qui demeurait à la tour des Sanguigni. Les artistes aussi collectionnaient. On voyait de belles antiques chez les sculpteurs français Rigatlier et Aragon, et chez les maîtres Giaccomo, Linardo et Tommaso. Du temps de Sixte-Quint, le palais du seigneur Jean-Georges Cesarin i contenait des trésors. Montaigne y admirait « les vraies tètes de Zenon, dePossidoniuset dËuripides, comme portent leurs inscriptions grecques très-anciennes. »
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chose par son nom. Ce sont les cancans de la ville et de la cour qui font les frais des causeries. Nous sommes loin déjà du raffinement qui distinguait la société italienne (dans un moindre degré celle de Rome) aux quatorzième et quinzième siècles. On abandonne aux académies, à quelques rares réunions d'hommes de leltres, bien inférieurs aux humanistes de la Renaissance, le plaisir de s'entretenir des arts et des sciences. Naguère on rencontrait des savants au palais de Massa de la place Navone, chez le cardinal Borromée, et à la Chancellerie chez le cardinal Farnèse. Maintenant les beaux esprits se réunissent au Corso dans une maison particulière, car dans le grand monde la littérature est passée de mode. Les temps sont trop sérieux ; la réforme a pénétré aussi dans les palais; les mœurs de la société s'en sont ressenties. On est plus moral et moins amusant qu'autrefois. On a l'esprit moins cultivé. Il n'existe plus de Pic de la Mirandole, et les femmes qui lisentles auteurs grecs, si nombreuses il y a cent ans, sont maintenant fort clair-semées. La position sociale de la grande dame est changée. Elle est moins indépendante, plus chrétienne, et meilleure mère de famille. Elle ne sort que pour visiter l'église. Elle emploie l'argent dont elle dispose à des œuvres pieuses ou à bâtir et orner des chapelles, le tombeau du mari, si elle est veuve*.
Quoique la simplicité et l'ingénuité du naturel italien percent toujours, la facilité des rapports d'autrefois a, quelque peu, cédé à la roideur du cérémonial
* C'est rhistoire de bien des monuments sépulcraux des grandes familles, à Rome et dans les Tilles féodales.
espagnol qui envahit la péninsule et surtout Rome, pendant que les mœurs et les goûts florentins se transportent à la cour des Valois, en attendant que celle de Louis XIY donne, à son tour, le ton à l'Italie et à l'Europe.
Les hommes portent fort bien leur justaucorps, la fraise, le manteau court et la longue rapière. Nous ne sommes pas de l'avis de Montaigne^ ; nous leur trouvons grand air. Ils ont le type aristocratique, et les étrangers qui les approchent en vantent la prévenance et l'exquise politesse.
La société, si on peut se servir de cette expression, est encore fort peu nombreuse, et toujours divisée en deux grandes factions ; ce ne sont plus la Colonnese et YOrsinienne, mais celles de l'Espagne et de la France. On n'en est pas aux hostilités ouvertes, mais il y a toujours du froid, et, sauf les réceptions officielles, on évite de se rencontrer quand on n'est pas de la même couleur. Dans l'aristocratie romaine les Colonna et les Orsini occupent, sans contestation, la première place. Les Gaëlani et les Conti suivent immédiatement; les Massimi prétendent descendre en ligne droite de Fabius Maximus Gunctator; les Cesarini des Césars. Ceux-ci possèdent, dans la personne de la signera Clelia, fille naturelle du cardinal Farnèse, épouse de Giovanni Cesarini, la beauté la plus célèbre de l'époque, « la femme, dit Montaigne, qui est sinon la plus agréable, sans comparaison la plus aimable qui fût pour lors à Rome, ni que je sache ailleur-s. » Les
*■ On peut en juger par les nombreux portraits du temps qui se sont conservés dans les familles romaines.
Altieri ont déjà, au onzième siècle, rivalisé avec les Colonnesî, que les Capranica ont toujours suivis; les Cesi, les Maltei sont des plus fiches ; les Patrizi des plus nobles. Les Vitelli, les Lancellolti, les Santacroce, les Teodoli, les Bocapaduli, les Cenci, les Macaroni, les Serlupi, les Muti, les Costaguti et d'autres résident de temps immémorial dans leurs antiques maisons.
Depuis le commencement du siècle, plusieurs familles étrangères se sont établies à Rome, y ont pris racine et formé des alliances avec la noblesse indigène. Les Fieschi, comtes deLavagna^, de Gênes, les Rucellai de Florence, les Ludovisi de Bologne sont les plus considérables. Les Ghigi, dont la fortune a été faite dans le haut commerce, ont brillé sous Jules II et Léon X. Pour le moment leur étoile a pâli. Ils ont disparu de la scène, mais de meilleurs jours leur sont réservés. Parmi les étrangers naturalisés, Mario Sforza est le plus en évidence. Digne descendant du dernier condottiere, de ce soldat de fortune qui sut devenir duc de Milan, il a alternativement combattu sous les drapeaux de la France et de TEspagne, et ensuite servi
^ Ils avaient deux palais qui portaient leur nom. L'un d'eux, situé pi^ès de réglise neuve, fut acheté par Grégoire XIII pour le seigneur Giaccomo Buoncompagni et s'appelle encore palais Sora. C'est par erreur qu'on Tattribue à Bramante. L'autre palais Fieschi se composait d'un groupe de maisons du milieu du quinzième siècle^ dont deux donnant dans le Borgo-Vecchio se sont conservées ; celles qui regardent leBorgo- Nuovo et la place Scossa-Cavalli ont été démolies et remplacées par des maisons modernes portant les numéros 50- 63. Ce palais était devenu propriété du cardinal Savelli qui, en se retirant à Frascali peu de temps avant de mourir, le vendit à Donna Camilla. — Marcardio, Ritratti di Homa moderna. Rome,1638. — Protocole du notaire capitolin Tarquinio Cavallucci, 22 novembre 1586. — Le cardinal de Joyeuse à Henri UI, 21 mars 1588.
dans Tannée du pape. Grâce à son mérite, grâce aussi au mariage de sa charmante sœur Donna Coslanza avec le duc de Sora (le seigneur Giaccomo Buoncompagni) , il a été comblé par Grégoire XIII, fait assistant au trône pootifical et lieutenant général de Sainte-Église*. On a vu que, malgré Timporlance de ce personnage, Sixte-Quint lui a ôlé son commandement et sa dignité de cour. Mais Mario continue à vivre à Rome. Il s'est marié avec une noble et riche héritière, fille unique de Giovanni Batlista Conti, et demeure au palais Riariodela Lungara (Corsini), menant grand train et supportant bravement sa disgrâce.
Le comte Altemps, marquis de Galese, fait duc par Sixte-Quint, est un jeune homme, fils naturel légitimé du cardinal Marco Sitico. Le lecteur connaît sa mésaventure. Gracié, il est obligé de se tenir loin de Rome et sert à Avignon dans les troupes pontificales. Les Aitemps ont fait acquisition du beau palais bâti par Peruzzi,que le cardinal occupe et qui restera à la famille.
Les titres de princes, ducs, marquis et comtes empruntés à des fiefs commencent à se multiplier, mais c*est le nom de famille et non le titre qui compte. L'usage des souverains de conférer leurs ordres à des étrangers est déjà fréquent. La Toison d'or, que l'Empereur et le roi d'Espagne ne donnent d'ailleurs que fort rarement et à des personnages de la plus haute
*Ratti delta famiglia Sfor%a. — A la villa Ludovisi, dansVappartement particulier de M. le duc de Sora, se trouvent des portraits du temps du premier duc de ce nom et de sa femme, Donna Costanza, comtesse de Santa-Fiore.
naissance ou à de grandes illustrations, est, de toutes les décorations, la plus recherchée ; celles du pape, Tordre de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Saint- Georges, de Lorette et des Lis, sont moins appréciées. Après la Toison d'or vient le Saint-Michel du roi trèschrétien, donné surtout pour des actes de bravoure militaire, mais seulement à des Français. C'est en vain que le cardinal de Joyeuse sollicite cette distinction pour le fils de Bernardine Savello. «Il ne sufGtpas, lui répond Henri III, d'être naturalisé, il faut être, habiter et résider en mon royaume, comme il est porté par les statuts d'icelui que j'ai juré et voué d'observer*. » Le patriciat vénitien est aussi fort recjierché. Les docteurs et professeurs es lettres sont considérés comme nobles. L'aristocratie des provinces passe pour inférieure à celle de Rome*.
La carrière militaire anoblit. Les temps des condottieri sont passés, mais la jeunesse romaine* aime à servir, soit sous le drapeau de l'Empereur, soit sous ceux des rois très -chrétien et catholique, ou de la Seigneurie. Les troupes de Samte-Église sont commandées par des hommes de guerre de renom. Le pape ne regarde pas à leur nationalité, car à &ome tout le monde est chez soi ; il choisit ceux qui lui inspirent le plus de confiance. La plus grande illustration romaine vient de s'éteindre. Le grand connétable du royaume de Naples, qui a commandé à Lépante l'escadre pontifi-
' Henri IK au cardinal de Joyeuse, 4 juillet 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. llarlay. 288.
* C'était dé^à le cas au mo'^enàge.GregotoYiuSfGeschichtederSladt Rom y tom. VI.
cale, Marco . Antonio Colonna, n'existe plus*. Latino Orsino passe pour un bon militaire; le cardinal Marco Antonio Colonna, vaillant homme de guerre, a, comme on se le rappelle, à Tavénement de Sixte-Quint, purgé la campagne des bandits. Lorsqu'à la fin de ce même pontificat ceux-ci y reparaîtront, Ottavio Cesi aura la main moins heureuse *•
Les questions d'étiquette commencent à se compliquer. L'étiquette espagnole, nous l'avons dit, est généralement adoptée. On tient au rang et on ne le cède jamais ; de proches parents même le gardent entre eux. Le jeune Michel Peretti a des altercations de préséance avec son frère le cardinal. Les relations entre les barons en souffrent, et le pape s'est vu obligé de charger la congrégation des cérémonies d'un travail qui doit fixer le rang des familles romaines'. Dans les assemblées officielles, auxgrandes fêtes de l'Église, aux cortèges du pontife ou à la réception des ambassadeurs, il y a toujours des contestations. Les choses en sont venues au point que, pour éviter des scènes fâcheuses, le duc de Sessa a fait son entrée à trois heures de nuit (après r^t^aJI/ana). Néanmoins, les barons sont allés à sa rencontre. On compta jusqu'à cinquante carrosses qui attendaient au Ponte-Molle, jusqu'à soixante-sept qui suivaient celui du comte d'Olivarès et de l'ambassadeur extraordinaire. Dans cette occasion, Orsini et Ottavio Cesi se sont disputé le pas. On a
' Mort en Espagne, le 2 août 1 584.
* Alberto Badoerau doge, 11 août 1590. Arch. Ven. Disp, Rome, fU, 24. — Le même au même, 18 août 1590. Ibid, » Avvisi, 1" avril 1589. Arch. Flor. Rome, 4027.
m SIXTE-QUINT.
tiré les épées, et ces deux seigneurs ont été blessés*.
Si le duel, condamné par le concile de Trente, etqui suivant plusieurs bulles entraine excommunication, n'a jamais pris racine dans les mœurs de l'Italie, ce n'est pas faute délivres qui traitent de cette matière, prenant pour base l'ordalie, lejugement de Dieu, mais admettant l'influence des étoiles, exposant la forme du cartel, les qualités requises de l'adversaire et des témoins, enfin les règles du combat*. Les barons romains ne s'en soucient guère. Le combat singulier est presque inconnu. Quand ils ont une querelle à vider ils sortent de Rome avec leurs amis et domestiques, se livrent bataille en rase campagne, ou bien dévastent mutuellement leurs propriétés. Quelquefois on a recours aux bravi toujours prêts, pour un peu d'argent, à tendre un guet-apens ou à tirer une arquebusade en plein jour. Telles ont élé les mœurs, il y a peu d'années, mais Sixte-Quint a change tout cela. La police est si vigilante, la justice se fait si promptement, que les actes de violence sont devenus rares. Sous son règne les barons se plaisent médiocrement à Rome et y sont comparativement en petit nombre. De plus, un siècle d'anarchie et de misère pèse encore sur eux. Les fortunes en ont souffert; mais elles se refont lentement.
* Avvisi, 25 juin 1589. Ibid.
* Les ouvrages suivants contiennent des informations curieuses sur les idées elles mœurs de la seconde moitié du seizième siècle : Il Duello di Messer Giovanni Battista Pigna, al serenissimo Don Alfonso di Esle Principe di Ferrara. Venise, 1560. — // duello di M. Dan'o Atiendoli. Venise, 1564. — Duello deW eccellentissimo e clarissimo giurisconsuUo M. Andréa Alcialo. Venise, 1564. — Discorsi del conte Annibale Romeit gentiluomo Fôrrarese. Venise, 1594.
LAIGUILLE. 123
La noblesse est beaucoup plus riche que la bourgeoisie*, mais sauf les Colonna, les Orsini*, le duc de Sermoneta chef des Gaetanijes Cesarini'et quelques autres comme les Vitelli et les Mattei, Taristocratie romaine n'est pas en mesure de lutter do luxe ou d'influence avec les grands cardinaux et les familles élrangères établies à Rome, à peine avec les prélats qui font carrière, avec ceux enfin qui tiennent au pouvoir, lequel, changeant souvent de main, multiplie les occasions de parvenir. Les Aldobrandini, les Borghèse, les Barberinî, les Panfili n'ont pas paru «sur la scène du monde;» les Ludovisi, lesRospigliosi,les Odescalchi, les Ottoboni, considérables dans leurs pays, ne le sont pas encore à Rome ; les Chigi n'ont pas refait leur fortune ; les Altieri, patriciens de premier ordre depuis les temps les plus reculés, n'ont jusqu'ici vu aucun des leurs ceindre la tiare. C'est le siècle suivant qui verra éclore ces grandes existences.
* Instructions de Sixte-Quint au cardinal Montalto, précédemment citées.
* Giovanni Nicolini au grand-duc Ferdinand, 28 janvier 1589. Arcb. Flor., fil. 3298.
' Babbi au grand-duc François, 1" octobre 1585. Arch. Flor. et en beaucoup d'autres endroits.
Sixte-Quint avait legoAf, on pourrait dire, la passion de la bâtisse. II en avait aussi l'intelligence et les connaissances techniques; on se rappelle qu'il dirigeait lui-même les travaux qu'il faisait exécuter étant cardinal. Dans les longues années de sa retraite, durant le pontificat de Grégoire XIII, il avait évidemment conçu et mûri mille projets. Quiconque a l'esprit tourné vers l'architecture sans posséder les moyens de satisfaire son penchant, est tenté de se laisser aller à ce jeu d'imagination. C'était le cas de l'ermite de la villa Peretti. Mais devenu pape, il dépendait de lui de réaliser les rêves du cardinal pauvre. Dans sa tête les plans étaient tout tracés. Il n'avait qu'à choisir, qu'à ordonner, qu'à vouloir enfin, et ce n'est pas la volonté qui lui faisait défaut. L'activité déployée par le pontife tient du merveilleux. Mais ce qui nous frappe bien plus que l'étendue et T importance de ses constructions, commencées et achevées en cinq ans, c'est le travail mental qui a dû précéder l'exécution matérielle. Or, ce travail exige du temps. Sans doute, la pensée se forme avec la rapidité de l'éclair, mais il
faut la porter à maturité : après la conception la gestation. Dans les constructions de Sixte-Quint, tout est réfléchi, tout se tient, tout a son but, rien n'est arbitraire ni superflu.
Quand le cardinal Montai to, cahoté dans son carrosse, descendait lentement et par mille détours le versant de TEsquilin pour se rendre au Vatican, il traçait dans son esprit les longues avenues qui manquaient pour rendre accessibles les basiliques et, en même temps, pour ouvrir au mouvement et à l'activité ces régions à peine habitées.
En apercevant à côté de la vieille sacristie de Saint- Pierre l'obélisque de Néron, l'aiguille, comme on disait alors, en partie enseveli, il se rappelait le désir de tant de papes de déterrer et de dresser ce monument devant l'église. Quand on lui disaitque c'était impossible, il se taisait ; un sourire de dédain et d'incrédulité effleurait ses lèvres.
Après avoir regagné sa vigne, à travers des quartiers déserts parce qu'ils manquaient d'eau, il pouvait de ses fenêtres voir les montagnes latines où les sources abondent. Autrefois ces eaux arrivaient à Rome; mais les aqueducs des anciens étaient tombés en ruine, et personne ne songeait à les réparer, à les remplacer par d'autres. Était-ce possible? Évidemment non, lui disait-on ; car, on manquait d'argent et, d'ailleurs, la campagne appartenait aux bandits.
Une autre impossibilité menaçait d'arrêter tout court les travaux de Saint-Pierre continués, presque sans interruption, depuis Jules H. On touchait à une véritable crise. Déjà les piliers de Bramante, destinés
à porter la coupole, avaient dû être renforcés. Depuis la mort de Michel-Ange, on avait, sur ses dessins, fini la galerie supérieure. Restait à y placer la coupole. Les dépenses et les risques effrayaient tout le monde. On évaluait les frais à un million déçus d'or, et à dix ans le temps voulu pour exécuter cette œuvre gigantcsque^ L'opinion publique commençait à se faire à ridée que Saint-Pierre resterait inachevé.
Ces différentes questions, la construction de la coupole, le besoin de pourvoir d*eau les quartiers de Rome qui en manquaient, le percement de nouvelles voies de communication et le transfert de l'aiguille étaient à Tordre du jour. On les discutait partout, et le cardinal Montalto y réfléchissait sans doute de son côté. Il formait, discutait et arrêtait avec le jeune Fontana des projets, chimériques alors, mais qui prirent soudainement une valeur pratique trèsréelle quand il fut devenu pape. 11 n'eut alors qu'à les rappeler à sa mémoire. Ses idées étaient arrêtées. Il ne s'agissait que de les réaliser*.
C'est ce qu'on ignorait dans le public, fin observateur et, quand il n'est pas égaré par la passion j
* Numismata summorum pontificum templi Vaticani fabricam indicantia, par le P. Philippe Bonanni, S. J.; Rome 1715. L'auteur cite les sources où il a puisé.
* Nous n'avons pas de documents à produire à Tappui de cette supposition ; car personne ne s'est donné la peine de relever le^ causeries intimes du cardinal disgracié avec Fontana et le peu d'amis qui le fréquentaient alors ; mais le fait que ces questions constamment débattues à Rome Toccupaient résulte de l'ensemble de la situation. Il avait un grand et injuste dédain pour le gouvernement de Grégoire XIll, et il se disait certainement : Ce que lui ne peut je le pourrais bien si je me trouvais à sa place. Ce qui le prouve, ce sont précisément les actes de son pontificat»
excellent juge des faits donnés, mais peu disposé à en rechercher les causes. Certes, faire tout ce que Sixie-Quint a fait en cinq ans, c'était arriver aux dernières limites du possible : concevoir, mûrir ces projets, au milieu de tant d'autres occupations, c'était les franchir, c'était faire des miracles. Voilà pourtant l'impression qu'il produisit sur les contemporains, et qui est restée dans les traditions et dans l'histoire. On était persuadé qu'il avait tout imaginé et tout créé à la fois. En élevant l'obélisque devant Saint-Pierre, en couronnant cette église, en perçant Rome de cinq artères, dont l'une a deux milles et demi de longueur, en amenant dans la ville des eaux abondantes, en accomplissant, dans cinq ans, ce que dans les cinquante ans |)récédents on avait déclaré être impraticable, sans compter tous les autres travaux dont nous parlerons tout à l'heure, Sixte-Quint s'entoura d'un prestige surnaturel. La vérité est que cet homme extraordinaire avait tout préparé d'avance. Pour la politique, pour l'administration de l'Eglise et de l'État, pour les constructions, ses programmes étaient tout faits. Il n'avait qu'à les mettre en œuvre, à l'exception d'un seul qu'il dut abandonner au moment où il se trouva appelé à Texécuter : son programme politique, parce que de tous les arts, celui de gouverner est le plus difficile, et ne s'apprend que par l'exercice même du pouvoir.
Aucune de ses entreprises en matière de construction n'a plus frappé l'imagination que l'érection de l'aiguille de Néron au centre de la place de Saint- Pierre. Cet obélisque se trouvait à moitié enseveli,
mais encore debout sur le flanc occidental de l'église près de Tancienne sacristie. Paul III avait le premier conçu ridée de le faire transporter sur la place. Il consulta Michel-Ange et Antonio de Sangallo, les premiers architectes de l'époque. Ils furent unanimes à déclarer l'entreprise irréalisable*. Leur autorité faisant loi, l'idée fut abandonnée. Le nouveau pape y revint. Quatre mois après son avènement il en déféra i'examen à une commission composée de quatre cardinaux, de quatre prélats, du sénateur de Rome, et de quelques experts en pareille matière*. Il fut décidé qu'on ouvrirait un concours, et bientôt on put choisir entre une multitude de plans, envoyés ou apportés par leurs auteurs, de toutes les parties d'Italie et même de Sicile et de Grèce. Celui de Fontana eut la préférence. Mais jugeant l'architecte trop jeune, la cpmmission chargea Giacomo délia Porta et Bartolommeo Ammanati de Florence, de l'exécution des travaux, d'après les dessins de Fontana. Celui-ci s'en plaignit au pape; c< Personne, lui disait-il, ne saurait mieux exécuter un projet que celui qui l'avait conçu, car personne ne peut complètement approfondir la pensée d'autrui. » Frappé delà justesse de cette observation, Sixte-Quint remit la tâche ardue entre les mains de son ancien maçon. Rome criait au scandale et augurait mal de l'entreprise*. Le célèbre Bartolommeo Ammanati, qui avait demandé au pape une année de réflexion avant de lui
* Babbi au grand-duc François, 28 septembre 1585. Arch. Flor., fiL
* Délia trasportazione delU obelUco Vaticano e délie fabnche di nostro signore papa Sisto V, par Domenico Fontana. Rome, 1590.
> Babbi au grand-duc ; rapport précité.
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soumettre son projet, retourna à Florence pour y mourir de chagrin lorsqu'il eut appris le succès de son rival obscur.
Il s'agissait de soulever l'aiguille, de la poser horizontalement sur un traîneau, de la transporter au centre de la place Saint-Pierre et de l'y ériger. Si la hardiesse de llentreprise avait frappé les imaginations tout en excitant les réclamations des incrédules, on n'était pas moins surprisde la grandeur des préparatifs et de la rapidilé avec laquelle ils avançaient. L'appareil en fer seul pesait 40,000 livres. Il occupait toutes les usines de Rome, de Ronciglione et de Subiaco. Les forêts de pins de Nettuno fournissaient les poutres d'une grosseur énorme. Le transport de chacune d'elles exigeait quatorze buffles. Les planches en bois d'orme et de chêne furent apportées de San- Severa. Non-seulement Rome, mais l'Europe entière surveillait ces travaux avec une curiosité qui tenait de l'anxiété. En octobre, on avait mis la main à l'œuvre, et déjà le 7 mai de l'année suivante S on pouvait procéder à la partie la plus hasardeuse de la tâche, coucher l'aiguille horizontalement sur le traîneau. La foule des spectateurs était immense. Les cardinaux, les prélats, la noblesse étaient présents. Unédit du gouverneur prescrivit au public le silence le plus absolu. Cette précaution était nécessaire pour ménager aux ouvriers la possibilité d'entendre le commandement des chefs. Dans la matinée, Fontana était allé demander la béné- * diction au pape qui, selon la légende, pour l'encourager, lui aurait dit qu'en cas d'accident il lui ferait couper